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Full text of "Histoire de la Floride française"

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HISTOIRE 


DE    LA 


FLORIDE  FRANÇAISE 


OUVRAGES  DU  MÊME  AUTEUR 


Éloge  du  comte  Daru  (épuisé).  Montpellier,  1868. 

Rapports  de  l'Amérique  et   de  l'ancien   continent  avant  Christophe 
Colomb.  Paris,  1869.  E.  Thorin.  1  vol.  in -8°. 

De  Franciœ  commercio  regnantibus  Karolinis.  Paris,  1869.  E.  Thorin. 
1  vol.  in-8°. 

La  mer  des  Sargasses.  Paris,  1872.  Delagrave. 

Eudoxe  de  Cyzique  et  le  périple  de  l'Afrique  dans  l'antiquité.  Besan- 
con, 1873.  Dodivers.  1  vol.  in-8°. 

La  découverte  du  Brésil  par  Jean  Cousin.  Paris,  1874.  G.  Baillière. 
Le  territoire  d'Alaska.  Id. 

Le  chevalier  de  Villegagnon.  Id. 

Vile  et  les  voijages  de  Saint-Brandan.  Paris,  d875.  Id. 

Les  Républiques  Italiennes  à  la  fin  du  XVIIIe  siècle.  Id. 

Histoire  ancienne  des  peuples  de  l'Orient.  Paris,  1875.  Lemerre. 


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TYPOGRAPHIE  FIRMIN-DIDOT.   —  MESNIL  (EURE] 


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HISTOIRE 


DE    LA 


FLORIDE  FRANÇAISE 


l'AR 


PAUL  GAFFAREL 

ANCIEN  ÉLÈVE  DE  L  ÉCOLE  NORMALE  SUPÉRIEURE 
PROFESSEUR  A  LA  FACULTÉ  DES  LETTRES  DE  DIJON 


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PARIS 


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LIBRAIRIE  DE  FIRMIN-DIDOT  ET  G" 

IMPRIMEURS   DE   L'iNSTITUT,    RUE   JACOB,    56 

1875 

Tous  droits  réservés 


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A  MON  MAITRE 

M.   GEFFROY 

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MEMBRE   DE   L'iNSTITUT 

PROFESSEUR   A   LA   FACULTÉ   DES   LETTRES    DE   PARIS 
ANCIEN   MAITRE    DE   CONFÉRENCES   A    L'ÉCOLE    NORMALE    SUPÉRIEURE 


HOMMAGE  RECONNAISSANT 


PAUL  GAFFAREL 


PREFACE. 


Les  divers  partis  qui  nous  divisent  s'étonnent 
de  ce  que  la  France  n'exerce  plus  en  Europe 
son  influence  d'autrefois,  et  ils  aiment  à  rejeter 
les  uns  sur  les  autres  la  responsabilité  de  cette 
décadence.  Ils  semblent  ne  pas  soupçonner  que 
cette  décadence  tient  en  grande  partie  à  la  ruine 
de  notre  empire  colonial.  Jadis  nous  possédions 
dans  l'Amérique  du  Nord  les  bassins  de  Saint- 
Laurent  et  du  Mississipi.  Saint-Domingue,  la 
reine  des  Antilles,  nous  appartenait.  La  Guyane 
était  à  nous.  Trente-cinq  millions  d'Hindous  re- 
connaissaient notre  suprématie.  Au  Sénégal  et 
en  Guinée,  à  Madagascar,  à  Bourbon,  à  l'île  de 
France  flottait  notre  pavillon.  De  ce  magnifique 
domaine  il  ne  nous  reste  plus  que  d'impuissants 
débris.  Non-seulement  nous  n'occupons  plus  le 
premier  rang  parmi  les  nations  qui  possèdent 
des  colonies,  mais  encore  nous  sommes  presque 
le  dernier  des  peuples  qui  colonisent  (i).  Nous 
n'avons  pas  à  rechercher  ici  les  causes  multiples 


(i)  Petit  de  Jueleville,    Discours  Couverture  à  la  faculté  des  let- 
tres de  Nancy,  1872. 


IV  PREFACE. 


de  ces  désastres  :  on  doit  les  imputer  à  la  déplo- 
rable politique  suivie  à  l'égard  des  colonies 
par  les  gouvernements  qui  se  sont  succédé  en 
France,  et  aussi  à  la  coupable  indifférence  de  la 
nation  pour  ces  lointaines  entreprises.  Nous  dé- 
sirerions seulement  faire  remarquer  qu'on  s'est 
trop  longtemps  mépris  sur  le  rôle  et  l'impor- 
tance des  colonies  dans  notre  histoire  générale. 
Certains  économistes  prétendent,  il  est  vrai, 
que  la  colonie  la  plus  florissante  est  toujours 
une  charge  et  souvent  un  danger  pour  la  métro- 
pole; ils  approuvent  Voltaire  (i)  suppliant  le 
ministre  de  Chauvelin  de  débarrasser  la  France 
du  Canada;  ils  n'ont  que  des  éloges  pourBona- 
parte  vendant  la  Louisiane  aux  Etats-Unis;  ils 
rappellent  avec  amertume  que  les  colons,  deve- 
nus riches  et  puissants,  grâce  aux  sacrifices  ré- 
pétés de  la  métropole,  ne  cherchent  qu'à  rompre 
violemment  les  liens  de  reconnaissance  qui  la 
rattachent  à  elle.  Ils  répètent  volontiers  le  mot 
de  Montesquieu  (2)  :  «  Les  princes  ne  doivent 
point  songer  à  peupler  de  grands  pays  par  des 
colonies...  L'effet  ordinaire  des  colonies  est 
d'affaiblir  le  pays  d'où  on  les  tire,  sans  peupler 
ceux  ou  on  les  envoie.  » 


(1)  Voltaire,  Lettre  au  marquis  de  Chauvelin,  3  octobre  1760. 

(2)  Montesqieu,  Lettres  persanes,  XXII. 


PREFACE. 


L'opinion  contraire  serait  pourtant  la  vraie  : 
En  effet,  depuis  que  la  France  a  cessé  de  colo- 
niser, l'équilibre  de  la  population  entre  les  peu- 
ples européens  a  été  détruit  à  son  détriment. 
L'Angleterre  a  peuplé  l'Amérique  du  Nord  et 
l'Australie;  elle  a  envoyé  aux  Indes  et  en  Afri- 
que des  milliers  d  émigrants,  et  pourtant  sa  po- 
pulation a  triplé,  depuis  un  siècle,  et  cent  qua- 
tre-vingt millions  d'Asiatiques  lui  obéissent.  La 
Russie  s'est  étendue  silencieusement  sur  la  moi- 
tié de  l'Asie,  de  l'Oural  à  la  mer  de  Behring,  et 
de  l'Océan  glacial  au  plateau  central,  et  le  czar 
commande  à  quatre-vingt  millions  de  sujets.  La 
Hollande,  si  petite  en  Europe,  règne  sur  vingt 
millions  de  Malaisiens,  et  sa  population  aug- 
mente tous  les  jours.  Le  Portugal  a  peuplé  le 
Brésil,  et  l'Espagne  l'Amérique  centrale  et  mé- 
ridionale :  pourtant  le  nombre  des  Portugais  et 
des  Espagnols  a  triplé  depuis  cent  ans.  On  ne 
comptait  à  cette  époque  que  quinze  à  dix-huit 
millions  d'Allemands.  Ils  forment  aujourd'hui 
un  groupe  de  quarante  millions  d'hommes,  et 
ils  émigrent  en  masse  aux  Etats-Unis.  La  France 
seule  reste  stationnaire.  Or  il  est  évident  qu'en 
politique,  tout  comme  sur  un  champ  de  bataille, 
la  supériorité  numérique  assure  la  prépondé- 
rance, si  même  elle  n'est  pas  l'élément  unique 
de  la  puissance. 


VJ  PRÉFACE. 

Il  est  donc  nécessaire  de  rétablir  cet  équi- 
libre, et  nous  ne  le  rétablirons  qu'en  colonisant 
de  nouveau. 

Recommencer  tout  de  suite  la  grande  œuvre 
de  la  colonisation  ;  semer  autour  de  la  France 
des  Frances  nouvelles,  qui  resteraient  unies  à  la 
métropole  par  la  communauté  du  langage,  des 
mœurs,  des  traditions  et  des  intérêts;  dépenser 
au  dehors  l'exubérance  de  forces  et  la  fièvre 
d'activité  qui  nous  dévorent  au  dedans  ;  profiter 
de  l'occasion  inespérée  que  nous  présente  en  ce 
moment  la  fortune  pour  écouler  en  Algérie,  eu 
Cochinclîine,  les  déshérités  et  les  déclassés; 
c'est  là  peut-être  la  suprême  ressource  et  la  con- 
dition de  notre  régénération  future.  Plaise  à 
Dieu  que  ceux  de  nos  concitoyens,  auxquels  les 
malheurs  et  les  angoisses  de  l'heure  présente 
n'ont  pas  encore  enlevé  tout  espoir,  ouvrent  enfin 
les  yeux  à  l'évidence!  Plaise  à  Dieu  que,  retour- 
nant le  mot  fatal  qui  nous  a  valu  tant  de  décep- 
tions :  Périssent  les  colonies  plutôt  rjuun  prin- 
cipe/ »  ils  s'écrient  de  préférence  :  «  Périssent 
toutes  les  utopies  et  tous  les  prétendus  principes 
plutôt  cju  une  seule  colonie!  » 

S'il  nous  était  donné,  dans  notre  modeste 
sphère,  de  rendre  quelque  service,  ce  serait 
en  appelant  l'attention  sur  l'histoire  trop  ou- 
bliée de  nos  vieilles  colonies.  Cette  histoire  est 


PRÉFACE.  vij 

souvent  glorieuse  et  toujours  féconde  en  ensei- 
gnements utiles.  Le  récit  des  fautes  et  des  mala- 
dresses qui  compromirent  le  succès  de  nos  co- 
lons en  préviendrait  peut-être  le  retour.  L'expé- 
rience du  passé  nous  mettrait  en  garde  contre 
les  erreurs  de  l'avenir.  En  apprenant  comment 
nous  avons  su  conquérir,  mais  non  garder,  nous 
trouverions  sans  doute  le  secret  d'organiser  et 
de  conserver.  Nous  n'avons  pas  eu  d'autres  pen- 
sées en  écrivant  cette  histoire  de  nos  établisse- 
ments floridiens  au  seizième  siècle. 


A  MON  MAITRE 

M.   GEFFROY 

MEMBRE   DE   L'iNSTITUT 

PROFESSEUR   A   LA   FACULTÉ   DES   LETTRES   DE   PARIS 

ANCIEN   MAITRE    DE   CONFÉRENCES   A    L'ÉCOLE   NORMALE    SUPÉRIEURE 


HOMMAGE  RECONNAISSANT 


PAUL  GAFFAREL 


PREFACE. 


Les  divers  partis  qui  nous  divisent  s'étonnent 
de  ce  que  la  France  n'exerce  plus  en  Europe 
son  influence  d'autrefois,  et  ils  aiment  à  rejeter 
les  uns  sur  les  autres  la  responsabilité  de  cette 
décadence.  Ils  semblent  ne  pas  soupçonner  que 
cette  décadence  tient  en  grande  partie  à  la  ruine 
de  notre  empire  colonial.  Jadis  nous  possédions 
dans  l'Amérique  du  Nord  les  bassins  de  Saint- 
Laurent  et  du  Mississipi.  Saint-Domingue,  la 
reine  des  Antilles,  nous  appartenait.  La  Guyane 
était  à  nous.  Trente-cinq  millions  d'Hindous  re- 
connaissaient notre  suprématie.  Au  Sénégal  et 
en  Guinée,  à  Madagascar,  à  Bourbon,  à  l'île  de 
France  flottait  notre  pavillon.  De  ce  magnifique 
domaine  il  ne  nous  reste  plus  que  d'impuissants 
débris.  Non-seulement  nous  n'occupons  plus  le 
premier  rang  parmi  les  nations  qui  possèdent 
des  colonies,  mais  encore  nous  sommes  presque 
le  dernier  des  peuples  qui  colonisent  (i).  Nous 
n'avons  pas  à  rechercher  ici  les  causes  multiples 


(i)  Petit  de  Julleville,    Discours  d'ouverture  à  la  faculté  des  let- 
tres de  Nancy,  1872. 


IV  PRÉFACE. 


de  ces  désastres  :  on  doit  les  imputer  à  la  déplo- 
rable politique  suivie  à  l'égard  des  colonies 
par  les  gouvernements  qui  se  sont  succédé  en 
France^  et  aussi  à  la  coupable  indifférence  de  la 
nation  pour  ces  lointaines  entreprises.  Nous  dé- 
sirerions seulement  faire  remarquer  qu'on  s'est 
trop  longtemps  mépris  sur  le  rôle  et  l'impor- 
tance des  colonies  dans  notre  histoire  générale. 
Certains  économistes  prétendent,  il  est  vrai, 
que  la  colonie  la  plus  florissante  est  toujours 
une  charge  et  souvent  un  danger  pour  la  métro- 
pole; ils  approuvent  Voltaire  (i)  suppliant  le 
ministre  de  Chauvelin  de  débarrasser  la  France 
du  Canada;  ils  n'ont  que  des  éloges  pour  Bona- 
parte  vendant  la  Louisiane  aux  Etats-Unis;  ils 
rappellent  avec  amertume  que  les  colons,  deve- 
nus riches  et  puissants,  grâce  aux  sacrifices  ré- 
pétés de  la  métropole,  ne  cherchent  qu'à  rompre 
violemment  les  liens  de  reconnaissance  qui  la 
rattachent  à  elle.  Ils  répètent  volontiers  le  mot 
de  Montesquieu  (2)  :  ce  Les  princes  ne  doivent 
point  songer  à  peupler  de  grands  pays  par  des 
colonies...  L'effet  ordinaire  des  colonies  est 
d'affaiblir  le  pays  d'où  on  les  tire,  sans  peupler 
ceux  où  on  les  envoie.  » 


(1)  Voltaire,  Lettre  au  marquis  de  Chauvelin,  3  octobre  1760. 

(2)  Montesqieu,  Lettres  persanes,  XXT.I. 


PREFACE. 


L'opinion  contraire  serait  pourtant  la  vraie  : 
En  effet,  depuis  que  la  France  a  cessé  de  colo- 
niser, l'équilibre  de  la  population  entre  les  peu- 
ples européens  a  été  détruit  à  son  détriment. 
L'Angleterre  a  peuplé  l'Amérique  du  Nord  et 
l'Australie;  elle  a  envoyé  aux  Indes  et  en  Afri- 
que des  milliers  d'émigrants,  et  pourtant  sa  po- 
pulation a  triplé,  depuis  un  siècle,  et  cent  qua- 
tre-vingt millions  d'Asiatiques  lui  obéissent.  La 
Russie  s'est  étendue  silencieusement  sur  la  moi- 
tié de  l'Asie,  de  l'Oural  à  la  mer  de  Behring,  et 
de  l'Océan  glacial  au  plateau  central,  et  le  czar 
commande  à  quatre-vingt  millions  de  sujets.  La 
Hollande,  si  petite  en  Europe,  règne  sur  vingt 
millions  de  Malaisiens,  et  sa  population  aug- 
mente tous  les  jours.  Le  Portugal  a  peuplé  le 
Brésil,  et  l'Espagne  l'Amérique  centrale  et  mé- 
ridionale :  pourtant  le  nombre  des  Portugais  et 
des  Espagnols  a  triplé  depuis  cent  ans.  On  ne 
comptait  à  cette  époque  que  quinze  à  dix-huit 
millions  d'Allemands.  Us  forment  aujourd'hui 
un  groupe  de  quarante  millions  d'hommes,  et 
ils  émigrent  en  masse  aux  Etats-Unis.  La  France 
seule  reste  stationnaire.  Or  il  est  évident  qu'en 
politique,  tout  comme  sur  un  champ  de  bataille, 
la  supériorité  numérique  assure  la  prépondé- 
rance, si  même  elle  n'est  pas  l'élément  unique 
de  la  puissance. 


VJ  PREFACE. 

Il  est  donc  nécessaire  de  rétablir  cet  équi- 
libre, et  nous  ne  le  rétablirons  qu'en  colonisant 
de  nouveau. 

Recommencer  tout  de  suite  la  grande  œuvre 
de  la  colonisation;  semer  autour  de  la  France 
des  Frances  nouvelles,  qui  resteraient  unies  à  la 
métropole  par  la  communauté  du  langage,  des 
mœurs,  des  traditions  et  des  intérêts;  dépenser 
au  dehors  l'exubérance  de  forces  et  la  fièvre 
d'activité  qui  nous  dévorent  au  dedans;  profiter 
de  l'occasion  inespérée  que  nous  présente  en  ce 
moment  la  fortune  pour  écouler  en  Algérie,  en 
Cochinchine,  les  déshérités  et  les  déclassés; 
c'est  là  peut-être  la  suprême  ressource  et  la  con- 
dition de  notre  régénération  future.  Plaise  à 
Dieu  que  ceux  de  nos  concitoyens,  auxquels  les 
malheurs  et  les  angoisses  de  l'heure  présente 
n'ont  pas  encore  enlevé  tout  espoir,  ouvrent  enfin 
les  yeux  à  l'évidence!  Plaise  à  Dieu  que,  retour- 
nant le  mot  fatal  qui  nous  a  valu  tant  de  décep- 
tions :  Périssent  les  colonies  plutôt  rjuun  prin- 
cipe! »  ils  s'écrient  de  préférence  :  «  Périssent 
toutes  les  utopies  et  tous  les  prétendus  principes 
plutôt  qu  une  seule  colonie!  »  • 

S'il  nous  était  donné,  dans  notre  modeste 
sphère,  de  rendre  quelque  service,  ce  serait 
i  en  appelant  l'attention  sur  l'histoire  trop   ou- 

bliée de  nos  vieilles  colonies.  Cette  histoire  est 


PREFACE.  VI  j 

souvent  glorieuse  et  toujours  féconde  en  ensei- 
gnements utiles.  Le  récit  des  fautes  et  des  mala- 
dresses qui  compromirent  le  succès  de  nos  co- 
lons en  préviendrait  peut-être  le  retour.  L'expé- 
rience du  passé  nous  mettrait  en  garde  contre 
]es  erreurs  de  l'avenir-.  En  apprenant  comment 
nous  avons  su  conquérir,  mais  non  garder,  nous 
trouverions  sans  doute  le  secret  d'organiser  et 
de  conserver.  JNous  n'avons  pas  eu  d'autres  pen- 
sées en  écrivant  cette  histoire  de  nos  établisse- 
ments floridiens  au  seizième  siècle. 


PREMIÈRE  PARTIE 


LA 

FLORIDE  FRANÇAISE 


LA 

FLORIDE  FRANÇAISE 

PREMIÈRE  EXPÉDITION 

(18  FÉVRIER  1562  —  AVRIL  1563) 

LA  DÉCOUVERTE 


CHAPITRE  PREMIER 


LES   PROJETS   DE    COLIGNY 


Au  milieu  du  seizième  siècle,  lorsque  Catherine  de 
Médicrs  fut  investie  de  la  régence  au  nom  du  second 
de  ses  fils,  Charles  IX,  les  envieux  et  les  adversaires 
de  la  France  considéraient  sa  situation  comme  dé- 
sespérée. A  l'intérieur  la  régente  était  mal  ohéie,  mal 
conseillée.  Les  grands,  sous  couleur  de  bien  public  ,  ne 
cherchaient  qu'à  ruiner  l'autorité  royale  ;  et,  quand  ils 
ne  se  rencontraient  point  sur  des  champs  de  batailles 
fratricides,  de  prétendus  raffinés  du  point  d'honneur 
versaient  pour  de  futiles  motifs  un  sang  qu'ils  auraient 

du  ménager  pour  la  défense  de  la  patrie.  Aux  hor- 

i. 


*  CHAPITRE    I. 

reurs  de  la  guerre  civile  allaient  se  joindre  les  abomina- 
tions de  la  guerre  religieuse.  Depuis  la  conjuration 
d'Àuiboise ,  protestants  et  catholiques  étaient  séparés 
comme  par  un  fossé  de  sang.  Quant  au  peuple,  ti- 
raillé entre  ses  anciennes  croyances  et  les  doctrines 
récentes,  il  flottait  irrésolu;  mais  on  abusait  de  son 
ignorance  et  de  ses  hésitations  pour  l'exploiter  et  le 
malmener.  Un  poète  contemporain  (i)  l'écrivait,  avec 
emphase  peut-être,  mais  avec  une  énergie  convaincue  : 

Tout  à  l'abandon  va  sans  ordre  et  sans  loy  ; 
L'artisan  par  ce  monstre  a  laissé  sa  boutique , 
Le  pasteur  ses  brebis,  Padvocat  sa  practique , 
Sa  nef  le  marinier,  son  trafiq  le  marchant , 
Et  parluy  le  preud'homme  est  devenu  meschant, 
L'esrolier  se  desbauche,  et,  de  sa  faulx  tortue, 
Le  laboureur  façonne  une  dague  pointue, 
Une  pique  guerrière  il  fait  de  son  râteau 
Et  l'acier  de  son  coutre  il  change  en  un  couteau. 
Morte  est  l'authorité  ;  chacun  vit  en  sa  guise  : 
Au  vice  desréglé  la  licence  est  permise. 

A  l'extérieur,  plus  encore  peut-être  qu'à  l'inférieur, 
la  décadence  française  semblait  profonde.  Nos  ar- 
mées n'existaient  pour  ainsi  dire  plus.  À  l'excep- 
tion de  quelques  corps  privilégiés ,  il  n'y  avait 
plus  que  des  bandes  au  service  personnel  de  leurs  of- 
ficiers. La  marine  avait  perdu  son  éclat  du  temps  de 
François  Ier.  Nous  n'avions  plus  d'alliances.  Pourtant 
nous  aurions  eu  besoin  de  soldats,  de  matelots  et  d'al- 
liés :  car  les  deux  principes  contradictoires  qui  se  par- 

(i)  Rosakd,  Discours  des  misères  du  temps,  édit.  i6'23,  t.  II,  p.  i335. 


LES    PROJETS    DE    COLKiNY.  5 

tagent,  aujourd'hui  encore,  le  monde  moderne,  l'es- 
prit d'examen  et  l'esprit  d'autorité ,  étaient  à  la  veille 
d'entrer  en  lutte,  et  la  France  allait  leur  servir  de 
champ  de  bataille.  Les  étrangers,  écrit  un  contempo- 
rain, frétillaient  d'entrer  en  France.  En  effet  l'Angle- 
terre se  préparait  à  profiter  de  nos  dissensions  pour 
ruiner  notre  commerce,  et  accaparer  à  son  profit  la 
colonisation  de  l'Amérique  du  nord.  L'Espagne  et 
l'Autriche,  unies  par  des  liens  de  famille,  nous  entou- 
raient comme  d'un  cercle  d'ennemis ,  et  dominaient 
par  la  terreur  dans  les  Pays-Bas  et  en  Italie ,  contrées 
jadis  soumises  à  notre  influence.  Nous  n'avions  pour 
ami  que  le  Turc.  Mais  on  osait  à  peine  avouer  cette 
amitié. 

Déchirée  à  l'intérieur,  affaiblie  et  menacée  à  l'ex- 
térieur, telle  était  vers  i56o  la  situation  de  notre  in- 
fortunée patrie. 

Un  homme  pourtant  se  rencontra  qui  voulut  ar- 
rêter cette  décadence.  Gaspard  de  Coligny,  seigneur 
de  Châtillon-sur-Loing,  colonel  général  de  l'infanterie 
française,  puis  amiral  de  France  et  de  Bretagne,  était 
un  grand  patriote.  Depuis  le  jour  où,  pour  la  première 
fois,  coula  son  sang  pour  la  défense  du  pays,  jusqu'à 
l'heure  de  sa  mort,  il  ne  cessa  de  songer  à  la  grandeur 
de  la  France.  La  guerre  civile  l'attristait,  la  guerre  re- 
ligieuse le  désolait,  mais  la  guerre  avec  l'étranger  le 
transportait  d'aise  ;  non  pas  seulement  parce  qu'il  y 
trouvait  l'occasion  d'acquérir  de  nouveaux  titres  à  la 
reconnaissance  de  son  souverain  et  de  son  pays,  mais 


O  .  CHAPITRE    I. 

surtout  parce  que  le  sang  de  ses  concitoyens  élait  au 
moins  versé  pour  une  noble  cause  (  i  )  .  Brantôme  raconte 
qu'il  se  trouva  un  jour,  dans  une  des  antichambres 
du  Louvre ,  avec  Coligny  et  Strozzi.  On  venait  d'ap- 
prendre la  prise  de  Mons  et  de  Valenciennes  sur  les 
Espagnols.  L'amiral  tressaillait  de  joie.  «  Or  Dieu  soit 
loué,  disait-il,  avant  qu'il  soit  longtemps  nous  aurons 
chassé  l'Espagnol  des  Pays-Bas ,  et  en  aurons  faict 
nostre  roy  maistre,  ou  nous  y  mourrons  tous  et  moy 
mesme  le  premier,  et  n'y  plaindrai  point  ma  vie,  si 
je  la  perdz  pour  ce  bon  subject.  » 

Coligny  en  effet  détestait  de  tout  cœur  les  Espa- 
gnols, qui  excitaient  Catherine  de  Médicis  aux  persé- 
cutions religieuses,  et  semblaient  avoir  pour  maxime 
la  ruine  de  la  France.  À  ses  yeux  les  Espagnols  étaient 
tout  ensemble  des  ennemis  de  sa  religion  et  de  sa  pa- 
trie. Aussi  poursuivit-il  pendant  toute  sa  vie  la  grande 
idée  de  détruire  ou  tout  au  moins  d'affaiblir  la  puis- 
sance espaguole,  à  la  fois  pour  acquérir  la  liberté 
religieuse,  et  pour  rendre  à  son  pays  la  liberté  po- 
litique et  par  suite  la  prépondérance  en  Europe. 
Trop  heureuse  la  France,  si  elle  avait  eu  pour  la 
servir  alors  quelques  citoyens  aussi  vigoureusement 
trempés,  quelques  intelligences  aussi  vives  et  aussi 
nettes  !  Afin  d'éviter  à  sa  patrie  la  fureur  des  guerres 
civiles  et  religieuses ,  et  pour  détourner  contre  l'é- 
tranger les  passions  vivaces  et  l'ardeur  belliqueuse 

(i)  Brantôme,  édit,  Lalanne.  Capit.  Franc,  t.  IV,  p.  295. 


LES    PROJETS    DE    COLIGNY. 


qui  fermentaient  en  elle ,  Coligny,  dans  ses  vastes  et 
patriotiques  desseins,  ne  s'arrêtait  pas  à  l'Europe. 
L'Amérique  était  alors  espagnole  j  aucun  autre 
peuple  ne  disputait  encore  au  successeur  de  Charles 
Quint  la  possession  de  ces  immenses  contrées,  car  les 
Portugais  n'occupaient  que  les  côtes  du  Brésil,  et , 
d'ailleurs  ils  seront  bientôt  les  sujets  immédiats  de 
Philippe  II.  Les  Hollandais  l'étaient  encore.  Les  An- 
glais et  les  Français  s'étaient  contentés  de  quelques 
voyages  de  découverte ,  et  n'avaient  pas  fondé  d'é- 
tablissement sérieux.  L'Espagne  dominait  donc  eu 
maîtresse  absolue.  Nul  autre  drapeau  que  le  sien 
ne  flottait  sur  les  mers  américaines;  les  indigènes  ne 
connaissaient  et  ne  respectaient  qu'elle.  Affronter  un 
pareil  colosse  pouvait  paraître  de  la  folie  ou  tout  au 
moins  de  la  présomption.  Coligny  l'osa  pourtant.  Peu 
de  personnes  encore  soupçonnaient  en  Europe  ce  que 
le  prodigieux  entassement  des  victoires  et  des  con- 
quêtes espagnoles  avait  amené  d'épuisement.  Il  était 
du  petit  nombre  des  hommes  d'Etat  qui  pensaient  que 
cette  grandeur  était  plus  apparente  que  réelle,  et  com- 
mençaient à  comprendre  combien  les  fantastiques  ri- 
chesses du  nouveau  monde  cachaient  de  profondes  mi- 
sères. Il  avait  déjà  remarqué  que  les  Espagnols  étaient 
en  Amérique  disséminés  sur  des  espaces  trop  énormes 
pour  qu'ils  fussent  tous  également  défendus.  Il  avait 
appris  que  les  indigènes,  exploités,  maltraités,  mas- 
sacrés par  leurs  nouveaux  maîtres,  n'attendaient  que 
l'occasion  de  se  venger.  Il  essaya  donc  de  profiter  des 


8  CHAPITRE    1. 

diverses  causes  qui  affaiblissaient  la  puissance  espa- 
gnole en  Amérique  ,  et  résolut  d'attaquer  l'Espagne 
non  pas  seulement  en  Europe,  mais  aussi  au  nouveau 
inonde. 

Un  autre  motif,  plus  louable  encore,  le  poussait  en 
Amérique.  Les  protestants  de  France,  longtemps  per- 
sécutés ,  s'étaient  enfin  lassés  de  l'oppression  qui  pe- 
sait sur  eux.  Fortement  organisés,  soutenus  par  l'ar- 
deur qui  caractérise  les  néophytes,  bien  commandés, 
ils  étaient  à  la  veille  de  commencer  la  guerre  civile. 
Coligny ,  qui  prévoyait  cette  explosion ,  aurait  voulu 
la  prévenir.  Il  avait  songé  à  ouvrir  à  ses  coreligion- 
naires une  sorte  de  champ  d'asile,  où  ils  trouveraient 
la  liberté  de  conscience.  Dès   1 555,  il  avait  envoyé 
dans  la  baie  de  Guanabara,  non  loin  de  l'emplacement 
de  Rio  de  Janeiro,  une  expédition  commandée  par 
Durand  de  Villegagnon.  Mais,  après  quelques  années 
de  séjour,  le  lieutenant  de  Coligny  revint  presque 
seul.  Ses  compagnons  avaient  péri  sous  la  flèche  des 
sauvages  ou  victimes  de  leurs  propres  fureurs.  Cet 
essai  malheureux  ne  découragea  pas  l'amiral.  Nommé 
gouverneur  de  l'importante  place  du  Havre,  en  rela- 
tions suivies  avec  les  armateurs  et  négociants  nor- 
mands, très-probablement  de  part  avec  eux  dans  leurs 
risques  et  bénéfices  ,  il  annonça  hautement  l'intention 
d'ouvrir  au  commerce  français  de  nouveaux  débou- 
chés. Ses  projets  étaient  tellement  connus,  qu'ils  éveil- 
laient les  soupçons  des  puissances  voisines.   L'Espa- 
gne tremblait  pour  le  Pérou  et  son  ambassadeur  à 


LES    PROJETS   DE   COLIGNY.  9 

Paris  (i),  écrivait,  dès  le  28  octobre  i56o,  au  cardi- 
nal de  Lorraine  pour  avoir  à  cet  endroit  des  informa- 
tions précises.  Les  Portugais  étaient  moins  rassurés 
encore  ;  car  ils  craignaient  une  nouvelle  expédition  au 
Brésil.  Les  Anglais  eux-mêmes  étaient  inquiets,  et 
épiaient  déjà  avec  jalousie  les  progrès  de  notre  renais- 
sance maritime.  Mais  les  trois  peuples  se  trompaient  ; 
car  c'était  dans  une  région  encore  inconnue,  la  Floride, 
que  Coligny  avait  formé  le  dessein  de  fonder  une  colo- 
nie française  :  et,  en  effet,  dès  i56i,  il  invita  tous  les 
volontaires,  protestants  ou  non,  à  se  réunir  au  Havre, 
et  annonça  que  bientôt  une  expédition  partirait  de 
ce  port  pour  aller  en  Floride. 

On  appelle  de  nos  jours  Floride  un  des  États  qui 
constituent  l'Union  américaine.  La  Floride  est  une 
vaste  péninsule  jetée  entre  le  golfe  du  Mexique  et  l'At- 
lantique. Elle  est  terminée  au  sud  par  le  cap  Sable  ou 
Agi.  Le  canal  de  la  Floride  la  sépare  de  Cuba,  et  le 
canal  de  Bahama  de  l'archipel  des  Lucayes.  Au  nord  et 
à  l'est  elle  est  bornée  par  les  Etats  de  Géorgie  et  d'Ala- 
bama.Sa  superficie  est  de  15,467,000  hectares,  un  peu 
plus  du  quart  de  la  France.  Mais,  au  seizième  siècle, 
le  nom  de  Floride  s'appliquait  à  un  espace  bien  autre- 
ment considérable.  La  côte  actuelle  des  États-Unis, 
tant  sur  l'Atlantique  que  sur  le  golfe  du  Mexique,  était 
désignée  sous  ce  nom,  et,  pour  peu  qu'on  s'enfonçât 
dans  l'intérieur  des  terres,  on  était  toujours  en  Floride. 

(ijTessier,  P  Amiral  Coligny ,  p.  \j. 


10  CHAPITRE    I. 

La  cote  avait  été  entrevue  par  Verazzano ,  navigateur 
italien  au  service  de  la  France,  mais  elle  avait  été  ainsi 
nommée  par  l'Espagnol  Ponce  de  Léon,  qui  la  décou- 
vrit le  jour  des  Rameaux  ou  de  Pâques  fleuries  i5i2 
(Pasqua  Florida).  D'après  une  autre  étymologie  ,  plus 
poétique  encore  (i)  «  Toute  la  terre  voysine  de  ces 
pays-là  est  tellement  chargée  d'arbres  et  de  fleurs,  et  la 
mer  semblablement  que ,  quelque  profonde  que  elle 
soit,  se  diroit-on  que  c'est  un  pré  le  plus  beau  et  ver- 
doyant que  l'on  voye  ici  durant  le  printemps.  Et 
l'ayans  veue  estre  telle  tant  les  nostres  qu'autres  d'Eu- 
rope, l'appelèrent  Floride.  » 

C'était  et  c'est  encore  un  pays  magnifique.  Nos 
chroniqueurs  du  seizième  siècle  en  ont  tracé  des 
descriptions  poétiques.  Ils  ressentaient,  au  specta- 
cle de  cette  nature  pittoresque,  les  émotions  char- 
mantes que  nous  éprouvons  tous  en  contemplant  pour 
la  première  fois  des  beautés  inattendues  (2).  «  Les 
champs,  écrit  l'un  d'eux,  sans  estre  aucunement  exer- 
cez, produisent  assez  de  quoy  pour  soutenir  la  vie  de 
ceux  qui  le  peupleroient.  Il  sembloit  que  pour  en  faire 
un  pais  des  plus  riches  et  fertiles  du  monde,  n'estoit 
requis  que  diligence  et  industrie,  veu  la  bonté  de  la 
terre  :  estant  assez  souvent  frappée  des  rayons  de  son 
haut  soleil  reçoit  en  elle  force  chaleur,  tempérée  tou- 

(1)  Thetet,  Cosmographie  universelle ,  t.  II. 

(2)  La  Popelinière,  Histoire  des  trois  mondes,  p.  3o.  Il  cite  et  am- 
plifie, dans  ce  passage  ,!  l'ouvrage  de  Nicolas  le  Challeux,  Brief  dis- 
cours, etc. 


LES    PROJETS    DE    COLIGNY.  11 

tefois,  non-seulement  de  la  fraîcheur  de  la  nuict  et  de 
la  rosée  du  ciel,  mais  aussi  des  gracieuses  pluies  en 
abondance,  dont  le  gazon  en  vient  fertile  ,  voire  de 
telle  sorte  que  l'herbe  forte  y  croist  en  hauteur  es- 
Iran  ge.  » 

Les  Floridiens,  établis  dans  cette  région  favorisée 
du  ciel ,  étaient  séparés  en  tribus  nombreuses,  Nat- 
chez,  Seminoles,  Apalaches ,  Chactas,  etc.  Toujours 
en  guerre  les  uns  contre  les  autres,  ils  n'avaient  pas 
su  fonder  de  puissants  empires  comme  les  Aztèques 
du  Mexique  ou  les  Incas  du  Pérou.  Pourtant,  vers  le 
milieu  du  seizième  siècle ,  ils  avaient  reconnu  la  né- 
cessité de  s'unir  contre]  les  envahisseurs  étrangers. 
Tout  en  conservant  leur  autonomie  locale,  quelques 
caciques  s'étaient  confédérés,  et  reconnaissaient  la 
suprématie ,  nous  disions  volontiers  l'hégémonie  de 
l'un  d'entre  eux  ,  car  les  Espagnols  leur  avaient  déjà 
fait  sentir  le  poids  de  leur  domination.  Une  tradition 
singulière  s'était  en  effet  répandue  parmi  les  conqué- 
rants du  nouveau  monde.  Ils  croyaient  trouver  en 
Floride  une  fontaine  merveilleuse  qui  rendait  la  santé 
et  la  jeunesse  à  tous  ceux  qui  buvaient  de  ses  eaux , 
et  aussi  des  mines  inépuisables.  Mais  ni  la  source  qui 
devait  les  rajeunir,  ni  l'or  qui  devait  les  enrichir, 
n'existaient.  Comme  pour  se  venger  de  leur  déception, 
ils  organisèrent  dans  le  pays  (i)  une  véritable  ter- 
reur, et  détruisirent  systématiquement  les  indigènes. 

(i)  Garcilvso    de  la  Vega,  Histoire  de  ht  Floride.  Tracl.  Richelet, 
1670. 


1*2  CHAPITRE    I. 

Mais  ceux-ci  finirent  par  triompher  de  leur  petit 
nombre,  et  se  vengèrent  par  d'affreux  massacres  de  la 
tyrannie  de  leurs  envahisseurs.  La  Floride  était  donc 
abandonnée  depuis  quelque  temps  par  les  Espa- 
gnols, lorsque  Coligny  se  décida  à  y  envoyer  une  co- 
lonie française  (i). 

La  politique  de  l'amiral  lui  conseillait  ces  expédi- 
tions, mais  son  génie  ne  les  animait  pas  :  elles  furent 
toutes  malheureuses.  Néanmoins,  comme  étude  de 
mœurs  locales  et  comme  peinture  de  caractères  origi- 
naux, elles  présentent  un  vif  intérêt.  Nous  avons  essayé 
d'en  rassembler  ici  les  fragments  épars,  et,  en  étudiant 
ce  sujet  peu  connu,  de  remettre  en  honneur  un  épisode 
intéressant  de  notre  histoire  nationale,  et  de  préparer 
quelques  matériaux  pour  le  futur  historien  de  la  co- 
lonisation française  au  seizième  siècle. 


(i)  Néanmoins  le  vice-roi  de  Mexico,  en  1 558  ,  avait  ordonné  un 
voyage  de  découvertes  sur  les  côtes,  ainsi  que  l'atteste  une  lettre  de  Guido 
de  las  Bazarès ,  commandant  de  l'expédition ,  à  don  Luiz  de  Velasco 
(ier  février),  et  une  lettre  de  L.  de  Velasco  à  Phlippe  II  (2/»  septembre)  : 
les  deux  lettres  ont  été  insérées  dans  Ternaux-Compans,  Collection  de 
documents  inédits  sur  T  Amérique,  Ie  série,  t.  X  ,  p.  i43-i57-if)3. 


LES   DECOUVERTES    DE   JEAN    RIBAUT.  13 


CHAPITRE  IL 

LES   DÉCOUVERTES   DE    JEAN    RIBAUT. 

Coligny  choisit,  pour  commander  l'expédition, 
un  gentilhomme  fort  apprécié  pour  sa  bravoure  ,  son 
audace  et  ses  mérites.  Il  se  nommait  Jean  Ribaut.  Il 
appartenait  à  la  religion  réformée.  Plusieurs  fois  déjà 
il  avait  été  chargé  de  missions  délicates  (i).  En  i55o, 
on  l'avait  envoyé  en  Ecosse ,  pour  y  surveiller  les  in- 
térêts de  la  France,  et  il  s'était  tiré  à  son  honneur  de 
cette  difficile  négociation.  Il  avait,  comme  tous  ses 
contemporains,  reçu  cette  forte  éducation  du  sei- 
zième siècle ,  qui ,  tout  en  laissant  une  large  part  aux 
exercices  corporels,  développait  aussi  les  facultés  de 
l'esprit.  Plein  de  feu  ,  susceptible  même  d'enthou- 
siasme, il  exerçait  un  grand  ascendant  sur  ses  subor- 
donnés. Peut-être  pouvait-on  lui  reprocher  une  cer- 
taine obstination  et  un  peu  de  vanité.  Mais  cette  obs- 
tination deviendrait  sans  doute  de  la  fermeté,  et  cette 
vanité  de  la  confiance  en  soi-même.  A  tous  égards 
Coligny  avait  donc  fait  un  excellent  choix. 

Ribaut  partit  du  Havre  le  18  février  i562.  Sa  flot- 
tille se  composait  de  deux  ramberges  ou   roberges , 

(i)  John  Ribaut  is  despatched  from  this  court  vith  charge  to  repaii  to 
the  admirai  and  from  this  to  receive  further  direction  for  his  going 
into  Scotland.  —  Trokrrtorton  to  Cecil  9  ocr.  t55o  ,  cité  par  Tessiek, 
ouv.  cit. ,  p.  58. 


14  CHAPITRE    II. 

gros  J3at eaux  sans  élégance,  mauvais  marcheurs  mais 
solides.  Les  trois-mâls  hollandais,  avec  leurs  coques 
massives  et  arrondies,  leur  ressemblent  encore.  Ribaut 
amenait  avec  lui  bon  nombre  de  soldats  et  d'ouvriers  , 
presque  tous  calvinistes ,  et  quelques  gentilshommes 
attirés  par  l'espoir  de  fonder  une  colonie  dans  une 
terre  encore  vierge  et  surtout  d'échapper  aux  persé- 
cutions religieuses  ,  en  trouvant  au  nouveau  monde  la 
liberté  de  conscience.  Le  plus  inlelligent  de  ces  vo- 
lontaires ,  qui  joignait  à  des  connaissances  nautiques 
toutes  spéciales  des  sentiments  d'austérité  et  de  patrio- 
tisme fort  rares  à  cette  époque,  était  René  de  Lau- 
donnière.  On  connaît  encore  les  noms  de  Nicolas  Mal- 
Ion,  Fiquinville,  Sale  et  Albert  ou  Aubert  de  la  Pierria, 
dont  le  dernier  était  destiné  à  de  tragiques  aventures; 
du  sergent  Lacaille  qui  déjà ,  sans  doute,  avait  voyagé 
dans  ces  parages ,  car  il  connaissait  la  langue  des  in- 
digènes. Citons  encore  Nicolas  Barré  ou  Barrois,  qui 
avait  fait  partie  de  l'expédition  de  Villegagnon  au 
Brésil,  le  tambour  Guernache,  les  soldats  Lachère  ou 
Lachéry ,  Aymon  ,  Rouffi  et  Martin  Atinas,  de  Dieppe. 
Ce  sont  les  seuls  dont  les  noms  soient  parvenus  jus- 
qu'à nous. 

Ribaut  ne  voulait  pas  que  les  Espagnols  fussent  ren- 
seignés sur  le  point  exact  du  débarquement.  Il  eut  donc 
soin  de  ne  pas  s'exposer  à  quelque  rencontre  avec  un 
navire  espagnol,  et  prit  une  direction  peu  fréquentée, 
l'est-nord-est ,  c'est-à-dire  qu'il  évita  les  Canaries  et 
les  Acores,  et  coupa  le  courant  du  Gulf-Stream  au 


LES    DÉCOUVERTES    DE   JEAN    RIBAUT.  15 

lieu  de  se  laisser  entraîner  par  ses  eaux.  Il  faut  au- 
jourd'hui aux  bateaux  à  vapeur  une  dizaine  de  journées 
pour  aller  d'Europe  en  Amérique  :  ce  fut  seulement 
après  deux  mois  de  navigation  que  Ribaut  arriva  sur 
une  côte  très-plate,  déjà  observée  quelques  années 
auparavant  par  Verazzano ,  et  découvrit  un  cap  ,  qu'il 
nomma  le  cap  Français  (i).  C'était  la  cote  actuelle 
des  États-Unis,  et  le  cap  Français  répond  sans  doute 
à  la  pointe  qui  s'étend  au  nord  de  la  ville  de  Saint- 
Augustin. 

Si  Ribaut  avait  pris  la  direction  du  sud,  il  aurait 
découvert  la  Floride  proprement  dile,  mais  alors 
il  se  serait  rapproché  des  Espagnols,  qu'il  voulait 
éviter;]  il  suivit  donc  la  côte  dans  la  direction  du 
nord,  et  découvrit  bientôt  un  fleuve  magnifique, 
dont  il  remonta  quelque  temps  les  rives.  Les  om- 
brages touffus,  la  splendeur  du  ciel,  la  magnificence 
de  la  végétation  le  décidèrent  à  prendre  terre.  Son 
premier  soin  fut  d'occuper  le  pays  au  nom  du  roi  de 
France.  C'était  un  usage  de  l'époque,  une  vieille  tra- 
dition du  moyen  âge  à  laquelle  se  conformaient  scru- 
puleusement tous  les  navigateurs.  En  vertu  de 
l'axiome  de  droit  que  le  premier  occupant  est  le 
maîlre ,  ils  s'emparaient  de  la  terre.  Mais,  pour  sym- 
boliser par  un  témoignage  matériel  cette  prise  de  pos- 
session, les  usages  variaient.  Ainsi  les  Norlhmans 
allumaient  un  feu  dont  les  rayons,  aussi  loin  qu'ils  se 

(i)  Lemoyne  ,  collection  de  dessins  insérée  dans  l'ouvrage  des  frères 
de  Bry,  planche  I. 


16  CHAPITRE    II. 

répandaient  (i) ,  limitaient  leurs  nouveaux  domaines  , 
tandis  que  leurs  compagnons ,  une  hache  à  la  main , 
marquaient  leur  passage  par  des  signes  sur  les  arbres 
et  les  rochers.  Les  Espagnols  se  jetaient  à  l'eau ,  l'épée 
à  la  main,  et  retendaient  aux  quatre  points  cardinaux. 
Ribaut  fit  ériger  une  pierre,  où  les  armes  de  France 
étaient  gravées  :  la  Floride  était  désormais  terre 
française. 

Les  Floridiens  ne  tardèrent  pas  à  entrer  en  rela- 
tions avec  les  Français.  Un  premier  mouvement  de 
frayeur  les  avait  jetés  dans  les  forêts.  Mais  la  cu- 
riosité remporta  bientôt  sur  la  peur.  Ils  se  rappro- 
chèrent, se  contentèrent  d'abord  de  voir,  puis ,  peu 
à  peu  familiarisés  avec  la  figure  et  les  manières  des 
étrangers,  ils  se  décidèrent  à  les  aborder.  Ribaut 
avait  donné  l'ordre  de  les  traiter  avec  douceur. 
C'était  une  bonne  tactique;  car  les  Européens  en 
général ,  et  les  Espagnols  en  particulier,  traitaient 
ces  malheureux  avec  une  morgue  insultante  et  parfois 
avec  une  barbarie  sans  nom.  Ribaut  espérait  que  les 
Floridiens  se  répéteraient  entre  eux  le  bon  accueil 
qu'ils  avaient  reçu  ,  et  que  ce  contraste  avec  la  con- 
duite des  navigateurs  qui  l'avaient  précédé  lui  con- 
cilierait l'affection  des  indigènes.  Il  espérait  aussi  pou- 
voir se  procurer  de  la  sorte  les  vivres  dont  il  avait 
besoin.  En  effet,  les  Indiens  se  pressaient  autour  des 
Français,  et  leur  apportaient  des  grains,  du  poisson  , 

(i)   Geifroy,  Islande  avant  le  christianisme,  p.  if>. 


LES  DÉCOUVERTES   DE   JEAN    R1BAUT.  17 

du  gibier  et  des  fruits.  Ribaut  ne  les  renvoyait  jamais 
qu'avec  de  petits  présents;  bracelets  d'étain  argenté, 
serpes ,  couteaux  ,  miroirs ,  et  recevait  en  échange 
de  magnifiques  aigrettes  de  plumes,  des  paniers  ar- 
tistement  tressés  ou  des  peaux  de  divers  animaux 
sauvages.  Bientôt  ils  devinrent  très-familiers.  On  les 
voyait  (i)  se  jeter  à  la  nage ,  et  entourer  les  navires 
pour  proposer  leurs  vivres.  Dès  qu'un  matelot  faisail 
mine  de  débarquer,  ils  allaient  à  sa  rencontre ,  et  le 
portaient  sur  leurs  épaules. 

Ribaut  était  entré  dans  cette  rivière  le  premier 
mai  i562.  Il  la  nomma  Rivière  de  May.  Elle  paraît 
correspondre  à  la  Rivière  Saint-Jean  ou  San-Matheo. 
Ribaut  se  décida  à  la  remonter  quelques  jours.  Le 
bruit  de  son  arrivée  s'était  déjà  répandu.  Partout  il 
reçut  un  accueil  empressé.  Les  caciques  couraient  à 
sa  rencontre  ,  et  le  suppliaient  d'honorer  leurs  villages 
de  sa  présence.  Ribaut  cédait  parfois  à  leur  prière, 
et  il  admirait  les  inépuisables  richesses  de  la  région , 
mais  bientôt  les  eaux  diminuèrent ,  et  ses  navires  ne 
purent  plus  avancer.  Il  revint  alors  sur  ses  pas ,  des- 
cendit le  fleuve ,  et  poursuivit  le  cours  de  ses  décou- 
vertes. 

Ribaut  longea  de  nouveau  la  côte  dans  la  direction 
du  nord,  et ,  en  soixante  lieues,  trouva  neuf  rivières. 
Jl  leur  donna  des  noms  français,  Seine,  Somme, 
Loire,  Charente,  Garonne,  Gironde,  Belle  et  Grande. 


(i)  Leaioyjve  ,  planche  II. 

FLORIDE. 


18  CHAPITRE    II. 

Ces  noms  ont  aujourd'hui  disparu.  Ils  ne  furent 
même  jamais  en  usage,  puisque  de  Thon  (i)  remar- 
quait qu'on  ne  les  retrouvait  déjà  plus  de  son  temps, 
mais  on  aime  à  voir  ces  Français  se  souvenir  de  la 
France ,  et  en  perpétuer  le  souvenir  par  des  dénomi- 
nations empruntées  à  la  patrie  absente.  Par  excep- 
tion ils  nommèrent  un  de  ces  fleuves  le  Jourdain , 
car  ils  étaient  protestants ,  nourris  par  conséquent  de 
la  lecture  de  la  Bible,  et ,  après  avoir  payé  tribut  à  la 
patrie  ,  ils  voulaient  affirmer  leurs  convictions  (2). 

Il  est  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible,  de  dé- 
terminer la  concordance  des  fleuves  alors  entrevus 
par  les  Français ,  et  des  divers  cours  d'eau  qui  arro- 
sent la  cote  actuelle  de  la  Géorgie  ou  des  deux  Ca- 
rolines.  Ribaut  peut  en  avoir  oublié  quelques-uns, 
ou ,  tout  au  contraire ,  avoir  attaché  de  l'importance 
à  quelque  mince  tributaire  de  l'Océan.  Nous  avons 
essayé,  dans  une  des  caries  qui  accompagnent  cet 
ouvrage,  d'établir  la  concordance  des  fleuves  améri- 
cains et  des  cours  d'eau  découverts  par  les  Français. 
Mais  nous  n'avons  énoncé  que  des  hypothèses,  que 
nous  ont  semblé  justifier  l'étude  des  textes ,  et  l'appli- 


(1)  De  Thou  ,  Histoire  universelle ,  édit.  1734,  Uv.'  XLIV,  p.  484» 

(2)  Ne  pas  oublier  pourtant  que  Luc  Vasquez  d'Ayllon  ,  un  des  con- 
quérants espagnols  de  la  Floride  ,  avait  déjà  donné  ce  nom  de  Jourdain 
a  l'un  des  fleuves  du  pays.  Peut-être  nos  compatriotes  avaient-ils  sim- 
plement voulu  rappeler  cette  première  découverte.  Voir  Hernando 
d'Escat.ante,  Mémoire  sur  la  Floride,  ses  cotes  et  ses  habitants  ,  dans  la 
collection  Ternaux-Ccmpans,  2e  série,  t.  X,  p.  9-43. 


LES   DÉCOUVERTES    DE   JEAN    RIBAUT.  19 

cation  de  ces  textes  à  la  topographie  actuelle  du  pays  : 
aussi  acceptons-nous  d'avance  toutes  les  rectifications. 
Les  Français  arrivèrent  enfin  à  un  beau  fleuve  (i). 
«  La  profondité  y  est  telle  ,  nommément  quand  la 
mer  commence  à  fluer  dedans,  que  les  plus  grands 
vaisseaux  ,  voire  les  carraques  de  Venise ,  y  pourroient 
entrer.  »  Ils  jetèrent  l'ancre,  et  appelèrent  Port-Royal 
le  point  du  débarquement.  Le  (2)  site  était  admirable- 
ment choisi,  ombragé  par  des  chênes,  des  cèdres  et 
des  lentisques  (3)  «  de  si  suave  odeur  que  cela  seul 
rendoit  le  lieu  désirable.  Et  cheminans  à  travers  les 
ramées  ,  ils  ne  voioient  autre  chose  que  poules  d'Inde 
s'envoler  par  les  forêts  ,  et  perdrix  grises  et  rouges.  » 
La  pêche  était  si  abondante  que  deux  traits  de  seine 
nourrissaient  pour  un  jour  tout  l'équipage.  Les  Fran- 
çais remontèrent  la  rivière  (4) ,  large  de  trois  lieues 
à  son  embouchure,  et  entrèrent  dans  le  pays.  Ils  furent 
en  général  bien  reçus.  Les  Floridiens  les  accompa- 
gnaient, et  leur  faisaient  pour  ainsi  dire  les  honneurs 
de  leur  territoire.  Ribaut  acceptait  leurs  hommages, 
et  ne  manquait  point  de  déposer  ça  et  là  des  bornes 
aux  armes  de  la  France,  non  point  tant  pour  assurer 


(1)  L.vudonnièbe  ,  Histoire  notable  de  la  Floride,  etc.  ,  p.  11. 

(2)  Lemoyjve,  planche  V. 

(3)  Laudonnière,  p.  il. 

(4)  Laet,  Description  des  Indes  occidentales^  t.  IX,  p.  117.  «  La  ri- 
vière estoit  pleine  de  toute  sorte  de  poisson,  et  principalement  d'une 
sorte  que  les  Normands  nomment  sallicoques,  de  la  grandeur  des  es- 
crevisses.  » 

2. 


20  CHAPITRE    II. 

sa  domination  sur  les  indigènes ,  que  pour  prévenir 
toute  protestation  espagnole  ou  toute  usurpation  eu- 
ropéenne. 

Les  Floridiens  jouissaient  alors  dune  paix  pro- 
fonde :  leur  condition  était  certainement  préférable 
à  celle  des  peuples  européens  du  seizième  siècle. 
Ceux  de  nos  historiens  ,  qui  décrivirent  leurs  mœurs  , 
Lescarbot,  Basanier  ou  de  Laët ,  ne  tarissent  pas 
en  éloges  enthousiastes  sur  le  bonheur  de  ces  tribus 
sauvages.  Le  ciel  clément  de  la  Floride  leur  donnait 
en  abondance,  et  presque  sans  travail ,  tout  ce  dont 
ils  avaient  besoin.  Leurs  forêts  regorgeaient  de  gibiers. 
Leurs  fleuves  foisonnaient  de  poissons.  Ils  trouvaient 
même  dans  leurs  rochers  ou  dans  les  lits  de  leurs 
cours  d'eau  des  pierres  et  des  métaux  précieux.  Aussi 
les  Floridiens  aimaient-ils  leur  pays  avec  passion, 
et,  pour  le  défendre,  sacrifiaient  gaiement  leur 
vie  (i).  Dans  les  guerres  qu'ils  avaient  soutenues 
contre  les  Espagnols,  ils  s'étaient  signalés  par  de 
véritables  traits  d'héroïsme.  Bien  que  maltraités  par 
les  Européens ,  ils  reconnaissaient  leur  supériorité , 
et ,  comme  toutes  les  peuplades  primitives ,  s'atta- 
chaient aux  pas  des  étrangers,  et  écoutaient  leurs 
paroles,  ou  tachaient  de  copier  leurs  usages  avec  un 
espect  superstitieux. 

Ribaut ,  charmé  de  l'accueil  et  des  prévenances  des 
Floridiens ,  émerveillé    par  les  splendides    paysages 

(i)  Gabcil.vso  de  la  Vega;  Histoire  de  la  Floride,  passim. 


LES    DÉCOUVERTES    DE   JEAN    RIBAL'T.  2l 

qui  se  déroulaient  à  ses  yeux  ,  résolut  de  fonder  à 
Port-Royal  un  établissement  durable.  Il  réunit  ses 
hommes  et  leur  exposa  son  désir.  Laudonnière ,  son 
principal  lieutenant ,  a  recueilli  son  discours ,  mé- 
lange singulier  de  sentiments  élevés  et  de  citations 
pédantesques.  11  commença  par  leur  rappeler  en  ternies 
énergiques  la  mission  commune  (i)  :  «  Je  croy  que 
nul  de  vous  n'ignore  de  combien  noslre  entreprise 
est  de  grande  conséquence ,  et  combien  aussi  elle  est 
agréable  à  nostre  jeune  roy...  et  pour  ceste  cause  j'ay 
bien  voulu  vous  proposer  devant  les  yeux  la  mémoire 
éternelle  qu'à  bon  et  juste  titre  méritent  ceux,  les- 
quels oublians  et  leurs  parents  et  leur  patrie,  ont  osé 
entreprendre  chose  de  telle  importance.  »  Puis  il  les 
encourage  dans  leurs  résolutions ,  et  leur  fait  remar- 
quer qu'il  n'est  pas  besoin  d'appartenir  à  la  noblesse 
pour  rendre  service  à  son  pays  :  un  souffle  calviniste 
anime  cette  partie  de  son  discours.  On  sent  s'agiter 
confusément  l'esprit  des  temps  nouveaux ,  encore 
retenu  par  plusieurs  siècles  de  respect  envers  les  puis- 
sances établies.  Mais  il  se  croit  obligé  de  prouver  ses 
assertions  :  on  jurerait  qu'il  a  peur  de  sa  hardiesse,  et 
qu'il  s'abrite  derrière  les  noms  de  Pertinax ,  d'Aga- 
thocles  et  de  Rustem  pacha.  Il  termine  par  un  appel 
énergique  :  «  Je  vous  supplie  doncques  tous  d'y  ad- 
viser,  et  librement  me  déclarer  vos  volontés  :  proles- 
tant si  bien  imprimer  vos  noms  aux  oreilles  du  roy  et 

(i)  Laudonnièkk,  p.  35-36. 


22  CHAPITRE    II. 

des  princes,  que  voslre  renommée  à  l'advenir  reluira 
inextinguible  par  le  meilleur  de  noslre  France.  » 

Les  soldats  répondirent  à  leur  capitaine  en  style 
moins  fleuri ,  mais  non  moins  énergique  «  qu'un 
plus  grand  heur  ne  leur  pourroit  avenir,  que  de  faire 
chose  qui  deust  réussir  au  consentement  du  rov  et  à 
l'accroissement  de  leur  honneur.  » 

Ribaut  choisit  avec  habileté  l'emplacement  de  la 
colonie  projetée.  Près  de  (i)  l'embouchure  du  fleuve 
étaient  deux  petites  îles  séparées  par  un  bras  de  la 
rivière  assez  profond  pour  donner  accès  a  des  vais- 
seaux d'un  moyen  tonnage.  Les  hords  de  ces  îles 
étaient  de  facile  défense.  C'est  là  que  Ribaut  résolut 
de  s'établir,  mais  non  sans  avoir  consulté  le  goût  des 
futurs  colons  :  l'emplacement  était  heureux.  Le  bras 
de  rivière  qui  séparait  les  deux  îlots  était  si  pittores- 
que, si  agréablement  ombragé  qu'on  l'appela  Che- 
nonceaux  ,  et  personne  n'ignore  combien  Chenon- 
ceaux  sur  le  Cher  mérite  sa  réputation.  L'un  des 
îlots  fut  nommé  Libourne  par  les  Gascons  de  l'ex- 
pédition,  et  l'autre  Charlesfort  par  Ribaut.  C'est 
à  Charlesfort  que  Laudonnière.  et  Salles  tracèrent 
le  plan  d'une  forteresse  suffisante  pour  contenir  les 
vingt-huit  (2)  hommes,  qui  se  décidèrent  à  rester 
en  Floride.  Cette  forteresse  n'avait  que  160  pieds 
ou  52  mètres  80  centimètres  de  longueur,  et  i3o  pieds 


(1)  Lemoyne,  planche  VI. 

(2)  Vingt-six,  d'après  Lvet. 


LES    DÉCOUVERTES    DE   JEAN    RIBAUT.  23 

ou  3q  mètres  Go  centimètres  de  large  :  elle  était 
néanmoins  suffisante  pour  abriter  la  petite  garnison  , 
et  pour  protéger  les  abords  de  l'île.  Aussi  bien  Ri- 
baut,  en  établissant  ses  hommes  dans  une  île,  se 
conformait  aux  règles  de  la  prudence.  Depuis  les 
Phéniciens  d'Hannon  ou  les  Gaditans  d'Eudoxe  de 
Cyzique,  qui  s'établirent  sur  les  îles  de  la  côte  d'Afri- 
que ,  jusqu'aux  Northmans  du  moyen  âge  qui  cam- 
paient de  préférence  dans  les  îles  situées  à  l'embou- 
chure des  fleuves,  et  à  tous  les  Européens,  Espagnols, 
Anglais  ou  Français  qui  se  sont  fortement  can- 
tonnés dans  quelque  île  voisine  de  la  côte ,  Saint- 
Jean  d'Ulloa,  Salsette  ou  Gorée ,  avant  d'entamer  le 
Mexique,  l'Hindoustan  ou  le  Sénégal,  c'est  une  me- 
sure de  précaution  que  prendront  toujours  les  premiers 
colons  qui  débarqueront  dans  un  pays  inconnu.  La 
raison  en  est  simple  :  dans  une  île  on  se  ravitaille 
sans  peine,  on  peut  surveiller  les  abords  et  prévenir 
une  attaque  :  enfin  il  est  facile  de  débarquer  où  l'on 
veut,  et  au  besoin  de  partir. 

On  n'est  pas  d'accord  sur  l'emplacement  de  Char- 
lesfort  :  on  a  désigné  soit  une  des  îles  que  l'Edisto , 
rivière  de  la  Caroline  méridionale ,  forme  à  son  em- 
bouchure, soit  Archers'creek ,  près  de  Beaufort,  dans 
cette  même  Caroline.  Mais  Charlesfort  ne  fut  jamais 
qu'un  fortin  en  terre ,  à  peine  indiqué  par  quelques 
grossiers  épaulements.  Quelques  années  après  le  dé- 
part des  Français,  il  ne  devait  plus  rester  ni  vestige 
de  leur  habitation  ,  ni  preuve  matérielle  de  leur  se- 


24  CHAPITRE   II. 

jour.  Mous  ne  chercherons  donc  pas  à  éclaircir  une 
question  qui  ne  peut  être  éclaircie,  et  dont  la  solution, 
d'ailleurs,  n'importe  que  médiocrement  à  l'intérêt 
de  cette  histoire. 

Le  moment  de  la  séparation  était  arrivé.  Ribaut 
laissait  derrière  lui  une  France  en  miniature  sur  les 
rives  de  ce  fleuve  inconnu.  Mais  le  drapeau  fran- 
çais déployait  ses  fleurs  de  lis  au  sommet  de  la  cita- 
delle; des  noms  français,  imposés  aux  localités,  rappe- 
laient la  patrie  absente.  Enfin  on  avait  promis  à  ces 
exilés  volontaires  de  ne  jamais  les  oublier  :  aussi  de 
part  et  d'autre  se  séparait-on  avec  émotion.  Ribaut, 
avant  de  partir,  réunit  tous  ses  hommes,  et  leur  pré- 
senta celui  qu'il  avait  choisi  pour  le  remplacer,  et 
auquel  il  déléguait  sa  toute-puissance.  «  Capitaine 
Albert (i),  dit-il,  j'ay  à  vous  prier  en  présence  de  tous 
que  vous  ayez  à  vous  acquitter  si  sagement  de  voslre 
devoir,  et  si  modestement  gouverner  la  petite  troupe 
que  je  vous  laisse  que  jamais  je  n'aye  occasion  que  de 

vous  louer et  vous,  compagnons,  je  vous  supplie 

aussi  recognoistre  le  capitaine  Albert,  comme  si  c'es- 
toit  moy-mesme  qui  demeurast,  lui  rendans  obéissance 
que  le  vray  soldat  doit  faire  à  son  chef  et  capitaine , 
vivans  en  fraternité  les  uns  avec  les  autres  sans  aucune 
dissension,  et,  ce  faisant,  Dieu  vous  assistera  et  bénira 
vos  entreprises.  »  L'émotion  était  générale  ;  mais  un 
cri  de  vive  la  France!  vive  le  roi!  retentit,  les  épées 

(i)   LvUDONNlÈRE,  p.    38. 


LKS    DÉCOUVERTES    DE    JEAN    RIBAUT.  25 

sortirent  du  fourreau,  un  sentiment  commun  fit  tres- 
saillir toutes  ces  moustaches  grises,  et  on  se  sépara. 
Combien  peu  devaient  se  revoir  ! 

Laissons  pour  un  instant  à  Charlesfort  le  capitaine 
Albert  et  sa  petite  garnison ,  et  attachons-nous  aux 
pas  de  Ribaut. 

L'intrépide  explorateur  désirait  continuer  ses  dé- 
couvertes. Il  remonta  la  cote  dans  la  direction  du 
nord,  et  trouva  bientôt  un  fleuve  dont  les  rives  se 
distinguaient  à  pieine  d'avec  les  cotes  de  la  mer.  La 
navigation  devint  pénible  et  les  deux  lourdes  ram- 
berges  menaçaient  à  chaque  instant  des'engraver.  Ri- 
baut longeait  alors  les  rivages  de  la  Caroline  actuelle, 
ces  côtes  basses,  véritables  lagunes,  qui  furent  si  dan- 
gereuses dans  la  guerre  de  sécession  américaine.  Fal- 
lait-il poursuivre  sa  route  vers  le  nord?  mais  on  s'ex- 
posait à  des  dangers  inconnus.  Rebrousserait-on  che- 
min dans  la  direction  du  sud?  mais  on  se  trouvait 
alors  dans  des  parages  déjà  explorés;  de  plus  on  en- 
trait dans  des  mers  fréquentées  par  les  Espagnols,  et 
dont  ces  tyrans  de  l'océan  prétendaient  avoir  la  do- 
mination exclusive.  Découvertes  probables,  mais  dan- 
gers certains  dans  la  direction  du  nord ,  concurrence 
redoutable  et  hostilités  dans  la  direction  du  sud,  que 
faire?  On  ouvrit  un  troisième  avis,  celui  de  terminer 
l'expédition,  puisqu'elle  avait  été  féconde  en  résultats, 
et  qu'on  avait,  en  six  semaines,  découvert  plus  de 
pays  que  les  Espagnols  en  soixante  et  dix  ans.  De  plus 
il  fallait  rendre  compte  au  roi  et  à  l'amiral  de  ces  non- 


26  CHAPITRE    II. 

velles  conquêtes.  Enfin  on  avait  promis  au  capitaine 
Albert  de  lui  envoyer  des  secours,  et  ces  secours  on  ne 
les  trouverait  qu'en  France. 

Ribaut  hésita  quelque  temps.  Il  lui  répugnait  de 
renoncer  à  une  entreprise  qui  s'annonçait  si  bien  : 
mais  on  entrait  dans  des  mers  tout  à  fait  inconnues, 
et  dont  la  navigation  paraissait  dangereuse;  les  vivres 
commençaient  à  manquer;  il  fallait  revenir  en  France 
pour  ramener  de  nouveaux  colons,  et  ouvrir  à  ses  co- 
religionnaires persécutés  une  patrie  nouvelle.  De  plus 
l'amour-propre  était  intéressé  à  raconter  les  mer- 
veilles dont  on  avait  été  témoin.  Ribaut  se  décida 
donc  au  départ,  et  retourna  en  France;  il  débarqua, 
sans  encombre,  le  20  juillet  i562,  cinq  mois  seule- 
ment après  son  départ  de  Dieppe. 

On  était  alors  en  pleine]  guerre  civile.  Au  massacre 
de  Vassy  (ier  mars  i562) ,  et  à  l'ordre  donné  «  à  tous 
ceux  diffamés  pour  estre  de  la  nouvelle  religion,  »  de 
vider  Paris  en  vingt-quatre  heures ,  les  protestants 
avaient  répondu  en  prenant  les  armes.  Le  prince  de 
Condé  s'était  mis  à  la  tête  d'une  véritable  ligue  de 
seigneurs  remuants  et  ambitieux.  L'unité  nationale 
était  menacée.  Près  de  deux  cents  villes  étaient  déjà 
tombées  au  pouvoir  des  rebelles,  et,  sous  prétexte 
de  secourir  l'un  ou  l'autre  parti,  Elisabeth  d'Angleterre 
et  Philippe  d'Espagne  entretenaient  nos  discordes  in- 
térieures. Le  moment  était  mal  choisi  pour  s'occuper 
de  possessions  lointaines.  Alors  que  la  guerre  civile 
mettait  en  feu  toutes  nos  provinces,  on  ne  pouvait 


LES    DÉCOUVERTES    DE   JEAN   RIDAIT.  27 

guère  songer  à  ces  nouvelles  colonies,  dont  on  con- 
naissait à  peine  le  nom.  Dans  l'affreux  tumulte  de 
cette  guerre  fratricide,  nous  perdons  la  trace  de  Ri- 
baut.  Il  est  probable  cependant  qu'il  rejoignit  Coli- 
gny,  et  lui  parla  de  la  Floride.  Mais  l'amiral  ne  lui 
prêta  qu'une  médiocre  attention.  Il  luttait  pour  sa 
propre  existence.  Que  lui  importaient  quelques  mal- 
beureux  abandonnés  dans  une  île  inconnue  du  conti- 
nent américain?  «  De  vérité,  un  contemporain  (i)  le 
remarque  ingénuement,  ce  fust  manque  de  foy,  et 
une  inhumanité,  »  mais,  en  temps  de  crise,  on  sait  ce 
que  vaut  une  existence  humaine! 

Ribautprit  sans  doute  une  part  active  à  la  guerre  (2), 
car,  à  la  conclusion  de  la  paix,  il  n'osa  pas  rentrer  à 
Dieppe,  et  passa  en  Angleterre  avec  quelques  protes- 
tants, compromis  comme  lui  par  l'exaltation  de  leurs 
convictions  religieuses.  En  Angleterre  il  recueillit  ses 
souvenirs,  les  réunit  en  un  volume,  et  les  fit  impri- 
mer en  i563.  Cet  opuscule  eut  un  grand  retentisse- 
ment. Il  fut  aussitôt  traduit  en  anglais,  et  lu  avec  avi- 
dité. Elisabeth  connut  la  Floride ,  et  dès  lors  germa 
dans  son  esprit  le  projet  de  s'emparer  de  celle  riche 
proie.  Ici  comme  toujours  la  France  avait  semé;  d'au- 
tres pays  allaient  récolter  ! 

Une  aventure  étrange  vint  tout  à  coup  augmenter 
le  bruit  qui  se  faisait  déjà  autour  de  la  Floride.  On 


(1)  Lescarbot,  Histoire  de  la  nouvelle  France,  p.  4o- 
(1)  Haag  ,  France  protestante,  t.  VIII,  p.  3i3.. 


28  CHAPITRE   II. 

avait  trouvé  en  mer,  non  loin  des  cotes  anglaises,  un 
navire  informe,  où  quelques  malheureux,  cadavres 
ambulants,  rongés  par  la  famine  et  dévorés  par  la 
soif,  allaient  rendre  le  dernier  soupir.  C'étaient  les 
derniers  survivants  de  Charlesfort,  les  débris  de  l'ex- 
pédition française!  Que  s'était-il  donc  passé  à  la  pe- 
tite colonie? 


CHARLESFORÏ.  29 


CHAPITRE  III, 


CHARLESFORT. 


Albert  et  ses  vingt-huit  compagnons  étaient  aban- 
donnés à  eux-mêmes.  Il  leur  fallait,  loin  de  la  mère 
patrie,  pourvoir  à  toutes  les  nécessités  matérielles, 
et,  en  même  temps,  tenir  haut  et  ferme  le  drapeau  de 
la  France.  La  tâche  était  difficile,  mais  nos  compa- 
triotes ne  furent  pas  à  la  hauteur  des  circonstances, 
et  bientôt  la  petite  colonie  éprouva  les  plus  effroyables 
disgrâces. 

Un  des  traits  de  notre  caractère  national  a  toujours 
été  d'exciter  au  premier  abord,  et  cela  dans  tous  les 
temps  et  dans  tous  les  pays,  une  sympathie  irrésistible 
chez  les  étrangers.  Nos  qualités  seules  apparaissent.  Nos 
défauts  ne  sont  détestés  que  plus  tard.  Nos  ancêtres 
de  Gaule  plaisaient  aux  Grecs  et  aux  Romains  :  nos 
ancêtres  du  seizième  siècle  furent  accueillis  avec  bon- 
heur en  Amérique.  Leur  turbulence,  leur  gaieté  fé- 
brile formait  un  contraste  frappant  avec  l'austérité 
espagnole  ou  la  morgue  anglaise.  Au  Canada,  dans  les 
Antilles,  et  dans  toutes  ces  contrées  où  la  venue  des 
autres  immigrants  européens  était  considérée  comme 
un  malheur,  nos  compatriotes  amenaient  avec  eux  la 
joie  et  le  plaisir.  Les  Floridiens,  qui  n'avaient  encore 
apprécié  que  nos  qualités,  semblèrent  prendre  à  tâche 
de  faire  oublier  aux  soldats  d'Albert  le  départ  de  leurs 


30  CHAPITRE    III. 

compagnons.  On  était  alors  aux  beaux  jours  de  l'an- 
née,  dans  ce  printemps  américain  autrement  poéti- 
que et  séduisant  que  celui  de  nos  provinces,  car  il 
n'est  jamais  attristé  par  la  pluie.  Albert  visita  succes- 
sivement les  caciques  des  environs,  Adusta,  Mayon, 
Hoya,  Touppa,  Slalame,  et  fut  très-bien  reçu  par  eux. 
Le  cacique  Adusta  se  signala  par  ses  prévenances.  Pas 
une  fête  n'était  célébrée  que  les  Français  n'y  fussent  in- 
vités «  de  sorte  que  ce  bon  roi  Indien  ne  faisoit  rien  de 
singulier  qu'il  n'y  appelast  les  noslres(i).  »  On  éclian- 
geait  des  armes;  on  apportait  des  présents  de  fruits 
ou  de  gibier.  L'abondance  régnait  à  Cliarlesfort,  et 
nos  Français  s'habituaient  à  cette  vie  grasse  et  molle. 
Une  de  ces  fêtes  mérite  une  mention  spéciale.  Les 
Indiens  la  nommaient  la  fèteToya.  Ils  commencèrent 
par  nettoyer  soigneusement  un  espace  circulaire,  au- 
tour duquel  se  rangèrent  les  convives,  en  grand  cos- 
tume et  couverts  de  peinture.  Trois  d'entre  eux  en- 
trèrent au  milieu  du  cercle.  Ils  frappaient  tous  trois  sur 
un  tambour,  et  tournaient  sur  eux-mêmes  en  poussant 
des  cris  lugubres,  auxquels  répondait  l'assemblée  en- 
tière. Tout  à  coup  ils  s'enfuirent  dans  la  forêt  prochaine, 
et  ne  reparurent  que  quarante-huit  heures  après. [Ils 
étaient  allés  invoquer  le  dieu  Toya,  et  lui  avaient 
adressé  leurs  prières  dans  le  calme  et  le  recueillement 
de  la  solitude.  Pendant  leur  absence  tous  les  hommes 
jeûnèrent  et  ne  sortirent  pas  de  leurs  maisons.'] Les 

(i)  LvtlDONNIKKE,   p.   f\  I  . 


CUARLESFORT.  31 

femmes  poussaient  des  gémissements  lugubres,  et  elles 
déclaraient  le  bras  des  jeunes  filles  avec  des  coquilles 
aiguës.  Le  sang  qui  coulait  de  ces  blessures ,  elles  le 
répandaient  en  l'air  en  criant  à  plusieurs  reprises,  Hé 
Toya  !  Les  Français  ont  toujours  été  gouailleurs.  Ces 
cérémonies   grotesques    excitaient  en    eux   des   rires 
inextinguibles,    mais  le  cacique   les  supplia  de  mo- 
dérer leur  gaieté ,  ou  sinon  il  ne  se  cbargeait  pas  de 
contenir  la  fureur  de  ses  sujets,  qui  n'entendaient  pas 
raison  sur  ce  point.  Heureusement  les  envoyés  sacrés 
revinrent  de  la  forêt,  portant  de  bonnes  nouvelles,  et 
aussitôt  les  Floridiens  rompirent  leur  jeûne,  avec  la 
même  avidité  que  les  musulmans  terminent  leur  Ra- 
madan, et  commencèrent  une  interminable  série  de 
festins,  de  danses  et  de  chants  auxquels  furent  conviés 
nos  compatriotes.  Ces  cérémonies  étranges  n'ont  pas 
encore  entièrement  disparu.  Plus  compliquées  encore, 
plus  mystérieuses  et  surtout  plus  sanglantes,  elles  sont 
encore  pratiquées  de  nos  jours  par  les  Mandans  des 
Etats-Unis  (i)  et  excitent  chez  les  Yankees  la   même 
curiosité  qu'elles  inspiraient  à  nos  Français. 

Mais  ce  n'était  pas  tout  que  de  s'abandonner  ainsi 
aux  plaisirs.  Le  premier,  le  plus  impérieux  de  tous 
les  devoirs  était  de  se  mettre  résolument  au  travail 
et  de  profiter  de  la  merveilleuse  fécondité  du  sol  pour 
assurer  les  ressources  de  l'avenir.  Sous  ce  ciel  admi- 
rable, il  suffisait  de  confiera  la   terre  quelques  se- 

(i)  Tour  du  monde,  n°  480. 


32  CHAPITRE    III. 

menées  pour  qu'elle  les  rendît  au  centuple.  Dans  la 
Floride  actuelle  les  vivres  sont  d'un  bon  marché  fa- 
buleux.  Sur  le  marché   de  Saint-Augustin  (i),  en 
1 85 1-1862,  M.  Poussielgue  achetait  une  paire  de  pou- 
lets trente  ou  quarante  centimes  :  pour  soixante  cen- 
times on   avait    des  bananes    «    grosses   comme   la 
tête,  »  qui  suffisaient  à  la  nourriture  d'une  famille 
pendant  une   semaine.  Alors  que  le  sol  de   la  Flo- 
ride était  encore  vierge,  avec  cette  humidité   tem- 
pérée  par    une   chaleur  torride,   nos  Français   au- 
raient pu  sans  peine  trouver  dans  la  terre  qu'ils  oc- 
cupaient des  ressources  pour  ainsi  dire  inépuisables. 
Ils  n'y  songèrent  pas.  Imprévoyants  et  naïfs,  ils  s'ima- 
ginèrent que  l'abondance  dans  laquelle  ils  avaient 
jusqu'alors  vécu  n'aurait  pas  de  terme,  et  ils  ne  cher- 
chèrent qu'à  jouir  des  molles  délices  d'une  vie  oisive. 
Mais  les  provisions  s'épuisaient,  et  la  mauvaise  sai- 
son approchait.  Les  Floridiens- avaient  bien  consenti 
à  partager  leurs  vivres,  tant  qu'il  suffisait  de  les  ra- 
masser pour  ainsi  dire  autour  de  soi;    mais,  dès  que 
les  pluies  commencèrent,  ils  s'enfermèrent  chez  eux, 
suivant  leur  habitude,  et  comme  ils  n'avaient  gardé 
que  ce  qui  était  indispensable  à  la  nourriture  de  leurs 
familles,  ils  n'étaient  guère  disposés  à  le  partager  avec 
desétrangers  :  c'étaient  des  grains,  du  milsurtout,  qu'on 
enfouissait  dans  de  véritables  silos  (2),  recouverts  de 


(i)  Tour  du  monde,  n°455. 
(2)  Lemoyjve,  planche  XX. 


CHAULESFOUT.  33 

feuillages,  et  qu'on  distribuait  ensuite  par  rations  (i)  ; 
c'étaient  encore  des  poissons  et  du  gibier  fumé  (2), 
surtout  des  quartiers  de  cerf  (3).  Ils  avaient  aussi  des 
morceaux  de  caïman  sécliésau  feu,  chair  odorante  et  in- 
digeste que  les  Européens  n'ont  jamais  aimée  (4).  Mais 
ces  provisions  n'étaient  pas  considérables.  Pourtant  les 
Français  inspiraient  tant  de  confiance,  et  avaient  excité 
tant  de  sympathies,  que  les  Floridiens  se  départirent 
en  leur  faveur  de  leur  égoïsme  traditionnel,  et  leur 
distribuèrent  tout  ce  qu'ils  purent  retrancher  à  leur 
alimentation  indispensable.  Le  cacique  Adusta  se  si- 
gnala par  sa  prodigalité  :  il  ne  garda  que  les  grains  ri- 
goureusement nécessaires  pour  les  semailles,  et  .les 
caciques  voisins  imitèrent  sa  générosité. 

En  Floride  les  semailles  se  font  d'habitude  en  mars. 
Il  est  donc  probable  que ,  dès  le  mois  de  janvier  1 563 , 
nos  Français  vivaient  aux  dépens  de  leurs  voisins  ; 
mais,  quand  ces  voisins  n'eurent  plus  rien  à  leur  dis- 
tribuer, il  fallut,  en  attendant  la  moisson,  courir  les 
bois,  ramasser  les  glands  et  les  racines,  ou  bien  de- 
mander à  la  chasse  et  à  la  pêche  des  ressources  tou- 
jours aléatoires.  Bientôt  même  ces  ressources  firent 
défaut,  et,  pour  ne  pas  mourir  de  faim  dans  ce  canton 


(i)Lemoyne,  pi.  XXII-XXITI.  ■ 

(2)  M,  pi.  XXIV. 

(3)  Icf.,  pi.  XXV.  Ce  dessin  est  fort  original.  Il  représente  des  Indiens, 
vêtus  de  peaux  de  cerf,  qui  s'approchent  à  quatre  pattes  de  cerfs  bien 
vivants  ,  et  les  percent  de  leurs  flèches. 

(4)  Id.,  pi.  XXVI. 

LV   FLOMDE.  3 


3fc  CHAPITRE   m. 

épuisé,  ils  se  décidèrent,  malgré  leur  petit  nombre,  à 
entrer  en  relations  avec  des  caciques  plus  éloignés. 

Deux  de  ces  caciques,  Covexis  et  Ouadé,  passaient 
pour  être  plus  riches,  et  pour  posséder  un  sol  plus 
fécond  que  leurs  confrères.  Nos  aventuriers  remonté- 
t    rent  la  rivière  Belle  jusqu'à  vingt-cinq  lieues  environ 
de  Charlesfort.  Ils  apportaient  avec  eux  quelques  mar- 
chandises, précieuses  à  cause  de  leur  étrangeté,  et 
surtout  ces  armes  européennes,  dont  la  possession  a 
toujours  été  si  vivement  désirée  par  les  peuples  bar- 
bares. Ce  n'est  pas  à  dire  que  les  Français  se  soient 
séparés  de  leurs  armes  à  feu  :  elles  étaient  nécessaires 
pour  assurer  leur  prestige;  mais  leurs  couteaux,  leurs 
sabres,  leurs  haches,  tous  leurs  instruments  en  un  mot 
étaient  tellement  supérieurs  aux  grossiers  instruments 
des  Floridiens ,  que  la  seule  pensée  de  pouvoir  en 
acheter  transportait  d'aise    tous  les  caciques.   Aussi, 
moitié  par  bienveillance  naturelle ,  moitié  par  con- 
voitise pour  ces  armes  merveilleuses,  dont  ils  ne  con- 
naissaient que  par  ouï- dire  les  terribles  effets,  Covexis 
et  Ouadé  accueillirent  les  Français  avec  empressement. 
Ils  leur  fournirent  des  vivres,  et  leur  cédèrent  tout  ce 
qui  tentait  leur  curiosité  ou  leur  cupidité.  Nos  com- 
patriotes avaient  surtout  remarqué    de  magnifiques 
tapisseries  en  plumes  qui  ornaient  les  murs  des  cases 
royales   à    la  hauteur  d'une  pique.    Les  Américains 
étaient  alors  passés  maîtres  dans  l'art  de  tisser  avec 
les  plumes  variées  des  oiseaux  de  splendides  ouvrages, 
véritables  tableaux,  mosaïques  naturelles,  dont  leurs 


CUAULESFORT.  35 

descendants  ont  perdu  le  secret.  Les  Floridiens  avaient 
connaissance  de  cet  art  singulier,  aujourd'hui  en 
décadence  :  peut-être  encore  s'étaient- ils  procuré 
ces  tentures  par  voie  d'échange.  Dès  qu'ils  s'aper- 
çurent que  ces  tapisseries,  ainsi  que  des  couvertures 
blanches  frangées  d'écarlate ,  excitaient  l'admiration 
des  Européens ,  ils  s'empressèrent  de  les  leur  aban- 
donner, mais  pour  avoir  des  armes. 

Une  catastrophe  imprévue  attendait  les  Français  à 
leur  retour.  Le  feu  prit  à  Charlesfort,  et  ils  se  trou- 
vèrent sans  abri.  Ce  malheur  fut  bientôt  réparé;  car 
des  baraques  en  bois  sont  vile  élevées,  surtout  quand 
les  matériaux  sont  à  portée  et  ne  coûtent  rien.  D'ail- 
leurs les  Floridiens  vinrent  au  secours  de  leurs  hôtes. 
]ls  les  aidèrent  à  reconstruire  leur  maison.  Leurs  nou- 
veaux amis,  Covexis  et  Ouadé,  leur  envoyèrent  d^au- 
tres  provisions.  Ouadé  ajouta  même  quelques  présents. 
C'étaient  des  perles ,  du  minerai  d'argent,  et  deux 
pierres  de  fin  cristal  trouvées  au  pied  des  montagnes 
qui  s'étendaient  à  dix  lieues  de  la  côte.  Ces  montagnes 
correspondent  sans  doute  aux  dernières  ramifica- 
tions des  monts  Àpalaches  ,  qui  viennent  mourir  à  peu 
de  distance  des  rivages  océaniques,  et  ce  fin  cristal 
ce  sont  peut-être  des  cymophanes,  cailloux  transpa- 
rents d'un  jaune  vitreux  (i),  avec  des  chatoiements 
bleuâtres,  qu'on  rencontre  parfois  dans  les  ruisseaux 
floridiens. 

(i)  Tour  du  monde ,  n°  5 4 's. 


36  CHAPITRE    III. 

Les  Français  avaient  échappé  à  la  famine,  et  ré- 
paré les  désastres  de  l'incendie  ;  mais  ils  n'échappèrent 
pas  aux  querelles  intestines.  La  discipline,  en  ces 
temps  de  trouhle,  n'était  pas  assez  énergique,  surtout 
à  une  telle  distance  de  la  métropole.  De  plus  il  ar- 
rive parfois  que  des  suhalternes ,  investis  d'une  auto- 
rité provisoire,  sont  portés  à  en  abuser.  Tel  fut  le  cas  et 
de  nos  aventuriers  et  de  leur  chef.  Les  soldats  ne  surent 
pas  obéir,  et  le  capitaine  Albert  ne  sut  pas  les  com- 
mander. Comme  l'avoue  naïvement  Laudonnière  (1) , 
«  le  malheur  voulut  que  ceux  qui  n'avoient  peu  estre 
domtez  par  les  eaux  ny  par  le  feu  le  fussent  par  eux- 
mêmes.  »  Un  déploiement  inutile  de  rigueur  excita  le 
mécontentement  de  tous.  Pour  le  plus  futile  des 
motifs,  Albert  condamna  à  mort  un  de  ses  soldats, 
nommé  Guernache,  ancien  tambour  aux  gardes  fran- 
çaises, et,  comme  personne  ne  voulait  remplir  l'of- 
fice de  bourreau  ,  il  le  pendit  lui-même.  Cette  sévérité 
exaspéra  nos  Français.  Mais  le  sentiment  du  devoir  les 
retint  encore;  peut-être  comprenaient-ils  la  nécessité 
de  rester  unis  en  face  de  ces  indigènes  ,  au  milieu  des- 
quels ils  étaient  comme  noyés.  Peut-être  encore  le 
sentiment  de  l'honneur  agissait-il  aussi  sur  eux;  car 
ils  étaient  volontaires  et  huguenots  ,  c'est-à-dire  qu'ils 
avaient  librement  accepté  leur  exil ,  et  que  le  lien , 
alors  tout-puissant,  d'une  religion  nouvelle  avait 
institué  parmi  eux  ,  surtout  à  une  telle  distance  de  la 

(i)  Laudonnière,  p.  53. 


CHARLESFORT.  37 

France,  une  sorte  de  parenté.  Mais  ils  étaient  fort 
irrités  de  l'attitude  et  des  prétentions  despotiques 
de  leur  chef,  et  une  occasion  se  présenta  bientôt  de 
traduire  ce  mécontentement  par  des  faits  regret- 
tables. 

Le  capitaine  Albert  ne  s'était  pas  contenté  de  mettre 
à  mort  Guernache.  Il  venait  encore  de  dégrader  un 
autre  soldat,  et  l'avait  envoyé  en  exil,  à  trois  lieues 
de  Charlesfort ,  dans  une  petite  île  du  fleuve.  Il  lui 
avait  enlevé  tout  moyen  de  correspondre  avec  ses 
compagnons ,  mais  s'était  engagé  à  lui  envoyer  des 
vivres  tous  les  huit  jours.  Seulement  c'était  une  fausse 
promesse ,  car  il  ne  tint  pas  sa  parole  ,  et  laissa  mou- 
rir de  faim  ce  malheureux  isolé.  Cet  acte  de  froide 
cruauté  détermina  parmi  les  soldats  un  ressentiment 
indicible.  «  Comme  ils  voyaient  ces  furies  s'augmenter 
de  jour  en  jour,  et  craignant  de  tomber  aux  dangers 
des  premiers,  ils  se  résolurent  à  le  faire  mourir  (i).  » 
De  semblables  résolutions  sont  toujours  fatales.  Les 
mutins  se  jetèrent  à  limproviste  sur  leur  capitaine , 
et  le  massacrèrent  ;  puis  ils  allèrent  chercher  le  soldat 
exilé ,  qu'ils  trouvèrent  à  demi  mort  de  faim ,  et 
élurent  pour  chef  l'un  d'entre  eux,  Nicolas  Barré ,  qui 
avait  déjà  (2)  fait  partie  de  l'expédition  de  Villegagnon 
au  Brésil ,  car  ils  comprenaient  la  nécessité  de  con- 
centrer leurs  efforts  pour  une  action  commune. 


(1)  Lescarbot  ,  p.  5/j. 

(2)  Lescarbot,  ouv.  cit.,  liv.  I,  §  VI. 


38  CHAPITRE    III. 

Les  derniers  jours  de  l'année  1 563  approchaient,  et 
aucun  secours  n'arrivait  de  la  métropole.  Les  Français 
se  crurent  abandonnés,  et  ne  songèrent  plus  qu'à  re- 
gagner leur  pays.  En  pareil  cas  des  Anglais  eussent 
agi  autrement.  Ils  auraient  cherché  à  tirer  parli  des 
ressources  du  sol,  ils  auraient  cultivé  la  terre,  ils  au- 
raient noué  avec  les  indigènes  des  relations  plus  sui- 
vies, et  ils  auraient  patiemment  attendu  l'arrivée  de 
leurs  compatriotes.  Mais  nos  ancêtres  étaient  aussi 
impressionnables  ,  aussi  faciles  à  abattre  que  nous  le 
sommes  encore  aujourd'hui.  Au  lieu  de  s'en  prendre  à 
eux-mêmes  ,  à  leur  imprévoyance  ,  à  leur  indiscipline 
de  leur  malheureuse  situation  ,  ils  ne  surent  accuser 
que  leurs  compatriotes  ;  ils  ne  comprirent  pas  que  les 
malheurs  dont  ils  souffraient  assuraient  la  prise  de 
possession  par  la  France  d'un  continent  nouveau.  Ils 
oublièrent  qu'avant  de  jouir  il  leur  fallait  souffrir,  et 
qu'ils  avaient  besoin  du  baptême  des  épreuves  pour 
se  redresser  forts  et  vigoureux  contre  la  destinée. 

A  l'étranger,  nous  ne  voyons  que  la  France  :  nous 
éprouvons  comme  un  malaise  instinctif,  qui  nous  fait 
aspirer  au  moment  du  retour  dans  la  patrie.  Aussi 
nous  faut-il  excuser  ces  malheureux ,  qui  crurent 
que  leurs  maux  ne  finiraient  qu'en  retournant  au 
pays  natal. 

Ils  venaient  pourtant  de  prendre  une  résolution 
presque  désespérée.  Construire  un  navire  capable 
de  supporter  une  longue  traversée,  et  cela  avec 
des  ouvriers  maladroits  ou   sans  expérience  ;   char- 


CIIARLËSFORT.  39 

ger   ce   navire    de    vivres   suffisants,    clans   un   pays 
où  les  vivres   sont    si  rares;    lui  trouver  des  agrès 
et  des  voiles,   alors  qu'on    manque  à    peu  près    de 
tout;  certes  leur  désir  de  revoir  la  patrie  était  bien 
intense,  pour   que,   de   gaieté   de  cœur,   ils   s'expo- 
sassent à  tous  les  mécomptes  d'une  telle  entreprise. 
*  Mais  Nicolas  Barré  se  montra  digne  de  sa  nouvelle 
position ,  et  fut  admirablement  secondé  par  ses  com- 
pagnons.   S'ils    avaient    dépensé   le    quart   de    celte 
énergie  fiévreuse  à  cultiver  le  sol  et  à  se  bâtir  des 
abris  ê  solides ,   leurs  travaux  n'auraient  pas  été  inu- 
tiles; mais  ils  n'y  songèrent  même  pas.   Ils  mépri- 
sèrent les  richesses  de  ce  sol,  qui  ne  demandait  qu'à 
être  fécondé  par  les  sueurs  de  l'homme  ?  et  se  lan- 
cèrent dans  un  labeur  bien  autrement  ingrat. 
9  Le  bois  ne  manquait  pas  pour  la  construction   du 
navire  ;  mais  où  étaient  les  ferrements  pour  assujettir 
les  planches/ le  goudron  pour  empêcher   les  voies 
d'eau,  les  voiles  et  les  cordages  pour  sa  marche?  Où 
étaient  les  charpentiers  et  les  menuisiers?  Ces  détails 
n'arrêtèrent  pas  nos  Français,    et  résolument  ils  se 
mirent  à  l'œuvre.   L'industrie   humaine ,    surexcitée 
parla  nécessité,  accomplit  parfois  des  prodiges.  Tout 
récemment  un  Français,  Raynal  (i),  fut  jeté  par  la 
tempête,  avec  quatre  compagnons,  aux  îles  Auckland  ; 
eux  aussi,  mais  au  prix  d'incroyables  fatigues,  et  par 
de  véritables  merveilles  d'invention ,  réussirent  à  se 

(i)  Tour  du  monde ,  n.  49^-497- 


kO  CHAPITRE    III. 

construire  une  barque  et  à  se  sauver.  Ainsi  firent  nos 
hommes.  Il  est  vrai  qu'à  la  première  nouvelle  de  leur 
dessein ,  les  Floridiens  vinrent  à  leur  aide.  Élait-ce 
bonhomie,  ou  plutôt  désir  de  se  débarrasser  de  voi- 
sins qui  commençaient  à  devenir  gênants?  On  ne  sait; 
mais  ils  coupèrent  de  grands  arbres  dans  la  forêt  voi- 
sine ,  et  les  apportèrent  au  chantier.  Quand  la  char- 
pente du  navire  fut  achevée ,  ils  apprirent  aux  Fran- 
çais à  remplacer  le  goudron  par  de  la  résine  ou  de  la 
gomme ,  l'étoupe  par  de  la  mousse  ,  et  leur  donnèrent 
des  cordes  tressées  avec  des  lianes.  Le  petit  navire  fut 
donc  achevé  ,  et  lancé  à  la  mer.  Les  Français  remer- 
cièrent les  Indiens  de  leur  précieux  concours  ,  et  leur 
abandonnèrent  les  instruments  dont  ils  n'avaient  plus 
besoin  ;  puis  ils  dirent  adieu  à  cette  terre ,  où  ils 
avaient  tant  souffert ,  et  mirent  à  la  voile. 

Si  du  moins  ils  avaient  eu  des  voiles  :  mais  ils 
avaient  été  forcés ,  pour  en  fabriquer,  de  sacrifier 
leurs  chemises  et  leurs  draps  de  lit.  C'était  vouloir 
tenter  la  destinée  que  de  s'aventurer  avec  un  sem- 
blable navire  sur  une  mer  presque  inconnue.  Ils  n'a- 
vaient même  pas  eu  la  vulgaire  prudence  d'amasser 
des  provisions  en  quantité  suffisante.  Ils  crurent,  dans 
leur  naïve  et  folle  confiance,  que  le  vent  les  favorise- 
rait constamment,  et  qu'ils  n'avaient  pas  besoin  d'a- 
lourdir la  marche  de  leur  navire ,  en  entassant  des 
provisions  à  fond  de  cale.  Leur  présomption  devait 
être  bien  punie! 

Us  n'avaient  pas  fait  le  tiers  du  chemin  que  sur- 


CHARLESFORT.  41 

vinrent  des  calmes  plats.  On  sait  que  parfois  ,  sous  les 
tropiques,  l'action  des  vents  cesse  tout  à  coup.  La 
mer  ressemble  à  de  l'huile.  Aucun  souffle  ne  la  ride. 
Les  voiles  pendent  le  long  des  mâts ,  et  les  matelots , 
réduits  à  l'inaction ,  appellent  de  tous  leurs  vœux  un 
vent  libérateur,  au  besoin  quelque  tempête  qui  les  ar- 
rache à  l'affreuse  perspective  de  la  famine.  Nos  mal- 
heureux compatriotes  ne  firent  en  trois  semaines  que 
vingt-cinq  lieues,  et  leurs  vivres  diminuaient  à  vue 
d'œil(i).  Laudonnière  a  raconté  leurs  souffrances  en 
termes  émus  :  «  Les  vivres,  dit-il,  vindrent  à  telle  pe- 
titesse qu'ils  furent  contraints  ne  manger  que  chacun 
douze  grains  de  mil  par  jour,  qui  sont  peut  estre  en 
valeur  douze  pois.  Encores  tel  heur  ne  leur  dura  que 
bien  peu ,  car  tout  à  coup  les  vivres  défaillirent ,  et 
n'eurent  pour  plus  asseuré  recours  que  les  souliers  et 
les  colets  qu'ils  mangèrent.  Quant  au  boire,  les  uns 
usaient  de  l'eau  de  la  mer,  les  autres  de  leur  propre 
urine,  et  demeurèrent  en  telle  désespérée  nécessité 
l'espace  d'un  fort  long  temps,  durant  lequel  une  partie 
mourut  de  faim.  »  Pour  les  accabler,  une  voie  d'eau  se 
déclara.  Epuisés  par  la  faim,  ils  consumèrent  leurs  der- 
nières forces  à  rejeter  hors  du  navire  l'eau  qui  l'enva- 
hissait. Enfin  ils  parvinrent  à  aveugler  la  voie  :[mais  la 
famine ,  la  hideuse  famine ,  avec  son  cortège  de  si- 
nistres pensées,  et  de  cruelles  déceptions,  se  dressait 
toujours  devant  eux.  Le  désespoir  les  gagna.  Ils  prirent 

(i)  Laudonnière,  p.  56-57» 


42  CHAPITRE  III. 

la  résolution  de  sacrifier  lun  d'enlre  eux,  el  de  sou- 
tenir par  cet  horrible  repas  leurs  membres  défaillants. 
Le  sort  désigna  Laclière.  C'était  ce  soldat  que  le  capi- 
taine Albert  avait  exilé  dans  une  île,  et  qui  avait  déjà 
éprouvé  les  horreurs  de  la  faim.  Il  ne  pouvait  échap- 
per à  sa  destinée!  Il  se  résigna  donc,  et  fut  immolé. 
Cet  horrible  repas  permit  à  ses  compagnons  de  re- 
prendre quelque  espoir. 

Enfin  la  terre  apparut.  Jamais  elle  ne  fut  saluée 
par  de  tels  cris  d'allégresse.  C'était  l'Angleterre  qu'on 
découvrait  ainsi.  Une  roberge  anglaise  les  abord  i ,  et 
leur  prodigua  les  soins  que  réclamait  leur  misère. 
Sur  cette  roberge  était  un  de  leurs  anciens  compa- 
gnons, qui  les  reconnut  et  les  consola.  Dès  lors  ils 
étaient  sauvés.  Les  Anglais,  qui  les  avaient  recueillis, 
débarquèrent  sur-le-champ  les  plus  faibles ,  et  con- 
duisirent les  autres  à  la  reine  Elisabeth. 

Cette  princesse  commençait  à  diriger  vers  les  colo- 
nies étrangères,  et  surtout  vers  l'Amérique,  l'ardeur  de 
ses  sujets.  Elle  comprenait  que  le  véritable  théâtre  de 
la  grandeur  anglaise  devait  être  l'Océan  ,  et  déjà  peut- 
être  songeait-elle  à  coloniser  quelque  rivage  améri- 
cain, et  spécialement  la  Floride.  De  Laët  (i)  le  dit 
expressément.  «  La  royne ,  écrit- il ,  qui  sembloit  avoir 
dessein  sur  la  Floride.  »  Laudonnière  le  reconnaît 
aussi  (2)  :  «  de  peur  que  la  royne  d'Angleterre  ne  s'en- 


(i)  De  Luît,  p.  118. 
(•>.)  Laudonnière,  p.  yS. 


CHARLESFOKT.  43 

courageast  davantage  prendre  pied  en  icelle,  comme 
desja  elle  avoit  envie.  »  Ce  qui  nous  porterait  encore 
à  le  croire,  c'est  que  Ribaut  était  alors  fixé  en  Angle- 
terre ,  el  qu'il  venait  d'y  publier  (i)  son  ouvrage  sur 
la  découverte  de  la  Floride.  Le  récit  de  ce   voyage 
avait  appelé  l'attention  des  Anglais  sur  se   singulier 
pays.  L'arrivée  imprévue  et  dramatique  des  derniers 
colons  français   de   la  Floride   excita  leur    curiosité. 
Moitié  par  pitié  pour  leurs   infortunes,   moitié  par 
désir  de  s'instruire,  Élisabetb  ordonna  qu'on  lui  ame- 
nât les  derniers  survivants  de  l'expédition.  Elle  vou- 
lait les  interroger  sur  leurs  aventures  ,  et  surtout  s'en- 
quérir  auprès  d'eux  des  ricliesses    du    sol.    On    ne 
connaît  pas  le  résultat  de  l'entrevue;  mais  il  est  pro- 
bable que  cette  princesse  intelligente  tira  profit  de 
leur  récit ,  et  que  quelques-uns  de  nos  compatriotes 
acceptèrent  ses  offres,    et  restèrent    en   Angleterre. 
Quelques  mois  plus  tard  l'un    d'entre   eux,  Martin 
Atinas,  servait  en  effet  de  pilote  au  capitaine  anglais 
Hawkins ,  et  le  conduisait  sur  les  côtes  de  Floride. 
Ribaut  était  déjà  réfugié  à  sa  cour,  et ,  sans  doute , 
était  entré  en  relations  avec  le  futur  conquérant  de 
l'Amérique  anglaise,  l'illustre  Walter  Raleigli.  L'An-  ç 
gleterre ,  dès  cette  époque ,  profitait  déjà  de  nos  dé- 
couvertes. Par  un  caprice  du  basard  ,  une  expédition  , 
préparée  en  France,  et  conduite  par  des  Français,  se 
terminait  en  Angleterre ,  et  ne  devait  profiter  qu'aux 
Anglais  ! 

(i)  Thewhole  and true  discovery  of  terra  Florida.  Lond.;  1 5 6 3 ,  in- 12. 


DEUXIEME  EXPEDITION 

(22  avril  1564  —  28  août  1565) 


LA  COLONISATION 


CHAPITRE  1 


FONDATION   DE   LA   CAROLINE. 


Le  premier  essai  de  colonisation  tenté  en  Floride 
par  les  Français  avait  misérablement  échoué;  mais 
Coligny,  et,  en  général,  tous  les  chefs  du  parti  pro- 
testant, avaient  pour  qualité  maîtresse  une  persévé- 
rance à  toute  épreuve.  Toujours  vaincus,  toujours 
déçus  dans  leurs  espérances,  ils  ne  renonçaient  ja- 
mais à  leurs  projets.  Après  la  paix  d'Amboise  qui  ter- 
mina la  première  guerre  de  religion ,  Coligny  aurait 
immédiatement  repris  ses  projets  maritimes,  s'il  n'a- 
vait eu  à  soutenir  avec  les  Guise  un  interminable 
procès.  On  l'accusait  de  complicité  avec  Poltrot  de 
Méré,  l'assassin  de  François  de  Guise.  Le  procès  ne 
fut  terminé  que  le  5  janvier  1 564  par  un  arrêt  du  roi 
qui  retirait  l'affaire.  Tout  aussitôt  l'amiral  tourna  de 
nouveau  son  activité  vers  la  mer.   «  Cependant  que  je 


i6  CHAPITRE   I. 

suis  en  ma  maison,  écrivait-il  (i),  je  regarde  à  trouver 
nouveaux  moyens  par  lesquels  l'on  pourra  traffiquer, 
et  faire  son  proffict  aux  pays  eslranges,  et j'es- 
père en  peu  de  temps  faire  en  sorte  que  nous  ferons 
le  plus  beau  traficq  'qui  soit  en  chrestienté.  »  Aussi, 
malgré  le  premier  échec  subi  en  Floride,  Coligny  ré- 
solut de  tenter  une  seconde  fois  la  fortune,  et  orga- 
nisa une  expédition  nouvelle. 

Ribaut  était  toujours  en  Angleterre  :  Coligny  avait 
donc  besoin  d'un  aulre  chef.  Il  le  rencontra  dans  la 
personne  de  René  de  Laudonnière,  un  de  ses  fami- 
liers, déjà  connu  (2)  pour  sa  grande  expérience  des 
choses  de  la  mer.  Laudonnière  avait  fait  partie  de  la 
première  expédition,  et  Ribaut  n'avait  eu  qu'à  se  louer 
de  ses  procédés  et  de  sa  capacité.  Il  semblait  (3)  taillé 
à  l'image  de  son  patron  l'Amiral  :  froid,  honnête, 
consciencieux,  avant  tout  l'homme  du  devoir.  Il  était 
un  peu  fier.  Il  manquait  aussi  de  présence  d'esprit, 
et  peut-être  de  fermeté.  Mais  ces  défauts  étaient  ra- 
chetés par  son  dévouement  à  la  mission  acceptée  et 
sa  persévérance.  Sa  devise  le  peint  :  «  Si  Dieu  m'aide, 
j'irai  à  fin.  »  Peu  de  brillant,  mais  du  solide.  Il  n'ex- 
citait pas  la  sympathie,   mais  commandait  l'estime. 

(1)  Pièces  sur  l'histoire  de  Fiance,  t.  VIII,  année  i865  ,  cité  par  Tes- 
sier,  ouv.  cit.  ,  p.  87. 

(2)  De  Bry,  ouv.  cit. ,  p.  6'  :  Aulœ  suœ  familiarcm,  non  tant  artis 
militaris  scientia  atque  usu  proditum  quant  rerum  nauticarum.  —  Cf.  de 
Thou,  p.  490. 

(3)  Son  portrait  a  été  gravé  par  Crispin  de  Passe,  dit  le  J  ieujr,  i5o8, 
in-8°  ;  nous  n'avons  pu  nous  le  procurer. 


FONDATION    DE    LA    CAROLINE.  kl 

C'était  un  puritain  français.  Coligny  se  mon  Ira  gé- 
néreux à  son  égard.  Il  lui  donna  cent  mille  (i),  et 
même,  d'après  certains  auteurs  (2) ,  cent  cinquante 
mille  francs,  l'engagea  à  prendre  son  temps  pour  bien 
choisir  ses  hommes ,  et  lui  confia  un  blanc  seing  avec 
pouvoir  de  conférer  des  grades. 

Laudonnière  se  rendit  au  Havre  de  Grâce,  dont  l'A- 
miral était  gouverneur  particulier,  et  y  donna  rendez- 
vous  à  ses  compagnons.  Franciscopolis  avait  déjà  perdu 
son  nom  pédantesque,  et  préludait  à  ses  magnifiques 
destinées.  Ce  port  était  bien  choisi  pour  servir  de  point 
de  départ  à  une  expédition  en  Floride.  Coligny  l'avait 
ouvert  comme  un  asile  à  tous  ceux  de  ses  coreligion- 
naires disposés  à  chercher  au  loin  fortune  et  liberté. 
Il  y  recevait  aussi  les  capitaines  et  les  matelots  que 
n'effrayait  pas  la  pensée  de  lointains  voyages  de  dé- 
couvertes. Aussi  Laudonnière  n'eut-il  pas  de  peine  à 
recruter  ses  équipages  au  Havre.  Car  le  voyage  pro- 
jeté avait  fait  grand  bruit.  On  était  alors  plus  aven- 
tureux que  de  nos  jours.  Les  merveilleuses  conquêtes 
des  Espagnols,  exagérées  par  l'emphase  castillane,  les 
trésors  inépuisables  du  nouveau  monde ,  les  courses 
dans  la   forêt  vierge,  les  fatigues  inouïes  et  les  vo- 
luptés sans  nom  de  l'Amérique  transportaient  dans  le 
monde  des  chimères  l'imagination  toujours  mobile  de 
la  jeunesse  française.  Ce  n'étaient  pas  seulement  des 


(1)  De  Thou,  ouv.  cir.,  p.   44. 
[%)  De  Lvet,  iW.,  p.  119. 


48  CHAPITRE    I. 

misérables  ou  des  déclassés  qui  quittaient  alors  la  pa- 
trie, c'étaient  des  jeunes  gens  de  bonne  famille,  et 
des  bourgeois  aisés.  Quelques  gentilshommes  se  joi- 
gnirent aussi  h  l'expédition  :  d'Ottigny  et  d'Erlach  à 
titre  d'officiers,  de  la  Rocheferrière ,  de  Marillac,  de 
Grontaut,  Normans  de  Pompierre  et  quelques  autres 
en  qualité  de  volontaires  (i).  Des  vétérans,  rompus 
aux  fatigues  et  forts  de  leur  expérience,  firent  aussi 
partie  de  la  troupe.  C'étaient  Lacaille,  un  des  sur- 
vivants de  la  première  expédition ,  Pierre  Gambie , 
J.  Salé ,  Le  Mesureur,  Desfourneaux  et  quelques  au- 
tres, dont  nous  rencontrerons  les  noms  dans  le  cours 
de  ce  récit.  On  avait  de  bons  pilotes,  Jean  Lucas, 
Pierre  Marchant,  Trenchant  et  les  deux  frères  Michel 
et  Thomas  Levasseur.  Les  matelots  avaient  été  choisis 
avec  soin.  Un  maître  apothicaire,  un  artificier,  Hance, 
quelques  charpentiers,  Jean  Deshaies,  et  deux  Fla- 


(i)  On  pourrait  dresser  ainsi  le  rôle  de  l'équipage.  Capitaine  :  R.  de 
Laudonnière.  —  Officiers  :  d'Ottigny,  lieutenant;  d'Erlach,  enseigne, 
J.Lemoyne,  dessinateur;  Lacaille,  sergent  interprète;  Michel  Vasseur, 
capitaine  du  Breton;  Jean  Lucas,  de  Y  Elisabeth  ;  Pierre  Marchant,  du 
Favcon  ;  Nicolas  Vasseur  et  Trenchant,  pilotes.  —  Volontaires  :  La  Ro- 
cheferrière, de  Marillac,  de  Grontaut,  Normans  de  Pompierre,  Seignore. 
—  Administration  et  ouvriers  :  Jean  Deshaies,  maître  charpentier;  Hance, 
maître  artificier,  un  maître  apothicaire,  deux  charpentiers  flamands; 
une  servante.  —  Soldats  ou  matelots  :  Pierre  Gambie ,  La  Roquette,  Le 
Gendre,  Martin  Chauveau ,  Bertrand,  Sanferrent,  Lacroix,  Estiemie 
Gondeau,  Grandpré,  Nicolas  Lemaistre,  Doublet,  Fourneaux,  Estiei  ne 
de  Gênes  ,  Jacques  Salé ,  Le  Mesureur,  Barthélémy,  Aymon  ,  La  Crète, 
Grandchemin  ,  Pierre  Debray,  trois  frères  de  Lacaille,  un  trompette.  — 
Quant  aux  autres  officiers,  ouvriers  ou  soldats,  on  ignore  leur  nom. 


FONDATION   DE    LA    CAROLINE.  49 

mands  spécialement  engagés  pour  leur  adresse,  don- 
naient à  l'expédition  toutes  les  sûretés  imaginables  (i). 
On  n'avait  même  pas  négligé  le  côté  pittoresque.  Le 
dessinateur  Jacques  Lemoyne  de  Mourgues  avait  été  $ 
prié  par  Laudonnière  de  s'embarquer  pour  dessiner 
les  types  curieux  ou  les  paysages  étranges  qu'il  ren- 
contrerait. Par  un  hasard  heureux  une  partie  de  ces 
dessins  a  été  conservée  avec  le  texte  explicatif,  et  leur 
naïve  exécution,  leur  scrupuleuse  exactitude  nous  se- 
ront d'une  grande  ressource.  Quelques  étrangers,  at- 
tirés par  la  réputation  du  capitaine,  ou  gagnés  par 
l'appât  des  aventures,  avaient  demandé  et  obtenu  la 
permission  de  se  joindre  aux  volontaires.  C'étaient 
un  Génois  ou  plutôt  un  Genevois  (2)  nommé  Etienne, 
et  un  aventurier  corse  ou  italien  nommé  Seignore 
ou  Signori. 

Trois  navires  avaient  été  équipés  au  port  du  Havre, 
YÉlisabelh,  le  Breton,  et  le  Faucon.  Ils  étaient  d'un 
faible  tonnage.  Le  plus  grand  des  trois ,  VÉlisabeth , 
ne  jaugeait  que  cent  vingts  tonneaux,  et  les  deux  au- 
tres seulement  cent  soixante  tonneaux  à  eux  deux. 
Mais  l'esprit  d'aventure  suppléait  alors  à  l'insuffisance 
des  moyens  matériels,  et  pas  un  des  hardis  compa- 
gnons qui  prirent  place  sur  ces  trois  navires  ne  songea 
un  seul  instant  qu'il  était  dangereux  de  s'embarquer 
dans  de   semblables   esquifs.    Colomb  n'avait-il   pas 

(1)  De  Bry,  p.  6,  adco  ut  aj (irmare possim  advenisse  ad  Main  navi- 
gationem  suscipicndam  viras  in  omnibus  artibus  egrcgie  vcrsa.'as. 

(2)  Genocnsis. 

LA    FLORIDE.  4 


50  CHAPITRE    I. 

découvert  l'Amérique  avec  des  caravelles  à  peine  pon- 
tées ! 

Le  jour  du  départ  avait  été  fixé  au  22  avril  i564* 
La  flottille  mit  à  la  \oile  au  jour  dit.  Le  5  mai  elle 
relâchait  à  Ténerife ,  dans-  les  Canaries,  le  20  à  la 
Martinique,  le  21  à  la  Dominique.  Dans  cette  dernière 
île,  Laudonnière  renouvela  sa  provision  d'eau.  Ses 
matelots  surprirent  un  Indien  et  son  fils.  Le  père  se 
croyait  déjà  mort.  Jadis  il  était  tombé  entre  les  mains 
des  Espagnols  qui,  cruels  par  amusement,  lui  avaient 
coupé  «  les  (1)  génitoires  »;  mais  il  fut  bien  traité  par 
nos  compatriotes ,  qui  le  relâchèrent  presque  aussitôt. 
Malheureusement  les  Français  n'eurent  pas  toujours 
la  même  réserve.  Ils  se  permirent  à  l'égard  des 
femmes  caraïbes  de  coupables  libertés,  qui  coûtèrent 
la  vie  à  l'un  d'entre  eux,  nommé  Marlin  Chauveau. 

De  la  Dominique  la  flottille  se  dirigea  vers  le  con- 
tinent, mais  en  longeant  les  petites  Antilles.  Quelques 
jours  plus  tard  (2),  le  22  juin,  elle  prenait  terre  non 
loin  de  la  rivière  des  Dauphins,  à  dix  lieues  au  nord 
du  cap  Français ,  à  trente  lieues  au  sud  de  la  rivière 
de  May. 

Il  s'agissait  d'abord  de  reconnaître  le  pays.  Lau- 
donnière débarqua  avec  dOltigny,  d'Erlach  et  quel- 
ques soldats.  Les  Indiens  l'accueillirent  avec  empres- 
sement par  les  cris  d' Jntipola  Bonnassou,  par  lesquels 


(1)  L.UJDONNIÈRE,  p.    64. 

(2)  Le  20,  d'après  Laet,  le  25  d'après  B.vs.vnier  et  de  Bry. 


FONDATION  DE  LA  CAROLINE.  51 

ils  ont  coutume  de  donner  la  bienvenue.  Leur  cacique 
ou  paraousti  voulait  à  toute  force  les  retenir  :  mais 
Laudonnière  se  défiait  de  ces  protestations  d'amitié. 
11  repoussa  leurs  offres  et  se  rembarqua. 

Une  autre  journée  de  navigation  le  conduisit  à  la 
rivière  de  May  où  il  prit  terre  le  23  juin.  Le  cacique 
courut  à  sa  rencontre.  Il  connaissait  déjà  les  Français, 
et  n'avait  eu  avec  eux  que  d'excellentes  relations.  Il 
se  nommait  Satouriona  (i).  Deux  de  ses  enfants,  re- 
marquables par  la  beauté  de  leurs  formes  et  leur  ma- 
gnifique prestance,  l'accompagnaient.  Ils  avaient  re- 
tenu un  mot  français,  ami,  et  le  répétaient  avec  joie. 
Ceux  de  leurs  sujets  qui  leur  servaient  d'escorte  (2) 
«  ne  faisoient  que  caresser  continuellement  nos  com- 
patriotes, et,  par  signes  évidents,  leur  faisoient  en- 
tendre quel  contentement  ils  avoient  de  leur  venue.  » 
Après  le  premier  moment  d'effusion ,  le  cacique  con- 
duisit son  bote  à  la  borne  aux  armes  de  France  dressée 
jadis  par  Ribaut.  Cette  borne  (3)  était  encore  debout, 
et  les  Indiens  lui  rendaient  un  culte  superstitieux. 
Laudonnière  la  trouva  couronnée  de  lauriers.  Des 
paniers  de  miel  étaient  déposés  à  ses  pieds.  «  Ils  la 
baisèrent  (4)  lors  à  leur  arrivée  avec  grand  révérence, 
et  nous  supplièrent  de  faire  le  semblable   :  ce  que 


(1)  Nous  adoptons,  une  fois  pour  toutes,  cette  orthographe;    maiî 
on  trouve  aussi  Satouriova  ,  Satirova  ,  Saturiova  ,  etc. 

(2)  Laudonnière  ,  p.  69. 

(3)  Lemoyne  ,  planche  VIII. 

(4)  L.yudomïière  ,  p.  70. 

4. 


52  CHAPITRE    1. 

nous  ne  voulusmes  refuser,  à  celte  fin  de  plus  en  plus 
les  atlirer  à  notre  amitié.  »  Satouriona  leur  présenta 
ensuite  un  de  ses  fils  nommé  Àthore  (i),  «  homme  que 
j'ose  dire  parfait  en  beauté,  prudence  et  contenance 
honneste,  monstrant  par  sa  modeste  gravité  mériter 
le  nom  qu'il  porte.  »  On  échangea  quelques  présents. 
Le  cacique  donna  un  lingot  d'argent,  et  Laudonnière 
une  serpe  et  quelques  autres  menus  objets.  Puis, 
comme  la  nuit  était  venue,  on  se  sépara. 

Le  lendemain,  24  juin,  nouvelle  entrevue.  Cette 
fois  Satouriona  avait  revêtu  son  costume  de  céré- 
monie, et  près  de  quatre-vingts  Indiens  se  tenaient  à 
ses  côtés.  Laudonnière  admira  beaucoup  la  peau  qu'il 
avait  jetée  sur  ses  épaules.  «  Elle  (2)  estoit  accoustrée 
en  chamois,  et  peinte  en  compartiments  d'estranges 
et  diverses  couleurs,  mais  d'un  portrait  si  naïf  et 
sentant  si  bien  son  antiquité,  avec  toutes  les  règles 
compassées  au  juste,  qu'il  n'y  a  si  exquis  peintre  qui 
y  sceust  trouver  à  reprendre.  »  Le  cacique,  éto»né  de 
cette  admiration,  voulut  donner  cette  peau  à  son 
nouvel  ami.  Mais  Laudonnière,  dont  le  désintéresse- 
ment devait  rencontrer  si  peu  d'imitateurs  en  Amé- 
rique ,  refusa  ;  seulement,  pour  ne  pas  froisser  le 
sauvage,  que  ce  refus  affligeait,  il  lui  promit  qu'à  son 
retour  il  l'accepterait  peut-être. 

Trois   heures  de  navigation  en   amont  du    fleuve 


(1)  Laudoanière  ,  p.  70. 

(2)  Id. ,p.  70.  —  Tour  du  monde,  n°,  22-24. 


FONDATION    DE    LA    CAROLINE.  53 

conduisirent  les  Français  au  pied  d'une  montagne, 
près  de  champs  ensemencés  de  mil,  et  non  loin  d'un 
bois  où  d'Ottigny  et  Lacaille  s'enfoncèrent  pour  ta- 
cher de  découvrir  quelques  Indiens.  Ils  trouvèrent 
bientôt,  près  d'une  osera ie  marécageuse,  cinq  Flori- 
diens,  qui,  d'abord  effrayés,  puis  rassurés  par  les 
protestations  de  d'Ottigny  vinrent  à  eux,  et  leur  pro- 
posèrent de  visiter  leur  village.  D'Ottigny  et  Lacaille 
acceptèrent.  Aussitôt  les  Indiens  les  prirent  sur  leurs 
épaules  pour  leur  faire  traverser  le  marécage,  et  les 
conduisirent  à  leurs  parents.  Les  Français  furent  très- 
bien  reçus.  On  leur  prodigua  les  rafraîchissements; 
on  leur  permit  même  d'entrer  dans  quelques  cases. 
Ce  qui  les  frappa  le  plus,  ce  fut  cinq  générations  de 
vieillards,  dont  le  plus  âgé  «  (i)  ressembloit  mieux  à 
une  carcasse  d'homme  qu'à  un  homme  vivant  :  car 
il  avait  les  nerfs,  les  veines,  les  artères,  les  os  et  les 
autres  parties,  apparoissantes  si  clairement  au-dessus 
du  cuir,  qu'aisément  on  les  eust  nombrées  et  dis- 
cernées les  unes  des  autres.  »  La  vue  de  ce  vieillard 
leur  causa  un  vif  plaisir.  Si  la  fontaine  de  l'éternelle 
jeunesse,  tant  cherchée  par  les  Espagnols,  n'existait 
pas  en  Floride,  au  moins  l'air  y  était-il  assez  pur  et 
le  sol  assez  généreux  pour  prolonger  la  vie  bien  au 
delà  des  limites  ordinaires. 

Pendant  ce  temps  Laudonnière  gravissait  la  monta- 


(i)  Laudonnière,  p.  74.  —  Le  fait  est  confirmé  par  la  lettre  au  sei- 
gneur d'Everon,  insérée  dans  la  collection  Ternaux-Compans  (p.  236). 


Ôï  CHAPITRE    I. 


gne,  auprès  de  laquelle  il  avait  d'abord  pris  quelques 
instants  de  repos.  Il  traversait  un  bois  de  cèdres  et 
de  lauriers  «  de  si  (i)  souveraine  odeur  que  baulme 
ne  sentiroit  rien  auprès.  Les  arbres  estoient  de  toutes 
parts  environnez  de  sepz  de  vigne  portans  des  grap- 
pes en  telle  quantité  que  le  nombre  suffiroit  pour 
rendre  le  lieu  habitable...  Quant  au  plaisir  du  lieu, 
la  mer  s'y  voit  tout  à  descouvert,  et  plus  de  six  gran- 
des lieues  environ  la  rivière  Belle,  prairies  toutes  re- 
coupées en  isles  et  islettes,  lesquelles  s'entrelassent 
les  unes  aux  autres;  brief  le  lieu  est  si  plaisant  que 
les  mélancholiques  seroient  contraints  d'y  changer 
leur  naturel.  »  Comme  on  le  voit,  Laudonnière  était 
sensible  aux  impressions  du  paysage,  et  ce  n'était  pas 
un  sentiment  que  partageaient  les  découvreurs  an- 
glais ou  les  Conquistadores  espagnols  d'alors.  Les 
uns  et  les  autres  songeaient  uniquement  aux  profits 
matériels  de  leurs  voyages,  et  aux  ressources  proba- 
bles des  pays  qu'ils  exploitaient,  mais  ils  ne  se  pré- 
occupaient guère  du  paysage. 

Lorsque  Laudonnière  et  ses  deux  officiers  se  furent 
rejoints,  et  se  furent  communiqué  les  résultats  de 
leurs  excursions,  ils  descendirent  la  rivière,  et  trou- 
vèrent Satouriona  au  rendez-vous  qu'ils  lui  avaient 
assigné.  Le  cacique  força  cette  fois  le  capitaine  à  ac- 
cepter la  peau  qui  le  charmait,  et  celui-ci  en  échange 
lui  fit  cadeau  de  quelques  menus  objets;   puis  il  lui 

(i)  Laudonnière,  p.  76. 


FONDATION    DE    LA    CAROLINE.  55 

demanda  quel  était  le  pays  où  on  trouvait  de  l'argent. 
A  cette  question  le  cacique  s'enflamme  ,  et  répond 
qu'on  y  pénétrera  en  remontant  la  rivière,  à  quelques 
journées  en  avant.  C'est  le  pays  des  Tbimogonas,  et 
les  Thimogonas  sont  ses  plus  anciens  et  plus  détestés 
ennemis.  Laudonnière  ne  cherchait  alors  qu'à  se  faire 
bien  venir  des  Indiens.  Il  proposa  donc  au  cacique  de 
l'accompagner  dans  sa  prochaine  expédition  contre 
les  Tbimogonas.  A  cette  nouvelle  Satouriona,  trans- 
porté de  joie,  lui  promet  des  vivres  et  des  métaux 
précieux,  et  lui  annonce  qu'il  va.se  mettre  en  campa- 
gne. Laudonnière  ne  s'attendait  pas  à  une  mise  en 
demeure  aussi  promple.  Il  s'engagea  néanmoins  à 
tenir  sa  promesse,  mais  en  se  réservant  à  part  lui  de 
choisir  son  temps  et  son  heure. 

Laudonnière,  avant  de  se  fixer  sur  un  point  quel- 
conque de  la  côte,  désirait  connaître  le  pays.  Il  des- 
cendît la  vière  de  May  jusqu'à  la  mer,  et  suivit  de 
nouveau  la  côte.  Il  refaisait  ainsi  le  vovase  de  Ribaut. 
On  reconnut  la  Seine  à  quatre  lieues  de  la  rivière  de 
May,  et  la  Somme  à  six  lieues  de  la  Seine  (25-26-27 
juin).  Ce  fut  là  qu'on  débarqua,  Le  cacique  accueillit 
très-bien  les  nouveaux  arrivés;  il  en  reconnut  même 
quelques-uns  qui  avaient  fait  partie  du  premier  voyage. 
Sa  femme  et  ses  cinq  filles  étaient  aussi  remarquables 
par  leur  beauté  que  par  la  modestie  de  leur  conte- 
nance. Elles  donnèrent  aux  Français  quelques  lingots 
d'argent;  quant  au  cacique,  il  fit  présent  à  Laudon- 
nière de  son  arc  et  de  ses  flèches,  ce  qui,  chez  ces 


56  CHAPITRE    I. 

peuples,  est  un  signe  d'alliance,  et  demanda  que  ses 
hôtes  fissent  devant  lui  l'essai  de  leurs  armes. 
La  force  de  pénétration  des  balles  lui  inspira  des 
craintes  sérieuses;  mais  il  eut  le  talent  de  dissimuler, 
et  voulut  retenir  sous  son  toit  Laudonnière  et  ses  com- 
pagnons. Ceux-ci,  toujours  prudents,  refusèrent  et 
passèrent  encore  la  nuit  sur  leurs  vaisseaux. 

Il  était  temps  de  prendre  un  parti.  Fallait-il,  ou 
non,  continuer  longtemps  encore  ces  voyages  de  dé- 
couverte, et,  en  ce  cas,  de  quel  côté  se  diriger.  Vers 
le  sud  ?  Mais  on  savait  que  le  pays  était  maréca- 
geux, exposé  aux  inondations  maritimes,  et  à  peu 
près  inhabitable.  Vers  le  nord?  11  est  vrai  qu'on  re- 
trouverait alors  l'emplacement  de  Charlesfort,  et  qu'on 
serait  assuré  d'un  mouillage  excellent  pour  les  na- 
vires, sans  parler  d'un  port  commode,  mais  une  triste 
expérience  n'avait-elle  pas  appris  tout  récemment 
que  cette  contrée  était  stérile  ?  Ne  valait-il  donc  pas 
mieux  rester  dans  le  pays  où  l'on  se  trouvait,  et  sur- 
tout aux  alentours  de  cette  belle  rivière  de  May,  où 
le  mil  et  les  fruits  poussaient  en  abondance,  où  les 
arbres  des  forêts  fournissaient  des  bois  de  construc- 
tion, où  la  chasse  et  la  pêche  assuraient  des  ressour- 
ces quotidiennes,  où  l'on  avait  espoir  enfin  de  dé- 
couvrir des  métaux  précieux?  Tels  furent  les  princi- 
paux objets  d'une  délibération  solennelle  (28  juin),  à 
laquelle  Laudonnière  convoqua  ses  officiers,  ainsi  que 
les  maîtres  et  pilotes  de  ses  navires.  Son  avis  préva- 
lut; car  tous  ceux  qui,  comme  lui,  avaient  fait  partie 


FONDATION    DE   LA    CAROLINE.  57 

du  premier  voyage,  penchaient  pour  la  rivière  de 
May.  Il  fut  donc  résolu  qu'on  s'y  établirait,  et  aussi- 
tôt on  vira  de  bord.  Le  voyage  de  retour  fut  rapide, 
car  dès  le  lendemain,  29  juin,  on  jetait  de  nouveau 
l'ancre  à  l'embouchure  du  fleuve. 

On  trouva  d'abord  une  crique  de  moyenne  gran- 
deur, que  bordait  un  joli  bois.  Mais  l'emplacement 
ne  parut  pas  très-commode,  et  on  se  décida  à  pous- 
ser plus  avant  dans  l'intérieur  du  pays,  sur  le  terri- 
toire de  Satouriona.  Le  pays  était  admirable  ;  à  travers 
les  forées  de  sapin  s'ébattaient  des  troupeaux  de  cerfs  ; 
un  val  pittoresque,  tout  aussitôt  nommé  val  Laudon- 
nière  par  les  soldats,  débouchait  près  de  la  haute 
montagne  découverte  une  semaine  auparavant.  L'en- 
droit parut  favorable  pour  y  fonder  un  établissement. 
Les  indigènes  paraissaient  accueillants,  la  région  fer- 
tile, la  température  douce.  De  plus  une  petite  île 
triangulaire,  de  facile  défense,  s'étendait  dans  le 
fleuve,  et  semblait  appeler  les  colons.  Laudonnière 
n'hésita  plus  :  Il  débarrassa  ses  navires  de  tout  le  ma- 
tériel qui  les  encombrait,  renvoya  tout  de  suite  en 
France  Y ElisabetJi,  avec  son  capitaine  et  une  partie 
de  l'équipage,  mais  retint  les  deux  autres  navires. 

Avant  tout  Laudonnière  devait  pourvoir  à  la  sé- 
curité de  ses  hommes,  et  leur  donner  un  abri.  Le 
nombre  des  Indiens  augmentait  tous  les  jours  :  ils  ne 
témoignaient  aucun  sentiment  hostile;  au  contraire 
ils  étaient  empressés  et  confiants,  mais  ils  ne  se 
décidaient  qu'avec  peine  à  donner   des  provisions; 


58  CHAPITRE    I. 

on  eut  dit  qu'ils  attendaient  pour  déclarer  leur  sym- 
pathie  que   la   permission   leur  en    fut   donnée  par 
le   cacique  Satouriona,   dont  ils   parlaient  avec  em- 
phase, en    vantant  sa  puissance  et  son  courage.    Ils 
annonçaient    même    sa    prochaine    visite.    Laudon- 
nière    comprit   qu'il   devait    se    faire   respecter,    et 
il  commença  la  construction  de  son  fort;  ce  ne  fut 
pas  sans  avoir  appelé  sur  l'entreprise  les  bénédictions 
du  ciel.  A  l'ouest,  la  petite  île  triangulaire  fut  défen- 
due par  un  rempart  de  gazon  contre  une  attaque  sou- 
daine; au  sud-est  et  au  nord-ouest  la  rivière  servait  à 
la  place  de  fossé  :  mais  on  eut  soin  d'en  garantir  les 
approches  par  des  palissades  et  des  fascines.  A  l'inté- 
rieur, les  Français  construisirent  quelques  (i)  bara- 
ques en  planches.  Comme  ils  avaient  entendu  parler 
de  la  fureur  des  ouragans  qui  ravagent  la  côte,  et  en- 
lèvent toitures  et  maisons,  ils  eurent  soin,   pour   ne 
pas  donner  prise  au  vent,  de  construire  ces  baraques 
presque  à  ras  du  sol.  Ils  prirent  aussi  la  précaution  de 
bâtir  en  dehors  de  la  citadelle  le  four  destiné  à  cuire 
leur  pain.  Les  canons  furent  débarqués,  et  disposés 
de  façon  à  battre  les  deux  rives  du  fleuve.  Deux  des 
dessins   de  Lemoyne   (2)  se    rapportent  à   la    cons- 
truction du   fort.    On   voit  dans  la  première  de  ces 
planches  nos  compatriotes  occupés  à  se  construire  un 
abri.  Les  uns  creusent,  les  autres  apportent  des  ler- 


1)  Lettre  au  seigneur  tl'Everon,  p.  237. 
[a)  Lemoyne,  planche  IX. 


FONDATION  DE  LA  CAROLINE.  59 

res,  ceux-ci  élèvent  une  maison  en  bois.  Des  senti- 
nelles observent  la  campagne,  et  rappellent  qu'on 
est,  sinon  en  pays  ennemi,  du  moins  dans  une  con- 
trée encore  peu  connue.  La  seconde  des  planches  de 
Lemoyne  représente  le  fort  achevé,  et  déjà  garni  de 
ses  canons  (i). 

Laudonnière  donna  à  la  nouvelle  citadelle  le  nom 
du  souverain  dont  il  se  considérait  comme  le  man- 
dataire, et  le  drapeau  fleurdelisé  flotta  sur  les  murs 
de  la  Caroline.  Ce  nom  de  Caroline  désigne,  encore 
aujourd'hui,  deux  des  étals  de  l'Union  Américaine. 
Mais  ce  n'est  plus  un  souvenir  de  l'occupation  fran- 
çaise, car  la  Caroline  américaine  ne  correspond  même 
pas  au  pays  où  était  située  la  Caroline  française.  Le 
fort  construit  par  Laudonnière  était  détruit  depuis 
longtemps,  et  on  avait  presque  perdu  le  souvenir  de 
nos  Français,  lorsque  le  roi  Charles  II  Stuart  céda 
ses  droits  sur  ce  vaste  territoire,  en  i663,  à  son 
favori,  le  chancelier  Clarendon,  qui,  par  reconnais- 
sance officielle,  donna  à  son  domaine  le  nom  qui 
le  désigne  encore  aujourd'hui  (2). 


(i)  Lemoyae,  planche  X. 

(2)  Le  rédacteur  de  l'article  Caroline ,  dans  l'excellent  dictionnaire 
Dezobry-Bachelet ,  se  laissa  entraîner  par  l'amour-propre  national, 
quand  il  écrivit  que  la  Caroline  actuelle  fut  ainsi  nommée  par  Jean  Ri- 
baut,  en  i5fi2,  en  l'honneur  de  Charles  IX.  11  aurait  dû  se  rappeler  que 
Ribaut  ne  fonda  jamais  que  Charles  jort ,  et  que  Laudonnière  fonda  la 
Caroline  en  i564  et  non  en  i562. 


60  CHAPITRE    II. 


CHAPITRE  II. 

LE   CACIQUE   SATOURIONA. 

Laudonnière,  après  avoir  assuré  un  refuge  à  ses 
hommes  par  la  construction  de  la  Caroline,  s'occupa 
d'étendre  le  cercle  de  ses  relations,  et  de  faire  con- 
naissance avec  les  caciques  de  l'intérieur.  Satouriona 
lui  avait  parlé  à  plusieurs  reprises  des  Thimogonas 
et  de  leur  souverain  détesté.  Il  existait  entre  ces  ca- 
ciques et  leurs  tribus  une  de  ces  haines  sauvages,  en- 
tretenues pendant  plusieurs  siècles  par  des  rapines, 
des  meurtres  et  des  incendies  réciproques,  et  qui 
d'ordinaire  ne  se  terminent  que  par  l'extermination 
de  l'une  ou  l'autre  des  peuplades.  Mais  il  était  né- 
cessaire de  connaître  les  Thimogonas,  avant  de  s'en- 
gager définitivement  avec  Satouriona.  Laudonnière 
chargea  son  lieutenant  d'Ottigny  de  faire  une  re- 
connaissance sur  leur  territoire.  A  cette  nouvelle, 
Satouriona  persuadé  que  les  Français  ne  cherchaient 
qu'à  préparer  le  succès  de  la  prochaine  expédition, 
s'empressa  de  leur  prêter  deux  guides  «  qui  (i)  sem- 
bloient  aller  aux  nopces,  tant  ils  estoient  délibérez 
de  combattre  leurs  ennemis.  »  D'Ottigny  remonta  la 
rivière  une  vingtaine  de  lieues  environ,  et  découvrit 
trois  barques  de  Thimogonas.   A  cette  vue  ses  deux 

(i)   LVUDONKIÈRE,   p.    86. 


LE    CACIQUE    SATOURIONA.  Gl 

guides  se  jettent  à  l'eau  en  brandissant  qui  un  cou- 
telas, qui  une  hallebarde  arrachée  à  un  de  nos  sol- 
dats, et  les  Indiens  effrayés  s'enfuient  dans  les  bois  : 
d'Ottigny  arrête  à  grand'peine  ses  guides  ,  débarque, 
fait  connaître  par  signes  ses  intentions   pacifiques , 
et  finit  par  arrêter  la  fuite  de  ces  malheureux  qui  se 
croyaient  déjà  massacrés.  Il  les  rassure  par  de  bonnes 
paroles,  leur  distribue  quelques  colifichets,  et  réussit 
à  s'attirer  leur  confiance.   Toujours  fidèle  à  cet  ins- 
tinct de  cupidité,  qui  poussait  même  les  plus  honnêtes 
des  Européens  débarqués  en  Amérique  à  s'enquérir 
de    l'existence  des  métaux  précieux,  d'Ottigny  leur 
demanda  si  leur  pays  produisait  de  l'or  et  de  l'argent  : 
ils  répondirent  que  non,  mais  qu'ils  se  chargeaient  de 
conduire  un  de  ses  hommes  à  l'endroit  où  il  pourrait 
s'en  procurer  en  abondance.  Un  volontaire  se  présenta, 
et  partit.  Inquiet  de  ne  pas  le  voir  revenir,  d'Ottigny 
partit  à  sa  recherche,  et  remonta  la  rivière  encore  pen- 
dant dix  lieues.   Le  soldat  vint  à  sa  rencontre,  et  lui 
raconta  qu'à  trois  journées  de  marche  vivait  un  ca- 
cique, nommé  Mayra,  fort  disposé  à  échanger  contre 
des  marchandises  européennes  les  métaux  en  abon- 
dance   sur   son    territoire.    Il   demandait    en   même 
temps  à    d'Ottigny  l'autorisation  de  partir  pour  ce 
voyage  de  découverte.  D'Ottigny  la   lui  accorda,   et 
revint  à  la  Caroline. 

Quinze  jours  plus  tard  (juillet  i564)  le  capitaine 
Vasseur,  le  sergent  Lacaille  et  quelques  autres  sol- 
dats partirent  pour  rejoindre  le  Français  isolé.  Après 


62  CHAPITRE   11. 

deux  journées  de  navigation,  ils  débarquèrent  sur  le 
territoire  du  cacique  Molona  ,  vassal  d'un  puissant 
prince  nommé  Outina.  Le  soldat  laissé  par  d'Ottigny 
vint  les  y  retrouver.  Il  n'avait  réussi  qu'à  se  procurer 
cinq  ou  six  livres  d'argent ,  mais  il  se  félicitait  de  l'ac- 
cueil qu'il  avait  partout  reçu  ,  et  ne  tarissait  pas  en 
éloges  sur  la  beauté  du  pays  qu'il  avait  parcouru ,  et 
sur  les  ressources  inépuisables  du  sol.  Vasseur  et  La- 
caille  furent  également  encliantés  de  la  réception 
toute  cordiale  du  cacique  Molona.  Ils  eurent  avec  lui 
de  fréquents  entretiens  et  l'interrogèrent  anxieuse- 
ment sur  la  situation  politique  de  la  contrée,  et  sur 
la  puissance  respective  des  divers  caciques.  Ils  ap- 
prirent alors  que  deux  caciques,  plus  puissants  que 
les  autres,  se  disputaient  la  souveraineté  des  bords  de 
la  rivière  de  May.  Le  premier  ,  Satouriona ,  était 
celui  qui  avait  accueilli  nos  compatriotes.  Il  dominait 
dans  la  contrée  riveraine  de  la  mer.  Trente  caciques, 
dont  dix  étaient  ses  frères,  lui  obéissaient.  Le  second 
se  nommait  Olate  Outina  :  quarante  caciques  étaient 
ses  vassaux,  et  parmi  eux  l'Iiôte  actuel  des  Français, 
Molona.  Tous  ces  caciques  étaient  profondément  dé- 
voués à  leurs  suzerains.  Au  premier  signal ,  ils  revê- 
taient leur  armure  de  combat ,  et  couraient  le  dé- 
fendre. C'était  la  féodalité  du  moyen  âge  dans  les 
forêts  du  nouveau  monde  ,  ou  plutôt  la  clientèle  ger- 
maine, telle  que  Tacite  (i)   la  décrivait  dans  sa  Ger- 

(i)  Tacite,  Germanie,  §  XIII-XTV. 


LE    CACIQUE   SATOURIONA.  63 

manie.  Salouriona  s'était  pas  le  seul  ennemi  d'Oulina  ; 
il  avait  encore  pour  adversaires  les  caciques  Potavou  , 
Onatbeaqua  et  Houstaqua  :  le  premier,  célèbre  par 
sa  valeur,  avait  dans  le  caractère  une  générosité  fort 
rare  ;  car  ses  ennemis  l'admiraient  fort ,  et  s'avouaient 
incapables  de  l'imiter.  Au  lieu  d'égorger  ses  prison- 
niers (i),  «  il  lesprenoit  à  mercy,  content  de  les  mar- 
quer sur  le  bras  gaucbe  d'un  signe  grand  comme  celui 
d'un  cacbet,  et  imprimé  ainsi  que  si  le  fer  cbaud  y 
avoit  passé,  puis  les  ramenoit  sans  leur  faire  autre 
mal.  »  Onatbeaqua  et  Houstaqua  étaient  éloignés  de 
la  mer.  Ils  babitaient  des  cantons  montagneux  ,  et  se 
peignaient  en  noir,  quand  ils  partaient  pour  la  guerre. 

Vasseur  et  Lacaille ,  fort  beureux  de  ces  renseigne- 
ments dont  ils  se  réservaient  de  tirer  parti ,  se  confor- 
mèrent alors  aux  instructions  de  Laudonnière,  qui 
leur  avait  prescrit  d'ouvrir  partout  des  relations  ami- 
cales. Ils  promirent  à  Molona  de  s'allier  à  son  suzerain 
Outina,  et  de  l'aider  à  triompber  de  ses  ennemis.  Ce 
propos  réjouit  fort  le  cacique ,  qui,  dans  son  entbou- 
siasme,alla  jusqu'à  promettre  aux  Français  de  leur 
fournir  en  abondance  de  l'or  et  de  l'argent ,  si  réelle- 
ment ils  l'aidaient  contre  ses  ennemis. 

Les  lieutenants  de  Laudonnière  rentrèrent  alors  à 
la  Caroline  pour  porter  ces  bonnes  nouvelles  à  leur 
cbef.  Ils  auraient  voulu  ne  pas  s'arrêter  en  route  ;  mais 
le  flot  de  la  marée  montante  était  si  violent ,  qu'ils 

(i)  Laudonnière,  p.  90. 


64. 


CHAPITRE    II. 


durent   débarquer  sur    le   territoire    d'un    cacique, 
nommé  lui  aussi  Molona  ,  mais  qui  dépendait  de  Sa- 
touriona  et  non  plus  d'Oulina.   Les    Indiens,    per- 
suadés que  les  Français  n'étaient  parus  que  pour  mas- 
sacrer les   Tbimogonas ,  s'empressèrent   autour    des 
nouveaux  débarqués ,  et  leur   demandèrent  des  dé- 
tails sur  le  combat  supposé.   Les  détromper,  et  leur 
apprendre  qu'au  lieu  de-maltraiter  les  Tbimogonas,  on 
n'avait  eu  avec  eux  que  de  bonnes  relations,  eût  été 
fort   imprudent  :   car  on  s'aliénait   les   Indiens ,    et 
peut-êlre   même  s'exposait-on  à  un   mauvais   parti. 
Vasseur  eut  la  présence  d'esprit  de  raconter  que  les 
Tbimogonas  avaient  été  prévenus   à  temps ,    et  s'é- 
taient enfuis  dans  les  bois ,  mais   que  néanmoins  il 
avait  réussi  à  en  tuer  quelques-uns.  Aussitôt  cris  ou 
plutôt  burlements  de  joie  des  Indiens,  qui  supplient 
les  Français   de    leur  raconter  comment   tout    s'est 
passé.  Il  fallut  que  Lacaille  ,  brandissant  son  épée, 
leur  montrât  comment  il  avait  à  lui  seul  tué  deux  en- 
nemis, et  il  ajouta  que  ses  compagnons  en  avaient 
fait   autant.   Le  cacique  ne  savait  comment   témoi- 
gner sa  reconnaissance;  il  amena  les  Français  cbez 
lui,  et  ordonna  un  grand  festin.  Au  moment  le  plus 
animé  de  la  fête  ,    nos  compatriotes  furent  témoins 
d'un  spectacle  étrange.  Un  Indien  se  lève,  saisit  une 
javeline,  et  en  frappe  un  grand  coup  sur  un  autre  In- 
dien qui  supporte  la  douleur  sans  se  plaindre.  Quel- 
que temps  après ,  le  même  Indien  renouvelle  cette 
bizarre  cérémonie ,  et  avec  tant  d'énergie  que  la  vie- 


LE   CACIQUE   SATOURIONA.  65 

tiirie  roule  à  terre  sans  connaissance.  Aussitôt  les  en- 
fants ,  les  femmes,  les  jeunes  filles  entourent  le  blessé 
en  pleurant,  et  le  transportent  dans  une  autre  case. 
Mais   pas  un  Indien  ne  bouge,    et,    pendant   deux 
heures,  ils   continuent  à    s'enivrer   silencieusement. 
Ennuyé  de  ce  silence,  Vasseur  en   demande  la  rai- 
son. Thimogona  !  Thimogona  !  répond  avec  lenteur  le 
cacique.  Il  se  tourne  vers  le  frère  du  cacique ,  et  lui 
adresse  la  même  question.  Ce  dernier  le  supplie  de  ne 
pas  l'interroger  encore.  Les  Français  se  rendent  dans 
la  case  où  on  avait  transporté  le  blessé  ;  ils  y  trouvent 
la  femme  du  cacique  et  toutes  les  jeunes  filles  occu- 
pées à  chauffer  de  la  mousse,  en  guise  de  serviettes, 
pour  frotter  le  côté  endolori  de  l'Indien.  Alors  seule- 
ment Molona  apprit  à  nos  compatriotes  étonnés  que 
celte   cérémonie    avait    pour   but    de    rappeler    les 
meurtres  commis  par  les  Thimogonas.  Il  ajouta  que  , 
toutes  les  fois  qu'on  revenait  d'une  expédition  sans 
rapporter  les  têtes  des  ennemis  ou  tout  au  moins  sans 
quelques  prisonniers  ,  on  faisait  toucher  au  plus  jeune 
et  au  plus  chéri  des  enfants  de  la  \ictime ,  les  armes 
qui  avaient  tué  son  père  (i) ,  «  affin  que  renouvellant 
la  playe,  la  mort  d'iceux  fut  de  rechef  plorée.   »  Ces 
mœurs  étranges  impressionnèrent  vivement  Vasseur 
et  ses  compagnons.    Ils  comprirent  que  des  tribus, 
qui  gardaient  ainsi  le  souvenir  des  offenses,  et  trans- 
mettaient comme  un  héritage  le  soin  de  les  venger, 


(i)  Laudonkière,  p.  97. 

LA    FLORIDE. 


6G  CHAPITRE    II. 

n'étaient  pas  un  peuple  ordinaire,  et,  de  retour  à  la 
Caroline,  ils  engagèrent  fortement  Laudonnière  à 
prendre  un  parti,  et  à  choisir  entre  Satouriona  et 
ses  rivaux. 

Laudonnière  était  fort  embarrassé.  Il  ne  savait  plus 
quelle  politique  adopter.  Ou  bien  s'allier  franchement 
à  l'un  des  caciques,  et  l'aider  à  détruire  ses  rivaux; 
mais  Laudonnière  s'exposait  alors  à  travailler  pour 
un  ingrat ,  et  il  s'aliénait  sans  retour  les  populations 
conquises.  Ou  bien  détruire  les  caciques  les  uns  par 
les  aulres,  en  se  mêlant  à  leurs  querelles,  en  les  exci- 
tant, et  en  assistant  en  témoin  impassible  à  leurs 
massacres  réciproques;  mais  les  caciques  pouvaient 
comprendre  un  jour  que  l'étranger  les  exploitait,  et 
se  coaliser  contre  lui.  Ou  bien  encore  conquérir  bru- 
talement, à  l'exemple  des  Espagnols  et  des  Anglais  r 
massacrer  amis  ou  ennemis,  et  s'imposer  par  la  supé- 
riorité de  la  force  brutale,  en  vertu  de  la  fameuse  loi 
de  la  concurrence  vitale,  par  laquelle  de  deux  races, 
vivant  à  côté  l'une  de  l'autre ,  la  race  inférieure  sera 
fatalement  ou  anéantie  ou  absorbée  par  la  race  supé- 
rieure. Mais  cette  politique  impitoyable  avait  ses 
dangers  :  d'ailleurs  elle  répugnait  au  caractère  na- 
tional ,  et  elle  était  contraire  aux  instructions  de  Co- 
ligny.  Que  faire  alors?  attendre,  temporiser?  Sans 
doute  on  ne  se  compromettait  pas;  mais  aussi  point 
de  progrès  possibles!  Mieux  valait  peut-être  se  dé- 
cider tout  de  suite  en  faveur  de  l'un  des  caciques,  qui 
se  disputaient  la  prééminence,  sauf  à  l'abandonner 


LE    CACIQUE    SATOURIONA.  G 7 

plus  tard.  De  la  sorte  on  acquérait  sur-le-champ  des 
alliés  sûrs,  on  gagnait  du  temps,  et  on  pouvait  at- 
tendre des  renforts  sérieux. 

Laudonnière  se  décida  pour  un  quatrième  parti, 
la  neutralité.  Il  ne  chercha  pour  le  moment  qu'à  mé- 
nager indistinctement  tous  ces  rivaux,  il  essaya  même 
de  les  réconcilier  :  mais  ces  atermoiements  calculés, 
celte  sage  tolérance  ,  si  bien  compris  de  notre  époque, 
dépassaient  l'intelligence  de  ces  natures  primitives. 
Les  Floridiens  ne  connaissaient  que  deux  états  so- 
ciaux,  la  guerre  ou  la  paix.  Ils  n'admettaient  pas 
qu'on  restât  indifférent  à  leurs  dissensions  intestines. 
Qui  ne  se  battait  pas  en  leur  faveur  devenait  leur  en- 
nemi. En  effet  les  ménagements  de  Laudonnière  pas- 
sèrent bientôt  pour  de  la  trahison.  Il  aurait  voulu 
s'allier  avec  tout  le  monde  :  bientôt  tout  le  monde  fut 
contre  lui. 

La  première  hostilité  directe ,  que  rencontrèrent 
les  Français  en  Floride,  fut  celle  du  cacique  Satou- 
riona ,  celui  qui  les  avait  accueillis  à  leur  débarque- 
ment. Il  leur  avait  même  rendu  des  services  réels.  Il 
les  avait  aidés  à  construire  la  Caroline,  il  leur  avait  en- 
voyé des  provisions,  il  ne  négligeait  aucune  occasion 
de  leur  prouver  combien  il  tenait  à  leur  alliance. 
Quelques  jours  après  l'installation  de  Laudonnière,  il 
lui  fit  annoncer  sa  prochaine  visite  par  un  envoyé  , 
qui  le  précédait  de  quelques  heures.  Cet  envoyé  avait 
une  escorte  de  cent  vingts  guerriers  d'élite.  Pour  faire 
honneur  à   leur  souverain,  et  peut-être  aussi  pour 


08  CHAPITRE   II. 

éblouir  les  étrangers,  ces  Indiens  avaient  revêtu 
leur  grand  costume  de  guerre.  Armés  d'arcs,  de 
flèches ,  de  boucliers  et  de  javelots ,  la  tête  chargée 
de  plumes  aux  couleurs  éclatantes,  ils  portaient  au 
cou  des  colliers  de  coquillages.  Leurs  bras  étaient 
chargés  de  bracelets  (i)  en  dents  de  poisson.  Ils 
avaient  à  la  ceinture  des  lingots  d'argent  de  forme 
ronde ,  et  même  des  perles.  Enfin  à  leurs  jambes  ils 
avaient  presque  tous  suspendu  des  cercles  d'or,  d'ar- 
gent ou  d'airain.  Lemoyne  les  a  dessinés  dans  ce  pit- 
toresque costume,  et ,  grâce  à  lui,  nous  savons  quelle 
était  l'attitude  de  ces  guerriers  floridiens. 

Laudonnière  se  défiait  des  Indiens  :  il  se  rappelait 
leurs  trahisons  à  l'égard  des  Espagnols ,  sur  ce  même 
sol  qu'il  foulait  aujourd'hui.  Aussi  déclara-t-il  qu'il 
n'accepterait  d'entrevue  qu'à  condition  de  voir  le  ca- 
cique sans  escorte.  Satouriona  s'était  trop  avancé 
pour  reculer.  La  curiosité  et  le  désir  de  s'assurer  par 
lui-même  du  nombre  ,  de  la  valeur  et  des  ressources 
de  ces  étrangers,  le  décidèrent  à  faire  litière  de  son 
amour-propre.  Il  accepta  donc  l'entrevue  dans  les 
conditions  imposées  par  Laudonnière,  et  la  céré- 
monie commença. 

Satouriona  était  suivi  par  sept  ou  huit  cents  guer- 

.....  •"* 

(1)  De  Bry,  p.  7.  Onusti  more  Indico  suis  divitus,  ut  varii  genens 
permis,  torquibus  ex  selecto  conduira  m  génère,  armillis  e  piscium  den- 
tibus,  cingulis  et  sphœiulis  argenteis  oblongœ  et  rotundœ  formai  cons- 
tantibus,  atque  multis  unionibus  ad  aura  adligatis,  ' sed  et  pleriquc 
ruribus  suspenderant  pianos  orbes  cum  aureos  lum  argenteos  et  œreos. 
—  Lemoyne,  planche  XIII. 


LE    CACIQUE   SATOURIONA.  69 

riers,    tous  de    bonne  apparence,  bien   découplés, 
agiles  à  la  course,  et  armés  de  pied   en  cap.  Vingt 
joueurs  de  cor  le  précédaient ,  qui  soufflaient  dans 
leurs  instruments  (i),  sans  chercher  à  s'accorder  :  ils 
ne  voulaient  que  faire  le  plus  de  bruit  possible,  et  leurs 
joues  s'enflaient  démesurément  quand  le    son  s'en- 
gouffrait   dens  leurs    cors.    C'est  aux  sons   d'un  or- 
chestre semblable  que ,  dans  les  profondeurs  encore 
mystérieuses  de  l'Afrique ,  dans  (2)  TOugogo  ou  l'Ou- 
nyamunezi,  Speke  était  accueilli  par  les  souverains  in- 
digènes. Puis  le  cacique  parut  :   il  avait  à   ses  côtés 
son  premier  ministre  et  son  sorcier  favori,  qui  ne  le 
quittaient  jamais.    Il  prit  place  dans  une   hutte  de 
feuillage  improvisée  pour  la  circonstance  et  fit  cher- 
cher Laudonnière.  Ce  dernier  avait  revêtu  le  splen- 
dide  costume  des  gentilshommes  de  l'époque  ,  haut 
de  chausses  brodé,  pourpoint  tailladé,   avec  man- 
ches (3)  à  gigot ,  fraise  empesée  et  toque  à  plumes , 
l'épée  au  côté ,  le  poignard  à  la  ceinture.  DOlligny  et 
l'interprète  Lacaille  furent  également  introduits  dans 
la  hutte  de  feuillage.  Les  deux  troupes  s'observaient  à 
distance  avec  une  égale  curiosité.  Les  Français  étaient 
en  petit  nombre,  mais  en  bon  ordre,  et  leurs  armes 
étincelaient  au  soleil.  Les  Floridiens ,  aux  costumes  bi- 
zarres, aux  armes  étranges,  étaient  groupés  au  hasard, 
et  manifestaient  leur  surprise  par  des  gestes  exagérés. 

(1)  De  Bry,  p.  8.  Silvcstrc  quidpiam  sine  harmonia  vel  concenta  so- 
rtantes, scd  duntaxat  qua  maxime  poterant  contentionc  tibias  inflantes. 

(2)  Tour  du  monde,  i86/j- 

(3)  Lkmoyjve,  planche  XV. 


70  CHAPITRE   If. 

Saionriona  s'attendait  à  trouver  une  troupe  plus 
considérable  :  aussi  ne  dissimula-t-il  pas  son  étonne- 
ment  et  son  dédain.  Mais  il  se  repentit  bienlôt  d'avoir 
cédé  à  ce  premier  mouvement  d'orgueil  :  quand  il 
apprit  que  les  Français  appartenaient  à  une  grande 
nalion  ,  et  obéissaient  à  un  souverain  autrement  puis- 
sant que  lui,  quand  il  parcourut  le  campement  im- 
provisé, et  admira  les  armes  à*  feu,  quand  on  lui 
expliqua  l'usage  des  fossés  et  des  fortifications  de 
campagne,  sa  surprise  se  convertit  en  frayeur.  Avec 
cette  mobilité  d'impressions  qui  caractérise  tous  les 
peuples  enfants,  il  passa  sans  transition  de  l'extrême 
dédain  à  l'extrême  platitude,  et  fit  à  Laudonnière  des 
protestations  emphatiques  d'amitié  et  des  offres  em- 
pressées de  service.  Celui-ci  connaissait  trop  bien  le 
cœur  humain  pour  garder  la  moindre  illusion  sur 
l'amitié  soudaine  du  chef  barbare,  mais  il  résolut 
d'en  profiler.  Il  lui  fit  donc,  fort  à  propos,  répondre 
par  Lacaille  qu'il  avait  reçu  du  roi  de  France  la 
mission  expresse  de  traiter  avec  lui ,  et  lui  annonça 
qu'il  profiterait  de  ses  offres  de  service  pour  avoir  des 
vivres  et  pour  activer  les  travaux  du  fort.  Flatté  dans 
son  amour-propre  de  souverain ,  et  tremblant  pour 
sa  propre  sécurité,  Satouriona  promit  tout  ce  qu'on 
lui  demanda ,  annonça  de  prochains  envois  de  provi- 
sions, et  détacha  quatre-vingts  de  ses  plus  robustes 
soldats  pour  aider  les  Français  :  seulement  il  rappela 
à  Laudonnière  la  promesse  solennelle  qu'il  lui  avait 
faite  de  l'aider  contre  les  Thimogonas. 


LE    CACIQUE    SATOCIUOXA.  71 

Laudonnière  n'avait  pas  oublié  cette  promesse  : 
mais  il  était  parfaitement  décidé  à  l'éluder,  puisqu'il 
ne  voulait  pas  sortir  de  la  neutralité.  D'ailleurs  il 
avait  appris  que  le  chef  des  Thimogonas ,  Outina, 
disposait  de  forces  considérables.  De  plus,  le  pays, 
dont  il  était  le  souverain  incontesté,  passait  pour 
renfermer  de  riches  gisements  aurifères ,  et  tous  les 
voyageurs  ou  conquérants  du  seizième  siècle ,  en  dé- 
barquant en  Amérique,  nourrissaient  l'arrière-pensée 
de  découvrir  quelque  Eldorado ,  qui  les  enrichirait 
eux  et  leurs  compagnons.  Les  dangers  très-réels , 
auxquels  il  s'exposait  en  "attaquant  Outina,  et  la 
perspective  séduisante  de  trésors  inconnus  à  décou- 
vrir, décidèrent  Laudonnière  à  la  prudence. 

A  la  première  ouverture  de  Satouriona,  il  avait 
donné  une  réponse  dilatoire.  Le  chef  barbare  voulut 
alors  forcer  la  main  à  son  défiant  auxiliaire ,  et ,  à  la 
tête  d'une  véritable  armée  de  douze  à  quinze  cents 
hommes,  vint  lui-même  le  chercher  à  la  Caroline. 
Laudonnière  s'était  absenté,  peut-être  afin  d'éviter 
toute  explication  embarrassante,  mais  il  avait  confié 
ses  pouvoirs  à  l'intrépide  Lacaille.  Ce  dernier,  quand 
Satouriona  et  son  armée  parurent  en  vue  de  la  cita- 
delle, leur  en  défendit  l'entrée.  Était-ce  mesure  de 
précaution?  Etait-ce  humiliation  préméditée,  et  des- 
sein de  montrer  au  chef  barbare  qu'on  pouvait  le 
braver  impunément?  On  ne  sait;  mais  Satouriona  dut 
se  résigner.  On  lui  permit ,  seulement  à  lui  et  à  ses 
principaux  lieutenants,  d'entrer  dans  la  citadelle.  Le 


72  CHAPITRE    II. 

reste  de  l'armée  resta  en  dehors  des  fortifications. 
Le  cacique  ne  cacha  pas  son  étonnement.  Celte  for- 
teresse improvisée  était  vraiment  redoulahle.  Non 
seulement  elle  mettait  la  petite  troupe  des  Français  à 
l'abri  de  toute  surprise,  mais  encore  elle  était  capable 
de  soutenir  un  siège  en  règle.  Comparée  aux  informes 
travaux  de  défense  essayés  par  les  indigènes,  la  Caro- 
line était  un  chef-d'œuvre.  Lacaille  jouissait  de  la  sur- 
prise peu  dissimulée  du  cacique  et  de  ses  lieutenants. 
Il  les  promena  partout ,  sans  leur  faire  grâce  d'aucun 
détail.  Il  se  donna  même  le  plaisir  de  tirer  le  canon 
en  leur  honneur.  La  détonation  ,  répétée  par  l'écho 
de  la  rive  et  des  forêts  voisines,  épouvanta  les  Flori- 
diens  qui  n'étaient  pas  entrés  dans  la  citadelle.  Us 
prirent  la  fuite  dans  toutes  les  directions,  et  Satou- 
riona  fut  réduit  à  son  état-major  pour  escorte.  Le 
rusé  cacique  était  furieux  et  de  la  lâcheté  de  ses 
hommes  et  de  la  puissance  de  ses  redoutable  voisins  , 
mais  il  ne  perdait  pas  de  vue  le  principal  objet  de 
son  voyage,  et  rappela  la  promesse  que  lui  avait  faite 
Laudonnière.  Il  pria  Lacaille  de  lui  transmettre  son 
message ,  et  retourna  chez  lui  pour  y  attendre  la  ré- 
ponse du  chef  français. 

Cette  réponse  ne  se  fit  pas  attendre.  Laudonnière, 
pour  ne  pas  violer  sa  parole ,  lui  envoya  Lacaille  et 
quelques  soldats,  en  s'excusant  de  ne  pas  venir  lui- 
même  avec  le  reste  de  sa  troupe,  car  il  n'avait  pas 
assez  de  vivres  dans  son  fort,  et  les  barques,  qu'il 
avait  ordonné  de  construire  pour  remonter  la  rivière 


LE   CACIQUE    SATOURIONA.  73 

n'étaient  pas  prêtes.  Si  le  cacique  voulait  attendre 
encore  deux  lunes  ,  peut-être  alors  viendrait-il  à  son 
aide. 

Sans  être  versé  dans  les  usages  de  la  diplomatie 
européenne ,  le  Floridien  ne  s'abusait  pas  sur  la  va- 
leur de  ces  protestations.  Il  comprit  que  Laudonnière 
ne  voulait  se  compromettre  avec  personne  ,  et  cher- 
chait à  connaître  davantage  la  situation  réelle  du 
pays,  afin  de  vendre  plus  chèrement  son  alliance. 
Mieux  valait  feindre  d'agréer  ces  excuses,  et  en- 
traîner tout  de  suite  contre  les  Thimogonas  le  petit 
corps  auxiliaire ,  que  Laudonnière  n'avait  pu  se  dis- 
penser de  lui  donner.  De  la  sorte  l'effet  moral  était 
produit  sur  les  indigènes ,  puisqu'on  voyait  des 
Français  au  milieu  de  ses  hommes,  et  qu'il  pouvait 
annoncer  provisoirement,  sans  être  démenti,  que  le 
gros  de  l'armée  française  suivrait  bientôt.  Satouriona 
répondit  donc  à  Laudonnière  qu'il  ne  pouvait  at- 
tendre deux  lunes,  et  qu'il  se  mettait  en  marche. 

La  cérémonie  du  départ  eut  lieu  en  présence  des 
Français.  Le  dessinateur  Lemoyne  (i)  y  assistait,  car 
il  en  a  laissé  une  curieuse^ description.  Les  chefs  in- 
diens, en  costume  de  guerre ,  sont  assis  en  rond.  Ils 
sont  tatoués  et  portent  d'étranges  coiffures,  que  gran- 
dissent et  exagèrent  des  plumes,  des  becs  d'oiseau 
ou  des  peaux  de  loup.  Satouriona  entre  dans  le 
cercle,  au  milieu  duquel  sont  disposés  deux  grands 

(i)  Lemoyice,  planche  XI. 


L%  CHAPITRE    II. 


vases  remplis  d'eau.  Comme  saisi  de  fureur,  roulant 
des  yeux  hagards,  et  avec  des  gestes  d'énergumène, 
le  cacique  murmure  de  sourdes  imprécations;  on 
dirait  une  incantation  magique ,  interrompue  par 
d'affreux  hurlements ,  que  répètent  les  chefs  et  les 
soldats  en  heurtant  leurs  armes  et  frappant  leurs 
cuisses.  Quand  cette  sorte  de  bardit ,  de  péan ,  est 
achevé,  le  cacique  prend  une  lance  de  bois,  se 
tourne  du  coté  du  soleil,  et  supplie  cette  puissante 
divinité  de  lui  accorder  la  victoire  contre  ses  enne- 
mis. Puis  il  prend  de  l'eau  dans  un  des  vases ,  et  la 
jette  sur  ses  soldats  :  «  Puisse  le  sang  de  nos  ennemis , 
s'écrie-t-il ,  couler  avec  autant  de  facilité  que  cette 
eau  que  je  disperse!  »  Il  jette  alors  dans  le  feu  l'eau 
de  l'autre  vase,  et  ajoute  :  a  Puissions-nous  éteindre 
l'ardeur  de  nos  ennemis,  aussi  facilement  que  j'éteins 
ce  feu!  » 

Après  s'être  ainsi  mis  en  règle  avec  la  divinité  ,  Sa- 
touriona  divisa  son  armée  en  deux  corps.  Le  premier 
s'enfonça  dans  les  bois,  le  second  suivit  la  rivière.  Ils 
se  réunirent  pour  la  double  attaque  du  village  des 
Thimogonas.  Après  une  résistance  désespérée,  ce  vil- 
lage fut  pris,  brûlé,  et  les  prisonniers  partagés  entre 
Satouriona  et  les  caciques  ses  vassaux.  Pour  sa  part, 
il  en  eut  treize ,  qu'il  amena  avec  lui. 

Lemoyne  nous  a  laissé  une  série  de  dessins  fort  cu- 
rieux, relatifs  aux  usages  des  Floridiens  après  la  vic- 
toire. Grâce  à  lui  (i),  nous  savons  à  quels  affreux  trai- 

(i)  Lemoyke,  planche  XV, 


LE    CACIQUE    SATOURIONA.  75 

tements  étaient  soumis  les  cadavres  des  vaincus.  Dès 
qu'un  ennemi  tombe ,  des  Indiens,  apostés  à  cet  office, 
se  jettent  sur  lui ,  le  scalpent  avec  des  roseaux,  dur- 
cissent tout  de  suite  au  feu  la  peau  du  scalp ,  et  l'em- 
portent ainsi  que  les  bras  et  les  jambes  coupés  au  ras 
des  épaules  et  des  cuisses.  Le  tronc  reste  seul.  On 
l'empale  avec  une  flèche ,  et  on  l'abandonne  sur  le 
champ  de  bataille.  Quand  le  vainqueur  rentra  dans 
son  village,  il  ordonna  de  planter,  sur  des  pieux  fichés 
en  terre  autour  de  sa  hutte ,  les  scalps  durcis  au  feu  , 
les  bras  et  les  jambes  coupés.  La  tribu  s'assit  en  rond 
autour  de  ces  trophées  immondes,  et  un  sorcier  (i) 
s'avança,  tenant  à  la  main  une  statuette  grossière- 
ment travaillée  qu'il  accablait  d'imprécations ,  comme 
s'il  poursuivait  en  elle  un  ennemi  imaginaire.  Trois 
Indiens  en  face  de  lui  composaient  un  barbare  or- 
chestre, celui  du  milieu  frappant  en  mesure  une 
pierre  plate  et  les  deux  autres  agitant  des  gourdes 
remplies  de  cailloux.  Ces  cérémonies  étaient  destinées 
à  remercier  les  dieux  de  leur  appui. 

Quant  aux  victimes  (2),  on  les  enterra  solennelle- 
ment. Leurs  veuves  s'assemblèrent  (3),  vinrent  trouver 
Satouriona,  s'accroupirent  en  rond  autour  de  lui,  et 
le  conjurèrent  en  gémissant  de  venger  leurs  époux. 
Mais  leur  douleur  n'était  qu'officielle;  car  elles  lui 
demandèrent  aussi  la  permission  de  se  remarier  en 

(1)  Lemoyne,  planche  XVT. 
:    (2)  ld.,  planche  XYIT. 
(3)/</.,  planche  XVIII. 


76  CHAPITRE    II. 

temps  voulu.  Le  cacique  leur  promit  de  les  venger, 
leur  accorda  la  permission  demandée,  et  les  renvoya 
chez  elles.  Elles  n'y  rentrèrent  que  pour  prendre  les 
armes  et  la  coupe  de  leurs  maris,  qu'elles  portèrent 
sur  leurs  tombes  (i),  puis  elles  coupèrent  leurs  che- 
veux, qu'elles  semèrent  dans  le  champ  des  funérailles. 
Jamais  elles  n'ont  le  droit  de  se  remarier  avant  que 
les  cheveux  n'aient  repoussé.  Lemoyne  suivait  avec  le 
plus  vif  intérêt  ces  cérémonies  bizarres,  et  il  les  dessi- 
nait au  fur  et  à  mesure  avec  une  remarquable  exac- 
titude et  une  naïve  précision.  Ces  planches  conser- 
vées par  le  hasard  des  temps  donnent  une  connais- 
sance parfaite  des  coutumes  floridiennes. 

Laudonnière  avait  appris  avec  peine  la  victoire  de 
Satouriona.  Bien  qu'il  ne  lui  eut  prêté  que  quelques 
hommes,  des  Français  figuraient  dans  l'armée  du 
vainqueur.  Laudonnière  s'était  donc  déclaré  pour  lui, 
et  avait  renoncé  à  la  politique  de  neutralité  qui,  seule, 
pouvait  consolider  sa  puissance.  C'était  une  faute.  Il 
lui  fallait  la  réparer,  ou  sinon  renoncer  à  propager 
son  influence.  Laudonnière  pria  Satouriona  de  lui  li- 
vrer les  prisonniers  qu'il  avait  encore  en  son  pou- 
voir. Le  cacique  comprit  que  Laudonnière  voulait  les 
rendre,  et  se  concilier  ainsi  à  peu  de  frais  les  bonnes 
dispositions  des  vaincus.  Il  refusa  de  les  céder.  Aus- 
sitôt Laudonnière  va  trouver  son  allié  récalcitrant  y 
escorté  cette  fois  par  une  vingtaine  de  soldats  d'élite 

(i)  Lemoyne,  planche  XIX. 


LE    CACIQUE   SAT0UR10NA.  77 

armés  jusqu'aux  dénis,  et  lui  renouvela  sa  demande, 
mais  d'un  ton  qui  ne  souffrait  pas  de  réplique.  Si  Sa- 
touriona  condescendait,  sans  résistance,  à  un  désir 
aussi  violemment  exprimé,  il  était  perdu  aux  yeux  de 
ses  sujets  qui  n'auraient  plus  que  du  mépris  pour  lui.  Il 
le  comprit  ainsi,  mais,  comme  il  ne  se  sentait  pas 
assez  fort  pour  rejeter  cette  demande  impérieuse,  il 
recourut  à  la  diplomatie  des  faibles,  au  mensonge.  Il 
déclara  donc  que  les  prisonniers  s'étaient  enfuis  dans 
les  bois.  Laudonnière  ne  se  laissa  pas  tromper.  Il  re- 
nouvela pour  la  troisième  fois  sa  demande,  mais  en 
faisant  observer  qu'il  allait  les  délivrer  lui-même.  Sa- 
touriona,  éperdu,  ordonna  alors  à  son  fils  de  les  cher- 
cher, et  Laudonnière  les  ramena  triomphalement  à  la 
Caroline. 

C'était  une  bravade,  mais  elle  était  dans  les  usages 
du  temps.  Laudonnière  avait  imité  les  conquérants 
espagnols  qui  imposaient  leur  volonté  aux  souverains 
barbares,  et  les  réduisaient  à  une  obéissance  passive. 
Mieux  eût  valu  pour  lui  une  politique  plus  conciliante; 
car  Satouriona  humilié,  déçu  dans  ses  espérances,  ou- 
vertement bravé  au  milieu  même  des  siens,  n'oublia 
jamais  cet  affront.  Il  n'osait  pas  entrer  en  lutte  di- 
recte avec  ces  redoutables  étrangers,  mais  tous  les 
caciques  qui  reconnaissaient  son  autorité  n'eurent 
plus,  ainsi  que  leur  chef,  que  de  mauvais  traitements 
à  faire  subir  aux  Français.  Relations  embarrassées , 
malveillantes,  hostiles  même,  refus  absolu  de  donner 
ou  de  vendre  des  provisions,  c'est  tout  ce  que  gagna 


78  CHAPITRE    II. 

Laudonnière  à  ce  déploiement  intempestif  de  puis- 
sance. A  toutes  les  propositions  d'alliance  postérieures, 
Satouriona  répondit,  lui  aussi,  sans  franchise,  et  par 
des  voies  dilatoires.  On  eut  pu  en  faire  un  allié  dévoué  : 
ce  fut  un  ennemi  caché. 

Un  événement  inattendu  vint  du  reste  montrer  à 
Laudonnière  combien  Satouriona  et  ses  vassaux  étaient 
excités  contre  lui,  et  lui  prouva  qu'ils  n'attendaient 
plus  qu'une  occasion  pour  se  jeter  sur  les  envahisseurs 
étrangers.  Le  29  août,  éclata  un  de  ces  terribles  orages 
des  tropiques,  qui  amènent  de  véritables  catastrophes. 
La  foudre  enflamma  ,  sur  un  espace  considérable, 
les  herbes   sèches  qui  entouraient  la  Caroline.   Les 

Français  se  virent  bientôt    comme  au   milieu  d'une 

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mer  de  feu,  et  la  chaleur,  projetée  par  cet  incendie, 
fut  telle  que  des  oiseaux  asphyxiés  (1)  tombèrent  dans 
l'intérieur  de  la  citadelle.  Les  eaux  de  la  rivière  fu- 
rent aussi  tellement  échauffées  que  les  poissons  mou- 
rurent presque  tous.  On  en  trouva  de  quoi  charger 
cinquante  chariots  (2).  Laudonnière  et  ses  soldats 
n'avaient  pas  quitté  la  citadelle,  tant  que  dura  cet  épou- 
vantable cataclysme.  Mais  les  prairies  continuaient 
toujours  à  brûler,  et  le  capitaine  s'imagina  que  les 
Indiens  cherchaient  ainsi  à  l'isoler,  en  créant  entre 
eux  et  lui  comme  un  désert  artificiel.  Il  allait  donc 
envoyer  quelques-uns  de  ses  hommes,  pour  demander 
la  raison  de  cette  étrange  conduite  aux  caciques  les 

(1)  Laudoknièke,  p.  io5. 

(2)  Id  ,  p.  106. 


LE   CACIQUE    SATOURIONA.  7$ 

plus  voisins,   lorsqu'on  lui  annonça  la  visite  des  dé- 
putés d'un  vassal  de  Satouriona. 

Ce  cacique,  nommé  Allicamani,  était  un  de  ceux 
qui  n'avaient  pas  voulu  rendre  les  prisonniers  d'Ou- 
tina.  Il  se  considérait  si  bien  comme  en  état  de  guerre 
contre  Laudonnière  et  les  Français ,  qu'il  avait  pris 
les  éclats  répétés  de  la  foudre  pour  l'explosion  des 
canons  de  la  Caroline,  et  croyait  que  ces  canons  avaient 
mis  le  feu  aux  prairies.  Effrayé  par  cette  démonstra- 
tion ,  Allicamani  s'inclinait  devant  la  toute-puissance 
de  Laudonnière,  et  le  suppliait  de  l'épargner  doréna- 
vant, lui  et  les  siens.  Laudonnière  se  garda  bien  de  le 
détromper,  et  lui  fit  répondre  (i)  «  qu'il  s'estoit  contenté 
de  faire  tirer  jusques  à  my  chemin  de  sa  maison,  pour 
luy  faire  cognoistre  sa  puissance,  Tasseurant  au  reste 
que,  moyennant  qu'il  perseverast  en  sa  bonne  affec- 
tion,  on  se  déporteroit  de  ne  plus  faire  tirer  à  l'ad- 
venir.  »  Mais  l'impression  de  terreur  avait  été  si  vive, 
que  le  cacique  s'enfonça  dans  les  bois;  il  ne  se  décida 
à  rentrer  chez  lui  qu'après  deux  mois  d'hésitation, 
ennemi  déclaré  de  la  France,  et  bien  résolu,  ainsi 
que  tous  les  vassaux  de  Satouriona ,  à  venger  l'injure 
commune. 

(i)  Laudojvnière,  p.  107. 


80  CHAPITRE    III. 


CHAPITRE  III. 


LE    CACIQUE    OUTINA. 


Laudonnière  espérait  au  moins  l'alliance  d'Outina, 
pour  lequel  il  avait,  sans  le  connaître,  compromis  la 
situation  de  la  France  en  Floride;  une  excellente  occa- 
sion se  présentait  pour  entrer  en  relation  avec  lui  : 
il  s'agissait  de  lui  rendre  les  prisonniers,  si  imprudem- 
ment arrachés  à  Satouriona. 

D'Erlacb,  \  asseur,  un  sergent  et  dix  soldats  s'em- 
barquèrent, le  10  septembre,  pour  ramener  les  prison- 
niers à  Outina.  Ils  s'enfoncèrent  jusqu'à  quatre-vingts 
lieues  dans  l'intérieur  des  terres,  et  furent  très-bien 
reçus  par  le  cacique,  heureux  de  recouvrer  des  prison- 
niers qu'il  croyait  perdus,  et  fier  d'être  l'objet  des  pré- 
venances de  ces  redoutables  étrangers,  dont  la  renom- 
mée s'était  déjà  étendue  au  loin.  Outina  préparait  alors 
une  expédition  contre  son  voisin  Potavou  :  il  pria 
d'Erlach  de  vouloir  bien  l'accompagner.  Celui-ci  n'osa 
prendre  sur  lui  la  responsabilité  d'engager  dans  une 
expédition  qui  pouvait  être  dangereuse  tous  les 
hommes  que  lui  avait  confiés  Laudonnière.  11  en 
confia  cinq  au  capitaine  Vasseur,  qu'il  renvoya  à  la 
Caroline,  et  resta  avec  le  sergent  et  les  cinq  autres.. 

C'était  une  imprudence  que  d'attaquer  sans  motif 
un  puissant  souverain,  avec  lequel  on  n'avait  eu  jus- 


LE    CACIQUE    OLTINA.  81 

qu'alors  aucun  rapport  hostile.   Mais  d'Erlach  savait 
qu'on  s'était  déjà  battu  contre  les  vassaux  d'Outina , 
sans  qu'Outina  eût  gardé  rancune  de  cette  agression. 
Potavou,  sans  doute,  ne  s'en  froisserait  pas  davantage 
D'ailleurs  il  serait  toujours  temps  de  lui  rendre  le 
même  service  contre  tel  ou  tel  autre  de  ses  ennemis, 
et  au  besoin  contre  Oulina  lui-même.  Car  d'Erlach, 
ainsi  que  tous  ses  contemporains,  ne  voyait  dans  l'A- 
mérique qu'une  mine  à  exploiter,  et  dans  les  Améri- 
cains que  des  hommes  de  race  inférieure,  avec  les- 
quels il  n'était  pas  besoin  de  si  grands  ménagements. 
De  plus,  jamais  un  Français  n'a  résisté  au  plaisir  de 
faire  la  guerre.  Le  dilettantisme  militaire  fut  toujours 
de  mode  chez  nous,  et  la  perspective  d'une  campa- 
gne en  pleine  Amérique  séduisait  d'Erlach,  qui  n'a- 
vait pas  encore  eu  l'occasion  d'étudier  sur  place  les 
mœurs  indigènes.   Il  partit   donc  pour  cette  guerre, 
comme  il  serait  allé  à  une  belle  partie  de  chasse.  De 
fait  le  danger  n'était  pas  plus  grand  pour  ses  compa- 
gnons et  pour  lui  que  s'il  se  fût  agi  de  forcer  quelque 
bête  fauve  dans  son  repaire.  Avec  leurs  armes,  nos 
compatriotes    pouvaient  tenir  tête  à   des    centaines 
d'ennemis. 

Outina  ne  menait  avec  lui  que  deux  cents  de  ses 
guerriers.  Il  espérait  surprendre  les  ennemis,  et  avait 
prié  les  Français  de  se  mettre  au  premier  rang,  et  de 
décharger  leurs  arquebuses,  dont  les  détonations  ef- 
frayeraient sans  nul  doute- les  hommes  de  Potavou. 
Vingt-cinq  lieues  seulement  séparaient  les  deux  anta- 

LA   FLOUDE.  G 


82  CHAPITRE    III. 

gonistes.  Mais  Potavou  était  sur  ses  gardes.  A  l'arrivée 
d'Outina,  il  s'élance  hors  de  son  village.  Une  décharge 
des  arquebusiers  arrête  l'élan  de  ses  hommes.  Quand 
ils  virent  tomber,  comme  foudroyé  à  distance,  le  chef 
de  la  sortie,  Potavou  lui-même,  tué  par  d'Erlach,  les 
Floridiens  furent  comme  saisis  de  terreur,  et  s'enfui- 
rent dans  toutes  les  directions.  Outina  et  les  siens 
n'eurent  plus  qu'à  entrer  dans  le  \illage,  et  à  y  faire 
des  prisonniers. 

Un  tel  service  méritait  une  récompense.  Aussi  lors- 
que Vasseur  revint  chercher  d'Erlach,  Outina  fit  aux 
Français  de  riches  présents,  peaux  tannées,  instru- 
ments divers,  et,  ce  qu'ils  prisaient  le  plus,  un  peu 
d'or  et  d'argent.  Enfin  il  promit  à  Laudonnière  de  lui 
prêter  assistance  au  premier  signal,  et  s'engagea  à 
lui  fournir  trois  cents  hommes  et  davantage,  s'il  en 
était  besoin .  L'alliance  offensive  et  défensive  était  donc 
signée  :  il  ne  restait  plus  qu'à  la  consolider. 

Outina  fut  le  premier  qui  réclama  l'alliance  des 
Français.  Enhardi  par  son  premier  succès,  il  forma 
le  projet  d'une  expédition  nouvelle  contre  les  caciques 
de  la  montagne,  et  pria  Laudonnière  de  venir  à  son 
secours.  Celui-ci  avait  grande  envie  de  refuser.  Mais 
l'alliance  était  de  trop  fraîche  date  pour  qu'il  pût 
éluder  sa  promesse.  D'ailleurs  on  lui  avait  raconté  de 
telles  merveilles  sur  la  région  des  Apa lâches ,  qu'il 
étouffa  ses  scrupules,  et  envoya  au  cacique  son  fidèle 
d'Ottigny  accompagné  de  trente  arquebusiers,  et  du 
dessinateur  Lemoyne.  Ce  devait  être  pour  ce  dernier 


LE    CACIQUE    0UT1NA.  83 

une  occasion  nouvelle  de  connaître  les  mœurs  et  de 
dessiner  les  costumes  des  Floridiens.  En  effet  c'est  à 
lui,  ou  du  moins  à  ses  dessins,  que  nous  devons  les 
renseignements  les  plus  pittoresques,  et  probablement 
les  plus  exacts  sur  cette  expédition  (octobre). 

Aussitôt  après  l'arrivée  des  Français ,  Outina  or- 
donna de  préparer  un  grand  festin.  D'énormes  vases 
en  argile,  posés  sur  des  trépieds,  sont  remplis  de  vo- 
lailles et  de  gibier.  Les  Indiens  attisent  la  flamme 
avec  des  soufflets,  qui  ressemblent  à  des  éventails  (i), 
et  les  enfants  assistent,  bouche  béante,  à  ces  prépa- 
ratifs. Dès  que  les  vivres  sont  préparés,  les  guerriers 
sont  convoqués  en  assemblée  extraordinaire.  Ils 
prennent  place  dans  la  case  du  cacique,  sur  des  bancs 
en  bois,  et  décrivent  un  vaste  demi-cercle  autour 
d'Outina,  qui  se  lient  au  milieu.  Alors  on  apporte  la 
casina.  C'est  une  potion  enivrante  fabriquée  par  les 
femmes,  en  mâchant  des  feuilles  qu'elles  laissent  fer- 
menter. Cette  cuisine  primitive  est  encore  en  usage 
dans  les  forêts  du  Haut-Amazone.  M.  Paul  Marcoy  (2) 
l'a  retrouvée,  avec  tous  ses  détails  de  fabrication  les 
moins  Tagoûtants,  dans  le  Pérou.  Il  paraîtrait  que  les 
Indiens  d'alors  et  ceux  d'aujourd'hui  n'ont  pas  une 
grande  délicatesse  :  car  ils  absorbaient,  au  temps 
de  Laudonnière,  et  prennent  encore,  de  nos  jours, 
une    telle  quantité  de  ce  breuvage  indigeste,  qu'ils 


(1)  Lemoyke,  planche  XXVIII. 

(2)  Tour  du  monde,  n°  171. 


84-  CUAPITllE   III. 

étaient  obligés  de  sortir  à  plusieurs  reprises  de  la 
case  royale  pour  se  livrer  au  honteux  exercice 
tant  affectionné  par  les  Romains  de  la  décadence 
au  milieu  de  leurs  orgies.  A  peine  débarrassés ,  ils 
retournaient  boire,  et  ne  cessaient  qu'ivres- morts. 
Lemoyne  a  reproduit  avec  une  naïveté  flamande,  et 
un  réalisme  à  la  Téniers,  les  détails  pittoresques  de 
cette  scène  d'intérieur  (i). 

Mais  la  casina  est  cuvée  :  il  s'agit  maintenant  d'af- 
faires sérieuses.  Les  guerriers,  revêtus  de  leur  parure 
de  combat,  se  rassemblent  près  de  la  case  du  cacique. 
Un  orchestre  bruyant  annonce  son  arrivée.  Aussitôt 
se  forme  Tordre  de  marche.  Outina,  peint  en  rouge, 
se  tient  au  milieu  d'un  carré  de  guerriers  :  ce  sont  les 
soldats  d'élite,  les  gardes  du  corps.  L'armée  propre- 
ment dile  entoure  cette  réserve,  mais  toujours  en 
conservant  la  forme  d'un  carré  (2).  Sur  les  ailes,  quel- 
ques jeunes  gens,  renommés  par  leur  agilité  à  la 
course,  font  le  service  d'espions  et  d'éclaireurs.  Quand 
tout  est  disposé,  le  cacique  donne  le  signal,  et  la  co- 
lonne s'ébranle. 

Le  premier  jour,  la  marche  fut  aisée.  31»is  le  se- 
cond jour,  comme  il  fallait  traverser  des  régions  in- 
cultes, et  que  la  chaleur  était  excessive,  l'armée  fut 
très- fatiguée  par  celle  étape.  Les  Français,  que  ne  sou- 
tenait pas  l'excitation  d'une    prochaine   vengeance, 


(1)   Lemoyne,  planche  XXIX. 
(a)  IrL,  planche  XIV. 


LE   CACIQUE   OUTINA.  85 

souffraient  plus  que  les  Indiens.  Le  cacique,  qui  te- 
nait à  les  ménager,  donna  Tordre  de  les  porter  à  dos 
d'homme.  Sur  le  soir  on  était  arrivé  aux  limites  du 
territoire  ennemi.  Outina  ordonna  une  halte  géné- 
rale, et,  comme  il  ne  voulait  s'engager  en  pays  ennemi 
qu'avec  la  certitude  du  succès,  il  demanda  l'avis  de 
son  sorcier  :  un  Romain  aurait  consulté  les  augures  ! 
Les  sorciers,  en  Floride  et  chez  tous  les  peuples  sauva- 
ges (r),  étaient  et  sont  encore  en  grande  vénération. 
On  les  nommait  en  Floride  des  iarvars.  Ils  cumulaient 
les  fonctions  de  prophète  et  de  médecin.  C'é- 
taient, en  général,  des  vieillards  :  aussi  leurs  remèdes 
étaient-ils  avant  tout  des  remèdes  d'expérience. 
Ils  connaissaient  les  vertus  des  plantes  ,  et  nos  mé- 
decins, si  justement  fiers  de  leur  science,  si  dédai- 
gneux de  l'empirisme ,  leur  doivent  pourtant  la  dé- 
couverte de  quelques  spécifiques,  dont  l'usage  est 
aujourd'hui  journalier  (2).  Le  sorcier  d'Outina  avait 
cent  vingt  ans.  Il  emprunta  le  bouclier  de  d'Ottigny, 
traça  tout  autour  des  signes  magiques,  et  finit  par 
s'asseoir.  Presque  aussitôt  il  entra  en  convulsions  (3). 
Sa  bouche  se  tordit  en  un  rictus  effrayant ,  qui  saisit 
d'effroi  tous  les  guerriers.  C'était  le  grand  esprit  qui 
prenait  possession  de  son  serviteur,  et  lui  communi- 
quait les  secrets  de  l'avenir.  Bientôt  il  s'affaissa  sur 


(1)  Tour  du  monde  y  n°  3o8. 

(2)  Sassafras,  quinquina,  cubèhe,  salsepareille,  condurango,  etc. 

(3)  Lemoyne,  planche  XII. 


80  CHAPITRE    III. 

lui-même,  comme  épuisé  par  la  lulle  qu'il  avait  sou- 
tenue, et,  quand  il  revint  à  la  vie,  il  annonça  à  son 
souverain  que  deux  mille  hommes  l'attendaient,  et 
lui  avaient  tendu  une  embuscade. 

Ces  révélations  produisirent  une  impression  déplo- 
rable sur  le  cacique.  Il  s'attendait  à  surprendre  l'en- 
nemi, et  liarvar  lui  apprenait  que  son  départ  était 
connu,  et  qu'il  ne  remporterait  la  victoire  qu'après 
une  vive  résistance.  Outina  ,  paraît-il,  n'était  pas  un 
foudre  de  guerre,  car  il  voulut  rebrousser  chemin, 
sans  même  vérifier  l'exactitude  des  renseignements 
fournis  par  le  sorcier.  Mais  d'Otligny  n'était  pas  venu 
si  loin  pour  battre  en  retraite  sans  seulement  avoir 
aperçu  l'ennemi.  La  crainte  du  ridicule  et  l'ardeur 
naturelle  de  son  caractère  lui  firent  déclarer  au  caci- 
que qu'on  se  battrait,  ou  que  l'alliance  serait  immé- 
diatement rompue.  Honteux  de  la  leçon,  et  craignant 
que  la  menace  ne  fut  suivie  d'exécution,  Outina  donna 
alors  le  signal  de  l'attaque. 

La  bataille  dura  trois  heures.  La  brillante  valeur 
de  nos  arquebusiers,  et  l'effet  prodigieux  de  leurs  ar- 
mes déterminèrent  la  victoire  en  faveur  d'Outina. 
Mais  le  chef  barbare  ne  sut  pas  ou  ne  voulut  pas  en 
profiter.  Au  lieu  de  suivre  le  conseil  de  d'Ottigny ,  et 
de  réduire  son  ennemi  à  la  dernière  extrémité  en 
marchant  sur  sa  résidence  ,  il  aima  mieux  ne  plus 
s'exposer  au  hasard  des  combats.  Le  chef  des  Fran- 
çais eut  beau  le  supplier  de  poursuivre  ses  avantages  : 
cette  fois  il  fut  inflexible;  il  avait  hâte  de  mettre  en 


LE   CACIQUE    OUTINA.  87 

sûreté  sa  personne  sacrée,  et  aussi  de  jouir  de  son 
triomphe. 

L'armée  victorieuse  revint  donc  au  village  royal. 
Une  vingtaine  de  caciques  s'y  étaient  déjà  rendus 
pour  féliciter  le  vainqueur.  Aussitôt  commencèrent  les 
fêtes  triomphales.  Mais  d'Ottigny  ne  dissimulait  pas 
son  dégoût  pour  le  lâche  qui  n'avait  pas  voulu  conti- 
nuer la  guerre.  Il  partit  au  bout  de  deux  jours,  mal- 
gré les  instances  d'Outina,  et  rendit  compte  à  Laudon- 
nière de  sa  mission.  L'impression  fut  déplorable  à  la 
Caroline ,  et  les  Français  la  dissimulèrent  si  peu  que 
les  caciques  voisins  vinrent  supplier  Laudonnière 
d'abandonner  son  allié.  Satouriona  lui-même,  espérant 
un  retour  d'amitié ,  fit  demander  en  secret  à  Lau- 
donnière, s'il  ne  voulait  pas  l'aider  à  renverser  Ou- 
lina  :  Laudonnière  refusa.  Il  ne  réussit  qu'à  s'aliéner 
complètement  Satouriona ,  et  à  exciter  les  défiances 
d'Outina  ,  bientôt  instruit  de  ces  négociations.  Dès  lors 
les  deux  puissants  caciques,  sans  se  déclarer  ouver- 
tement, devinrent  les  ennemis  des  Français. 

Ainsi  donc,  au  début,  protestations  de  tendresse, 
offres  de  service ,  cadeaux  réciproques  ;  bientôt  re- 
froidissement dans  les  relations,  puis  guerre  ouverte. 
C'est  l'histoire  de  presque  toutes  nos  colonies.  Nous 
nous  lions  d'abord  avec  les  indigènes,  mais  nous  les 
fatiguons  bien  vite  par  nos  prétentions,  et  nous  en- 
trons en  lutte  avec  eux.  Les  Espagnols  procédaient 
autrement.  Ils  massacraient  par  système.  Les  Anglais 
massacrent  et  corrompent  les  races  indigènes,  avec 


88  CHAPITRE    III. 

lesquelles  ils  sont  en  contact.  Les  uns  et  les  autres 
ont  réussi  à  foncier  des  empires  durables  aux  dépens 
des  peuplades  barbares.  Les  Français  ont  échoué  dans 
leurs  tentatives.  Au  moins  leur  souvenir  n'est-il  pas 
maudit,  et  peut-être  est-il  préférable ,  pour  l'honneur 
national,  de  n'avoir  pas  réussi ,  mais  d'avoir  les  mains 
nettes  de  ce  sang  abhorré. 


DISSENSIONS    INTESTINES.  89 


CHAPITRE  IV. 


DISSENSIONS   INTESTINES. 


Plus  encore  peut-être  que  la  mauvaise  politique 
suivie  par  les  Français  à  l'égard  des  Floridiens,  l'in- 
discipline de  nos  compatriotes  devait  amener  la  ruine 
de  l'établissement  fondé  par  eux. 

Loin  de  la  métropole,  dans  un  pays,  où  l'Euro- 
péen ,  par  la  supériorité  de  ses  armes  et  de  sa  civili- 
sation ,  semblait  le  roi  de  la  nature ,  le  sentiment  de 
la  personnalité  acquérait  une  intensité  extraordinaire. 
Le  dernier  valet  d'armée  s'estimait  l'égal ,  sinon  le 
supérieur,  du  plus  puissant  cacique.  Les  merveil- 
leuses histoires  des  conquistadores,  ces  empires  dé- 
truits par  des  poignées  d'hommes ,  ces  richesses  fabu- 
leuses, ces  populations  énormes,  ces  villes  splendides 
devenant  la  proie  de  cinq  ou  six  aventuriers,  tous 
ces  récits  presque  fantastiques  flottaient  confusément 
dans  les  esprits.  Nous  avons  toujours  eu  du  goût  pour 
les  aventures  extraordinaires,  et  les  compagnons  de 
Laudonnière  se  croyaient  tous  destinés  à  renouveler 
les  exploits  des  Cortès  ou  des  Pizarre.  Assurément 
celte  estime  de  soi-même  et  cette  confiance  en  ses 
propres  forces  exaltent  et  surexcitent  les  plus  nobles 
instincts  de  la  nature  humaine ,  mais  elles  détruisent 
l'obéissance,  et  relâchent  la   discipline  pourtant  si 


DO  CHAPITRE    IV. 

nécessaire,  lorsque  quelques  hommes  se  trouvent  en 
présence  de  véritahles  foules.  Aussi  bien  cet  esprit 
d'indiscipline  était  alors  entré  dans  nos  mœurs  na- 
tionales. «  Les  soldatz  de  maintenant,  écrit  Bran- 
tôme (i),  sont  si  desraiglez  et  font  plus  proffession 
de  brigandage  que  de  guerre.  Car  dès  lors  qu'ils  s'en- 
roolent  ou  ma  relient  soubz  un'enseigne,  c'est  à  prendre 
qui  pourra  sur  l'un,  sur  l'autre,  autant  ou  plus  sur 
l'amy  de  son  parly  que  sur  l'ennemi  tenir  les  champs.  » 
£  Cette  indiscipline  devait  être  la  principale  cause  de 
la  ruine  de  nos  établissements  d'Amérique.  A  mesure 
qu'augmentait  chez  nos  compatriotes  le  mépris  pour 
les  lâches  et  molles  populations  qu'ils  exploitaient, 

*  croissait  aussi  leur  amour  de  l'indépendance.  Comme 
chez  eux  l'initiative  était  plus  développée  que  dans 
toute  autre  race,  ils  voulaient  tout  essayer  par  eux- 
mêmes,  et  secouaient  l'autorité  de  leur  chefs.  Nous 
savons  déjà  comment  les  premiers  colons  français  de 
la  Floride  se  débarrassèrent ,  en  l'assassinant ,  du  se- 
cond chef  de  l'expédition  ,  le  capitaine  Albert.   Peu 

*  s'en  fallut  que  Laudonnière  n'éprouvât  le  même  sort. 

Il  avait  été  accompagné  par  un  certain  nombre  de 
gentilshommes,  qui  espéraient  trouver  en  Amérique 
des  trésors  inépuisables.  Mais  la  réalité  ne  répondait 
pas  aux  espérances.  Les  mines  semblaient  s'éloigner, 
à  mesure  qu'on  en  approchait  (2);  »  semblables  à  ces 

(1)  Bbantôme,  Grands  Capitaines  j ta nçois,'  édit.  Lalanne,  t.  V, 
p.  38o. 

(2)  Charlevoix,  Histoire  de  la  nouvelle  France,  p.  64. 


DISSENSIONS    INTESTINES.  91 

prétendus  esprits  follets  qui,  après  avoir  bien  fatigué 
ceux  qui  courent  pour  les  joindre,  disparaissent  au 
moment  qu'on  s'imagine  les  tenir.  »  D'ailleurs  tous 
ces  gentilshommes,  si  fiers,  si  dédaigneux  de  tout 
travail  manuel,  avaient,  comme  leurs  compagnons, 
dû  prendre  part  aux  travaux  de  fortification  de  la 
Caroline.  Aussi  leurs  rêves  s'étaient-ils  brusquement 
dissipés,  et  ils  s'en  prenaient  à  Laudonnière  comme 
s'il  en  eût  été  responsable,  de  leurs  illusions  perdues. 
Peu  à  peu  les  esprits  s'aigrirent.  Laudonnière  eut  le 

*  tort  de  ne  pas  assez  tenir  compte  de  l'opinion  gé- 
nérale. Il  s'était  choisi  des  amis  parmi  ses  subordon- 
nés, surtout  parmi  les  gentilshommes  volontaires.  11 
avait  ses  favoris,  ne  vivait  qu'avec  eux,  et  affectait  du 
mépris  pour  les  simples  (i)  soldats.  Ces  préférences, 
que  rien  ne  justifiait,  excitèrent  dans  la  petite  colonie 
de  sourdes  haines  et  un  profond  mécontentement. 

Une  cause  nouvelle  de  dissentiment  s'ajouta  à  toutes 
les  autres.  Les  protestants  (2)  de  l'expédition  ,  et  ils 
étaient  en  grand  nombre,  se  plaignaient  d'être  privés 
du    ministère   d'un   pasteur.    Ils   se    répandaient   en 

»  plaintes  sur  l'indifférence  religieuse  du  capitaine,  et 
déclaraient  à  tout  propos   qu'ils  n'attendaient   plus 


(1)  De  Bry,  p.  9.  «  Laudonnierus ,  minium  facilis,  plane  possideba- 
tur  a  tribus  aut  quatuor  gnatonibus,  atque  milites  contemnebat,  eos 
praesertim  quos  in  pretio  habere  debebat.  » 

(2)  Jd.\  p.  9....  «  Indignabantur  pleriqueex  bis  qui,  secundum  prio- 
rem  Evangelii  doctrinam,  vivere  se  velle  profitebantur,  quod  Verbi  di- 
vini  ministro  destituerentur.  » 


92  CUAPITRE    IV. 

que  l'occasion  de  se  séparer  avec  éclat.  Amours  pro- 
pres froissés,  sentiments  religieux  contenus,  il  ne  man- 
quait plus  qu'un  prétexte  pour  déterminer  une  ex- 
plosion ,  et ,  par  malheur,  le  poids  de  toutes  les 
récriminations  retombait  sur  un  homme  trop  faible 
pour  comprimer  cette  naissante  insubordination. 

Un  certain  la  Roquette ,  Périgourdin  madré  et 
futé  comme  tous  ses  compatriotes,  avait  persuadé  à 
quelques  soldats  crédules  qu'il  avait  découvert,  en 
remontant  la  rivière,  une  mine  d'or  et  d'argent  qui 
rapporterait  au  moins  dix  mille  écus  d'or  à  chacun 
de  ceux  qui  l'exploiteraient.  C'en  était  assez  pour  dé- 
goûter ces  pauvres  dupes  des  travaux  fatigants  mais 
utiles  de  la  citadelle ,  et  pour  enflammer  leurs  convoi- 
tises. Mais,  lorsqu'un  certain  Gendre,  ou  Legendre, 
qui  cherchait  à  se  venger  sur  Laudonnière  de  ce 
qu'il  ne  lavait  pas  désigné  pour  rendre  compte  en 
France  de  ses  découvertes,  leur  eut  fait  croire  que 
Laudonnière  ne  cherchait  qu'à  les  frustrer  de  ce 
gain,  les  esprils  s'échauffèrent,  et  déjà  s'agitait  la 
question  de  pourvoir  au  remplacement  du  capitaine. 
Gendre ,  qui  se  sentait  soutenu  par  les  mutins ,  poussa 
l'audace  jusqu'à  enjoindre  à  Laudonnière  de  mener 
tout  son  monde  aux  mines.  Laudonnière  aurait  dû 
le  faire  arrêter  sur-le-champ ,  et ,  par  cet  exemple 
de  sévérité ,  couper  court  à  de  semblables  réclama- 
tions ;  mais  il  eut  la  bonhomie  d'exposer  ses  rai- 
sons, et  de  s'adresser  au  désintéressement  de  ses 
hommes.  Il  leur  parla  des  dépenses  faites  par  le  roi 


DISSENSIONS    INTESTINES.  93 

pour  cetle  expédition ,  et  s'étonna  naïvement  de  ce 
qu'ils  se  montrassent  «  beaucoup  (i)  plus  affectionnez 
à  l'avarice  qu'au  service  de  leur  prince.  »  Faire  appel 
aux  sentiments  d'honneur  et  de  probité,  quand  on 
parle  à  des  hommes  grossiers ,  dont  les  chimériques 
espérances  ont  enflé  les  désirs,  c'est  bien  mal  con- 
naître la  nature  humaine  !  Aussi  Laudonnière  ne  réussit 
à  qu'à  provoquer  le  mécontentement  général.  Les  sol- 
dats feignirent  de  se  soumettre,  et  continuèrent  les 
travaux  de  la  citadelle ,  mais  l'arme  au  dos ,  et  n'at- 
tendant plus  que  l'occasion  de  s'en  servir.  Quant  à 
Gendre,  Laudonnière  se  contenta  de  le  réprimander, 
et  lui  rendit  sa  confiance.  Il  fut  payé  de  sa  douceur 
par  la  plus  noire  ingratitude. 

En  effet,  vers  le  20  septembre,  Laudonnière  prit 
froid  et  chaud ,  et  tomba  malade.  Gendre  va  tout  de 
suite  trouver  le  maître  apothicaire,  et  le  prie  avec  ins- 
tance de  mêler  du  poison  au  breuvage  destiné  à  Lau- 
donnière. L'apothicaire  refusa  avec  indignation.  Gen- 
dre voulut  alors  faire  sauter  Laudonnière,  en  cachant 
sous  son  lit  un  baril  de  pondre,  auquel  une  traînée 
aurait  mis  le  feu.  Hance,  le  maître  artificier,  ne  con- 
sentit pas  à  tremper  dans  cet  abominable  complot. 
Mais  l'un  et  l'autre  eurent  la  criminelle  faiblesse  de 
ne  point  dénoncer  le  traître.  Moins  scrupuleux  fut  un 
gentilhomme,  Marillac,  que  Laudonnière  avait  dé- 
signé pour  retourner  en  France. 

(l)   LaVDONMÈIIE,    p.    UT. 


9-V  CHAPITRE    IV. 

En  effet  un  vaisseau,  sans  doute  quelque  croiseur, 
venait  d'arriver,  commandé  par  le  capitaine  Bourdet, 
qui  apportait  de  la  métropole  des  encouragements  et 
des  secours.  Laudonnière  ne  trouvait  pas  ces  secours 
suffisants,  et  il  voulait  envoyer  à  Coligny  des  nou- 
velles de  la  colonie.  Il  pria  donc  le  capitaine  Bourdet 
de  reprendre  la  mer,  et  chargea  Marillac  d'une  mis- 
sion secrète  auprès  de  l'amiral.  Lorsque  Marillac  prit 
congé  de  Laudonnière,  il  lui  communiqua  un  vio- 
lent factum ,  rédigé  par  Gendre,  et  plein  d'invec- 
tives contre  le  chef  de  l'expédition  et  ses  lieutenants 
(10  novembre).  Aussitôt  Laudonnière  convoque  ses 
soldats  et  les  prend  à  témoin  des  calomnies  de  Gendre. 
Ce  dernier,  prévenu  à  temps,  réussit  à  s'échapper.  Il 
supplia  Bourdet  de  le  prendre  à  son  bord,  et  de  le 
reconduire  en  France.  Bourdet  refusa.  Il  consentit 
à  le  transporter  sur  l'autre  rive  du  fleuve.  Gendre 
mena  quelques  mois  la  vie  sauvage,  mais  il  s'en  dé- 
goûta bientôt,  et  demanda  pardon  à  Laudonnière. 
On  ne  sait  si,  fidèle  à  son  caractère,  Laudonnière 
eut  la  faiblesse  de  lui  pardonner  son  double  crime  ; 
tout  porte  à  le  supposer. 

Quelques  jours  après,  survint  un  fait  beaucoup  plus 
grave,  et  qui  pouvait  entraîner  de  déplorables  con- 
séquences. Le  capitaine  Bourdet  avait,  en  partant, 
laissé  à  Laudonnière  quelques-uns  de  ses  matelots.  Il 
est  probable  que  ces  matelots  connaissaient  déjà  la 
mer  des  Antilles,  et  savaient  par  expérience  combien 
il  était  facile  d'y  vivre  aux  dépens  des  Espagnols.  Ces 


DISSENSIONS    INTESTINES.  95 

nouveaux  débarqués,  promptement  dégoûtés  des  Ira- 
vaux  de  la  citadelle,  persuadèrent  à  quelques-uns  de 
leurs  compagnons  qu'il  était  préférable  de  courir  sus 
aux  Espagnols,  et  de  s'enrichir  en  les  pillant.  Treize 
des  matelots  de  Laudonnière  se  concertèrent  avec  les 
matelots  de  Bourclet,  et  résolurent  de  chercher  aux 
Antilles  les   grandes  aventures. 

Tous  les  jours  une  barque  allait  de  l'autre  côté  de  la  ^  v  ^ 
rivière  prendre  de  l'argile  pour  faire  de  la  brique. 
Sous  prétexte  de  s'acquitter  de  cette  besogne,  ils  s'em- 
barquèrent tous  ensemble,  et  ne  revinrent  pas.  Leur 
exemple  fut  contagieux.  Deux  charpentiers  flamands 
enlevèrent  une  autre  barque,  et,  avant  de  s'enfuir, 
coupèrent ,  pour  ne  pas  être  poursuivis ,  les  amarres 
du  vaisseau  stationnaire.  Laudonnière  fit  alors  cons- 
truire, en  vingt-quatre  heures,  une  sorte  de  radeau 
pour  courir  à  la  recherche  des  fugitifs.  Mais  leur 
avance  était  trop  considérable.  Ils  avaient  déjà  pris  la 
haute  mer. 

Laudonnière  avait  besoin  de  barques  pour  s'en- 
foncer dans  l'intérieur  du  pays  en  remontant  les 
fleuves.  Il  ordonna  donc  d'en  construire  deux,  pour 
remplacer  celles  que  lui  avaient  dérobées  les  déser- 
teurs. Cette  besogne  déplaisait  à  la  plupart  de  ses 
hommes.  Ils  s'y  résignèrent  pourtant,  mais  avec  l'ar- 
rière-pensée  de  s'emparer  de  ces  barques,  quand  elles 
seraient  achevées,  et  de  s'en  servir  pour  rejoindre 
leurs  compagnons  et  exercer  comme  eux  la  piraterie. 
Cinq  ou  six  d'entre  eux,  Fourneaux  ou  des  Fourneaux, 


96  CHAPITRE   IV. 

Etienne  de  Gênes  ou  de  Genève,  Lacroix  et  Seignore 
devinrent  les  chefs  du  complot.  Ils  n'eurent  pas  de 
peine  à  persuader  aux  soldats  qu'il  était  de  leur  in- 
térêt «  de  ne  plus  (i)  se  matter  ainsi  à  un  travail 
abject  et  méchanique,  attendu  qu'il  se  présentoit  une 
occasion  la  plus  belle  du  monde  pour  se  faire  tous 
riches.  »  Ce  mot  de  richesses  sonna  si  bien  aux  oreilles 
des  soldats ,  que  presque  tous  acceptèrent  les  propo- 
sitions des  chefs.  Il  y  eut  jusqu'à  soixante  vétérans 
qui  entrèrent  dans  le  complot.  Il  semble  pourtant 
qu'un  scrupule  de  discipline  les  ait  retenus  au  dernier 
moment ,  car  ils  firent  présenter  au  capitaine,  par  le 
sergent  Lacaille,  quelques  observations  sur  le  peu  de 
vivres  qui  restaient ,  et  lui  demandèrent  l'autorisation 
d'aller  chercher  des  vivres  dans  les  colonies  espa- 
gnoles. Laudonnière  ne  voulait  à  aucun  prix  engager 
d'hostilités  avec  l'Espagne,  et  il  se  doutait  du  motif 
pour  lequel  ses  soldats  lui  demandaient  à  partir.  Il 
répondit  (2)  que  mieux  valait,  pour  se  procurer  des 
vivres,  s'adresser  aux  Indiens  qu'aux  Espagnols,  et 
que  d'ailleurs  on  en  avait  pour  quatre  mois  encore. 
Il  refusa  donc,  et  engagea  Lacaille  à  user  de  son  in- 
fluence auprès  des  soldats ,  pour  les  ramener  au  sen- 
timent de  leurs  devoirs.   Lacaille   était   un  honnête 


(i)    LaTjDOAJNIKRE,  p.   116. 

(2)  DeBry,  p.  11.  Ab  ipsis  suarum  actionum  rationesnonesse  peten- 
das  :  ad  annonara  quod  attinet,  ejus  se  rationem  habiturum.  Aliquot 
adhuc  dolia  superesse  mercibus  plena ,  quae  in  commune  eonferet,  ut  il- 
larum  commutatione  alimenta  ab  Indis  redimi  queant. 


DISSENSIONS    INTESTINES.  97 

homme;  il  n'avait  consenti  à  transmettre  les  vœux 
des  soldats,  qu'à  condition  de  rester  toujours  fidèle 
à  son  serment.  En  effet  il  se  contenta  de  commu- 
niquer les  ordres  du  capitaine ,  et  tout,  en  apparence, 
rentra  dans  le  devoir. 

Laudonnière  se  doutait  pourtant  de  quelque  trahi- 
son. Les  allées  et  les  venues  des  conjurés,  leurs  col-  • 
loques  mystérieux,  et  ce  je  ne  sais  quoi  que  portent  sur 
leurs  visages  tous  ceux  qu'agite  quelque  grave  préoccu- 
pation, avaient  attiré  son  attention.  Peut-être  quelque 
indiscrétion  avait-elle  été  commise,  car  il  est  bien 
difficile  à  près  de  cent  personnes  de  garder  le  même 
secret.  D'Ottigny  connaissait  aussi  le  complot,  car  on 
avait  désiré  qu'il  en  fît  partie,  et  il  est  très-probable 
qu'il  en  avait  parlé  à  son  capitaine.  Mais  ni  lui  ni 
Laudonnière  n'étaient  fixés  sur  aucun  détail.  Les  con-  . 
jurés  comprirent  donc  qu'il  fallait  hâtçr  leurs  der- 
nières dispositions. 

La  veille  du  jour  fixé,  un  des  conjurés,  Normans 
de  Pompierre,  qui  s'était  lié  d'amitié  avec  le  dessi- 
nateur Lemoyne,  l'avertit  que,  le  lendemain  ,  sa  case 
serait  envahie, et  son  compagnon,  l'intrépide  Lacaille, 
étranglé.  Il  l'engageait  à  s'éloigner,  non  pas  qu'on 
lui  en  voulût  personnellement;  mais,  dans  un  pre- 
mier moment  d'effervescence,  on  le  prendrait  peut- 
être  pour  Lacaille,  et  si,  par  malheur,  il  tentait  de 
résister,  on  lui  ferait  partager  le  sort  de  son  com- 
pagnon. 

Lemoyne  remercia  de  Pompierre  de  cet  utile  avis, 

LA   FLORIDE.  7 


98  CHAPITRE    IV. 

et  s'empressa  d'en  faire  part  à  son  ami  Lacaille. 
Celui-ci ,  sans  avertir  Laudonnière  ,  se  jeta  dans  les 
bois  avec  ses  deux  frères.  Il  avait  donné  de  nom- 
breuses preuves  de  courage,  mais,  en  cette  circons- 
tance, il  céda  à  ce  mouvement  instinctif  qui  pousse 
même  les  plus  braves  à  se  mettre  à  l'abri.  Quant  à 
Lemoyne,  comme  il  n'avait  plus  rien  à  craindre,  il 
préféra  rester  à  son  poste,  et  attendit  les  événements, 
se  remettant  à  la  Providence  du  soin  de  les  faire  bien 
tourner  pour  lui  (i). 

Au  milieu  de  la  nuit,  Desfourneaux,  tout  armé,  pis- 
tolet en  main ,  envahit  avec  trente  fusiliers  le  logis  de 
Laudonnière,  le  surprit  dans  son  lit,  l'insulta,  lui  prit 
ses  clefs,  lui  enleva  ses  armes,  le  fit  conduire  au  mi- 
lieu de  la  rivière,  dans  son  navire,  et  garder  à  vue. 
A  la  même  heure  Lacroix  et  quinze  fusiliers  s'em- 
paraient de  d'Oltigny ,  et  le  désarmaient;  mais  il  lui 
épargna  l'affront  de  le  jeter  en  prison,  et  de  le  faire 
garder.  Etienne  de  Gênes  imposait  les  mêmes  condi- 
tions à  d'Erlach.  Seignore  et  les  autres  conjurés  s'é- 
taient présentés  au  logis  de  Lacaille.  Ils  n'y  trouvèrent 
que  Lemoyne.  Leur  irritation  fut  très-vive.  Lacaille 
était  celui  qu'ils  désiraient  le  plus  priver  de  sa  liberté  ; 
car  il  était  actif,  remuant;  il  avait  de  l'influence  sur  les 
Floridiens  :  on  pouvait  redouter  sa  vengeance.  Les 
conjurés  rendirent  pourtant  la  liberté  à  Lemoyne  et 
même  l'usage  de  ses  armes,  à  condition  qu'il  ne  cher- 

(i)  De  Bry,  p.  i3.  Dei  protection!  me  commentlans. 


DISSENSIONS  INTESTINES.  99 

cherait  pas  à  s'échapper.  Quant  aux  autres  soldais 
qui  n'étaient  pas  du  complot,  ils  furent  tous  désarmés, 
mais  non  maltraités. 

La  conspiration  avait  réussi.  A.  l'exception  de  La- 
caille,  les  conjurés  avaient  entre  leurs  mains  tous  les 
chefs,  Laudonnière,  d'Ottigny,  d'Erlach,  Il  ne  leur 
restait  plus  qu'à  User  de  la  victoire  :  mais  ils  ne  se 
contentèrent  pas  d'être  les  maîtres  ;  ils  gaspillèrent 
les  provisions  et  les  ressources  de  la  Caroline  ,  et, 
pour  donner  à  leurs  exactions  un  semblant  de  léga- 
lité, ils  forcèrent  Laudonnière  à  tout  approuver.  Des- 
fourneaux lui  arracha  même  une  commission  de  lieu- 
tenant, sous  prétexte  d'aller  chercher  des  secours 
dans  la  Nouvelle-Espagne,  en  réalité  pour  mener  dans 
la  mer  des  Antilles  la  vie  de  pirate. 

En  effet  les  conjurés  se  fatiguèrent  vite  de  leur  oisi- 
veté. Il  leur  tardait  de  trouver  ailleurs  de  vives  émo- 
tions, et  surtout  d'acquérir  ces  trésors,  qu'ils  avaient 
cherchés  vainement  en  Floride.  Ils  résolurent  donc  de 
s'emparer,  aux  dépens  des  Espagnols,  des  richesses 
qu'ils  convoitaient.  Ils  équipèrent  les  deux  grosses  bar- 
ques qu'on  avait  préparées  pour  aller  à  la  découverte, 
et  les  chargèrent  de  provisions.  Sans  se  préoccuper 
du  sort  de  ceux  qui  restaient  à  la  Caroline,  ils  prirent 
pour  eux  tout  ce  qui  leur  convenait,  jusqu'à  deux 
tonneaux  de  vin  d'Espagne,  qu'on  avait  réservés  pour 
l'usage  des  malades.  Ils  imposèrent  aux  deux  meilleurs 
pilotes  de  Laudonnière,  Michel  Vasseur  et  Trenchant, 
l'obligation  de  diriger  ces  deux  grosses  barques,  et, 


BJ3LÎOTHÊCA 


100  CHAPITRE    IV. 

après  avoir  juré  à  ceux  qu'ils  laissaient  à  la  Caroline  de 
les  massacrer,  s'ils  ne  les  accueillaient  pas  convenable- 
ment à  leur  retour,  ils  mirent  à  la  voile  le  8  décembre. 
Leur  odyssée  fut  curieuse.  Ils  allèrent  d'abord  à 
v  Cuba,  et  s'emparèrent  de  quelques  caboteurs  chargés 
de  cassave,  d'huile  et  de  vin  d'Espagne  :  puis  ils  dé- 
barquèrent sur  divers  points  de  l'île.  Leurs  descentes 
ne  furent  pas  toujours  couronnées  de  succès.  Ainsi, 
à  Arcaha  ,  ils  perdirent  quatre  hommes,  deux  tués, 
Doublet  et  le  Maistre,  et  deux  prisonniers,  Estienne 
Gondeau  et  Grandpré.  D'ordinaire  ils  revenaient  à 
bord  chargés  de  butin.  Sur  mer  ils  étaient  plus  heu- 
reux. En  vue  de  Barracon  ils  capturèrent  une  cara- 
velle de  soixante  tonneaux.  Mais  ces  déprédations 
éveillèrent  l'attention.  L'Espagne  était  alors  habituée 
à  faire  respecter  son  pavillon  dans  ces  mers  qui  lui 
appartenaient.  Troublés  tout  à  coup  dans  leur  sécurité 
commerciale,  les  colons  s'émurent  et  portèrent  de 
vives  plaintes  contre  les  pirates  étrangers.  Un  nouvel 
affront  acheva  de  les  exaspérer.  Un  navire  de  charge  , 
que  montait  le  préfet  de  la  Havane  avec  ses  deux  en- 
fants, avait  été  capturé  au  cap  Tiburon  (i).  Les  pirates 
convinrent  avec  lui  d'une  forte  rançon,  mais  le  retin- 
rent à  bord  de  son  navire,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  acquitté 
cette  rançon.  Ils  exigeaient  cinq  ou  six  de  ces  singes, 
nommés  sagouins  dans  l'île,  et  autant  de  beaux  perro- 
quets. Nos  Français,  grisés  parle  succès,  étaient  déjà  ar- 

(i)  D'après  Lescarbgt  (p.  84) ,  préfet  de  la  Jamaïque. 


DISSENSIONS    INTESTINES.  101 

rivés  i  ne  reculer  devant  la  satisfaction  d'aucun  de 
leurs  caprices.  Le  hasard  les  avait  jusqu'alors  favo- 
risés. Mais  leur  confiance  devenait  de  l'aveuglement, 
et  ils  allaient  en  être  singulièrement  punis. 

Le  préfet  espagnol  accéda  avec  empressement  à 
toutes  leurs  exigences.  Il  demanda  seulement,  pour 
que  la  rançon  fût  plus  vite  réunie ,  qu'on  lui  permit 
d'envoyer  à  sa  femme  un  de  ses  enfants  avec  une 
lettre.  Les  pirates  prirent  connaissance  de  la  lettre,  et 
n'y  trouvèrent  rien  de  suspect.  Ils  ne  songèrent  seule- 
ment pas  que  l'enfant  pouvait  avoir  reçu  des  instruc- 
tions secrètes.  Ils  le  laissèrent  partir,  et,  pour  être 
plus  à  portée  de  recevoir  la  somme  convenue  et  les 
animaux  demandés ,  ils  s'approchèrent  de  la  côte,  et 
s'engagèrent  dans  un  golfe  fermé  par  une  passe  étroite. 
Leurs  navires  étaient  à  l'ancre,  lorsque  soudain  furent 
signalés  deux  barques  de  guerre  et  un  gros  vaisseau , 
qui  coupaient  déjà  la  retraite  aux  Français.  En  même 
temps  la  côte  se  garnissait  de  troupes.  Les  pirates 
étaient  perdus  :  il  ne  leur  restait  plus  qu'à  se  rendre. 

Le  jeune  fils  du  gouverneur  avait  rempli  sa  mission 
avec  intelligence.  Il  avait  tout  raconté,  et  redit  les 
ordres  de  son  père.  Ces  ordres  avaient  été  exécutés 
avec  tant  de  promptitude  que,  dès  le  lendemain,  la 
flottille  française  avait  été  cernée.  Elle  essaya  bien  de 
s'échapper  :  mais  l'étroitesse  de  la  passe  et  la  lourdeur 
des  navires  s'y  opposaient.  Il  n'y  eut  que  vingt-six 
hardis  compagnons,  et  parmi  eux  les  chefs  du  com- 
plot, Desfourneaux,  Lacroix  et  Etienne  de  Gênes,  qui 


102  CHAPITRE    IV. 

réussirent  à  se  jeter  sur  un  petit  navire,  dont  ils  cou- 
pèrent l'ancre,  et  parvinrent  à  s'échapper.  Quant  aux 
autres,  ils  furent  tous  pris,  à  l'exception  de  six  qui  fu- 
rent tués  en  se  défendant,  vendus,  ou  déportés  en 
Espagne  et  en  Portugal. 

C'était  la  première  punition  des  révoltés.  Un  châti- 
ment plus  terrible  leur  était  encore  réservé.  Les  vingt- 
six  survivants  n'avaient  pas  de  vivres;  leur  navire  sup- 
portait avec  peine  la  haute  mer.  Il  leur  fallait  donc  ou 
débarquer  à  Cuba  pour  y  faire  des  provisions,  et  en  ce 
cas  ils  tombaient  entre  les  mains  des  Espagnols ,  ou 
bien  continuer  leur  route,  et  alors  ils  mouraient  de 
faim,  et  s'exposaient  à  naufrager.  Tout  le  monde  com- 
mandait à  bord  du  petit  navire.  La  discipline  n'était 
plus  qu'un  vain  mot,  et  d'ailleurs  à  qui  obéir?  Le  pi- 
lote Trenchant  était  un  des  vingt-six;  il  n'avait  jamais 
cédé  qu'à  la  force,  en  acceptant  le  commandement  ou 
plutôt  la  direction  d'une  des  barques.  Il  s'entendit 
avec  cinq  ou  six  soldats,  pillards  moins  déterminés 
ou  révoltés  moins  compromis  que  les  autres,  et  leur 
fit  comprendre  qu'ils  devraient  essayer  de  regagner  la 
Caroline,  s'ils  voulaient  éviter  d'être  pris  par  les  Es- 
pagnols, ou  de  mourir  de  faim,  ou  de  naufrager.  Il  est 
vrai,  qu'en  abordant  sur  la  côte  floridienne,  on  allait 
au-devant  d'un  châtiment  mérité  :  mais  encore  par- 
viendrait-on, peut-être,  à  se  ravitailler  sans  être  aperçu 
par  Laudonnière ,  et,  dans  tous  les  cas ,  on  connaissait 
assez  le  caractère  du  chef  de  l'expédition,  pour  être  à 
l'avance  assuré  de  sa  clémence,  surtout  quand  il  ver- 


DISSENSIONS    INTESTINES. 


103 


rait  combien  étaient  peu  nombreux  les  survivants  de 
cette  déplorable  affaire.  Les  conjurés  avaient  d'abord 
refusé  :  mais  bientôt ,  convaincus  par  les  arguments 
de  Trenchant,  ils  consentirent  à  se  diriger  sur  la  Flo- 
ride. Quelques  jours  de  navigation  les  conduisirent  à 
l'embouchure  du  fleuve  de  May.  Ils  débarquèrent,  et 
s'occupèrent  aussitôt  des  approvisionnements. 

Depuis  leur  départ  de  la  Caroline,  de  graves  événe- 
ments avaient  eu  lieu.  Laudonnière  avait  été  délivré, 
et  avait  repris  l'exercice  régulier  de  son  commande- 
ment. Il  devait  ce  bon  service  à  l'intrépide  Lacaille, 
qui,  averti  par  son  plus  jeune  frère  du  départ  des 
principaux  conjurés  pour  la  Nouvelle-Espagne  ,  était 
aussitôt  arrivé  à  la  Caroline,  avait  excité  à  prendre  les 
armes  tous  ceux  qui  n'obéissaient  qu'à  la  contrainte  , 
et,  à  leur  tète,  avait  délivré  Laudonnière  ,  d'Ottigny  , 
d'Erlach  et  les  autres  prisonniers.  Puis  il  avait  engagé 
Laudonnière  à  frapper  les  esprits  par  une  cérémonie 
solennelle,  celle  d'une  nouvelle  prestation  de  serment. 
Celui-ci  comprit  la  portée  de  cet  acte,  et,  dans  la  for- 
mule du  serment  qu'il  proposa  à  ses  hommes,  il  leur 
fit  jurer  d'abord  de  rester  fidèles  au  roi,  et  en  second 
lieu  de  combattre  avec  vaillance  l'ennemi.  Convaincu 
de  la  nécessité  de  rétablir  la  discipline,  et  en  même 
temps  d'exercer  une  surveillance  active  sur  des  sol- 
dats dont  l'imagination  travaillait,  il  divisa  sa  petite 
troupe  en  quatre  bataillons,  dont  il  confia  le  comman- 
dement à  des  lieutenants  éprouvés,  et  tout,  à  la  Caro- 
line, rentra  dans  l'ordre  accoutumé. 


104  CHAPITRE    IV. 

Ce  fut  alors  qu'un  Indien,  le  cacique  Patica ,  vint 
avertir  Laudonnière  du  débarquement  des  insurgés,  et 
aussi  de  leur  petit  nombre.  Laudonnière,  saisi  de  pitié 
et  toujours  porté  aux  résolutions  généreuses,  voulait 
leur  pardonner.  MaisLacaille,  dont  les  conseils  étaient 
vivement  goûtés,  lui  persuada  qu'il  fallait  un  exemple. 
Puisque  la  fortune  lui  livrait  les  chefs  de  l'expédition, 
*  ces  chefs  devaient  périr.  Autrement  la  discipline  était 
I  ruinée,  et  l'avenir  de  la  colonie  française  compromis. 
Lacaille  offrit  en  même  temps  de  se  saisir  des  conjurés. 
L'entreprise  n'était  pas  facile,  car  ces  conjurés  étaient 
braves,  et  ils  pouvaient  vendre  chèrement  leur  vie.  On 
convint  que  Lacaille,  accompagné  seulement  de  deux 
ou  trois  hommes,  irait  au  devant  des  conjurés  monté 
sur  une  petite  barque,  et  occuperait  leur  attention  pen- 
dant qu'une  vingtaine  de  soldats  se  cacheraient  dans 
les  arbres  du  rivage,  et  guetteraient  l'occasion  favorable 
pour  se  jeter  sur  le  navire  abandonné  par  les  conjurés, 
et  s'en  emparer. 

Ce  plan  était  bien  combiné.  Il  fut  exécuté  avec 
bonheur.  Les  conjurés  perdirent  leur  navire,  et  fu- 
rent obligés  de  se  rendre  à  discrétion  en  se  recom- 
mandant à  la  générosité  de  leur  ancien  chef.  Mais  ils 
n'avaient  pas  d'illusions  sur  le  sort  qui  les  attendait  : 
car  quelques-uns  de  ceux  auxquels  pardonna  Lau- 
donnière racontèrent  plus  tard  qu'avant  d'être  sur- 
pris par  Lacaille ,  ils  avaient  imaginé  un  tribunal 
burlesque ,  devant  lequel  ils  avaient  tous  comparu 
pour  s'entendre  condamner  par  de  faux  Laudonnière 


DISSENSIONS    INTESTINES.  105 

ou  de  prétendus  Lacaille.  C'est  ainsi  que,  deux  siècles 
plus  tard,  les  prisonniers  de  la  Terreur  parodiaient  le 
tribunal  révolutionnaire,  et  jouaient  à  la  guillotine. 

Lorsque  les  conjurés  parurent  devant  Laudonnière, 
ils  tentèrent  de  l'attendrir,  et  peut-être  le  capitaine 
allait-il  céder  encore  à  un  mouvement  de  pitié  ;  mais 
Lacaille  le  força  à  laisser  agir  la  justice.  Un  tribunal 
militaire  fut  donc  improvisé,  devant  lequel  comparu- 
rent quatre  chefs  du  complot,  Desfourneaux,  Lacroix, 
Etienne  de  Gênes  et  Seignore.  Ils  n'essayèrent  pas  de 
se  disculper,  et  s'entendirent  condamner  à  la  pen- 
daison (i).  En  leur  qualité  de  vieux  soldats,  Laudon- 
nière leur  accorda  d'être  passés  par  les  armes.  Leurs 
complices  furent  acquittés.  Ce  fut  la  dernière  des  sé- 
ditions excitées  contre  Laudonnière.  Dès  le  début, 
il  aurait  du  se  montrer  plus  rigoureux.  L'exemple  du 
capitaine  Albert  l'effrayait  peut-être  ;  mais  il  était  de 
son  devoir  de  s'exposer  à  subir  un  pareil  sort,  et  d'ail- 
leurs l'intérêt  le  lui  ordonnait  ;  car  les  pirateries  de 
ces  révoltés  avaient  soulevé  dans  les  Antilles  une  in- 
dignation générale,  et  allaient  provoquer  dans  quel- 
ques mois  de  sanglantes  représailles.  La  clémence  in- 
tempestive de  Laudonnière  sera  la  cause  indirecte  de 
la  prochaine  ruine  de  notre  colonie  floridienne. 

(i)  Trois  seulement,  d'après  de  Bry,  p.  ai. 


106  CHAPITRE    V. 


CHAPITRE   V. 

VOYAGES    DE    DÉCOUVERTES. 

Ces  déplorables  événements  avaient  entravé  les  pro- 
grès de  la  colonie  française.  Laudonnière  pourtant, 
même  aux  plus  mauvais  jours  du  désordre ,  n'avait 
pas  cessé  de  songer  aux  instructions  de  Coligny,  qui 
lui  prescrivaient  de  reconnaître  beaucoup  de  pays,  et 
surtout  d'entretenir  des  relations  amicales  avec  les 
caciques  de  la  cote  et  de  l'intérieur.  C'était  peut-être 
le  moyen  le  plus  sur  d'étendre  au  loin  l'influence  fran- 
çaise, surtout  par  le  contraste  avec  la  férocité  des  au- 
tres colons  européens.  En  effet  les  caciques  voisins 
entrèrent  en  relations  amicales  avec  les  Français  : 
entre  eux  et  Laudonnière  c'était  un  échange  perpé- 
tuel de  bons  procédés.  L'un  d'entre  eux,  le  cacique 
Maracon,  qui  habitait  à  quarante  milles  environ  au 
sud  de  la  Caroline,  lui  fit  savoir  un  jour  que  chez  un 
cacique,  nommé  Onachaquara,  vivait  un  Européen, 
surnommé  le  Barbu.  11  croyait  aussi  pouvoir  affirmer 
que,  chez  le  cacique  Mathiaca,  résidait  un  autre  Eu- 
ropéen, mais  dont  il  ne  savait  pas  le  nom.  Ces  deux 
Européens  étaient  sans  doute  victimes  de  quelque  dé- 
sastre inconnu,  les  derniers  survivants  d'une  expédi- 
tion malheureuse,  peut-être  des  compatriotes.  Il  n'en 
fallait  pas  tant  pour  exciter  la  pitié  de  Laudonnière. 
De  plus,  comme  ils  étaient  depuis  longtemps  dans  le 


VOYAGES    DE    DÉCOUVERTES.  107 

pays,  ils  avaient  eu  le  loisir  d'en  étudier  les  mœurs  et 
les  ressources.  Ils  pourraient  donc  fournir  à  la  colonie 
naissante  de  précieuses  indications.  L'intérêt ,  tout 
aussi  bien  que  la  charité,  ordonnait  à  Laudonnière  de 
les  rechercher. 

Après  avoir  remercié  le  cacique  Maracon,  Laudon- 
nière fil  savoir  à  tous  ses  alliés  qu'il  désirait  vivement 
retrouver  ces  deux  Européens ,  et  promit  une  forte 
récompense  à  celui  qui  les  lui  ramènerait.  Peu 
après  ces  deux  infortunés  lui  furent  en  effet  con- 
duits, Ils  étaient  complètement  nus.  Leurs  cheveux 
et  leur  barbe  pendaient  jusqu'à  terre.  Ils  avaient  si 
bien  adopté  le  genre  de  vie  des  Indiens,  que  ce  fut 
pour  eux  comme  un  étonnement  douloureux  de  se 
vêtir  de  nouveau  et  de  couper  leur  chevelure.  Depuis 
quinze  ans,  ils  vivaient  de  la  vie  américaine,  et  avaient 
oublié  les  usages  de  l'Europe,  et  presque  la  langue  na- 
tale. Quand  ils  furent  un  peu  remis  de  leur  émotion, 
ils  racontèrent  qu'ils  étaient  Espagnols ,  et  faisaient 
partie  de  l'équipage  d'un  navire  naufragé  sur  l'écueil 
des  Martyrs,  à  la  pointe  sud  de  la  presqu'île  de 
Floride ,  sans  doute  dans  les  parages  du  cap  Agis,  et 
de  la  passe  de  Bahama.  Le  roi ,  qui  les  avait  recueillis, 
se  nommait  Calos.  Comme  nos  Bretons  du  moyen  âge, 
qui  avaient  inventé  à  leur  profit  le  droit  d'épave,  ce 
cacique  avait  gardé  pour  lui  la  cargaison  du  navire 
naufragé.  Il  avait  aussi,  pour  sa  part  de  butin,  retenu 
trois  à  quatre  nobles  Espagnoles,  qu'il  avait  données 
à  ses  fils.  Le  pays  était  riche.    Calos  tirait  parti  des 


108  CHAPITRE    V. 

avantages  de  la  situation  de  ses  États,  et  faisait  un  grand 
commerce.  Aux  jours  de  fête  les  métaux  précieux  bril- 
laient au  grand  jour.  Les  femmes  en  dansant  suspen- 
daient à  leurs  ceintures  des  lingots  d'or  massif  (i) 
«  larges  comme  des  assiettes  »,  si  lourds  qu'elles  pou- 
vaient à  peine  les  supporter.  Les  naufragés  ajoutèrent 
que  Calos  (2)  «  avoit  un  grand  nombre  d'or  et  d'argent 
jusqu'à  en  tenir  dans  un  certain  village  une  fosse  toute 
pleine,  quin'estoit  moins  haute  qu'un  homme,  et  large 
comme  un  tonneau  »,  et  ils  engagèrent  Laudonnière  à 
marcher  à  la  conquête  de  cette  toison  d'or.  Cent 
hommes  suffiraient,  disaient-ils,  et  ce  serait  justice , 
car  tous  les  ans  on  immolait  un  captif  dans  un  sacrifice 
solennel,  et  la  victime  était  d'ordinaire  un  naufragé. 
Laudonnière  demanda  ensuite  aux  Espagnols  s'ils 
avaient  jamais  quitté  le  territoire  de  Calos,  et  s'ils  pou- 
vaient lui  fournir  quelques  renseignements  sur  les  ca- 
ciques voisins.  iAin  d'entre  eux  avait  plusieurs  fois 
servi  de  messager  à  Calos  :  il  raconta  qu'il  avait  sou- 
vent visité  le  roi  Oathaqua  ,  dont  le  territoire  com- 
mençait à  quatre  ou  cinq  journées  de  marche  de  celui 
de  Calos.  A  mi-chemin  s'étendait  un  lac  d'eau  douce, 
nommé  Serropé,  large  d'environ  cinq  lieues.  Au  milieu 
du  lac  était  une  île  remarquable  par  l'abondance  de  ses 
dattes,  et  aussi  d'une  certaine  racine,  donton  faisaitdu 
pain  excellent.  Les  habitants  de  cette  île  fournissaient 
de  ces  fruits  et  de  cette  farine  .à  tout  le  pays  d'alen- 

(1)  Laudonnière,  p.  i3i. 

(2)  Td. ,  ibid. 


VOYAGES    DE   DÉCOUVERTES.  109 

tour.  Aussi  étaient-ils  fort  riches.  Protégés  par  les 
eaux  du  lac  qui  leur  servaient  de  fossés  ,  ils  avaient 
constitué  comme  une  sorte  de  république  indépen- 
dante, et  parfois  s'aventuraient  à  d'audacieuses  expé- 
ditions. Ils  avaient  un  jour  dressé  une  embûche  au  ca- 
cique Oathaqua  ,  qui  conduisait  à  Calos  une  de  ses 
filles,  à  lui  fiancée,  et  ils  s'étaient  emparés  de  la  jeune 
fille  et  de  ses  compagnes.  Jamais  le  beau-père  et  le 
gendre  en  expectative ,  même  en  réunissant  leurs 
forces,  n'avaient  réussi  à  leur  reprendre  ce  précieux 
butin.  L'Espagnol  donna  encore  de  nombreux  détails 
sur  la  situation  respective  de  ces  deux  caciques,  et  sur 
les  ressources  et  les  productions  de  leur  territoire. 
Laudonnière  les  enregistra  soigneusement ,  et  se  ré- 
serva d'en  tirer  parti  en  temps  et  lieu.  Quant  aux 
deux  naufragés,  il  les  garda  avec  lui,  en  leur  propo- 
sant de  les  rapatrier  à  la  première  occasion  ;  ce  qu'ils 
acceptèrent  avec  empressement. 

Laudonnière  avait  encore  entendu  dire  qu'un  sol- 
dat ,  nommé  Rouffi ,  se  trouvait  chez  le  cacique 
Adausta.  Rouffi  faisait  partie  de  la  première  expédi- 
tion. Il  n'avait  pas  voulu  s'embarquer  avec  ses  cama- 
rades, ceux  qui  souffrirent  tant  de  la  faim,  et  était 
resté  en  Floride.  Laudonnière  députa  au  cacique  son 
fidèle  Vasseur,  en  compagnie  du  soldat  Aymon,  qui 
avait  aussi  fait  partie  de  la  première  expédition ,  et 
connaissait  Adausta.  Le  cacique  accueillit  très-bien  les 
Français ,  mais  il  leur  apprit  que  Rouffi  était  parti 
avec  des  Européens,  sans  doute  avec  des  Espagnols, 


110  CHAPITRE   V. 

et  avait  été  transporté  à  la  Havane.  Pour  les  consoler 
de  leur  désappointement,  Adausta  fit  à  Vasseur  et  à 
Avmon  de  fort  beaux  cadeaux  :  c'étaient  des  fèves  et 
du  mil  en  quantité,  deux  cerfs,  des  peaux  finement 
tannées,  et  quelques  perles,  mais  de  peu  de  valeur,  car 
elles  étaient  brûlées.  Il  ajouta  que,  si  les  Français  vou- 
laient s'établir  sur  son  territoire,  il  leur  donnerait  de 
grands  terrains,  et  leur  fournirait  du  mil.  Mais  Lau- 
donnière  ne  répondit  pas  à  cette  ouverture. 

Laudonnière  avait  aussi  appris  qu'à  deux  lieues  en- 
viron au  nord  de  la  Caroline  régnait  la  veuve  du  ca- 
cique Hiocaia.  Elle  passait  pour  la  plus  belle  des  In- 
diennes, et  les  Floridiens,  d'ordinaire  fort  méprisants 
pour  les  femmes,  avaient  pour  celle-ci  un  respect  qui 
approcbait  de  la  superstition  ;  à  tel  point  qu'ils  ne  souf- 
fraient pas  qu'elle  mît  pied  à  terre,  et  la  portaient  sur 
leurs  épaules,  toutes  les  fois  qu'elle  voulait  sortir.  La 
veuve  d'Hiocaia,  flattée  de  la  prévenance  de  Laudon- 
nière ,  se  montra  fort  gracieuse  pour  ses  envoyés.  Elle 
leur  donna  deux  barques  pleines  de  mil,  de  gland,  et 
de  feuilles  de  cassiné,  dont  ils  composaient  leur  breu- 
vage favori.  Quelques  jours  après  la  reine  envoya  à 
Laudonnière  un  interprète  pour  lui  présenter  ses 
compliments  (janvier  1 565). 

Ce  n'était  pas  seulement  avec  les  caciques  du  voi- 
sinage que  Laudonnière  entretenait  ainsi  des  relations 
amicales.  Il  envoyait  fort  au  loin  quelques-uns  de  ses 
plus  bardis  compagnons  ,  pour  y  porter  le  nom  de  la 
France,  et  ouvrir  de  nouveaux  déboucbés  aux  colons  de 


VOYAGES    DE    DÉCOUVERTES.  111 

la  Caroline.  Un  de  ces  plus  audacieux  explorateurs  fut 
La  Roche-Ferrière,  gentilhomme  volontaire,  qui  s'é- 
tait attaché  à  la  fortune  de  Laudonnière.  Il  avait  de 
l'esprit,  de  l'aisance ,  une  singulière  aptitude  à  se  pé- 
nétrer des  usages  et  de  la  langue  des  indigènes.  C'était 
un  de  ces  méridionaux  fortement  et  finement  trem- 
pés, à  la  fois  soldats  et  négociants  qui,  au  XVIe  siècle, 
fournirent  à  notre  pays  tant  de  héros  et  tant  de  vau- 
riens. L'austère  Laudonnière,  par  contraste  sans  doute, 
aimait  Laroche-Ferrière.  Il  avait  pour  lui  de  la  com- 
plaisance, de  la  faihlesse  même,  à  tel  point  qu'on 
était  jaloux  de  la  confiance  qu'il  lui  accordait  (i). 
Pourtant  les  détracteurs  de  ce  jeune  homme  ne  pou- 
vaient s'empêcher  de  rendre  justice  à  ses  éminentes 
qualités.  Il  avait  été  déjà  le  principal  instrument  des 
négociations  entre  Oulina  et  Laudonnière  ;  comme  il  ne 
jugeait  pas  sa  tâche  suffisamment  remplie,  il  s'enfonça 
dans  le  pays,  cherchant  partout  des  alliances  nouvel- 
les ,  sans  oublier  la  découverte  des  mines. 

Ces  mines ,  tout  l'indiquait ,  étaient  dans  les  monta- 
gnes dont  on  voyait  à  l'horizon  se  dessiner  le  profil 
azuré.  Sur  le  territoire  d'Outina  on  pouvait  en  gravir 
déjà  les  premières  pentes,  et  les  rapports  des  indigènes 
étaient  unanimes  sur  ce  point ,  que  là  seulement  les 
Français  trouveraient  les  métaux  dont  ils  paraissaient  si 

(i)  DeBry,  p.  12.  «  Tali  pollebat  auctoritate  apud  Laudonnierum  ,  ut 
ejus  consilium  pro  oraculo  haberet  :  negare  sane  non  velim  quin  dotibus 
ingenii  praeditus  esset,  praesertim  industrius  erat  in  nova  ista  conqui- 
sitione.  » 


112  CHAPITRE   V. 

avides.  Maisces  montagnes,  les  Apalachesd'aujourd'hui, 
elles  appartenaient  à  trois  rois  ennemis  d'Outina ,  à 
Onatheaqua,  à  Oustaca  et  à  Potavou.  Or  on  venait 
de  faire  la  guerre  à  ce  dernier,  et  les  deux  autres 
étaient  également  des  adversaires  implacables  d'Ou- 
tina. N'était-ce  point  procéder  avec  légèreté,  et 
même  s'exposer  à  des  périls  sérieux  que  de  chercher 
à  nouer  des  alliances  avec  des  caciques  qui  devaient 
nous  redouter  ou  tout  au  moins  se  défier  de  nous  ? 

Laroche-Ferrière  ne  s'arrêta  pas  à  ces  détails.  Il 
ne  songea  qu'à  la  gloire  de  pénétrer  dans  un  pays  in- 
connu ;  de  plus  il  était  excité  par  l'espoir  d'arriver  le 
premier  à  ces  mines  fameuses,  objet  de  tant  de  con- 
voitises. Il  partit  donc  pour  les  montagnes ,  et  vi- 
sita les  trois  souverains,  qui  l'accueillirent  fort  bien. 
Ils  lui  donnèrent  de  magnifiques  présents  que  Laro- 
che-Ferrière envoya  à  son  chef  (i).  C'étaient  des  bou- 
cliers d'or  et  d'argent  qui  couvraient  le  dos  et  la  poi- 
trine des  caciques,  du  minerai  d'or,  des  lingots  d'ar- 
gent ,  des  carquois  recouverts  de  peaux  variées ,  des 
flèches  garnies  d'or,  des  tapisseries  ,  des  plumes  admi- 
rablement tissées ,  enfin  des  pierres  vertes  et  azurées 
qu'on  prenait  pour  des  éméraudes  et  des  saphirs. 

Lorsqu'il  apprit  ces  négociations ,  Outina  fut  saisi 

(i)  De  Bry,  p.  il\.  «  Plani  orbes  aurei  etargentei  amplitudine  medio- 
cris  lancis  ,  quibus  pectus  et  dorsum  tegere  soient  in  bellum  profecturi , 
multum  auri  infecti  cui  admixtum  aes,  et  argenti  non  bene  excocti,  mi- 
sit  pharetras  selectissimis  pellibus  tectas,  et  omnes  earum  sagittas  cus- 
pide  aureaarmatas....  Lapides  etiam  virides  et  cœruleos,  quos  nonnulli 
smaragdos  et  sapphiros  esse  censebant. 


VOYAGES    DE    DÉCOUVERTES.  113 

d'une  froide  rage  contre  l'intrigant  qui  renversait 
ainsi  tous  ses  projets  ambitieux.  Car  il  avait  espéré 
profiter  de  notre  présence  pour  écraser  ses  ennemis. 
Plus  sa  déception  fut  vive,  plus  sa  haine  fut  profonde.  Il 
ne  parlait  à  son  entourage  que  du  plaisir  qu'il  éprou- 
verait à  prendre  et  à  torturer  Laroche-Ferrière,  qui , 
désormais,  ne  fut  plus  appelé  par  lui  que  Thimogona 
c'est-à-dire  l'ennemi  (i).  Laroche-Ferrière  se  souciait 
peu  des  projets  vindicatifs  du  cacique;  car  il  pouvait 
revenir  à  la  Caroline  en  descendant  la  rivière.  Aussi 
bien  il  réussissait  à  merveille  dans  la  mission  qu'il  s'é- 
tait attribuée.  Le  cacique  Oustaca  surtout  avait  été  sé- 
duit par  ses  belles  promesses  et  avait  conclu  un  vé- 
ritable traité  d'alliance  avec  lui.  Il  s'engageait  à  fournir 
quatre  mille  hommes,  et,  si  on  lui  donnait  seulement 
cent  arquebusiers  français,  il  promettait  de  conquérir 
toute  la  région  des  Apalaches,  et  d'en  ouvrir  les  mines 
à  ses  alliés  européens.  Laroche-Ferrière  envoya  aus- 
sitôt son  cempagnon,  le  Poitevin  Grotauld  ou  Gron- 
taut,  pour  demander  à  Laudonnière  ces  cent  arque- 
busiers. De  retour  à  la  Caroline ,  Grotauld  renchérit 
encore  sur  les  pompeux  récits  de  son  ami.  Quand  il 
eut  raconté  comment,  au  pied  du  mont  Palasti,  il  avait 
vu  les  Indiens  puiser  dans  une  source  (2),  avec  des  ro- 
seaux creux ,  du  sable  où  roulaient  des  paillettes  de 
cuivre  et  d'argent,  les  colons  de  la  Caroline  dénia  n- 

(1)  De  Bry,  p.  i5. 

(2)  Lemoyne,  planche  XLI.  Ce  procédé  primitif  est  encore  en  usage 
en  Californie.  Cf.  Tour  du  monde,  n.  io5,  106,  107. 

LA.  FLORIDE.  8 


114  CHAPITRE    V. 

dèrent  tous  à  parlir.  Mais  Laudonnière  n'était  plus 
en  force  pour  conquérir  avec  les  Apalaches  tous  les 
districts  aurifères  et  argentifères  :  car  il  avait  perdu , 
après  le  départ  des  révoltés,  au  moins  une  centaine 
d'hommes,  et  il  ne  voulut  point  dégarnir  la  Caroline 
d'une  troupe  aussi  nombreuse.  11  pria  donc  Laroche- 
Ferrière  d'amuser  le  cacique  avec  de  belles  paroles, 
et  lui  fit  savoir  qu'il  s'était  trop  avancé. 

Moins  heureux  que  Laroche-Ferrière  ,  un  autre  vo- 
lontaire, Pierre  Gambye,  perdit  la  vie  dans  une  de 
ces  lointaines  ambassades.  Gambye  avait  été  élevé 
dans  la  maison  de  l'amiral  Coligny.  A  cette  rude  école 
il  avait  appris  à  ne  compter  que  sur  lui-même.  C'é- 
tait un  homme  vigoureusement  trempé,  un  de  ces 
héros  obscurs ,  dont  les  aventures  défrayeraient  plu- 
sieurs romans  modernes.  Aussi  bien  les  descendants 
de  ces  aventuriers  vivent  encore.  Ce  sont  les  trap- 
peurs franco-canadiens  qui ,  dans  le  Far  West  amé- 
ricain (i),  continuent  la  vie  au  grand  air  de  leurs 
ancêtres,  respectés  des  Indiens  dont  ils  partagent  la 
vie,  redoutés  des  lankees  dont  ils  ne  ménagent  pas 
les  empiétements  continus.  Gambye  avait  demandé 
à  Laudonnière  l'autorisation  d'explorer  le  pays  :  mais 
il  n'avait  pas  voulu  de  compagnon ,  et  s'était  enfoncé 
tout  seul  dans  les  forêts  de  l'intérieur.  Ses  explora- 
tions avaient  été  heureuses.  Partout  il  avait  engagé  les 
Indiens  à  envoyer  leurs  provisions  à  la  Caroline,  en 

(i)  Tour  du  monde ,  n.  434» 


VOYAGES    DE    DÉCOUVERTES.  115 

leur  promettant  qu'ils  en  trouveraient  un  débit  favo- 
rable. Un  cacique,  Adelano,  le  prit  en  telle  affection 
qu'il  lui  donna  sa  fille  en  mariage,  et  lui  confia 
comme  la  régence  de  ses  États  pendant  une  absence  : 
le  cacique  habitait  une  île  délicieuse  ,  véritable  oasis 
de  verdure  ;  on  y  remarquait  une  allée  longue  de  trois 
cents  pas  et  large  de  quinze ,  dont  les  arbres  s'entre- 
laçaient en  arcade.  C'était  un  jeu  de  la  nature;  «  mais 
il  (i)  semble  que  ce  soit  une  treille  faite  toute  à 
propos;  je  dis  aussi  belle  qu'autre  qui  se  puisse  veoir 
en  la  cbrestienté.  » 

La  bonne  fortune  enivra  Gambye.  ïl  abusa  de  l'au- 
torité ,  qui  lui  avait  été  déléguée ,  pour  faire  peser  sur 
les  sujets  d'Adelano  la  plus  intolérable  des  tyrannies. 
Ceux-ci  se  turent,  car  ils  avaient  peur  :  mais  dans 
leurs  cœurs  couvait  une  de  ces  haines  lentes  et  ter- 
ribles, comme  en  conçoivent  seuls  les  peuples  primitifs. 
Lorsque  Adelano  revint ,  Gambye  lui  demanda  la  per- 
mission de  revoir  ses  compatriotes ,  qu'il  avait  quittés 
depuis  douze  mois.  Le  cacique  le  lui  permit,  et  lui 
prêta  même  une  pirogue  et  deux  rameurs  pour  des- 
cendre la  rivière,  et  porter  à  la  Caroline  le  petit  tré- 
sor qu'il  avait  amassé  pendant  son  voyage.  Cette  riche 
cargaison  tenta  la  cupidité  des  deux  rameurs ,  qui 
d'ailleurs  haïssaient  cordialement  Gambye.  Au  moment 
où  Gambye,  qui  ne  se  doutait  de  rien,  soufflait  du 
feu  pour  cuire  du   poisson,  les  deux  traîtres  le  frap- 

(i)  Laudonnièke,  p.  i38. 


116  CHAPITRE    V. 

pèrent  d'une   hache ,    et  s'emparèrent  de   son  petit 
trésor  (1). 

La  mort  de  Gambye  n'était  qu'un  accident.  D'or- 
dinaire les  caciques  accueillaient  avec  empressement 
les  Français,  et  les  indigènes  se  pressaient  autour 
d'eux  avec  une  curiosité  bienveillante.  Aussi  péné- 
traient-ils fort  avant  dans  la  Floride.  Une  de  leurs 
plus  curieuses  explorations  fut  celle  qui  conduisit  nos 
compatriotes  à  trente  lieues  au  delà  du  territoire  du 
cacique  Mathiaca.  Us  découvrirent  un  lac,  dont  on 
n'apercevait  pas  l'autre  rive.  Les  Indiens  racontaient 
que  ,  même  en  grimpant  sur  les  arbres  les  plus  élevés, 
ils  ne  voyaient  que  de  l'eau.  Lescarbot  (2)  savait  que 
Champlain  ,  en  remontant  un  fleuve  du  Canada ,  avait 
découvert  un  lac  considérable;  de  plus  les  Indiens 
lui  avaient  appris  que  ce  lac  était  suivi  de  plusieurs 
autres  aussi  étendus.  11  crut  que  le  lac  découvert  par 
les  soldats  de  Laudonnière  communiquait  avec  les  lacs 
indiqués  à  Champlain.  Mais  on  sait  aujourd'hui  que 
Champlain  avait  découvert  le  Saint-Laurent  et  la  série 
des  grands  lacs  auxquels  il  sert  de  déversoir.  Or  le 
Saint-Laurent  est  beaucoup  trop  éloigné  de  la  Floride, 
pour  qu'on  s'arrête  un  instant  à  l'hypothèse  de  Lescar- 
bot. D'après  Charlevoix  (3)  ce  lac  est  celui  que  décou- 
vrit Soto,  en  approchant  des  Apalaches.  Mais  le  pro- 


(1)  Lemoyne,  planche  XLII.  Laudonnière,  p.   140 
(a)  Lescarbot,  ouv.  cit.,  p.  72. 
(3)  Charlevoix  ,  ouv.  cit.,  p.  84. 


VOYAGES    DE    DÉCOUVERTES.  117 

blême  n'est  pas  résolu  ,  puisqu'on  ne  sait  pas  quel 
est  ce  lac.  En  consultant  les  cartes  modernes,  on  ne 
trouve  guère  que  le  lac  Okecbobée,  dans  l'état  actuel 
de  la  Floride,  qui  réponde  à  la  description  de  Lau- 
donnière,  ou  plutôt  de  ses  soldats.  Ce  lac  a  été 
récemment  exploré  par  G.  K.  Allen  et  quatre  autres 
voyageurs.  Il  est  protégé  par  des  marécages  bour- 
beux et  des  fondrières.  Il  a  65  milles  de  long  sur 
3o  de  large.  Trois  îles  sont  baignées  par  ses  eaux. 
Lune  d'entre  elles  présente  à  l'admiration  des 
visiteurs  un  confus  entassement  de  rocliers  gigantes- 
ques. Au  sud  du  lac  s'étend  une  foret  d'acajou  et  de 
magnolias  séculaires ,  dans  laquelle  on  trouve  des 
araignées  énormes,  puisqu'elles  ont  jusqu'à  deux 
pieds  de  long.  Leurs  membres  sont  puissants,  leurs 
yeux  entourés  d'un  cercle  jaune  ponceau  très-brillant, 
et  leur  corps  rayé  de  bandes  jaunes  et  rouges.  Le  pays 
est  abandonné,  mais  on  y  trouve  pourtant  des  restes 
de  constructions  bumaines.  Nos  compatriotes  n'ex- 
plorèrent pas  ce  lac,  et  retournèrent  à  la  Caroline, 
mais  après  avoir  visité  successivement  les  caciques 
Cbilili,  Enecaque  ou  Enegnape,  Patica  ou  Patchica  , 
et  Cboya  ou  Coya.  Partout  ils  furent  bien  reçus.  Ou- 
tina  lui-même,  malgré  son  dépit  contre  Laroche- 
Ferrière,  et  la  malveillance  de  d'Ottigny  et  de  Lau- 
donnière,  fit  bon  accueil  à  leurs  messagers.  Peu  à  peu 
le  pays  était  mieux  connu,  et  nos  voyageurs  rappor- 
taient à  la  Caroline  de  précieux  renseignements,  que 
Laudonnière  enregistrait  avec  soin ,  et  dont  il  se  ré- 


118  CHAPITRE    V. 

servait  de  tirer  parti,  dès  que  les  circonstances  le  lui 
permettraient. 

Mais  de  graves  préoccupations  détournèrent  Lau- 
donnière  de  toute  entreprise  sérieuse.  La  famine  était 
imminente  ,  et ,  avant  tout ,  il  fallait  ne  pas  mourir  de 
faim. 


LA    FAMINE    ET   LA    GUERRE.  119 


CHAPITRE  VI. 


LA   FAMINE    ET   LA   GUERRE. 


En  effet,  les  Français,  sous  Laudonnière  connue 
sous  le  capitaine  Albert,  n'avaient  point  tiré  parti  de 
la  fécondité  et  des  inépuisables  richesses  du  sol  flo- 
ridien.  Que  des  gentilshommes  n'aient  pas  cru  con- 
venable de  courber  leur  front  sur  la  terre,  on  le  com- 
prend à  la  rigueur,  surtout  si  l'on  tient  compte  des 
préjugés  de  l'époque.  Mais  tout  le  monde  n'apparte- 
nait pas,  dans  la  Caroline,  aux  premiers  rangs  de  la 
société.  Il  y  avait  parmi  les  colons  des  ouvriers,  des 
matelots,  de  simples  soldats ,  et  eux  aussi  mouraient 
de  faim  par  leur  faute.  En  quittant  sa  patrie  pour  s'é- 
tablir au  nouveau  monde,  tout  Européen  croyait  alors 
pour  ainsi  dire  monter  en  dignité,  et,  du  haut  de  son 
orgueil,  rougissait  des  travaux  dont  il  s'honorait 
dans  son  pays.  De  plus  la  fièvre  de  l'or  avait  grisé 
tout  le  monde.  N'est-ce  vraiment  pas  une  honte  que 
de  s'abaisser  à  cultiver  la  terre ,  lorsque  demain  ,  au- 
jourd'hui peut-être ,  on  découvrira  quelque  mine 
fantastique?  On  est  à  la  veille  de  bâtir  l'édifice  gigan- 
tesque de  sa  fortune ,  et  on  sèmerait  du  blé  !  Ln  con- 
temporain,  Lescarbot  (i),  a  naïvement  décrit  cette 
singulière  erreur  économique,    qui    amena   tant  de 

(i)  Lescarbot,  ouv.  cit.,  p.  54o. 


120  CHAPITRE    VI. 

désastres  au  XVIe  siècle.  «  S'ils  ont  eu  de  la  famine, 
écrit-il ,  il  y  a  eu  de  la  grande  faute  de  leur  part  de  n'a- 
voir nullement  cultivé  la  terre ,  laquelle  ils  avoient 
trouvée  découverte.  Ce  qui  est  un  préalable  de  faire 
avant  toute  chose,  à  qui  veut  s'aller  percher  si  loin 
de  secours.  Mais  les  François  et  presque  toutes  les  na- 
tions du  jourd'hui  ont  cette  mauvaise  nature  qu'ils 
estiment  déroger  beaucoup  à  leur  qualité  de  s'ad- 
donner  à  la  culture  de  la  terre  ,  qui  néantmoins  est  à 
peu  près  la  seule  vaccation  où  réside  l'innocence  : 
de  là  vient  que  chacun  fuiant  ce  noble  travail , 
cherche  à  se  faire  gentilhomme  aux  dépens  d'autrui; 
on  veut  apprendre  tant  seulement  le  métier  de  tromper 
les  hommes,  ou  se  gratter  au  soleil.   » 

Aussi  bien  ce  n'est  pas  au  XVIe  siècle  seulement 
que  de  semblables  aberrations  ont  compromis  la  fon- 
dation et  la  durée  de  puissantes  colonies.  En  1848  , 
lorsque  furent  découverts  les  champs  aurifères  de  la 
Californie,  des  milliers  d'Européens  partirent  pour  ce 
pays  des  merveilles.  Ils  ne  rêvaient  que  mines  d'or, 
mais  ils  n'avaient  pas  songé  aux  brutales  nécessités  de  la 
vie.  Combien  d'entre  eux  moururent  de  faim  à  côté  de 
leurs  trésors  !  Ceux-là  seuls  firent  fortune  qui  eurent 
la  sagesse  ou  de  cultiver  la  terre  ou  de  vendre  aux 
mineurs,  à  des  prix  exorbitants,  des  vivres,  des  vê- 
tements, de  grossiers  instruments.  La  Floride  fut  la 
Californie  du  temps.  Nos  Français  se  croyaient  tous 
sur  le  point  de  devenir  millionnaires,  et  ils  manquè- 
rent mourir  de  faim. 


LA  FAMINE    ET    LA    GUERRE.  1  21 

Les  Indiens  leur  avaient  bien  promis  des  vivres  pour 
le  mois  d'avril,  mais  rien  n'arrivait.  Peu  à  peu  les 
dernières  provisions  disparurent,  et,  au  mois  de  mai, 
la  famine  éclata. 

Les  Indiens ,  au  reste  ,  n'avaient  rien  fait  pour 
la  conjurer.  L'agriculture  chez  eux ,  et  en  général 
chez  tous  les  sauvages,  n'était  guère  en  honneur. 
Ils  ne  connaissaient  guère  que  le  mil,  le  maïs,  et 
encore  ils  abandonnaient  ces  travaux  à  leurs  femmes. 
Leur  plus  vive  imprécation  contre  un  ennemi 
mortel  était  qu'il  fut  réduit  à  labourer  un  champ. 
Aussi,  malgré  la  présence  des  étrangers,  ils  s'étaient 
contentés  de  pourvoir  à  leurs  besoins  immédiats ,  sans 
se  préoccuper  autrement  de  l'impérieuse  avidité  des 
Français.  Ils  résistaient  donc  à  leurs  sollicitations ,  et 
comme  ils  s'aperçurent  bientôt  de  la  détresse  de  nos 
compatriotes,  ils  en  profitèrent  pour  leur  vendre 
très-cher  le  rebut  de  leurs  provisions. 

Il  peut  sembler  étrange  que  les  Français,  campés 
sur  les  rives  d'un  fleuve  poissonneux,  n'aient  pas  au 
moins  essayé  de  garnir  leurs  tables  de  poisson.  Mais, 
toutes  les  fois  qu'il  ne  s'agissait  pas  de  partir  en  course 
lointaine  ou  de  faire  la  guerre,  ils  ne  savaient  que 
dormir  et  perdre  leur  temps  à  la  Caroline.  On  eut  dit 
vraiment  qu'ils  dérogeaient ,  en  jetant  à  l'eau  quelque 
filet,  ou  quelque  ligne.  Les  Indiens  profitèrent  encore 
de  cette  insouciance  coupable  pour  leur  vendre  très- 
cher  des  poissons  qu'ils  venaient  pécher  jusque  dans 
les  eaux  de  la  Caroline.  A  peine  s'ils   daignaient  de 


122  CHAPITRE    VI. 

temps  à  autre  utiliser  leurs  loisirs  par  quelque  partie 
de  chasse.  Mais  les  ressources  de  la  chasse  étaient 
toujours  précaires,  et,  pour  peu  que  les  Indiens  ne 
voulussent  plus  leur  vendre  de  provisions  ,  ou  que 
leurs  marchandises  s'épuisassent ,  leur  perte  était  as- 
surée. 

La  fa  mine  dura  six  grandes  semaines  à  la  Caroline  (  i  ) , 
«  pendant  lequel  temps  les  François  ne  pouvoient 
travailler,  et  s'en  alloient  tous  les  jours  sur  une  mon- 
tagne en  sentinelle  pour  voir  s'ils  découbvriroient 
point  quelque  vaisseau  françois.  »  Mais  leur  espoir 
était  toujours  déçu.  Au  reste  ce  n'est  pas  au  seizième 
siècle  seulement  que  nos  colons  ont  eu  le  tort  de 
compter  uniquement  sur  les  secours  de  la  métro- 
pole ,  qui  semble  prendre  à  tache  de  les  oublier. 

Les  forces  s'épuisaient.  Il  fallait  prendre  un  parti. 
Laudonnière  demanda  donc  aux  charpentiers  s'ils 
pouvaient  réparer  le  seul  navire  qui  leur  restait ,  et 
le  mettre  en  état  de  les  ramener  en  France.  C'était 
le  navire  Breton ,  commandé  par  Vasseur.  Les  char- 
pentiers s'engagèrent  à  le  lui  livrer  pour  le  8  août , 
en  l'exhaussant  d'un  pont,  mais  à  condition  qu'ils  se- 
raient aidés  par  une  partie  de  la  garnison.  Laudon- 
nière accepta  leurs  offres ,  sans  seulement  remarquer 
qu'on  allait  entreprendre  un  travail  autrement  pé- 
nible que  si  on  se  fut  résolu  à  creuser  et  à  ensemencer 
le  sol.  Mais  tous  étaient  aveugles.  La  fortune  était  à 

(i)  Laudonnièue,   p.  ï/,5. 


LA    FAMINE    ET    LA    GUERRE.  123 

leurs  pieds  :  ils  s'obstinaient  à  la  chercher  dans  ces 
mines  introuvables. 

Avant  que  le  navire  fût  achevé,  il  fallait  vivre.  On 
se  partagea  la  besogne.  Les  uns  coupèrent  du  bois 
dans  les  forêts,  les  autres  le  débitèrent  en  planches  ; 
ceux-ci  firent  du  charbon,  ceux-là  amassèrent  de  la 
gomme  pour  calfater.  Laudonnière  et  une  trentaine 
de  soldats  remontèrent  la  rivière  pour  trouver  des 
provisions.  Mais  ils  ne  rencontrèrent  que  des  fram- 
boises, des  graines  petites  et  rondes,  insipides  et  mal- 
saines, enfin  des  choux  palmistes.  De  retour  à  la  Ca- 
roline, quand  furent  distribuées  ces  misérables  pro- 
visions qui  n'étaient  propres  qu'à  augmenter  les  souf- 
frances en  les  prolongeant,  un  grand  découragement 
s'empara  de  tous,  et,  comme  la  faim  est  mauvaise  con- 
seillère, on  résolut  de  prendre  par  la  force  ce  qu'on 
ne  pouvait  obtenir  par  la  douceur. 

Les  Indiens  avaient  connaissance  de  notre  épuise- 
ment et  de  nos  souffrances.  Ils  commençaient  à  man- 
quer  de  respect  :  non-seulement  ils  n'apportaient 
plus  à  la  citadelle  aucune  provision,  mais  encore  ils 
se  moquaient  de  notre  détresse.  Ils  n'approchaient 
plus  que  hors  de  portée  de  nos  armes  à  feu,  et  profi- 
taient de  la  misère  de  nos  compatriotes  pour  leur 
vendre  à  des  prix  exorbitants  les  plus  minces  provi- 
sions. Les  soldats,  forcés  par  la  nécessité,  donnaient 
jusqu'à  leurs  vêtements,  et,  quand  ils  se  récriaient 
sur  la  cherté  des  marchés:  «  Mange  ta  marchandise, 
répondaient  les   Floridiens,    nous   mangerons    notre 


124  CHAPITRE   VI. 

poisson;  puis  (i)  ils  s'esclatoient  de  rire,  et  se  mo- 
quoient  de  nous  à  gueule  bée.   » 

Les  soldats  avaient  été  plusieurs  fois  tentés  de  se 
faire  justice,  et  de  punir  durement  les  cruelles  rail- 
leries des  Indiens  :  Laudonnière  les  en  avait  toujours 
détournés.  Mais  l'irritation  croissait  de  jour  en  jour. 
Ils  proposèrent  à  leur  capitaine  de  se  saisir  par  force 
des  caciques  des  environs,  et  de  les  rançonner.  Lau- 
donnière les  supplia  de  ne  point  se  porter  à  ces  ex- 
trémités, qui  ruinaient  à  tout  jamais  l'influence  fran- 
çaise en  Floride,  et  le  forçait  à  substituer  à  la  poli- 
tique des  ménagements  celle  de  la  conquête  brutale  : 
mais,  comme  il  les  vit  parfaitement  décidés  à  ne  pas 
tenir  compte  de  ces  observations,  et  que  d'ailleurs  il 
était  lui-même  profondément  irrité  de  la  mauvaise 
volonté  des  caciques,  il  leur  promit  de  faire  un  der- 
nier appel  à  la  bienveillance  de  ces  caciques,  et,  en 
cas  de  refus,  de  punir  leur  arrogance. 

Outina  était  celui  au  secours  duquel  ils  étaient  al- 
lés le  plus  souvent.  Ce  fut  à  lui  que  s'adressa  en  pre- 
mier Laudonnière.  Outina  n'osa  refuser  ;  mais  il  s'exé- 
cuta à  contre-cœur.  Il  n'envoya  que  douze  à  quinze 
sacs  de  glands,  et  deux  de  pinocqs,  petits  fruits  verts 
qui  croissent  parmi  les  berbes  des  rivières,  et  ne 
sont  pas  plus  gros  que  des  cerises.  Encore  fallut- il 
donner  en  écbange  plus  de  marchandises  et  de  vête- 
ments que  n'en  comportait  ce  maigre  cadeau. 

(i)  Laudownière,  p.  149. 


LA  FAMINE  ET  LA  GUERRE.  125 

Peu  après,  Outina  fit  demander  à  Laudonnière  de 
lui  prêter  quelques-uns  de  ses  soldats  pour  châtier  un 
de  ses  vassaux  révoltés,  nommé  Astina.  Il  s'excusait 
en  même  temps  de  la  petitesse  de  son  envoi,  et  pré- 
tendait qu'il  s'était  à  peine  réservé  de  quoi  faire  les 
semailles.  Laudonnière  feignit  de  goûter  ces  raisons, 
et  lui  envoya  le  renfort  demandé.  D'Ottigny  avait  été 
chargé  de  cette  expédition  ;  mais  Outina  profita  de 
sa  présence  pour  le  promener  à  travers  toutes  les 
trihus  révoltées.  D'Ottigny  consentait  à  se  battre 
contre  un  vassal  insurgé,  mais  il  ne  voulait  pas  servir 
d'instrument  à  l'ambition  du  cacique.  Dès  qu'il  s'a- 
perçut du  singulier  rôle  qu'on  lui  faisait  jouer,  non- 
seulement  il  se  refusa  à  toute  expédition  nouvelle, 
mais  encore  jura  de  punir  Outina  de  sa  mauvaise 
foi,  et  de  le  ramener  prisonnier  à  la  Caroline. 

Laudonnière  devait  une  réparation  d'honneur  à 
son  plus  fidèle,  à  son  plus  brave  lieutenant.  Ses  sol- 
dats le  suppliaient  de  frapper  un  coup,  qui  rétablirait 
le  prestige  de  la  France,  et  forcerait  de  nouveau  les 
Indiens  à  fournir  des  vivres  à  la  Caroline.  L'occasion 
semblait  excellente  pour  punir  une  insulte ,  et  en 
même  temps  pour  ramener  l'abondance  dans  la  cita- 
delle. Laudonnière  connaissait  l'histoire  de  son  temps. 
Il  savait  que  Cortez  et  Pizarre  avaient  rétabli  leurs 
affaires  en  s'empara nt  de  Montézuma  et  d'Atah- 
valpa.  La  cause  était  détestable,  le  prétexte  illusoire, 
mais  ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  la  force  prime 
le  droit.  Il  se  mit  donc  lui-même  à  la  tête  de  cin- 


126  CHAPITRE    VI. 

qualité  hommes  d'élite,  répartis  en  deux  barques, 
avec  lesquelles  il  remonta  la  rivière,  et  s'empara  d'Ou- 
tina,  au  milieu  même  de  son  peuple,  sans  éprouver 
de  résistance. 

L'effet  moral  était  produit  :  le  plus  grand  chef  de 
la  contrée  était  prisonnier  de  la  France.  Quelles  se- 
raient les  conséquences  de  cet  acte  d'autorité  ?  Le 
rétablissement  de  l'influence  française,  ou  la  guerre  ? 
Dès  le  lendemain  cinq  à  six  cents  Indiens  vinrent 
annoncer  que  le  cacique  ennemi  Potavou  profilait  de 
l'absence  d'Outina  pour  mettre  le  pays  à  feu  et  à 
sang:  ils  réclamaient  donc  le  secours  de  la  France. 
Mais  cette  attaque  était  bien  prématurée.  Comment, 
en  l'espace  de  quelques  heures,  Potavou  avait-il  ap- 
pris la  capture  d'Outina  ,  et  surtout  comment  avait-il 
réuni  assez  de  monde  pour  ravager  son  territoire  ? 
Laudonnière  éventa  la  ruse.  Il  répondit  aux  Flori- 
diens  qu'il  attendrait  avant  de  se  décider,  et  bien  lui 
en  prit  ;  car  des  embuscades  avaient  été  disposées  par 
les  Indiens,  et  la  petite  armée  française ,  hors  des 
remparts  de  la  Caroline,  eut  été  infailliblement  mas- 
sacrée. 

Les  Floridiens,  comme  tous  les  sauvages,  sont  très- 
accessibles  aux  impressions  extérieures.  La  capture 
d'Outina  les  avait  déjà  ébranlés.  La  perspicacité  de 
Laudonnière  les  frappa  d'admiration,  et  tout  aussitôt 
les  vivres  affluèrent  à  la  citadelle.  Mais  ils  prirent  une 
détermination  qui  devait  rendre  inutile  l'acte  auda- 
cieux des  Français.   Mesurant  nos  compatriotes  à  leur 


LA  FAMINE  ET  LA  GUERRE.  127 

cruauté,  ils  s'imaginèrent  qu'Oulina  était  leur  vic- 
time, et  procédèrent  à  son  remplacement.  Le  beau- 
père  du  prisonnier  réussit  à  faire  nommer  un  de  ses 
petits-enfants.  Mais  on  apprit  bientôt  qu'Outina  vi- 
vait, et  même  qu'il  était  fort  bien  traité  par  les  Fran- 
çais. Ses  amis  lui  rendirent  visite  :  ses  ennemis  au 
contraire,  et  surtout  Satounona,  supplièrent  Lau- 
donnière  de  le  mettre  à  mort,  ou  tout  au  moins  de  le 
leur  livrer  ;  dans  l'espoir  de  le  fléchir,  ils  envoyèrent 
à  la  citadelle  beaucoup  de  provisions.  Mais  dès  qu'ils 
eurent  compris  que  Landonnière  ne  livrerait  jamais 
son  prisonnier,  dès  que  les  sujets  d  Outina ,  de  leur 
côté,  eurent  la  persuasion  qu'il  ne  périrait  pas,  les 
vivres  diminuèrent  de  nouveau,  d'autant  plus  que  la 
saison  des  semailles  approchait. 

La  famine  éclata  pour  la  seconde  fois,  et  elle  fut 

I terrible,  «  si  grande  qu'on  faisoit  bouillir  et  piler 
dans  un  mortier  des  racines  pour  en  faire  du  pain... 
les  autres  prenoient  du  bois  d'esquine,  le  battoient  et 
en  faisoient  de  la  farine...  mesme  cette  misère  fut 
telle,  qu'il  s'en  rencontra  un,  lequel  esplucha  parmy 
les  ordures  de  la  maison  toutes  les  arrestes  de  pois- 
son qu'il  peut  trouver,  lesquelles  il  fait  seicher  et 
mettre  en  poudre  pour  en  faire  du  pain  (i).  »  Au 
commencement  de  juin,  on  trouva  un  peu  de  mil 
dans  la  haute  rivière  :  il  était  temps.  Depuis  quatre 
jours,    les  soldats  n'avaient  pris  que  du   pinocq,  et 

(i)  Laudonkière,  p.  i55-i5fi. 


128  CHAPITRE    VI. 

quelque  peu  de  poisson  :  mais  ils  se  jetèrent  avec 
tant  d'avidité  sur  cette  nourriture  fortifiante  qu'ils 
en  furent  tous  incommodés  :  ils  ne  songèrent  même 
pas  à  garder  des  grains  pour  en  semer.  Ils  mangèrent 
ou  plutôt  gaspillèrent  tout  avec  une  étonnante  in- 
souciance. 

Une  nouvelle  razzia,  opérée  sur  les  terres  du  caci- 
que Adelano,  produisit  le  même  résultat.  On  eut  du 
grain  pour  quelques  jours,  mais  les  provisions  furent 
presque  aussitôt  épuisées.  Seulement  les  défiances  des 
indigènes  étaient  excitées.  Ruiner  ainsi  leurs  champs, 
c'était  les  exposer  eux-mêmes  à  une  prochaine  famine. 
Aussi  les  Floridiens,  exaspérés  par  les  ravages  des  Fran- 
çais, mais  trop  faihles  pour  se  venger  autrement  que 
par  l'assassinat,  les  guettèrent  avec  la  patience  de  chas- 
seurs à  l'affût.  Un  jour  deux  charpentiers  s'étaient 
éloignés  de  leurs  compagnons,  et  mangeaient  du  mil 
dans  un  champ.  Ils  furent  tués  à  coup  de  flèches 
par  les  deux  fils  du  cacique  Emola.  On  ne  put  que 
retrouver  leurs  cadavres.  D'autres  Français  furent  sur- 
pris, et  dangereusement  hlessés.  La  guerre  n'était  pas 
encore  déclarée,  mais  aux  relations  cordiales  du  dé- 
but  avaient  succédé  des  rapports  difficiles.  Les  Français 
étaient  alors  réduits  à  vivre  de  rapines,  et  l'orage 
s'amassait  autour  d'eux.  On  venait  d'apprendre  à  la 
Caroline  que,  sur  le  territoire  d'Outina,  le  mil  avait 
atteint  sa  maturité.  Le  cacique,  que  désolait  sa  capti- 
vité, et  qui  s'attendait,  d'un  jour  à  l'autre,  à  tomber 
victime  de  la  fureur  des  Français,  leur  promit  de  rem- 


LA    FAMINE    ET    LA    GUERRE.  129 

plir  leurs  greniers,  s'ils  consentaient  à  lui  rendre  la 
liberté.  Laudonnière  accepta  une  proposition,  qui  lui 
convenait  si  bien,  et  envoya  quelques-uns  de  ses 
hommes  cherclier  les  provisions  promises.  Al'approehe 
des  Français  tout  le  monde  s'était  enfui.  Etait-ce 
fraveur  réelle,  ou  bien  les  Indiens  s'étaient-ils  embus- 
qués dans  les  bois  pour  surprendre  la  petite  troupe  ? 
On  ne  l'a  iamais  su.  Mais  les  Français  crurent  à  la 

il  3 

trahison,  et,  quand  ils  rentrèrent  à  la  Caroline,  fu- 
rieux de  leur  déconvenue,  irrités  des  plaisanteries  de 
leurs  compagnons,  ils  voulaient  punir  Outina  de  sa 
connivence  réelle  ou  prétendue,  et  ne  parlaient  de 
rien  moins  que  de  le  tuer.  Laudonnière  dut  interve- 
nir pour  arracher  à  la  mort  son  prisonnier.  Cet 
otage  était  précieux  pour  lui  :  car  il  n'avait  pas  ou- 
blié les  déplorables  conséquences  qu'entraîna  pour 
Corlez  le  meurtre  de  Montézuma,  et  savait  que  les 
Floridiens  le  respecleraient ,  tant  qu'Outina  serait  en 
son  pouvoir. 

Une  quinzaine  s'écoula.  Le  cacique  alors  pria  Lau- 
donnière de  le  faire  reconduire  chez  lui.  Le  mil  était 
parfaitement  mûr,  disait-il,  et  il  s'engageait  à  en  pro- 
curer aux  Français  :  sinon  il  s'exposait  à  l'avance  au 
dernier  supplice.  Il  fallait  ou  accepter  sa  proposition, 
ou  mourir  de  faim.  Laudonnière  prit  quelques  otages, 
et  d'Ottigny,  avec  une  trentaine  de  soldats,  fut  chargé 
de  reconduire  le  souverain  indigène. 

Pas  un  Floridien  ne  se  présenta  sur  le  passage  de 
la  petite  troupe,  et,  quand  on  arriva  au  village,  pas 

LA  flo:ude.  9 


130  CHAPITRE    VI. 

une  main  ne  s'offrit  à  eux,  pas  une  case  ne  s'ouvrit.  Les 
femmes  et  les  enfants  avaient  disparu.  Les  Indiens 
seuls  restaient,  tous  en  armes,  raides,  menaçants.  On 
arriva  à  la  case  d'Outina.  Les  principaux  Indiens  l'y 
attendaient.  La  conférence  s'engagea  sur-le-champ. 
Les  Français  se  plaignirent  de  l'accueil  qu'ils  rece- 
vaient, les  Indiens  se  répandirent  en  invectives  sur 
leur  mauvaise  foi.  Ils  voulaient  bien,  puisque  le  caci- 
que lavait  promis,  livrer  des  sacs  de  mil,  mais  c'était 
à  contre-cœur,  et  pour  sauver  leur  chef  bien -ai  me. 
La  conférence  dégénéra  bientôt  en  discussion  violente. 
Oulinan'aurait  eu  qu'à  faire  un  signe,  etla  bataillecom- 
mençait.  Mais  il  avait  donné  sa  parole;  il  se  devait  à 
lui-même  et  à  ses  propres  intérêts  de  ne  pas  la  vio- 
ler. Peut-être  aussi  se  souvenait- il  que  sa  vie  avait 
dépendu  de  ces  Français  qui  étaient  aujourd'hui  en 
son  pouvoir,  et  il  avait  gardé  bon  souvenir  des  pro- 
cédés gracieux  de  quelques-uns  de  nos  compatrioles  à 
son  égard.  Il  rompit  donc  l'entretien,  et,,  prenant  à 
part  d'Otligny,  l'avertit  de  s'en  aller  au  plus  vite; 
car  il  connaissait  assez  ses  sujets,  pour  savoir  à  l'a- 
vance que  la  guerre  était  considérée  comme  décla- 
rée. 

D'Otligny  était  l'homme  du  devoir.  Il  aurait  pu 
battre  immédiatement  en  retraite,  et  se  sauver  lui  et 
ses  compagnons.  Mais  il  se  croyait  forcé  de  remplir 
jusqu'au  bout  sa  mission,  et  de  rapporter  à  la  Caro- 
line les  provisions  qu'on  y  attendait.  Peut-être  aussi, 
dans  son  naïf  orgueil  de  soldat,  et  avec  la  conscience 


LA    FAMINE    ET    LA    GUERRE.  131 

de  la  supériorité  de  ses  armes  et  de  la  discipline  eu- 
ropéenne, méprisait-il  trop  ses  ennemis,  quel  que  fût 
leur  nombre.  Il  s'imagina  donc  que  les  Indiens  n'o- 
seraient pas  l'attaquer,  et  persista  à  ne  partir  qu'avec 
les  sacs  de  mil.  Ces  sacs  n'étaient  pas  prêts,  et  les  In- 
diens n'obéissaient  à  Outina  qu'avec  répugnance.  Us 
s'étaient  même  déjà  jetés  sur  un  Français  isolé,  et 
l'auraient  ésforsré  sans  le  secours  de  ses  amis  :  cette  ten- 
tative  d'assassinat  ne  changea  rien  aux  dispositions  de 
d'Ottigny.  En  vain  le  cacique  vint-il  l'avertir  qu'on 
avait  trouvé  plantées  en  terre  des  flèches  couronnées 
de  cheveux,  ce  qui  était  le  signe  des  déclarations  de 
guerre.  En  vain  lui  apprit-il  que  des  embuscades 
étaient  dressées  dans  le  bois,  que  le  nombre  des  Flo- 
ridiens  en  armes  augmentait  d'heure  en  heure,  et 
que  la  retraite  par  la  rivière  serait  bientôt  coupée  par 
les  troncs  d'arbre  que  ses  sujets  jetaient  dans  son 
lit  :  D'Ottigny  resta  sourd  à  tous  les  avertissements  ; 
il  ne  donna  le  signal  du  retour  à  la  Caroline,  que 
le  27  juillet  1 565,  après  que  les  charges  de  mil  furent 
prêtes. 

La  retraite  fut  désastreuse;  mais  les  Français  s'y 
signalèrent  par  leur  bravoure.  Chacun  d'eux  portait 
un  sac  de  mil ,  et  ils  se  disposaient  à  déposer  ces  sacs 
dans  leurs  barques,  et  à  regagner  paisiblement  par 
eau  la  citadelle.  Avant  de  retrouver  ces  barques  ,  ils 
devaient  parcourir  à  travers  les  bois  un  espace  assez 
considérable.  A.  peine  s'étaient-ils  engagés  dans  la 
forêt  qu'ils  furent  assaillis  en  face  par  une  troupe  de 


132  CHAPITRE    M. 

quatre  cents  Floridiens,  qui,  sans  se  laisser  arrêter 
par  les  affreux  ravages  causés  dans  leurs  rangs  par 
ies  armes  à  feu  ,  et  protégés  d'ailleurs  par  des  troncs 
d'arbre ,  les  criblèrent  de  flècbes.  Les  Français  avaient 
déposé  leurs  sacs  pour  se  défendre.  A  peine  avaient- 
ils  dispersé  cette  première  troupe  qu'une  nouvelle  at- 
taque se  dessina  sur  leurs  derrières ,  et  que  les  pre- 
miers assaillants  revinrent  à  la  cbarge.  Pris  en  tête  el 
en  queue,  les  Français  durent  partager  leurs  forces , 
et  les  Floridiens  les  atteignirent  avec  plus  de  facilité. 
Ils  triomphèrent  pourtant  de  cette  double  attaque  ,  et 
reprirent  leur  marche.  Mais  les  Floridiens  s'achar- 
naient à  leur  poursuite;  toujours  repoussés,  et  avec 
des  pertes  énormes ,  ils  étaient  remplacés  par  de 
nouveaux  assaillants.  Le  courage  des  Français  fut  à 
la  hauteur  de  l'opiniâtreté*  des  Floridiens.  Admirable- 
ment conduits  par  d'Ottigny,  qui  leur  donnait 
l'exemple  de  l'héroïsme,  ils  ne  faiblirent  pas  un  ins- 
tant. Cette  retraite  fut  pour  eux  (i)  la  nocfie  triste 
des  Espagnols  de  Cortez.  Ils  auraient  pourtant  suc- 
combé au  nombre  ,  car  les  attaques  se  multipliaient, 
et  depuis  neuf  heures  du  matin  jusqu'à  la  nuit  ils 
s'étaient  battus ,  si  d'Ottigny  ne  s'était  avisé  d'un 
expédient  ingénieux,  celui  de  rompre  les  flèches  qui 
tombaient  autour  d'eux.  Dès  lors  les  Indiens  ne  pou- 
vaient plus  renouveler  leur  armement,  et,  au  bout 


(i)Prescott,  Histoire  (te  la  conquête  du  Mexique,  traduction  A.  Pi- 

CHOT. 


LA    FAMINE    ET    LA    GUERRE.  133 

d'un  certain  temps,  ils  seraient  réduits  à  l'inaction. 
Par  malheur  il  était  déjà  bien  tard.  Deux  Français 
avaient  été  tués,  Jacques  Salé  et  Lemesureur,  et  vingt- 
deux  blessés,  dont  plusieurs  grièvement,  et  parmi 
eux  d'Ottigny  et  le  dessinateur  Lemoyne.  Enfin  on  ne 
rapportait  que  deux  charges  de  mil  au  lieu  d'une  tren- 
taine. Tous  les  blessés  avaient  abandonné  les  leurs,  et 
quelques-uns  avaient  été  frappés  si  dangereusement , 
qu'ils  avaient  besoin  du  secours  de  leurs  compa- 
gnons. 

Tel  avait  été  le  déplorable  résultat  de  cette  expédi- 
tion :  une  trentaine  de  Français  hors  de  combat ,  la 
guerre  déclarée  aux  Indiens ,  et  la  famine  en  perma- 
nence à  la  Caroline,  jusqu'au  moment  où  les  charpen- 
tiers auraient  achevé  de  réparer  le  navire,  qui  per- 
mettrait aux  soldats  de  Laudonnièreetà  Laudonnière 
lui-même  de  rentrer  en  France. 

Mais  les  charpentiers  ne  s'étaient  engagés  que 
pour  les  premiers  jours  du  mois  d'août ,  et  il  fallait 
attendre  encore  une  quinzaine.  De  plus  on  devait 
charger  de  provisions  le  navire  libérateur,  et  tout  le 
pays  était  en  armes  contre  les  Français.  On  réussit 
pourtant  à  trouver  quelques  sacs  de  mil  aux  villages 
de  Saranaï  et  d'Émola.  Dans  la  rivière  de  Somme 
(Iracani),  l'intrépide  Vasseur  qui  la  remontait  avec 
deux  barques,  assista  à  une  grande  assemblée  de  trois 
puissants  caciques,  Athore ,  le  fils  de  Satouriona , 
notre  ancien  allié ,  Apalon  et  Tacadocorou  :  ces  petits 
souverains  indigènes  célébraient  une  de  ces  fêtes  in- 


1  34  CHAPITRE    VI. 

diennes,   où    l'hospitalité  est  de  rigueur   envers  les 
étrangers. 

Malgré  les  sentiments  de  haine  ou  de  défiance 
qu'ils  nourrissaient  à  l'endroit  des  Français  ,  ils  ne  les 
laissèrent  cependant  point  partir  sans  les  admettre 
à  la  fêle.  Vasseur,  par  son  habileté  et  sa  valeur, 
s'était  assuré  un  certain  prestige  sur  les  Indiens. 
Jl  fit  appel  à  leur  générosité  ou  à  leurs  superstitions, 
peut-être  même  à  leur  cupidité,  et  réussit  à  charger 
de  vivres  ses  deux  barques.  C  était  une  ressource 
inespérée.  Quelques  razzias  exécutées  aux  environs  de 
la  citadelle  achevèrent  de  compléter  l'approvisionne- 
ment. Dès  lors  on  chargea  le  navire,  et  tout  se  diposa 
pour  le  départ. 

Laudonnière  ne  voulait  pas  laisser  derrière  lui  une 
citadelle  ,  dont  les  Espagnols  ou  les  Indiens  se  seraient 
emparés  après  son  dépari .  Comme  il  nourrissait  l'ar- 
rière-pensée  du  retour,  il  ne  tenait  pas  à  trouver  la 
place  prise.  Il  ordonna  donc  de  démolir  la  Caroline; 
mais  ce  lui  fut  un  véritable  crève-cœur.  Car  il  renon- 
çait ainsi  à  des  projets  longtemps  caressés  et  longue- 
ment mûris.  La  nécessité  l'exigea.  Il  se  résigna.  Aussi 
bien  ses  compagnons  étaient  également  tristes.  Il  est 
dans  la  nature  humaine  de  s'attacher  aux  lieux  où  Ion 
a  vécu,  même  aux  lieux  où  l'on  a  souffert.  «  Cepen- 
dant (i)  il  n'y  avait  celuy  de  nous  qui  n'eust  un  ex- 
tresme  regret  d  abandonner  un  pais  de  vérité    fort 

(l)  LAUnOKNIKKK,  p.   169. 


LA    FAMINE    ET   LA    GUERKE.  135 

riche  et  de  bel  espoir,  auquel  il  a  voit  tant  enduré 
pour  découvrir  ce  que  par  la  propre  faute  des  nostres 
il  falloit  laisser...  Je  laisse  à  penser  combien  il  nous 
touchoit  au  cœur  de  nousesloigner  d'un  lieu  abondant 
en  richesses ,  pour  auquel  parvenir  et  faire  service  à 
noslre  prince,  nous  avions  laissé  nostre  propre  pais  , 
femmes,  enfans,  parens  et  amvs,  et  avions  passé  par 
dessus  les  périls  de  la  mer,  et  estions  là  arrivés  comme 
en  un  comble  de  tout  souhait.  » 

On  était  arrivé  au  3  août.  Laudonnière  allait  donner 
le  signal  du  départ ,  lorsque  soudain  furent  signalées 
quatre  voiles  à  l'horizon.  Elaient-ce  des  amis  ou  des 
ennemis?  des  Français  qui  venaient  en  aide  à  la  colo- 
nie naissante,  ou  des  Espagnolsqui  voulaient  la  ravager? 
Pendant  quelques  instants  un  singulier  mélange  de  joie 
et  de  crainte  agita  nos  compatriotes.  Ils  avaient  tout  à 
espérer  ou  tout  à  redouter.  Bientôt  ils  sortirent  de  leur 
anxiété.  Une  barque  se  détacha  de  la  flottille  et  se  di- 
rigea sur  la  terre.  Laudonnière  envoya  aussitôt  une 
chaloupe  à  sa  rencontre,  mais,  par  mesure  de  pré- 
caution ,  fit  prendre  les  armes  à  tout  son  monde.  Les 
nouveaux  arrivés  étaient  des  Anglais,  qui  venaient  re- 
nouveler leur  provision  d'eau  fraîche.  Ils  furent  très- 
surpris,  ou  feignirent  de  l'être,  à  la  vue  des  Français. 
Laudonnière  les  accueillit  avec  plaisir,  et  pria  leur 
capitaine  de  débarquer. 

Ce  capilaineétait  le  célèbre  John  Hawkins.  Il  était  né 
à  Plvmoulh  en  i5;*o.  Son  père,  William  Hawkins  ,  était 
un  marin  distingué,  fort  aimé  par  Henri  VI1L   John 


J36  CHAPITRE    VI. 

avait  profité  de  la  faveur  et  des  leçons  de  son  père  (i). 
Il  était  devenu  un  des  meilleurs  marins  de  sa  nation 
et  de  son  temps,  et  avait  obtenu  de  la  reine  Elisabeth 
le  privilège  de  la  traite  des  nègres.  L'Angleterre  ,  qui , 
de  nos  jours,  s'est  honorée  en  entreprenant  une  vé- 
ritable croisade  contre  cet  odieux  commerce  ,  le  favo- 
risait alors.  Hawkins  était  à  sa  seconde  campagne  ,  et 
la  reine  éprouvait  si  peu  de  scrupule  à  l'encourager 
qu'elle  lui  avait  donné  pour  armoiries  un  nègre  à  mi- 
corps,  de  couleur  naturelle,  lié  d'un  cercle.  D'ordi- 
naire nous  nous  figurons  un  négrier  sous  les  traits  les 
plus  repoussants  ;  mais  Hawkins  était  un  gentleman  ac- 
compli ,  tel  que  ses  contemporains  Drake  et  Raleigh  , 
et,  s'il  avait  de  la  cruauté  ,  il  la  réservait  pour  sa  mar- 
chandise noire.  Dès  qu'il  apprit  que  nos  compatriotes 
étaient  comme  abandonnés  sur  le  sol  floridien  ,  il 
s'empressa  de  courir  à  leur  secours.  Il  cédait  ainsi  à 
ce  mouvement  de  générosité  qui,  plus  tard,  le  por- 
tera à  fonder  à  Chatam  un  hospice  ,  véritable  hôtel 
des  Invalides,  pour  les  matelots  vieux  et  infirmes. 

Depuis  sept  mois  les  Français  n'avaient  ni  mangé 
de  pain  de  froment,  ni  bu  de  vin.  Dans  le  récit  de 
son  voyage,  inséré  dans  le  fameux  recueil  d'Hackluyt, 
Hawkins  prétendit  que  les  Français,  avec  les  rai- 
sins du  pays,  avaient  fabriqué  vingt  pièces  d'un  \in 
qui  valait  celui  d'Orléans.  Mais  la  Floride  n'a  jamais 
produit  de  raisins,  et,  jusqu'à  ce  jour,  toutes  les  ten- 

(i)  Hvckhiyt,  Collection  of  voyages,  t.  lit,  p.  5or,  5îo,  583,  590. 


LA    FAMINE    ET    LA    GUERRE.  137 

tatives  pour  avoir  du  vin  ont  échoué  dans  ce  pays.  Ce 
vin  devait  être  une  boisson  fermentée ,  dont  la  cou- 
leur et  l'odeur  se  rapprochaient  peut-être  du  vin  de 
France,  mais  ne  pouvait  être  pris  pour  du  vin  que  par 
des  Anglais,  très-médiocres  connaisseurs  en  pareille 
matière.  Ce  qui  le  prouverait  encore,  c'est  que  nos 
compatriotes  burent  avec  avidité  le  vin  que  leur  dis- 
tribua le  capitaine. 

La  joie  des  Français  fut  si  vive,  que,  pour  célébrer 
l'heureuse  arrivée  des  Anglais ,  ils  sacrifièrent  leurs 
dernières  provisions,  et  jusqu'aux  moutons  et  aux 
poules  qu'ils  avaient  soigneusement  réservés.  L'abon- 
dance régna  de  nouveau  dans  la  Caroline  ,  et  les  mal- 
heureux délaissés  oublièrent  dans  les  plaisirs  de  la 
bonne  chère  leurs  souffrances  passées.  Les  Indiens,  té- 
moins des  protestations  d'amitié  dont  Hawkins  ac- 
cablait Laudonnière,  le  prirent  pour  son  frère,  et 
crurent  que  la  Caroline  était  ravitaillée  pour  long- 
temps. Aussitôt  les  vivres  reparurent,  et  avec  eux  les 
offres  de  service  et  les  assurances  d'un  entier  dévoue- 
ment. Mais  le  temps  était  passé  des  ménagements  et 
des  alliances.  Les  Français  ne  cachaient  point  leur 
désir  de  quitter  une  terre  maudite,  où  ils  n'avaient 
éprouvé  que  des  déceptions.  Hawkins,  bientôt  in- 
formé de  ces  dispositions,  leur  proposa  de  les  prendre 
à  bord  de  ses  vaisseaux  et  de  les  ramener  en  France. 
Était-ce  générosité  de  sa  part ,  ou  plutôt  désir  de  dé- 
barrasser la  Floride  de  colons  qui  pourraient  entraver 
l'Angleterre    dans    l'accomplissement   de   ses    futurs 


138  CHAPITRE    VI. 

desseins?  Les  soldats  et  les  officiers  de  Laudonnière 
croyaient  à  générosité  de  l'Anglais  :  Laudonnière ,  qui 
n'était  plus  au  courant  de  la  politique  européenne , 
flairait  vaguement  un  piège,  et  tout  d'abord  repoussa 
les  offres  d'Hawkins  (i).  «  Car  je  ne  sçavois  en  quel 
estât  estoient  les  affaires  des  François  avec  les  Anglois , 
et  encore  qu'il  me  promist  sur  sa  foy  de  me  des- 
cendre en  France  avant  que  d'approcher  d'Angleterre, 
si  est-ce  que  je  craignois  qu'il  ne  voulust  attenter 
quelque  chose  en  la  Floride  au  nom  de  sa  maislresse.  » 

A  celte  nouvelle  la  mutinerie  des  Français  ne 
connut  plus  de  bornes.  Ils  ne  parlaient  plus  de  rien 
moins  que  de  déposer  Laudonnière.  Quelques-uns 
réclamaient  des  mesures  plus  énergiques.  Laudon- 
nière essaya  de  les  prendre  par  l'amour-propre, 
mais  le  mot  magique  de  retour,  l'espérance  de 
revoir  promptement  la  patrie  avaient  comme  enivré 
nos  compatriotes.  Les  officiers ,  consultés  par  Lau- 
donnière, se  déclarèrent  aussi  pour  le  retour.  Lau- 
donnière, à  moins  de  rester  seul  à  la  Caroline ,  n'avait 
plus  qu'à  se  résigner.  Au  moins  chercha-t-il  à  sauve- 
garder l'honneur  national,  et,  plutôt  que  d'ac- 
cepter l'offre  anglaise  ,  il  demanda  à  Hawkins  de  lui 
céder  un  des  navires  de  sa  flotte. 

Hawkins  y  consentit  :  cette  condescendance  a  lieu 
de  nous  étonner.  Peut-être  n'agissait-il  que  par  calcul, 
dans  l'espérance  de  conclure  un  marché  avantageux 

(l)   L\UD0NKIÈRK,    p.    173. 


LA    FAMINE    ET    LA    GUERRE.  139 

el  de  se  défaire  d'un  mauvais  navire,  ou  bien  encore 
obéissail-il  aux  instructions  secrètes  de  la  reine ,  qui 
lui  prescrivaient  de  faciliter  le  départ  des  Français, 
pour  laisser  la  place  nette  aux  Anglais.  On  le  croirait 
volontiers;  car  il  vendit  ce  navire  à  Laudonnière  au 
prix  dérisoire  de  sept  cents  écus.  Il  lui  donna  en  plus 
vingt  barriques  de  farine  ,  six  de  fèves,  six  poinçons 
de  sel ,  un  quintal  de  cire  pour  faire  de  la  cliandelle, 
cinquante  paires  de  souliers,  une  jarre  d'buile,  une 
jarre  de  vinaigre ,  un  baril  d'olives  ,  un  baril  de  bis- 
cuit blanc  et  beaucoup  de  riz.  Laudonnière  n'avait 
pas  assez  d'argent  (i);  mais  il  lui  céda  en  gage  quel- 
ques canons. 

Hawkins  était  arrivé  le  3  août  en  vue  de  la  Ca- 
roline. Il  repartit  le  7.  Aussitôt  les  Français  ,  avec  une 
activité  fiévreuse ,  convertirent  la  farine  en  biscuit , 
préparèrent  les  futailles  nécessaires  pour  les  provi- 
sions d'eau ,  et  entassèrent  à  fond  de  cale  tout  ce 
qu'ils  purent  emporter.  Ils  décidèrent  même  à  les 
accompagner  quelques  couples  d'indigènes ,  qu'ils 
eurent  soin  de  clioisir  parmi  les  mieux  faits  et  les 
mieux  portants. 

C'était  l'habitude  invariable  des  navigateurs  du 
temps.  Ces  indigènes  étaient  comme  la  preuve  vi- 
vante de  la  découverte.  D'ailleurs  ils  apprenaient 
à  apprécier  la  grandeur  et  la  force  des  pays  euro- 
péens,  et,    de  retour  en  Amérique,    ils   étendaient 

(1)  De  Bry,  p.  11  .  Ali(|iiot  tormenta  œnea    anhabonis  loco  accepit. 


140  CHAPITRE    VI. 

au  loin  par  leurs  récits,  et  au  besoin  par  leurs  ampli- 
fications, la  toute-puissance  de  la  métropole. 

Tout  était  prêt  le  28  août.  On  n'attendait  plus 
pour  partir  que  le  vent  favorable  et  la  marée.  Lau- 
donnière  allait  donner  le  signal  du  départ,  quand  sou- 
dain Vasseur  et  Verdier,  capitaines  désignés  des  deux 
navires,  signalèrent  des  voiles  à  l'horizon.  Cette  fois 
c'était  une  expédition  française  ,  et  le  chef  de  l'expé- 
dition était  Ribaut  en  personne 

Le  départ  fut  aussitôt  contremandé  !  Ce  fut  un 
malheur,  car  le  nombre  de  ceux  qui  reverront  la 
France  sera  bien  faible.  Presque  tous  les  compagnons 
de  Laudonnière  et  tous  ceux  qui  allaient  débarquer 
avec  Ribaut  étaient  réservés  à  une  catastrophe  tra- 
gique. Ils  devaient  périr  victimes  de  la  cruauté  et  du 
fanatisme  espagnols. 


TROISIEME  EXPÉDITION 

(14    JUIN    1565   —   20   SEPTEMBRE    1565) 

LE  MASSACRE 


CHAPITRE  PREMIER 


PJBAUT   ET    MENENDEZ 


Coligny,  malgré  la  fureur  des  guerres  civiles,  et  les 
tristes  préoccupations  qui  troublaient  la  sérénité  de  ce 
grand  esprit,  n'avait  oublié  ni  Laudonnière,  ni  ses  pro- 
jets de  colonisation  américaine.  Le  capitaine  Bourdet 
avait  heureusement  accompli  sa  mission  :  grâce  à  lui, 
l'Amiral  avait  enfin  reçu  des  nouvelles  de  la  petite 
colonie;  il  était  même  au  courant  des  mesquines  in- 
trigues qui  troublaient  alors  la  Caroline ,  et  il  paraî- 
trait qu'il  avait  écouté  trop  favorablement  les  rap- 
ports hostiles  à  son  lieutenant;  car  il  songea  à  le 
rappeler  en  France  et  à  lui  donner  un  successeur. 

Aux  environs  de  l'an  i565,  il  y  eut  comme  un 
temps  d'arrêt  dans  nos  guerres  intestines.  Coligny 
profila  de  cette  accalmie;  en  vertu  de  ses  pouvoirs 
de  grand  Amiral,  et  après  avoir  obtenu  l'autorisation 


142  CHAPITRE    I. 

de  Charles  IX,  il  fit  annoncer  le  prochain  départ  d'une 
troisième  expédition  en  Floride.  Ribaut  fut  nommé 
général  en  chef  de  cette  expédition.  Ses  connaissances 
spéciales,  ses  voyages  antérieurs,  son  énergie,  son  cou- 
rage, sa  religion,  tout  le  désignait  pour  remplir  ces 
hautes  fonctions.  Il  était  encore  en  Angleterre,  mais, 
au  premier  appel  de  l'Amiral,  il  revint  en  France, 
et,  tout  de  suite,  commença  ses  préparatifs  de  dé- 
part. 

La  ville  de  Dieppe  avait  été  assignée  comme  ren- 
dez-vous général.  Dieppe  était  alors  le  grand  port  de 
l'Océan.  Les  matelots  dieppois  étaient  réputés  pour 
leur  audace,  et  ses  capitaines  pour  leur  science.  Ils 
aimaient  à  rappeler  que  leurs  ancêtres  avaient  co- 
lonisé la  (i)  Guinée  avant  le  Portugal  et  découvert 
l'Amérique  du  Sud  (2)  avant  l'Espagne.  Dieppe  était 
donc  comme  une  pépinière  de  matelots  éprouvés  et 
de  savants  pilotes.  C'était  une  heureuse  inspiration 
que  de  choisir  cette  ville  comme  port  de  départ.  En 
effet,  comme  le  raconte  un  contemporain,  justement 
un  Dieppois,  La  Popellinière  (3),  «  ceste  charge  di- 
vulgée,  plusieurs  le  furent  trouver  pour  l'accom- 
pagner au  voyage,  meuz  toutefois  de  diverses  pas- 
sions, si  les  uns  par  une  seule  curiosité  de  veoir  et 
de  connoistre  le  pais;  les  autres,    pour  employer  à 

(1)  Pierre  Margry,  Marine  française  au  Xï  I*  siècle. 
(1)  Paul  Gaffarel,  Rapports  de  l'Amérique  et  de  l'ancien  continent 
avant  Ch.  Colomb.  — Revue  politique  et  littéraire,  2  mai  1874. 
(3)  La  Popfxlijvière,  ouv.  cit.,  p.  3o. 


RIBAUT   ET    MENHNDEZ.  143 

quelque  exercice  le  temps  qu'ils  ne  vouloient  dé- 
pendre à  leur  première  vaccation ,  de  laquelle  les 
guerres  civiles  les  auroient  desbauchez  :  plusieurs 
pour  le  grand  espoir  de  jouir  de  tant  de  belles  et 
riches  choses  qu'on  leur  proposoit ,  et  que  la  Floride 
promettoit.   » 

Mais  Ribaut  savait  que  ses  compatriotes  aimaient 
à  s'engager  à  la  légère  dans  des  entreprises  difficiles. 
Il   n'ignorait  pas  que  ,  pleins  d'enthousiasme  au  dé- 
but, leur  ardeur  s'éteignait  vite,  et  que  le  découra- 
gement succédait  avec   rapidité  aux  illusions  de  la 
première  heure.  Soit  qu'il  voulut  se  défaire,  par  l'en- 
nui de  l'attente,   d'une    foule   de  volontaires,   qui, 
bientôt,  l'auraient  embarrassé  plutôt  qu'aidé  ,  soit  que 
réellement  il  ait  eu  à  surmonter  des  difficultés  maté- 
rielles, les  préparatifs  de  l'expédition  durèrent  quatre 
à  cinq  mois  de  plus  qu'on  ne  le  croyait.  «  Or  l'entre- 
prise (i)  ne  fut  pas  si  tost  mise  en  effect  comme  au- 
cuns le  désiroyent,  et  ceux  principalement  qui  avoyent 
receu  les  soudards  en  leur  hostel...  car  ils  restèrent 
quatre  mois  et  plus  dans  ceste  ville  à  faire  la  piaffe;  » 
aussi  les  enthousiasmes  factices  eurent-ils  le   temps 
de  tomber.   «  Aucuns  (2)  se  formans  une  conscience 
d'un  tel  voyage,  estonnez  aussi  de  la  face  barbare  de 
la  mer,  se  retirèrent  sans  à  Dieu,  lorsqu'ils  veirent 
qu'on  vouloit  embarquer.    ;>  Il  ne  resta  bientôt  plus 
([lie  les  volontaires  sérieux.  Dès  lors  Ribaut  put  choisir 

(1)  Le  Ch.vlleux,    ouv.  cit.,  p.  202. 

(2)  La  PorELLiMÈUE,  ouv,  cit.,  p,  3o. 


1  \\  CHAPITRE   I. 

ses  équipages,  et  tout  disposer  pour  un  prochain  dé- 
part. 

Un  certain  nombre  de  gentilshommes  avaient  de- 
mandé à  faire  partie  de  l'expédition.  Une  véritable 
fièvre  d'activité  militaire  et  d'aventures  périlleuses 
s'était  alors  emparée  de  la  jeune  noblesse  :  '<  Vous  eus- 
siez dit,  rapporte  Brantôme,  que  ceste  année-là  (i) 
estoit  venue  et  destinée  pour  faire  voyager  les  Fran- 
çois.  Les  uns  allarent  en   Honsxie  avec  ce  vaillant 

prince,   feu  Mr  de  Guvse Les  autres  allarent  en 

l'armée  du  grand  Seigneur...  Les  autres  allarent  en 
Constantinoble...  les  autres  allarent  à  Madère  avec 
ce  courageux  et  vaillant  capitaine,  Monluc,  qui  y 
mourut,  qui  fut  un  grand  dommage  inestimable... 
nos  autres  allasmes  à  Malte,  dont  le  nombre  montoit 
à  près  de  trois  cens  gentilshommes  et  plus  de  huit 
cens  soldats...  Vovla  comment  en  toutes  façons,  soit 
pour  bien,  soit  pour  mal,  les  François  ont  esté  hasar- 
deux à  rechercher  les  advanlures,  et  faire  rencontre , 
et  entreprendre  voyages;  que,  quand  ilz  leur  faillirent 
en  leur  pays,  ils  les  alloient  de  loin  esvanter  hors  de  leur 
patrie.  » 

Brantôme  aurait  du  mentionner  aussi  l'expédition 
de  Floride,  car  Ribaut  fut  accompagné  par  un  cer- 
tain nombre  de  gentilshommes.    On  a  conservé   les 

(i)  11  s'agit  de  l'année  i566,  et  nous  ne  sommes  encore  qu'en  i5fi5  : 
mais  il  est  probable  que  les  paroles  de  l'historien  s'appliquent  également 
aux  deux  années.  —  BRâircÔME,  Grands  Capitaines  français,  éd.  Li- 
lanne,  t.  V,  p.  /to5. 


R1BAUT    ET   MENENDEZ.  1*5 

noms  de  de  Machonville,  du  Vest  (i),  de  Jonville,  de 
San  Marain,  deBeauhaire,  d'Ully,  de  Lagrange  :  ce  der- 
nier était  parent  de  l'amiral  Coligny,  qui  avait  voulu 
donner  au  futur  conquérant  de  la  Floride  une  marque 
de  sa  confiance,  en  lui  confiant  un  de  ses  proches. 
Trop  heureuse  notre  patrie ,  si  jamais  elle  n'avait  en- 
trepris que  des  expéditions  de  ce  genre  !  Mais  les 
guerres  civiles  commençaient  à  peine,  et  cette  ar- 
deur qu'ils  répandaient  alors  au  dehors ,  bientôt  les 
Français  ne  la  tourneront  plus  que  contre  eux-mêmes. 
Ribaut  avait  en  outre  sous  ses  ordres  quelques  cen- 
taines de  soldats.  Il  est  difficile  de  préciser  leur  nom- 
bre. D'après  la  Popellinière  (2)  il  n'y  en  eut  que 
«  trois  cents  environ,  femmes  et  artisans;  »  mais 
nous  verrons  plus  loin  que  près  de  six  cents  soldats 

(1)  On  pourrait  dresser  ainsi  le  rôle  des  équipages.  —  Chef  de  l'ex- 
pédition :  Jean  Ribaut.  —  Officiers  :  Jacques  Ribaut,  Maillard,  de  Ma- 
chonville, Jean  Dubois  ,  Valuot ,  Cosette,  Louis  Ballaud  ,  Nicolas  Ver- 
dier.  De  Saint-Clerk,  de  la  Vigne,  enseignes.  Du  Lys,  trésorier  de  la 
monnaie.  Le  Beau,  trésorier,  son  neveu,  commis,  Robert,  ministre  pro- 
testant. —  Volontaires  :  De  Lagrange,  de  San  Marain,  d'Ully,  de  Beau- 
haire,  du  Vest  (ou  du  Visty),  de  Jonville  (ou  d'  Yonville),  de  la  Blon- 
dene.  —  Soldats,  matelots,  ouvriers  :  Le  Challeux,  charpentier,  Nicaise 
de  la  Crotte,  François  Duval,  le  neveu  du  maître  d'hôtel  de  la  Couronne 
de  fer,  à  Rouen,  Elie  Desplanques,  Jacques  Tauzé,  Christophe  Lebreton, 
Drouet,  tambour,  Jacques  Dulac,  trompette,  un  trompette  de  Montargis, 
Masselin,  cor.  Jehan  Mennin,  Gros,  Bellot,  Martin,  Pierre  Rennat,  Jac- 
ques, Vincent  Simon,  Michel  Gonnor,  un  basque  deSaint-Jean-de-Luz, 
les  domestiques  de  de  Beauhaire,  d'Ully,  du  Lys,  de  Lagrange,  etc.  On 
a  perdu  le  nom  de  tous  les  autres  Français,  qui  faisaient  partie  de  l'ex- 
pédition. 

(2)  La  Popellinière,    ouv.  cit.,   p.  3i.   D'après  Mendoza,    Mem.y 
p.  187,  l'expédition  se  serait  composée  de  700  hommes  et  200  femmes. 

LA  FLORIDE.  10 


H  6  CHAPITRE    I. 

seront  ou  massacrés  ou  pendus  par  les  Espagnols. 
Sans  doute  les  trois  cents  hommes  dont  parle  la  Po- 
pellinière  sont  les  ouvriers  nécessaires  pour  une  ins- 
tallation complète,  et  on  peut  évaluer  à  un  millier 
de  personnes  le  chiffre  total  de  l'expédition.  Aussi 
bien  Ribaut  partait  cette  fois  avec  une  véritable  flotte. 
Sept  vaisseaux,  dont  quatre  de  haut  bord,  lui  obéis- 
saient. On  n'a  conservé  que  les  noms  de  la  Trinité, 
de  Y  Union ,  de  la  Truite,  de  YÉpaule  de  movton  et 
de  la  Perle,  cette  dernière  était  commandée  par 
Jacques  Ribaut,  fils  ou  neveu  du  général.  Maillard  de 
Dieppe,  de  Machonville ,  Valuot,  Jean  Dubois,  Cos- 
setle  et  Nicolas  Verdier  commandaient  les  autres  na- 
vires. 

Le  départ  eut  lieu  le  10  mai  i565,  mais  on  resta 
en  rade  jusqu'au  22  ,  pour  compléter  les  approvi- 
sionnements. Sans  doute  on  s'était  plaint  de  l'inac- 
tion des  soldats,  et  c'était  pour  les  arracher  à  l'oisi- 
veté par  un  faux  départ  que  Ribaut  avait  pris  la  mer. 
La  flotte  fut  assaillie,  le  22,  par  une  affreuse  tem- 
pête qui  la  jeta  jusqu'au  Havre.  Après  trois  jours 
d'arrêt  dans  cette  ville  (du  23  au  26),  elle  partit  de 
nouveau,  mais  fut  rejetée  par  une  nouvelle  tempête 
jusque  dans  les  atterrages  de  Whigt,  et  probablement 
désemparée,  car  elle  y  resta  jusqu'au  14  juin.  Le 
i4  juin  seulement,  Ribaut,  profitant  d'une  forte  brise 
du  sud-est,  donna  l'ordre  du  départ  définitif.  Aucun 
incident  ne  signala  le  voyage.  On  découvrit  la  Flo- 
ride le  i3  août  et,  dès  le  lendemain,  on  débarqua. 


RIBAUT    ET   MENENDEZ.  147 

Quelques  Indiens  interrogés  sur  la  position  exacte  de 
l'établissement  français,  présentèrent  à  Ribaut  un  vieil 
Espagnol,  naufragé  depuis  plus  de  vingt  ans,  qui  lui 
apprit  que  nos  compatriotes  étaient  à  cinquante  lieues 
au  nord.  Aussitôt  Ribaut  reprit  la  mer;  mais  il  avança 
bien  lentement,  et  sans  doute  perdit  un  temps  pré- 
cieux à  d'inutiles  explorations,  car  ce  ne  fut  que  le 
lundi  27  août  qu'il  mouilla  à  l'entrée  de  la  rivière  de 
May,  et  s'apprêta  à  débarquer. 

Ribaut  était  prévenu  contre  Laudonnière.  Il  avait 
presque  l'intention  de  le  faire  arrêter,  mais  il  recula 
devant  l'odieux  d'une  pareille  mesure.  Néanmoins  il 
voulut  lui  montrer  tout  d'abord  qu'il  n'était  plus  le 
maître.  Chacun  de  ses  sept  navires  détacha  une  cha- 
loupe,  remplie  de  soldats,  casques  entête,  et  mèche 
allumée.  Lorsque  les  sentinelles  de  la  Caroline  virent 
les  chaloupes  s'avancer  avec  cet  appareil  menaçant, 
elles  crurent  à  une  attaque ,  d'autant  plus  que  les 
soldats  de  Ribaut  ne  répondirent  pas  à  leur  appel ,  et 
même  essuyèrent  le  feu  d'une  arquebuse.  Laudon- 
nière, persuadé  qu'il  avait  en  face  de  lui  des  Es- 
pagnols, courut  aux  murs  à  moitié  détruits  de  la 
citadelle,  fit  pointer  deux  des  pièces  de  campa- 
gne, qui  la  défendaient  encore,  et  le  canon  allait 
retentir,  lorsque  enfin  les  nouveaux  arrivants  se  nom- 
mèrent. 

Ce  fut  une  grande  joie  pour  les  défenseurs  de  la 
Caroline ,  qui  se  croyaient  abandonnés ,  et  avaient  à 
peu  près  renoncé  à  l'espoir  d'être  secourus.  Mais  leur 


148  CHAPITRE    I. 

joie  fut  de  courte  durée.  Ribaut  avait  mandé  Lau- 
donnière  à  son  bord,  et  le  sommait  de  répondre  aux 
diverses  accusations  qui  le  chargeaient.  Laudonnière 
s'attendait  à  des  éloges,  ou  tout  au  moins  à  des  re- 
mercîments,  et  on  le  traitait  avec  une  brutalité  sin- 
gulière :  on  avait  cru,  en  France,  à  ses  calomnia- 
teurs, sans  seulement  lavoir  confronté  avec  eux,  et 
Ribaut  exécutait  sans  ménagement  les  ordres  sévères 
dont  il  était  porteur.  Il  est  probable  néanmoins  qu'à 
l'attitude  et  à  la  surprise  des  soldats  de  Laudonnière 
il  comprit  qu'il  avait  trop  vite  écouté  de  faux  rap- 
ports; car  il  laissa  à  l'ancien  commandant  le  temps 
de  se  justifier.  On  reprochait  à  Laudonnière  en 
premier  lieu  son  orgueil ,  en  second  lieu  ses  mœurs , 
en  troisième  lieu  certaines  lettres  écrites  à  divers 
seigneurs,  malgré  les  instructions  précises  de  l'amiral. 
Aucune  de  ces  accusations  n'était  fondée,  la  pre- 
mière moins  que  toute  autre.  On  prétendait  en  effet  (i) 
«  qu'il  faisoit  du  grand  et  du  roy,  et  qu'à  grand'peine 
voudroit-il  endurer  qu'un  autre  y  entrast  que  luy 
pour  commander.  »  Laudonnière  au  contraire  avait 
montré  parfois  de  la  faiblesse  dans  l'exercice  de  son 
pouvoir.  Il  est  vrai  qu'il  avait  toujours  fait  respecter 
l'autorité  royale,  dont  il  était  le  mandataire;  mais, 
en  agissant  ainsi,  il  n'avait  rempli  que  son  devoir,  et, 
d'ailleurs,  on  aurait  dû  ne  pas  oublier  que  «  (2)  si 


(1)  Laudonnière,  p.  181.  Lescvrbot,  p.  m. 

(2)  Laudonnière,  p.  186. 


RIBAUT    ET    MENENDEZ.  149 

les  rapporteurs  avoient  appelé  cela  rigueur,  ceste 
chose  venoit  plustôt  de  leur  désobéissance  que  de  sa 
nature ,  moins  subjecte  à  estre  rigoureuse  qu'ils  n'es- 
toient  à  estre  rebelles.  »  Laudonnière  réfutait  éga- 
lement l'accusation  lancée  contre  ses  mœurs ,  et  il  la 
repoussait  avec  d'autant  plus  d'indignation  qu'elle 
lui  avait  aliéné  davantage  l'esprit  de  l'amiral,  si  scru- 
puleux observateur  de  la  morale  et  des  convenances. 
Cette  servante,  sa  prétendue  maîtresse,  était  une 
pauvre  femme,  qui  soignait  son  ménage  et  «  gou- 
vernoit  une  infinité  de  divers  animaux,  comme  les 
brebis  et  la  poulaille  qu'il  faisoit  conduire  pour  en 
peupler  la  terre  (i).  »  Elle  avait  rendu  de  si  grands  ser- 
vices à  la  colonie  par  son  dévouement  à  soigner  l'es 
malades ,  que ,  cinq  à  six  fois ,  on  la  lui  avait  de- 
mandée en  mariage.  Quant  aux  lettres ,  qu'il  avait 
adressées  à  certains  seigneurs  de  la  cour,  il  ne  pou- 
vait en  disconvenir,  mais  il  obéissait  aux  ordres  de 
l'amiral,  qui  lui  avait  conseillé,  avant  son  départ, 
de  raconter  ce  qu'il  verrait  on  ferait  «  aux  sei- 
gneurs qui  sont  du  conseil ,  à  celle  fin  qu'estans  es- 
meuz  par  ce  moyen,  ils  moyennassent  envers  la  reyne 
Tentreténement  de  ceste  entreprise  (2).  » 

De  tout  point  la  justification  était  excellente.  Ri- 
baut  n'avait  plus  qu'à  reconnaître  son  erreur,  et  qu'à 
rendre  à  Laudonnière  sa  confiance.  Il  s'exécuta  de 
bonne  grâce,  et,  à  son  exemple,  tous  les  officiers  lui 

(1)  Laudonnière,   p.  i85. 

(2)  Id.,  ib. 


150  CHAPITRE    I. 

prodiguèrent  les  témoignages  de  leur  estime.  Mais  le 
coup  était  porté.  Froissé  dans  son  amour-propre,  dé- 
goûté de  l'injustice  dont  il  avait  été  victime,  désolé 
de  voir  un  autre  que  lui  commander  dans  un  pays, 
dont  il  avait  été  longtemps  le  maître,  et  lui  enlever 
le  fruit  de  ses  travaux,  il  annonça  son  intention 
bien  arrêtée  de  partir.  Ribaut  comprenait  combien  il 
serait  avantageux  pour  ses  desseins  ultérieurs  de  s'as- 
surer le  concours  d'un  lieutenant  aussi  expérimenté  : 
Il  le  pria  de  renoncer  à  ce  projet,  et  de  rester  avec 
lui.  Il  lui  proposa  même  de  partager  avec  lui  le  com- 
mandement. Mais  Laudonnière  lui  démontra  sans 
peine  que  c'était  impossible,  d'abord  parce  qu'il  fallait 
à  tout  prix  conserver  l'unité  de  commandement  dans 
un  pays  étranger,  exposé  aux  attaques  de  l'ennemi , 
et  aussi  parce  que  la  nature  humaine  est  ainsi  faite, 
que  jamais  on  ne  veut  obéir,  là  où  longtemps  on  a 
commandé.  Ribaut  se  rendit  à  ces  raisons,  et,  après 
lui  avoir  communiqué  la  lettre  de  rappel  de  Coligny 
conçue  en  termes  fort  obligeants,  lui  donna  toute  fa- 
culté de  préparer  son  départ.  Laudonnière  était  déjà 
souffrant  avant  l'arrivée  de  Ribaut.  «  Eslans  (i)  at- 
ténué du  travail  précédent,  et  melancholié  des  faux 
rapports  que  l'on  avait  faits  de  luy,  il  tomba  en  une 
grosse  fièvre  continue,  laquelle  lui  dura  huit  ou  neuf 
jours.  »  Ce  retard  faillit  lui  être  bien  funeste  ! 

Pendant  ce  temps  Ribaut  faisait  décharger  ses  vi- 

!     (i)  Laudonmère,  p.  188. 


RIBAUT    ET    MENENDEZ.  151 

vres  et  ses  munitions.  Il  en  logea  la  plus  grosse  part 
dans  une  maison  que  d'Ottigny  avait  fait  construire 
à  deux  cents  pas  du  fort.  C'était  pour  les  mettre  à 
l'abri,  et  pour  les  rapprocher  de  la  boulangerie,  cons- 
truite en  dehors  de  la  citadelle  par  crainte  du    feu. 
L'expérience  de  sa  première  campagne,   et  le  récit 
des  souffrances  endurées  par  Laudonnière  achevèrent 
de  le  convaincre  qu'on  ne  pouvait  rien  fonder   de 
stable,   ni  même  s'avancer  dans  l'intérieur  du  pays, 
avant  d'être  assuré  de  ne  pas  mourir  de  faim.   Par 
bonheur  les  Floridiens,  que  l'arrivée  de  si  nombreux 
auxiliaires  avait  d'abord  effrayés,  revenaient  peu  à 
peu  à  la  Caroline,  également  poussés  par  la  curiosité 
et  par  l'intérêt.  Bon  nombre  d'entre  eux  reconnurent 
Ribaut  à  sa  longue  barbe.  Ils  lui  portèrent  des  pré- 
sents, l'accablèrent  de  caresses,  et  lui  promirentde  l 
conduire  en  peu  de  jours  aux  montagnes  de  Palaci  (i), 
où  il  trouverait  en  abondance  ce  qu'ils  nommaient  du 
steroa  pira.  Ribaut  fit   examiner  par  son  orfèvre    les 
échantillons  que  lui  apportaient  les  Floridiens;  et  ce 
dernier  reconnut  de  l'or  rouge. 

L'entreprise  s'annonçait  bien.  Les  Indiens  parais- 
saient animés  de  sentiments  conciliants,  et  on  espérait 
trouver  bientôt  de  grandes  richesses.  Ribaut  comprit 
que  la  découverte  des  mines  serait  facilitée  ,  si  les  ex- 
plorateurs conservaient  leurs  communications  avec 
la  Caroline  ;    il   ordonna   donc   à  tous  ceux    de    ses 

(i)  On      reconnu  le  nom  des  Apalaches. 


152  CHAPITRE    I. 

bâtiments,  qui  pourraient  remonter  le  fleuve  de 
quitter  la  haute  mer.  On  sonda  l'embouchure  du 
fleuve  dont  on  trouva  le  lit  suffisant  pour  trois 
navires.  La  Perle  de  Jacques  Ribaut ,  commandée  en 
second  par  Louis  Ballard ,  de  Dieppe ,  entra  la  pre- 
mière, suivie  par  Y  Union  et  la  Truite  (i),  que  diri- 
geaient Maillard,  de  Dieppe,  etdeMachvonille,29août. 

Cinq  jours  après  l'entrée  en  rivière  des  trois  na- 
vires', le  lundi  3  septembre,  sur  le  soir,  on  signala 
quelques  gros  vaisseaux  qui  s'approchaient  des  quatre 
vaisseaux  français  restés  à  l'ancre.  On  crut  recon- 
naître  des  Espagnols.  On  passa  la  nuit  en  suspens  : 
mais  dès  le  matin  du  mardi  4  septembre ,  les  doutes 
ne  furent  plus  possibles  ,  car  on  aperçut  les  vais- 
seaux français  couper  les  câbles  qui  retenaient  les  an- 
cres ,  se  couvrir  de  voiles ,  et  regagner  précipitam- 
ment la  haute  mer.  Les  ennemis  étaient  en  vue  :  la 
guerre  commençait  ! 

La  guerre  pourtant  n'était  pas  déclarée  entre  la 
France  et  l'Espagne.  Au  contraire  les  deux  cours 
n'avaient  jamais  vjcu  en  si  parfaite  intelligence. 
C'était  un  échange  perpétuel  de  bons  procédés  et 
de  prévenances  gracieuses,  surtout  depuis  le  mariage 
d'Elisabeth  de  Valois  et  de  Philippe  II;  mais  le  roi 
d'Espagne  et  ses  habiles  ministres  cachaient,  sous  ces 
apparences  d'amitié,  une  haine  profonde  contre  le 
seul  pays  qui  pût,  avec  l'Angleterre,  s'opposer  à  leurs 

(i)  Laudonnièke,  p.  189. 


RIBAUT    ET    MENENDEZ.  153 

projets  ambitieux.  Ils  excitaient  sous  main  nos  trou- 
bles de  religion,  ils  poussaient  les  partis  à  s'entre- 
déchirer;  ils  encourageaient  les  coupables  espérances 
des  Guise.  «  Rappelez- vous,  seigneur  duc ,  dira  plus 
tard  l'amiral  de  Castille  (i)  au  jeune  duc  de  l'Infantado, 
qui  venait  d'apprendre  le  massacre  de  la  Saint-Bar- 
thélémy, et  s'en  indignait,  rappelez-vous  que  la  guerre 
de  la  France  est  la  paix  de  l'Espagne,  et  la  paix  de 
l'Espagne  est  la  guerre  de  la  France,  à  l'aide  de  nos 
doublons.  »  Aussi  Philippe  II,  tout  en  affichant  pour 
les  Valois  le  dévouement  le  plus  absolu  ,  n'était  qu'un 
ennemi  déguisé ,  qui  n'attendait  qu'une  occasion  fa- 
vorable pour  se  jeter  sur  la  France.  Ses  ambassa- 
deurs ou  ses  espions  le  tenaient  au  courant  des 
moindres  nouvelles  :  l'un  d'entre  eux ,  le  marquis  de 
Chantonay ,  frère  du  cardinal  Granvelle,  se  fit  remar- 
quer par  son  habileté.  Toujours  à  l'affût  des  nouvel- 
les, au  courant  de  toutes  les  intrigues,  prêta  en  créer 
au  besoin,  c'était  un  ennemi  intime,  que  nous  étions 
forcés  de  subir.  Il  connaissait  les  projets  de  Coligny. 
Il  savait  que  ce  grand  citoyen  cherchait  à  détourner 
contre  l'ennemi  commun  nos  fureurs  intestines.  Aussi, 
dès  qu'il  apprit  le  départ  ou  plutôt  les  préparatifs  de 
départ  de  Ribaut ,  il  en  informa  son  maitre. 

La  fureur  de  Philippe  II  égala  son  étonnement.  Ce 
pays,  qu'il  voulait  démembrer,  non-seulement  il  ré- 
sistait, mais  encore  il  osait  essayer  de  rivaliser  avec  la 
v 

(i)  Brantôme,  Capitaines  français,  édit.  Lalaniœ,  t.  IV,  p.  3o6. 


154  CHAPITRE    I. 

puissance  espagnole  en  Amérique!  C'était  une  impu- 
dence coupable!  Malheur  aux  Français  qui  s'étaient 
embarqués  dans  une  semblable  aventure  (i)!  «  Les 
Espaignols  ,  écrit  un  contemporain,  enragent  toutaus- 
sitost  qu'ils  voyent  un  Françoys  aux  Indes,  et  encore 
que  cent  Espaïgnes  ne  pourroient  fournir  assez  d'iiom- 
mes  pour  tenir  la  centiesme  partie  d'une  terre  si  large 
et  si  spatieuse ,  il  est  advis  aux  Espaignols  que  ce 
nouveau  monde  ne  fut  jamais  créé  que  pour  eux,  et 
qu'il  n'appartient  à  aucun  homme  vivant  d'y  marcher 
ou  d'y  respirer  sinon  à  eulx  seuls.  »  Philippe  II  ré- 
solut donc  de  détruire  à  tout  jamais  l'établissement 
projeté.  IL  connaissait  les  Français.  Il  les  savait  re- 
muants, batailleurs,  énergiques,  bien  plus  sympathi- 
ques aux  peuplades  Américaines  que  ses  propres 
sujets.  Un  établissement  Français  aux  portes  du  Mexi- 
que et  des  Antilles  était  une  menace  permanente  pour 
l'Amérique  espagnole  (2).  Le  cardinal  Granvelle  avait 
déjà  appelé  l'attention  de  Philippe  II  sur  le  danger  de 
permettre  aux  Français  un  établissement  en  Amérique 
«  Quels  qu'aient  été  les  conseils  de  l'ambassadeur, 
écrit-il ,  on  n'en  a  pas  moins  laissé  les  François  prendre 
pied  dans  la  Floride,  où  ils  ont  construit  deux  forts, 
qu'il  ne  sera  pas  facile  de  leur  enlever.  Car,  s'il  n'y  a 
pas  de  gens  d'Espaigne  pour  les  envoier  dehors,  il  y  a 


(1)  Reprise  de  la  Floride,  éclit.  Tamizey  de  Lvrroque,  p.  35. 
(i)  Lettres  et  papiers   d'Etat  du  cardinal  Granvelle,  t.  IX,  p.  2/j8. 
—  Lettre  datée  de  f  icnne,  2  juin  i565. 


RIBAUT    ET    MENENDEZ.  155 

plus  de  quarante  mille  hommes  en  France  desquelz 
il  est  besoing  descharger  le  pays.  Tous  les  jours  leur 
proverbe  ne  devient  que  trop  vrai ,  lorsqu'ils  disent 
qu'avec  deux  choses  ils  s'assurent  du  roi  d'Espaigne  , 
savoir  :  il  n'y  a  point  d'argent  (i),  et  nous  arriverons 
et  pourvoierons  à  tout  en  temps  opportun.  » 

Le  roi  se  garda  bien  de  négliger  ce  prudent  avis,  et, 
pendant  que  Charles  IX  abandonnait  à  ses  propres 
ressources  une  colonie  qui  pouvait  devenir  un  em- 
pire ,  il  résolut  de  diriger  contre  elle  une  véritable 
expédition. 

Une  objection  se  présentait  :  on  était  en  paix  avec 
la  France ,  et  la  destruction  d'un  établissement  fran- 
çais était  une  véritable  déclaration  de  guerre.  Mais  ce 
n'est  pas  d'aujourd'hui  que  la  force  prime  le  droit;  et 
les  habiles  conseillers  de  Philippe  II,  de  Féria,  d'Albe, 
Antonio  Perez,  Espinosa  ,  connaissaient  trop  bien  le 
cœur  humain  pour  s'imaginer  que  la  cour  des  Valois 
verrait  de  mauvais  œil  la  ruine  dune  entreprise  inau- 
gurée sous  les  auspices  de  Coligny.  D'ailleurs  mieux 
valait  engager  la  guerre  que  s'exposer  au  danger 
d'une  rivalité  commerciale  et  politique  en  Amérique; 
et  si ,  par  impossible,  Charles  IX  prenait  fait  et  cause 
pour  ses  sujets,  on  avait,  pour  se  justifier  aux  yeux  de 
l'Europe ,  deux  excellents  prétextes  :  d'abord  les 
Français  envoyés  en  Floride  étaient  presque  tous  cal- 
vinistes, c'est-à-dire  qu'ils  méritaient  la  mort  :  de  plus 

(i)  Lo  no  hay  dinero,  y  ei  a  tiempo  elegaremos  y  proveeremos. 


156  CHAPITRE    I. 

ils  s'établissaient  en  pays  espagnol  ;  on  pouvait  par 
conséquent  les  considérer  comme  des  flibustiers,  et 
les  traiter  en  ennemis. 

De  pareilles  raisons  sembleraient  de  nos  jours  dé- 
risoires :  elles  ne  Tétaient  pas^  au  seizième  siècle.  Les 
haines  religieuses  nous  étonnent  aujourd'hui,   puis- 
que nous  commençons  à  nous  habituer  à  la  tolérance  : 
mais  alors  l'animosité  la  plus  vive  séparait  les  catho- 
liques   des    protestants.    De    toutes    les  discussions, 
même  entre  gens  instruits  et  de  bonne  compagnie, 
celles   qui  dégénèrent  le  plus  vite  en   personnalités 
blessantes,  ce  sont  les  discussions  religieuses,  et  nous 
n'apprendrons  rien  à  personne  en  rappelant  ici  les 
accents  aigres  et  mordants  de  la  polémique  religieuse. 
Pourtant  plus  de  trois  siècles  se  sont  écoulés  depuis 
le  jour  où  furent  instituées  ces  redoutables  contro- 
verses.   Aussi,   en  15G5,  quelle  était  la    fureur  des 
partis!  Le  sang  coulait  dans  l'Europe  entière  au  nom 
de  la    religion  et  pour  la  religion.    Aux  bûchers  de 
l'Espagne  ou  des  Pays-Bas  répondaient  les  massacres 
de  l'Irlande   ou    de   l'Allemagne.   Philippe  II  s'était 
posé  comme  le  champion  du  catholicisme,  et,  du  fond 
de  l'Escurial ,  le  démon  du  midi  ordonnait  supplices 
sur  supplices.   A  sa  voix  le  fanatisme  de  ses  sujets 
était  arrivé  jusqu'à  l'exaltation.  La  fiévreuse  ardeur, 
le  sanglant    mysticisme  qui  forment  comme  le  fond 
du  caractère  castillan,  ils  les  consacraient  à  la  défense 
de  la. foi,  et  certes  ils  étaient  sincères  en  poursuivant 
en  Floride  des  ennemis  du  catholicisme.  Un  contem- 


MBAUT    ET    MENENDEZ.  157 

porain,  la  Popellinière  (i),  en  racontant  l'expédition, 
dont  nous  avons  entrepris  le  récit,  a  mis  ces  curieuses 
paroles  dans  la  bouche  des  Espagnols  :  «  Nosgenz... 
estoient  bien  advertis  que  la  pluspart  des  François  là 
passez  estoient  luthériens  et  huguenots,  qui  venoient 
pour  y  dresser  des  conventicules  à  leur  mode,  et 
faire  la  figue  à  tous  les  rois  et  à  tous  les  princes  de 
la  terre.  Nous  eussions  esté  grandes  bestes,  si  nous 
eussions  enduré  pulluer  des  hérésies  au  propre  pays 
où  nous  avons  nous  mesmes  planté  la  foy  chres- 
tienne  avec  la  pique  et  la  hallebarde.  »  La  Popelli- 
nière traduisait  exactement  les  sentiments  de  tout  Es- 
pagnol qui  abordait  en  Floride  :  ils  croyaient  faire 
œuvre  pie  en  massacrant  des  hérétiques. 

Un  autre  motif  poussait  encore  les  Espagnols  con- 
tre nos  compatriotes.  Légalement  la  Floride  était 
terre  espagnole .  Tout  étranger  qui  s'y  établissait , 
sans  l'autorisation  du  roi,  pouvait  donc  être  et  devait 
être  traité  en  flibustier.  On  sait  qu'Alexandre  YI  (2) 
avait  partagé  le  monde  nouveau,  qui  s'offrait  alors 
aux  ardentes  investigations  des  navigateurs,  entre  les 
Espagnols  et  les  Portugais  par  deux  lignes  fictives, 
qu'on  appelait  ligne  de  marcation  et  ligne  de  démar- 
cation.  L'Amérique  tout  entière  était  comprise  dans 


(1)  La  Popellinière,  ouv.  cit.,  II,  49. 

(2)  Rapprocher  de  la  bulle  pontificale  la  curieuse  «  Sommation  à  faire 
aux  habitants  des  contrées  et  provinces  qui  s'étendent  depuis  la  rivière 
des  Palmes  et  le  cap  de  la  Floride,  »  insérée  dans  Ternaux-Compans, 
ouv.  cit.,  p.  1-9. 


158  CHAPITRE    I. 

la  part  espagnole,  et,  avec  les  idées  de  l'époque,  cette 
donation  n'était  pas  chimérique.  Il  s'agissait  seule- 
ment de  la  faire  respecter,  et  ce  n'était  pas  une  tâche 
aisée  que  de  garder  cet  immense  continent ,  tout  en 
tenant  tête  à  l'Europe  entière.  Aussi  la  plupart  des 
peuples  n'avaient-ils  pas  tenu  compte  de  cette  exor- 
bitante prétention.  Depuis  que  François  Ier  avait 
demandé  qu'on  lui  montrât  l'article  du  testament 
d'Adam  qui  l'excluait  d'Amérique,  de  nombreux 
établissements  avaient  été  essayés.  Les  Portugais  s'é- 
taient installés  sur  les  cotes  du  Brésil;  l'Angleterre 
avait  reconnu  celle  des  États-Unis.  Au  Canada,  Cartier 
et  ses  successeurs  fondaient  la  nouvelle  France.  Si 
donc  les  Espagnols  n'avaient  eu,  pour  garder  la  Flo- 
ride, et  en  chasser  comme  pirates  les  étrangers,  d'au- 
tres droits  que  la  bulle  d'Alexandre  VI,  on  n'eût  pas 
tenu  compte  de  ces  prétentions  théologiques;  mais  ils 
avaient  encore  d'autres  raisons. 

La  Floride  était  réellement  une  terre  espagnole. 
Un  Espagnol,  Ponce  de  Léon,  la  découvrit  en  i5i2, 
et  y  perdit  la  vie  en  i52i.  L'expédition  de  l'Espa- 
gnol Vasquez  de  Ayllon,  en  1624,  fut  malheureuse. 
Celle  de  Narvaez,  le  rival  de  Cortez,  en  i528,  ne 
réussit  pas  davantage.  En  1 538  Fernando  de  Soto 
tenta  de  nouveau  la  conquête  du  pays,  mais  échoua 
comme  ses  prédécesseurs.  On  eût  dit  que  la  Floride 
portait  malheur  aux  Espagnols.  Sans  se  laisser  détour- 
ner par  ces  fâcheux  précédents,  Tristan  de  Luna ,  en 
i559,  débarqua  dans  la  baie  de  Pensacola,  mais  il 


R1BAUT    ET   MENENDEZ.  159 

i 

fut  abandonné  par  ses  soldats,  et,  .en  1 56 j  ,  revint 
presque  seul  au  Mexique.  La  Floride  avait  donc  été 
reconnue  à  plusieurs  reprises  par  les  Espagnols,  et, 
bien  qu'ils  n'y  eussent  fondé  aucun  établissement  du- 
rable, ils  avaient  certainement  pour  eux  au  moins  le 
droit  de  premier  occupant. 

Les  apparences  de  la  justice  étaient  par  conséquent 
pour  Pbilippe  IL  De  plus,  en  ordonnant  de  dé- 
truire un  établissement  fondé  par  des  calvinistes,  il 
accomplissait  son  devoir  de  bon  catholique  :  aussi  la 
nouvelle  de  l'expédition  projetée  fut-elle  accueillie 
avec  faveur  en  Espagne,  surtout  quand  on  apprit  que 
le  roi  venait  de  désigner,  pour  la  commander,  un 
homme  déterminé  à  ne  reculer  devant  aucune  des 
extrémités  de  sa  sanglante  mission. 

Ce  redoutable  instrument  des  sinistres  desseins  de 
Philippe  II  se  nommait  Pedro  Menendez  de  Abila  (i). 
Il  passait  pour  un  des  meilleurs  et  des  plus  braves  of- 
ficiers de  l'armée  espagnole,  alors  la  première  de 
l'Europe.  Les  historiens  du  temps  en  font  le  plus 
grand  cas.  Ils  le  comparent  volontiers  à  ces  fameux 
conquistadores,  qui,  dans  les  premières  années  du 
seizième  siècle,  conquirent  l'Amérique  avec  quelques 
poignées  de  braves  compagnons.  Menendez  avait  la 
vaillance  éclatante  de  Cortez,  la  froide  obstination  de 
Pizarre,  mais  aussi  la  cruauté  féroce  et  le  fanatisme 


(i)  On  trouve  aussi   Melendez   et  Ma  lanciez.    Nous  avons   adopté  la 
forme  la  plus  répandue. 


160  CHAPITRE    I. 

sanguinaire  de  tous  ces  aventuriers,  qui  noyèrent 
leurs  conquêtes  sous  des  torrents  de  sang.  Tout  jeune, 
emporté  par  ses  instincts,  il  s'était  enfui  de  la  mai- 
son paternelle,  et  avait  fait  ses  premières  armes  contre 
les  Barbaresques.  A  peine  sorti  de  l'adolescence,  il 
arma  à  ses  frais  un  brigantin,  et  devint  la  terreur 
des  corsaires  et  des  négociants  français.  Il  se  distin- 
gua par  sa  valeur  à  la  bataille  de  Saint-Quentin,  où 
son  arrivée  inattendue  avec  de  puissants  renforts  dé- 
cida du  gain  de  la  journée.  Nommé  capitaine  général 
de  la  flotte,  et  investi  de  la  confiance  du  roi,  il  tomba 
tout  à  coup  en  disgrâce,  soit  à  cause  des  brutalités  de 
son  caractère,  soit  par  suite  des  malversations  qu'on 
lui  imputait.  En  effet  il  avait  si  rapidement  fait  for- 
tune en  Amérique,  que  sa  conduite  peu  scrupuleuse 
provoqua  une  enquête.  Après  une  longue  détention, 
sa  culpabilité  fut  reconnue.  On  ignore  la  nature  de 
sa  faute,  mais  elle  devait  être  grave,  car  Philippe  II, 
qui  estimait  sa  bravoure ,  et  avait  besoin  de  ses  ser- 
vices, le  laissa  accomplir  la  moitiéde  sa  peine,  et  payer 
la  moitié  de  l'amende  à  laquelle  le  conseil  des  Indes 
l'avait  condamné.  Ses  affaires  étaient  donc  fort  em- 
barrassées, et  il  se  croyait  perdu  dans  l'esprit  de  son 
souverain,  lorsque  tout  à  coup  ce  dernier  lui  ordonna 
de  se  transporter  en  Amérique,  sur  la  cote  de  Floride, 
non  loin  de  la  passe  de  Babama ,  et  de  dresser  une 
carte  exacte  de  ces  parages  dangereux. 

C'était  une  ruse  de  Philippe  II.  L'artificieux  sou- 
verain ne  voulait  pas  se  compromettre  en  ordonnant 


1UBAUT    ET    MENENDEZ.  161 

directement  la  destruction  de  la  colonie  française  de 
Floride,  niais  il  espérait  qu'en  fournissant  à  un  de  ses 
sujets  l'occasion  d'aller  en  Floride ,  sous  le  prétexte 
d'une  mission  pacifique,  ce  dernier  lui  demanderait 
en  même  temps  l'autorisation  d'exterminer  les  héré- 
tiques nouvellement  établis,  au  grand  scandale  de  la 
catholicité,  en  Amérique.  En  ce  cas,  Philippe  II  se 
réservait ,  au  nom  de  la  religion  menacée ,  d'accorder 
toutes  les  permissions  nécessaires ,  et,  au  besoin,  se 
promettait  d'encourager  directement  l'expédition 
projetée. 

Ses  prévisions  se  réalisèrent  :  Menendez,  enchanté 
de  ce  retour  de  faveur,  s'empressa  de  se  rendre  à  la 
cour  pour  remercier  le  roi.  Quelques  courtisans  com- 
plaisants l'eurent  bientôt  mis  au  fait  de  la  situation  : 
Menendez  comprenant  que  Philippe  II  ne  demandait 
qu'à  avoir  la  main  forcée,  le  supplia  de  lui  permettre 
de  fonder  un  établissement  en  Floride,  et  d'y  extirper 
l'idolâtrie  dans  toute  cette  région.  Sur  les  Français 
déjà  établis  dans  le  pays  pas  un  mot  ne  fut  prononcé. 
Si  par  hasard  le  futur  conquérant  de  la  Floride  ren- 
contrait sur  son  chemin  quelques  Européens,  n'était- 
il  pas  autorisé,  par  le  droit  des  gens,  à  les  traiter  en 
usurpateurs  ?  surtout  si  ces  Européens  étaient  des 
protestants,  c'est-à-dire  des  criminels  en  dehors  de 
l'humanité? 

Philippe  II  accorda  tout  de  suite  la  grâce  sollicitée 
par  Menendez ,  et  bientôt  un  traité  fut  signé  entre  la 
cour  et  le  nouveau  conquistador.  Aussi  bien  il  avait 

LA    FLORIDE.  1  1 


162  CHAPITRE    1. 

formé  des  plans  gigantesques.  Ses  dépêches  officielles, 
conservées  à  Séville,  et  encore  inédites,  nous  ap- 
prennent qu'il  comptait  s'emparer  de  toute  l'Amé- 
rique du  Nord.  Il  voulait  mettre  garnison  à  Port- 
Royal,  et  se  fortifier  dans  la  baie  de  la  Chesapeake, 
qu'on  appelait  alors  île  Marie.  Persuadé  que  par  le 
Saint-Laurent  il  pénétrerait  dans  les  mers  du  Sud,  et 
qu'il  arracherait  aux  Anglais  et  aux  Français  le  mo- 
nopole des  pêcheries  dans  les  mers  septentrionales, 
il  insistait  sur  la  nécessité  d'entretenir  dans  ces  pa- 
rages un  véritable  corps  d'armée.  En  effet  le  roi, 
touché  de  son  zèle  ,  lui  accorda  toutes  les  autorisa- 
tions demandées  :  Menendez  pouvait  transporter  en 
Amérique  cinq  cents  soldats ,  et  des  laboureurs.  Seize 
prêtres,  dont  quatre  jésuites,  formeraient  le  noyau 
des  futures  missions.  Il  s'engageait  à  conquérir  le  pays 
dans  trois  ans,  et  à  en  dresser  la  carte.  Un  audience 
royale  serait  créée  dans  les  nouvelles  possessions  espa- 
gnoles ,  et  il  en  serait  l'alguazil  major.  Il  fonderait ,  à 
son  choix,  et  aux  emplacements  qui  lui  conviendraient, 
deux  ou  trois  bourgades  fortifiées.  On  lui  permettrait 
de  commercer  aux  Antilles  et  en  Espagne  sans  payer 
de  droits, sauf  pour  les  métaux  et  les  pierres  précieuses. 
Pendant  six  ans  il  armerait  deux  galions  de  cinq  à  six 
cents  tonneaux,  et  deux  pataches  de  quatre  à  cinq 
cents  tonneaux  :  toutes  les  prises  lui  appartiendraient. 
Il  aurait,  outre  deux  mille  ducats  d'appointements  à 
prendre  sur  les  revenus  de  la  province ,  le  cinquième 
de  tous  les  produits.  Enfin  on  lui  concédait  le  titre 


RIBAUT    ET    MENENDEZ.  163 

perpétuel  et  héréditaire d'adelantado  de  Floride,  avec 
le  droit  de  désigner  son  successeur;  et ,  tout  de  suite , 
le  grade  de  capitaine  général. 

Ce  traité,  qui  accordait  à  Menendez  tant  de  pouvoirs 
et  de  si  importants  privilèges  fut  signé  le  22  mars  i565. 
Mais  Philippe  II  ne  se  contenta  pas  de  montrer,  par 
ces  étonnantes  concessions  ,  comhien  il  tenait  à  la 
réussite  de  l'expédition.  Quelques  jours  plus  tard,  et 
par  faveur  spéciale ,  il  le  fit  venir  près  de  lui ,  et  lui 
apprit  que ,  pour  mieux  exterminer  l'hérésie ,  il  ve- 
nait d'expédier  en  Amérique  l'ordre  de  mettre  à  la 
disposition  du  futur  conquérant  de  la  Floride  deux 
cents  chevaux ,  quatre  cents  fantassins  et  trois  vais- 
seaux de  guerre ,  dont  la  solde  ,  pendant  trois  mois  , 
resterait  à  la  charge  du  trésor  royal.  Menendez,  heu- 
reux de  ce  nouveau  témoignage  de  la  faveur  royale , 
fit  cependant  observer  à  Philippe  II  que  ces  prépara- 
tifs retarderaient  peut-être  l'expédition ,  qui ,  pour 
réussir,  devait  être  conduite  avec  promptitude.  11  lui 
demanda  de  préférence  quelques  vaisseaux  prêts  à 
prendre  tout  de  suite  la  mer.  Le  roi  y  consentit,  mais  , 
comme  alors  les  Turcs  menaçaient  Malte,  les  vaisseaux 
espagnols  restèrent  en  Europe. 

A  la  nouvelle  de  l'expédition  projetée,  à  la  pro- 
messe des  faveurs  royales  ,  à  l'espérance  de  retrouver 
en  Floride  un  Mexique  ou  un  Pérou ,  plusieurs  cen- 
taines d'aventuriers  vinrent  offrir  leurs  services  à  Me- 
nendez (1).  Plusieurs  de  ses  compatriotes,  des  Astu- 

(1)  Le  cardinal  Granvelle  enregistre  avec  soin  la  nouvelle  de  l'expé- 


16i  CHAPITRE    1. 

riens,  énergiques  montagnards,  attirés  par  son  renom, 
le  prièrent  de  ne  pas  les  oublier,  quand  il  recruterait 
sa  petite  armée.  Ménendez  connaissait  leur  bravoure, 
îl  les  savait  pauvres  et  intéressés  :  ce  fut  parmi  eux  sur- 
tout qu'il  choisit  ses  principaux  officiers.  Ils  se  nom- 
maient Pedro  de  Yaldez,  Bartolomeo  Ménendez,  et 
Ochoa.  Le  premier  était  le  gendre  de  l'amiral ,  et  le 
second  son  frère.  Comme  on  avait  donné  à  l'entre- 
prise projetée  la  couleur  d'une  croisade,  comme  on 
avait  même  répandu  le  bruit  que  le  roi  de  France 
avait  désapprouvé  le  départ  de  Ribaut ,  bon  nombre 
de  ces  sombres  et  austères  gentilshommes  castillans, 
qui  regrettaient  de  neplus  avoir  de  Maures  à  pourfendre 
en  Europe ,  s'embarquèrent  avec  la  pensée  de  conti- 
nuer la  guerre  sainte  au  delà  de  l'Atlantique.  A 
l'exception  de  ces  volontaires  du  fanatisme ,  le  reste 
de  l'armée  se  composait  d'aventuriers  poussés  hors  de 
leur  patrie  par  la  fièvre  d'émigration  ,  qui  dépeu- 
plera l'Espagne  avant  la  fin  du  seizième  siècle. 

L'ambassadeur  de  France  en  Espagne  était  alors 
Raymond  de  Pavie  ,  sire  de  Forquevaulx ,  un  de  ces 
alertes  négociateurs  ,  tels  que  les  aimait  Catherine  de 
Médicis,  également  aptes  à  manier  la  plume  et  l'épée, 
et  très  au  courant  de  la  situation  politique.  De  For- 
quevaulx était  arrivé  en  Espagne  vers  le  milieu  de 
l'année  i565,  au  moment  même  où  Ménendez  allait 
partir  pour  l'Amérique.  Son  attention  fut  tout  de  suite 

Jîtion  :  «  Aussi  m'escript-t'-on  que  l'on  a  enchargé  la  conqueste  de  la 
Floride  à  Pero  Melendey.  »  Papiers  d'État,  t.  IX,  p.  149. 


ltlBAUT    ET    MENENDEZ.  J65 

attirée  par  les  préparatifs  de  l'expédition  :  mais  il  pa- 
raît que  la  cour  d'Espagne  avait  recommandé  le  plus 
grand  secret ,  ou  du  moins  que  les  émissaires  de  l'am- 
bassadeur ne  lui  donnèrent  que  de  tardives  informa- 
tions; car,  le 23  octobre  1 565  seulement,  c'est-à-dire 
quatre  mois  après  le  départ  de  Menendez,  il  écrivait 
à  Charles  IX  qu'on  levait  en  Espagne  de  nombreuses 
troupes,  et  ajoutait  :  «  L'on  a  opinion  ,  sire  (i) ,  que  ce 
soit  pour  Alger  au  printemps  qui  vient,  ou  quelque 
autre  bon  endroit  de  Barbarie  ,  et  est  bruit  aussi  de  la 
Floride.  »  Dix  jours  après,  le  5  novembre,  il  apprenait 
à  son  souverain  le  débarquement  de  Menendez  à  Saint- 
Domingue  ,  et  commençait  à  se  douter  du  but  réel 
de  l'expédition.  «  Et  là  dessus  ie  vouldray  croire  (2), 
ne  sçay  si  ie  me  trompe,  que  ledict  Melendez  n'a- 
voit  commission  d'aller  ailleurs  qu'en  la  dicte  isle, 
craignant  que  la  flotte  qui  parle  d'aller  à  la  Floride 
n'aime  mieux  s'adresser  là  et  s'emparer  d'un  pais 
ricbe ,  peuplé  et  basti  que  d'un  désert.  »  S'il  hésitait 
encore  à  se  prononcer  c'est  que  cette  attaque  ,  en 
pleine  paix,  lui  semblait  contraire  à  tout  droit  inter- 
national :  bientôt  le  doute  ne  fut  plus  permis.  Phi- 
lippe  II  ne  prenait  plus  la  peine  de  cacber  son  désir 
d'extirper  1  hérésie  en  Amérique ,  et  d'en  cbasser  les 
Français.  Il  avait  même  chargé  sa  femme ,  la  reine 
Elisabeth ,   d'informer  de    ses  intentions  l'ambassa- 

(1)  Bibliothèque  nationale.    —  Fonds  français,   manuscrit  n°  10751, 
fol.  32,  lettre  VI. 

(a)Id.,  fol.  41,  lettre  IX. 


166  CHAPITRE    1. 

deur  de  France,  et  ce  dernier  s'empressa  de  raconter 
à  ses  maîtres  les  conversations  qu'il  avait  eues  à  ce  su- 
jet (i).  Le  3  novembre  i565 ,  il  écrivait  de  Madrid  à 
Catherine  :  «  Du  restant ,  Madame ,  i'ay  appris  de  la 
Royne  votre  fdle  ce  que  ie  vous  escris  de  la  Floride 
par  mon  autre  lettre  :  comment  ce  roy  ne  veult  souf- 
frir que  les  François  nichent  si  près  de  ses  conquestes, 
mesme  que  ses  flottes  en  allant  et  venant  à  la  Neufve 
Espaignesont  contrainctes  de  passer  devant  eux.  Par- 
quoy  il  est  nécessaire ,  si  l'on  ira  de  France  audict 
pais  qu'on  fit  forts  pour  se  deffendre  et  en  équipage, 
cependant  n'advouer  nidésadvouer  vos  subiects  qui  y 
sont,  ou  iront  depuis  delà.  »  Quelques  jours  plus  tard, 
il  écrivait  encore  à  la  reine  mère,  en  lui  rendant 
compte  d'un  nouvel  entretien  avec  la  princesse  Elisa- 
beth :  «  Elle  m'a  dict  rien  n'estre  plus  certain  que 
le  roy  catholique  prend  à  cœur  le  faict  de  la  Floride, 
pour  y  employer  ce  qu'il  pourra  de  ses  forces,  afin 

d'en  deschasser  les  François (2)  » 

La  cour  de  Madrid  ne  gardait  donc  plus  de  ména- 
gements, et  les  déclarations  de  Philippe  II  étaient 
pour  ainsi  dire  officielles.  Son  ambassadeur  à  Paris, 
don  Francisco  de  Alava ,  reçut  même  l'ordre  de  se 
plaindre  directement  à  Charles  IX  ,  et  de  lui  représen- 
ter comme  une  grave  atteinte  portée  à  ses  droits  la 
présence   de  quelques  Français   sur   la   cote  améri- 


(1)  Manuscrit  1075 1,  fol.   37,  lettre  VIlï. 

(2)  Id.,  fol.  /,3,  lettre  X. 


R1BAUT    ET    MENENDEZ.  107 

caine  (i).  Dès  lors  l'affaire  devenait  diplomatique,  et 
au  mémoire  communiqué  par  l'ambassadeur  espagnol 
Charles  IX  fut  obligé  de  répondre  par  un  autre  mé- 
moire. De  Plessis-lez-Tours  le  28  novembre  i565  (2) 
il  écrivit  à  de  Forquevaulx  :  «  l'ai  veu  ce  que  vous  m'é- 
crivez des  desplaisirs  qu'ils  ont  par  delà  de  mes  gens 
qui  sont  à  la  côte  de  Floride,  de  quoy  l'ambassadeur 
qui  est  ici  n'a  pas  failli  de  faire  la  même  plainte...  le 
ne  vois  pas  grand  propos  de  me  frustrer  d'une  chose 
où  mes  subiects  ont  passé  si  longtems,  planté  mes 
armes,  et  possédé  sans  aulcun  empeschement ,  et 
d'alléguer  l'ombre  qu'ilspeuvent  avoir  pour  leur  vais- 
seaux qui  retourneront  de  plus  avant.  »  Le  roi  cepen- 
dant n'entend  pas  que  les  Français  nuisent  au  com- 
merce espagnol ,  et  il  promet  de  punir  très-sévèrement 
tous  ceux  qui  voudraient  exercer  la  piraterie  dans  les 
mers  américaines,  au  lieu  de  cultiver  paisiblement  le 
sol  qu'ils  occupent.  «  Mais  aussi  (3)  ne  serait-il  raison- 
nable que  Sa  Majesté  Catholique  voulust  tellement  em- 
pescher,  brider  et  écarter  aux  subiects  de  Sa  Majesté  la 
liberté  de  la  navigation,  qu'ils  ne  puissent  aller  navi- 
guer et  s'accommoder  es  autres  lieux ,  mesme  en  celui 
qui  a  esté  découvert  passé  cent  ans  par  ses  subiects  , 
et  qui  est  dès  ce  tems  en  témoignage  et  mémoire  de 
la  découverte  faite  par  les  François  appelé  la  coste  aux 


(1)  Manuscrit  1075 1,  fol.  5g,  lettre  XIV. 
(a)Id.,  fol.  58,  lettre  XIV. 
(3)  Id.,  ib. 


168  CHAPITRE    I. 

Bretons.  »  Le  3o  décembre  (i)  ,  Catherine  de  Médicis 
écrivait  encore  ,  de  Moulins  ,  à  Forqnevaulx  sur  le 
même  sujet ,  et  insistait  sur  la  légitimité  des  préten- 
tions françaises  :  «  Car  telle  est  l'intention  duroy  mon 
fils  qui  entend  et  moy  aussi  que  quand  on  vous  par- 
lera de  cette  affaire ,  par  délia ,  vous  en  respondiez 
suivant  ce  que  dessus,  et  que  ce  n'est  pas  chose  dont 
nous  ayons  jamais  autrement  faict,  mais  autant  que 
les  princes  doivent  être  ialoux  de  ce  qui  est  leur,  et 
regarde  leur  honneur  et  autorité.  » 

L'affaire  était  mal  engagée.  Aux  prétentions  espa- 
gnoles la  cour  de  France  répondait  en  alléguant  des 
prétentions  tout  aussi  légitimes,  et  surtout  en  posant  le 
principe  de  la  Jjberté  des  mers.  Certes  tous  les  droits 
étaient  de  notre  coté  ,  mais  Philippe  avait  pour  lui  les 
apparences  de  la  légalité,  et  surtout  la  force.  Pendant 
que  discutaient  les  ambassadeurs  et  que  s'échan- 
geaient des  correspondances  hautaines,  Menendez  et 
la  flotte  espagnole  débarquaient  en  Floride  et  tran- 
chaient par  l'épée  une  discussion  qui  semblait  inter- 
minable. 

On  ne  connaissait  pas  encore  en  Europe  l'issue  de 
l'expédition  ,  et  Philippe  II ,  qui  ne  voulait  rien  déci- 
der avant  d'être  certain  du  succès ,  feignit  d'accepter 
les  explications  de  Charles  IX  ,  et  accorda  une  au- 
dience à  de  Forqnevaulx.  Ce  dernier  aurait  voulu 
intéresser  à  la  cause  la  reine  Elisabeth.  Il  lui  avait  dit 

(i)  Manuscrit  10751,  fol.  i32,  lettre  XXVII. 


R1BAUT    ET    MENKNDEZ.  160 

«qu'il  serait  bon  que  la  navigation  audict  pays,   et 
autres  endroits  où  Sa  Majesté  Catholique  n'a  de  ses 
gens  fut  libre  à  vos  suhiects,  afin  que  ceulx  qui  sont 
tant  enclins  et  adonnés  aux  armes  qu'ils  ne  peuvent 
vivre  en  repos  ne  soufrir  que  les   autres  y  vivent  al- 
lassent passer  leur  cholère  audict  pays  (i).  »   Mais  la 
reine  n'avait  aucune  influence    sur   l'esprit   de    son 
mari,  et  Philippe  II  goûtait  peu  ces  considérations  de 
philanthropie  internationale.  L'ambassadeur  échoua 
donc  dans  sa  tentative  auprès  de  la  reine   :  il  ne  fut 
pas  plus  heureux  auprès  du  roi    :  il  a  laissé  un  cu- 
rieux (2)  récit  de  cette  entrevue  dans  une  lettre  datée 
de  Madrid ,   le   il\  décembre    i565,    et    adressée    à 
Charles   IX.   Philippe  II  attendit  qu'on  l'interrogeât 
sur  les  affaires  de  Floride.    «  Il  n'en  parloit  un  seul 
mot  ni  de  chose  qui  approche;  il  se  contentoit  de 
*    montrer  bon  semblant  d'avoir  plaisir  de  la  santé  du 
roy  et  de  la  royne  et  de  la  tranquillité  du  royaume , 
ains  qu'il  l'a  déclaré  par  ces  parolles  :  qu'il  est  et  sera 
toujours  très  aise  que  toutes  choses  aillent  de  bien  en 
mieux.  lattendois ,  Sire,  qu'il  me  deust  parler  delà 
Floride  et  des  plaintes  que  son  ambassadeur  a  faictes 

à  Votre  Majesté Néantmoins  ledict   sieur   roy  ne 

m'en  a  parlé  un  seul  mot,  ny  de  la  chose  qui  en  ap- 
proche. »  Était-ce  de  la  part  de  Philippe  II  parti  pris 
d'éviter  tout  sujet  de  discussion  ,  ou  bien  timidité ,  on 
l'ignore  :   mais  l'ambassadeur  en  fut  pour  ses  frais  de 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  43,  lettre  X. 

(2)  Id.,  fol.  70-73,  lettre  XVJ. 


170  CHAPITRE    I. 

politesse  ,  et  il  n'obtint  du  roi ,  lors  de  cette  audience, 
que  des  protestations  exagérées  d'amitié  et  de  dévoue- 
ment. 

Le  premier  ministre  du  roi,  le  ducd'Àlbe,  fut  bien 
plus  explicite.  Avec  lui  de  Forquevaulx  ne  craignit 
pas  d'aborder  franchement  la  difficulté.  Il  lui  de- 
manda des  explications  catégoriques.  D'Albe  n'hésita 
pas  à  lui  répondre.  «  Il  trouve  le  pire  du  monde  (i)  que 
d'une  province  et  pais  dont  les  Espaignols ,  à  ce  qu'il 
soutient ,  sont  possesseurs  dès  le  règne  du  roy  don 
Hernando ,  les  François  les  soient  allez  troubler  et 
déposséder,  lequel  lieu  leur  importe  trop  pour  le 
laisser  perdre  ;  et  si  la  coste  fut  esté  faicte  par  vos  su- 
biects  devant  ou  durant  les  guerres ,  qu'il  s'en  fust 
parlé  dans  le  traité  de  paix  ,  mais  c'est  une  exspolia- 
tion et  usurpation  faite  de  peu  de  tems  en  ça,  et 
scait  on  assez  en  Espaigne  qui  et  comment  Ion  y  a 
envoyé  des  ministres  avec  leurs  femmes  et  enfants, 
le  luy  ay  respondu ,  Sire,  et  dict  la  substance  de  votre 
responce ,  et  que  j'ay  veu  trente  ans  auparavant  sur 
cartes  marinnes  fort  antiennes  que  la  coste  ,  où  l'on 
dit  que  la  Floride  est  assize ,  s'appeloit  la  coste  des 
Bretons,  et  estoit  grandement  distante  des  isles  de 
l'Espagnolle,  Cube  et aullres delà Neufve Espaigne.  De 
sorte  que  leur  navigation  ne  pou  voit  estre  empeschée 
par  les  François,  lesquels  n'y  estoient  point  allez  par 
vostre  commandement,  ne  pour  rien  attenter  ou  dé- 

(i)  Manuscrit  loySi,  fol.  j3,  lettre  XVI. 


R1BAUT    ET    MENENDEZ.  171 

posséder,  ains  connue  pretendans  aller  sur  leur  pro- 
pre conqueste,  et  à  une  navigation  libre  et  accous- 
tumée  à  eulx  de  tout  teins...  Quant  à  ce  qu'il  dit 
n'avoir  esté  parlé  de  la  Floride  au  traité  de  paix  ,  ce 
ne  fut  que  leur  faute,  et  cella  est  signe  qu'ils  n'y  al- 
loient  point  encore  en  ce  tems.  »  Les  arguments  de 
Forquevaulx  étaient  fondés,  car  le  duc  s'emporta,  et 
finit  par  déclarer  que  «  le  roy  catholique  employera 
toutes  ses  forces  pour  recouvrer  sa  possession.  » 

Il  n'y  avait  rien  à  répliquer  :  il  fallait  ou  accepter 
la  situation ,  ou  déclarer  la  guerre  à  l'Espagne.  Ca- 
therine en  eut  un  instant  l'intention ,  surtout  après 
que  l'ambassadeur  d'Espagne  à  Paris  lui  eut  en  quel- 
que sorte  posé  un  ultimatum.  Francisco  de  Alava  avait 
demandé  à  Moulins,  le  20  janvier  i566,  une  audience 
à  la  reine  mère  et  lui  avait  posé  ,  sans  doute  en  se 
conformant  aux  instructions  du  duc  d'Albe,  deux 
questions  (1)  :  Le  roi  a-t-il  commandé  l'expédition  de 
Floride?  S'il  ne  l'a  pas  commandée,  l'avoue-t-il?  La 
reine  répondit  à  la  première  question  par  un  faux- 
fuyant  :  elle  assura  l'ambassadeur  qu'elle  tenait  beau- 
coup à  la  paix  avec  l'Espagne.  Pour  la  seconde  ques- 
tion ,  «  Nous  avons  estimé  ,  dit-elle  (2) ,  que  le  com- 
merce est  libre  entre  les  subiects  des  amis,  et  que  la 
mer  n'est  fermée  à  personne  qui  va  et  traficque  de 
bonne   foi.   Bien  savois-ie  qu'aulcuns  des  noslres  es- 


(1)  Manuscrit  îyoSi,  fol.  161,  lettre  XLI. 

(2)  Id.,  ib. 


172  CHAPITRE    l. 

toient  allez  en  une  terre  qui  s'appelle  la  terre  aux 
Bretons...,  en  quoy  faisant  n'ont  pensé  entreprendre 
chose  préjudiciable  à  ladicte  paix,  et  amitié  :  ne  nous 
semble  aussi  qu'ils  eussent  aucunement  failli  pour  es- 
tre  terre  que  nous  estimons  nostre.  »  La  fierté  et  aussi 
la  justesse  de  cette  réponse  excitèrent  l'ambassadeur 
qui  s'emporta  en  menaces  inconsidérées,  et  alla  jus- 
qu'à parler  d'une  guerre  imminente.  Mais  Catherine 
avait  le  sentiment  de  sa  dignité  ,  et  la  conscience  de 
ses  droits.  Elle  répondit  froidement  au  fougueux  Cas- 
tillan «  qu'il  se  souvint  aussi  que  les  rois  de  France 
n'ont  pas  accoustumé  de  se  laisser  menacer,  que  le 
mien  estoit  bien  jeune,  mais  non  pas  si  peu  connois- 
santce  qu'il  est,  qu'il  n'y  ait  toujours  plus  affaire  à 
le  retenir  qu'à  le  provoquer,  et  qu'elle  estimoit  que 
son  maistre  n'y  gagneroit  rien  (i).  » 

Francisco  de  Àlava  avait  sans  doute  outrepassé  ses 
instructions,  car  il  se  confondit  en  excuses  ,  et  assura 
la  reine  de  la  droiture  et  de  la  sincérité  de  ses  inten- 
tions. Catherine,  de  son  coté,  ne  se  .souciait  alors  que 
très-médiocrement  d'entrer  en  lutte  avec  l'Espagne. 
Son  autorité  n'était  pas  encore  assez  solidement  établie 
en  France  ,  et,  pour  lutter  avec  avantage  contre  l'Es- 
pagne, elle  était  pour  ainsi  dire  forcée  de  se  jeter  dans 
les  bras  du  parti  protestant.  Elle  en  eut  peut-être  un 
instant  la  pensée ,  comme  semblerait  le  prouver  le 
passage  suivant  d'une  lettre  qu'elle  adressait  à  de  For- 

(i)  Manuscrit  10751,  fol.  i3i,  let.  XXVII. 


RIBAUT    ET    MENENDEZ.  173 

quevaulx  :  «  Car  telle  est  l'intention  du  roy  mon  fils 
qui  entend  et  nioy  aussi  que  quand  on  vous  parlera 
de  ceste  affaire  ,  par  délia  ,  vous  en  respondiez  suivant 
ce  que  dessus ,  et  que  ce  n'est  pas  chose  dont  nous 
ayons  ia mais  autrement  faict,  sinon  autant  que  les 
princes  doiven  t  eslre  ialoux  de  ce  qui  est  leur  et  regarde 
leur  honneur  et  autorité  »;  mais  il  lui  répugnait  de 
prendre  une  décision  de  cette  importance  du  jour  au 
lendemain.  Elle  accepta  donc  les  excuses  de  l'ambassa- 
deur, et,  par  un  accord  tacite,  la  question  engagée 
resta  toute  diplomatique.  De  part  .et  d'autre  on  atten- 
dait l'événement.  Mais  on  savait  à  l'avance  que  le  sang 
coulerait.  La  reine  Elisabeth  l'avait  dit  expressément 
à  l'ambassadeur.  «  Le  roy  (i)  et  le  duc  d'Albe  n'épar- 
gneront chose  du  monde  pour  chasser  les  François, 
car  ils  prennent  ce  faict  fort  à  cœur,  et,  s'ils  sont  vic- 
torieux, Vos  Maiestés  entendront  fort  piteuses  nou- 
velles de  leurs  subiects ,  lesquels  ils  feront  tous  mou- 
rir cruellement  »  (17  janvier  i566).  Le  duc  d'Albe,  de 
son  côté,  n'avait  pas  caché  ses  projets  :  aussi  de  For- 
quevaulx  insistait-il  pour  qu'on  envoyât  des  renforts 
en  Floride.  «  Et  doit  (2)  croire  Votre  Majesté,  écrivait- 
il  de  Madrid  le  24  décembre  i565  ,  qu'ils  feront  icy 
leur  possible  d'en  chasser  vitupéreusement  vos  su- 
biects. Parquoy  si  la  conqueste  importe  au  bien  de  vos- 
tre  service,  il  leur  faut  envoyer  un  bon  secours  promp- 


(1)  Manuscrit  io75i,  fol.  i38,  let.  XXX. 

(2)  Ici.,  fol.  73,  let.  XVI. 


17k  CHAPITRE    I. 

tement.  »  Il  était  déjà  trop  tard  pour  secourir  la  co- 
lonie française.  Car  au  moment  où  s'engageaient  les 
négociations  entre  les  deux  cours ,  les  destinées  de  la 
Floride  étaient  accomplies.  Suivons  donc  sur  l'Océan 
l'armada  espagnole. 


LE    NAUFRAGE.  175 


CHAPITRE  11 


LE    NAUFRAGE. 


Le  29  juin  1 565  la  flotte  espagnole  partit  de  Cadix. 
Menendez  avait  dépensé,  et  au  delà,  toute  sa  fortune 
pour  préparer  l'expédition.  «  Votre  (i)  Majesté  peut 
être  assurée,  écrivait-il  au  roi ,  que  ,  eussé-je  un  mil- 
lion et  plus ,  je  l'emploierais  et  dépenserais  en  entier 
pour  cette  entreprise  faite  si  fort  en  l'honneur  et  gloire 
de  Dieu  ,  à  l'accroissement  de  la  foi  catholique ,  et  au 
service  de  l'autorité  de  Votre  Majesté;  j'ai  offert  à  no- 
tre Seigneur  tout  ce  qu'il  lui  plaira  me  donner  en  ce 
monde ,  et  tout  ce  que  je  possède  ou  acquerrai  sera 
dévoué  à  l'introduction  de  l'Évangile  en  cette  contrée 
et  à  catéchiser  les  naturels  ;  et  ceci  je  l'assure  et  pro- 
mets au  roi.  »  Les  historiens  de  l'époque  évaluent  à 
un  million  de  ducats  la  dépense  totale.  C'était  plus 
assurément  que  ne  possédait  Menendez  :  mais  les 
capitalistes  d'alors  prêtaient  volontiers  de  grosses 
sommes  aux  aventuriers  d'outre-mer.  Parfois  ils  ne 
rentraient  pas  dans  leurs  avances,  mais  quand,  par 
bonheur,  leurs  clients  réussissaient,  quelle  n'était  pas 
leur  part  de  butin  !  Aussi  bien  Menendez  leur  inspirait 
confiance,  et  ils  avaient  été  généreux  à  son  égard.  La 

(i)  Lettre  en  date  du    il  septembre    i565,  citée  par  Pajrkmawn   (les 
Pionniers  français    dans  V Amérique  du  Nord),  trad.  française,  p.  68. 


176  CHAPITRE    II. 

flotte  était  réellement  imposante.  Le  général  montait 
le  San-Pelayo,  beau  galion  de  i55o  tonneaux,  équipé 
par  le  roi.  Dix  autres  navires  le  suivaient ,  dont  quel- 
ques-uns jaugeaient  1200  tonneaux.  995  soldats  ou 
matelots  ,117  officiers  ou  ouvriers ,  i(3  prêtres  étaient 
montés  sur  ces  onze  navires.  A  peine  sorti  de  Cadix  , 
Menendez  fut  assailli  par  une  tempête  qui  le  força  à 
rentrer  au  port.  Mais  ce  contre-temps  fut  heureux 
pour  lui ,  car  il  reçut  des  renforts  qui  augmentèrent 
de  i5o4  hommes  sa  petite  armée.  Parmi  les  derniers 
arrivés  étaient  beaucoup  d'Asturiens.  Quelques  Portu- 
gais se  joignirent  aussi  à  lui  :  ils  devaient  plus  tard  se 
signaler  par  leur  cruauté.  Deux  jours  après  le  second 
départ,  arrivèrent  Luna  et  90 volontaire?,  qui  montè- 
rent une  caravelle  tout  équipée,  et  rejoignirent  la 
flotte  en  mer.  Enfin  trois  autres  navires  partirent  de 
Gijon  montés  par  257  soldats ,  sous  le  commande- 
ment de  Pedro  Menendez  Marquez  ,  trésorier  général 
du  roi  en  Floride.  Ces  renforts  successifs  portèrent  à 
2600  hommes  le  chiffre  total  de  l'expédition ,  et 
parmi  eux  on  comptait  douze  franciscains,  un  reli- 
gieux de  la  Merci,  huit  jésuites,  et  cinq  prêtres.  L'un 
d'entre  eux  était  Lopez  de  Mendoza  ,  un  des  futurs 
historiens  de  l'expédition. 

Menendez  ,  pressé  d'arriver  en  Floride ,  ne  relâcha 
pas  aux  Canaries  (1)  :  assailli  en  pleine  mer  par  une 


fi)  Pourtant,  d'après  Mendoza  ,  Mémoire,  etc.,  p.  166,  la  flotte  serait 
arrivée  dans  cet  archipel  le  5  juillet,  et  ne  l'aurait  quitté  que  le  8. 


LE    NAUFRAGE.  177 

seconde  tempête,  il  ne  put  voguer  de  conserve  qu'a- 
vec cinq  de  ses  navires  ,  et  encore  une  nouvelle  tour- 
mente les  força  ,  le  20  juillet ,  à  jeter  à  la  mer,  pour 
s'alléger(i),  une  partie  de  leur  chargement.  Le  jeudi, 
9  août,  Menendez  abordait  à  Porto-Rico,  y  enrôlait 
49  volontaires,  et  apprenait  que  Ribaut ,  au  lieu  de 
débarquer  directement  en  Floride  ,  perdait  son  temps 
en  route  à  des  explorations  inutiles. 

A  cette  nouvelle,  Menendez  sentit  redoubler  en  lui 
le  désir  de  surprendre  les  Français.  Bien  qu'il  n'eût 
autour  de  lui  que  le  tiers  environ  de  ses  hommes ,  bien 
que  le  navire  qu'il  avait  envoyé  à  Saint-Domingue 
pour  y  prendre  quatre  cents  soldats,  ne  l'eût  pas  re- 
joint, il  démontra  à  ses  officiers  la  nécessité  de  profi- 
ter de  la  négligence  des  Français.  Sans  doute  il  ne 
disposait  pas  encore  de  toutes  ses  ressources  ,  mais  il 
fallait  à  tout  prix  prévenir  les  Français  ,  et  les  empê- 
cher de  se  fortifier,  Il  fallait  .surtout  ne  pas  attendre 
leur  attaque,  et  elle  était  probable ,  car  on  avait  perdu 
le  navire  où  étaient  renfermées  les  instructions  de  la 
campagne.  A  l'exception  de  Juan  de  Saint-Vincent  et 
de  quelques  autres  officiers ,  qui  méditaient  un  coup 
de  main  sur  le  Pérou  ou  le  Mexique ,  et  aimaient 
mieux  rançonner  des  Indiens  inoffensifs  que  lutter 
avec  les  Français,  le  conseil  fut  de  l'avis  de  Menendez. 
Son  gendre,  Pedro  de  Valdez,  insista  même  pour  qu'on 

(1)  Mendoza  (p.  166-186)  raconte  en  détail  ce  voyage  :  comme  il 
n'offre  pour  nous  qu'un  intérêt  secondaire,  nous  ne  pouvons  que  ren- 
voyer les  lecteurs  à  sa  relation. 

LA    FLORIDE.  12 


( 


178  CHAPITRE    II. 

partît  immédiatement.  Malgré  le  mauvais  vouloir  des 
récalcitrants ,  les  navires  mirent  donc  à  la  voile ,  et 
se  dirigèrent  sur  la  Floride. 

Dès  le  il\  août,  la  Floride  était  en  vue  :  on  se  con- 
tenta de  louvoyer,  car  la  mer  était  mauvaise,  la  cote 
dangereuse ,  et  on  apercevait  sur  la  plage  des  sau- 
vages, qui  suivaient  avec  attention  les  mouvements 
de  la  flotte,  et  faisaient  mine  de  vouloir  résister. 
Comme  on  avait  besoin  de  connaître  leurs  dispo- 
sitions ,  Valdez  ,  malgré  le  danger,  se  fit  jeter  à  terre  , 
en  compagnie  d'un  soldat  condamné  à  mort,  auquel 
il  avait  promis  la  vie  sauve  ,  s'il  se  dévouait  pour  ses 
camarades.  Le  soldat  se  présenta  tout  seul  aux  Flori- 
diens.  Il  les  désarma  par  sa  tranquillité  ,  et  leur  de- 
manda quelques  renseignements.  Les  Floridiens,  heu- 
reux: d'apprendre  que  les  Espagnols  ne  cherchaient 
les  Français  que  pour  les  combattre  ,  commencèrent  à 
espérer  qu'ils  seraient  bientôt  délivrés  de  leurs  com- 
muns oppresseurs.  Ils  s'empressèrent  d'annoncer  au 
soldat  que  les  Français  étaient  à  vingt  lieues  au  nord  , 
et  lui  fournirent  toutes  les  indications  qu'il  leur  de- 
manda. Ils  retournèrent  même  avec  lui  près  de  Val- 
dez, qui  voulait  les  conduire  à  bord.  Mais  leur  défiance 
se  réveilla ,  et  ils  refusèrent  obstinément.  Alors  Me- 
nendez  débarqua  lui-même.  Il  reçut  de  la  part  des 
Floridiens  un  accueil  sympathique,  sans  les  détermi- 
ner à  Je  suivre.  Les  Floridiens  comprenaient ,  avec 
leur  grossier  bon  sens,  que  les  Européens  allaient 
s'entr'égqrger,  et  voulaient  rester  neutres. 


LE    NAUFRAGE.  179 

Le  28  août  la  flotte  espagnole  se  trouvait  à  l'em- 
bouchure de  la  rivière  des  Dauphins.  Menendez  la  dé- 
baptisa, et  lui  donna  le  nom  de  San  Agustino  ,  qu'elle 
a  conservé  depuis  (i).  Le  3  septembre,  à  travers  un 
épais  brouillard ,  furent  signalés  quatre  navires  à  l'an- 
cre. C'étaient  les  navires  que  Ribaut  n'avait  pu  faire 
entrer  dans  la  rivière.  Plus  de  doute  !  L'ennemi  était 
en  présence  :  un  conseil  de  guerre  fut  aussitôt  réuni. 
La  présence  inopinée  de  ces  quatre  vaisseaux  démon- 
traitque  les  Français  avaient  reçu  le  renfort  qu'ils  atten- 
daient. Il  n'était  plus  question  de  les  surprendre,  d'au- 
tant mieux  que  le  vent  ne  poussait  pas  dans  la  direction 
des  Français.  Aussi  plusieurs  officiers  (2)  pensaient-ils 
qu'il  ne  serait  que  prudent  de  rentrer  à  Haïti ,  d'y 
rallier  toute  la  flotte,  et  de  n'engager  les  opérations 
qu'en  force.  Menendez,  furieux  de  sa  déconvenue," 
voulait  au  contraire  attaquer  sur-le-champ.  Il  repré- 
sentait avec  assez  de  raison  que  ces  quatre  navires 
n'étaient  sans  doute  pas  défendus ,  puisqu'ils  n'a- 
vaient pas  pénétré  dans  le  fleuve ,  et  qu'on  pourrait 
facilement  s'en  emparer.  Une  fois  ces  navires  pris,  on 
retournerait  dans  la  rivière  San  Agustino,  on  s'y 
fortifierait ,  et  on  attendrait  l'arrivée  de  tous  les  ren- 


(1)  La  chronologie  manque  ici  de  précision.  Nous  avons  adopté  la 
date  du  3  septembre,  parce  qu'elle  nous  a  paru  conforme  à  la  plupart 
des  relations. 

(2)  Mendoza  (p.  191  )  était  de  cet  avis  :  «  Je  le  sommai,  dit-il,  en 
parlant  de  Menendez  ,  de  réfléchir  qu'il  était  chargé  de  mille  âmes 
dont  il  devait  rendre  un  bon  compte.   » 


180  CHAPITRE    II. 

forts  pour  attaquer  les  Français,  désormais  réduits  à 
l'impuissance,  puisqu'ils  n'auraient  plus  de  flotte. 
Malgré  sa  hardiesse ,  cet  avis  prévalut ,  et  la  flotte  re- 
çut l'ordre  de  pousser  droit  aux  Français. 

On  n'était  plus  qu'à  trois  lieues  de  la  Caroline; 
mais,  sur  les  neuf  heures,  le  ciel  se  découvrit,  et  il 
devint  impossible  de  surprendre  les  Français.  Menen- 
dez ,  qui  craignait  d'échouer  sur  ces  cotes  basses  et  peu 
connues,  fit  mouiller  les  ancres  et  filer  du  câble  pour 
se  trouver  le  lendemain  au  milieu  des  Français. 

Dès  lors  la  relation  française  et  la  relation  espa- 
gnole se  contredisent.  D'après  Laudonnière  (i),  les 
navires  de  Menendez  se  seraient  approchés  sans  dé- 
clarer leur  nationalité.  Dès  qu'ils  se  trouvèrent  à  por- 
tée de  voix,  ils  demandèrent  des  nouvelles  des  chefs 
"de  l'entreprise,  qu'ils  désignèrent  parleurs  noms  et 
prénoms  :  ce  qui  semblerait  indiquer  une  singulière 
précision  dans  leurs  renseignements  ;  puis  ils  lâchèrent 
leur  bordée,  et  coururent  sur  les  navires  français. 
Mais  les  capitaines  de  ces  navires  avaient  découvert 
la  flotte  espagnole  dès  la  veille  :  ils  lui  trouvaient  des 
allures  suspectes ,  et ,  par  mesure  de  précaution ,  s'é- 
taient mis  sous  voiles  ':  à  la  première  volée  de  canon , 
ils  coupèrent  les  câbles  qui  retenaient  les  ancres,  et 
prirent  la  haute  mer.  Les  Espagnols  se  mirent  aussitôt 
à  leur  poursuite ,  sans  réussir  à  les  atteindre  ,  à  cause 
de  leur  légèreté.  Le  récit  est  vraisemblable,  mais  il 

(l)   LiAUD ORNIÈRE,   p.     189. 


LE    NAUFRAGE.  181 

présente  avec   la  version  espagnole  quelques  diffé- 
rences qu'il  importe  de  signaler. 

Les  écrivains  espagnols  (i)  racontent  que  la  flotte 
de  Menendez  fut  signalée  dès  le  soir  du  3  septembre, 
et  que ,  pendant  toute  la  nuit ,  les  Français  dirigèrent 
contre  elle  un  feu  inutile.  Au  point  du  jour  les  trom- 
pettes espagnoles  sonnèrent  un  salut ,  et  les  Français 
répondirent.  Alors  Menendez  se  rapprocha  d'eux,  et, 
dès  qu'il  fut  à  portée  :  «  Je  suis  venu  dans  ce  pays, 
dit-il ,  pour  y  faire  pendre  ou  égorger  tous  les  luthé- 
riens que  j'y  trouverai,  ou  que  je  rencontrerai  en 
mer,  suivant  les  ordres  que  j'ai  reçus  du  roi  mon 
maître,  et  ces  ordres  sont  si  précis  qu'il  ne  m'est  pas 
permis  de  faire  grâce  à  qui  que  ce  soit.  Je  les  exécu- 
terai donc  à'Ià  lettre;  mais,  lorsque  je  me  serai  rendu 
maître  de  vos  navires ,  si  j'y  rencontre  quelque  catho- 
lique ,  je  le  traiterai  avec  bonté  :  pour  les  hérétiques, 
ils  mourront  tous.  »  Cette  déclaration  hautaine  et  ca- 
tégorique fut  accueillie  par  les  huées  et  les  injures  des 
équipages  français.  Menendez  irrité  donna  le  signai 
de  l'attaque.  Les  navires  français  prirent  aussitôt  te 
large  ,  et,  comme  ils  étaient  beaucoup  plus  légers ,  fu- 
rent bientôt  hors  d'atteinte.  Gomme  l'écrit  Men- 
doza  (2) ,  «  ces  diables  enragés  sont  très-habiles  sur 
mer  :  ils  manœuvrèrent  si  bien  que  nous  n'en  prîmes 
aucun.  »  Menendez,  après  les  avoir  poursuivis  inuti- 

(1)  Charlevoix,  ouv.  cit.,  p.  107.  — Ces  détails  sont  confirmés  par 
Mendoza. 

(1)  Mendoza,  Mém.,  p.  200. 


182  CHAPITRE    II. 

lenient ,  revint  sur  ses  pas ,  et  voulut  forcer  l'entrée 
de  la  rivière  de  May.  Mais  il  aperçut  cinq  navires  qui 
l'attendaient  à  l'ancre ,  soutenus  par  deux  bataillons 
d'infanterie  et  par  plusieurs  pièces  de  canon.  Il  ne  se 
crut  pas  assez  fort  pour  surmonter  de  pareils  obsta- 
cles ,  et  reprit  le  chemin  de  San  Agustino.  Nous 
n'hésitons  pas  à  préférer  celte  relation  à  la  version 
française  :  d'abord  à  cause  des  détails  nombreux 
qu'elle  donne ,  et  aussi  parce  que  son  auteur  fut  té- 
moin des  scènes  qu'il  raconte,  tandis  queLaudon- 
nière  n'en  fut  informé  que  par  des  rapports  peut-être 
mensongers  ou  inexacts. 

Que  s'était-il  passé  à  la  Caroline ,  depuis  qu'on 
avait  signalé  la  flotte  ennemie  ?  Tout  le  monde  prit 
les  armes;  la  citadelle  fut  remise  ,  tant  bien  que  mal  ,. 
en  état  de  défense.  Les  avenues  furent  gardées  avec 
soin,  et  le  gros  de  l'armée,  cinq  à  six  cents  arquebu- 
siers ,  restèrent  toute  la  nuit  sur  le  rivage,  prêts  à  em- 
pêcher la  descente  des  ennemis.  La  nuit  et  la  journée 
du  lendemain  se  passèrent  sans  incident  notable  au- 
tre que  l'apparition  de  la  flotte  espagnole  (4  sept.  ). 
Le  surlendemain  (  5  sept.  ) ,  à  midi ,  fut  signalé  le  plus 
grand  des  bâtiments  français,  qui  avaient  fui  devant 
la  flotte  espagnole  :  c'était  la  Trinité.  Il  fut  bientôt 
suivi  par  le  navire  que  montait  le  capitaine  Cossette  , 
puis  par  les  deux  autres.  Ces  navires  firent  des  si- 
gnaux pour  qu'on  les  aidât  à  se  mettre  à  l'abri  et  à 
repêcher  leurs  ancres.  Mais  Ribaut  craignait  un  piège. 
L'éloignement  ne  lui  permettait  pas  de  reconnaître 


LE   NAUFRAGE.  183 

les  matelots  ou  leurs  officiers,  et,  bien  que  les  na- 
\ires  eussent  arboré  le  drapeau  national ,  il  craignait 
une  ruse  espagnole.  Comme  le  vent  soufflait  de  la 
côte ,  la  petite  flotte  ne  pouvait  approcber  du  rivage. 
L'erreur  et  les  apprébensions  de  Ribaut  auraient  pu 
se  prolonger,  mais  le  capitaine  Cosselte  se  décida  à  je- 
ter à  la  mer  un  de  ses  matelots ,  excellent  nageur, 
avec  une  lettre  pour  Ribaut.  11  lui  annonçait  qu'après 
avoir  pris  cbasse  devant  la  flotte  espagnole,  il  avait 
fini  par  lui  écbapper.  Il  avait  observé  ses  manœuvres, 
et  savait  que  l'ennemi  avait  opéré  une  descente  à  îa 
rivière  des  Daupbins,  à  huit  ou  dix  lieues  au  sud  de 
la  Caroline.  Il  avait  remarqué  beaucoup  de  nègres, 
cbargés  de  pieux  et  de  bêches ,  ce  qui  semblait  indi- 
quer le  projet  de  fonder  quelque  établissement  dura- 
ble. Le  dessein  des  Espagnols  apparaissait  dans  toute 
sa  netteté.  Ils  avaient  cherché  à  surprendre  la  flotte, 
pour  enfermer  les  colons  et  les  réduire  plus  facile- 
ment. Ils  n'avaient  pas  réussi ,  mais  ils  avaient  opéré 
leur  débarquement,  et,  d'un  jour  à  l'autre,  ils  vien- 
draient entreprendre  le  siège  en  règle  de  la  Caroline  : 
le  danger  était  retardé  ,  non  pas  évité. 

Un  conseil  de  guerre  fut  convoqué  (5  septembre)  : 
Ribaut.  le  présida.  Les  gentilshommes  nouvellement 
débarqués  y  assistaient ,  Laudonnière  et  d'Otligny  en 
faisaientaussi partie.  Laudonnière,  consulté  le  premier, 
conseilla  d'augmenter  les  fortifications  de  la  Caroline, 
que  garderaient  les  troupes  de  Ribaut ,  et  proposa  de 
se  porter  au-devant  des  Espagnols  avec  ses  anciens 


18'*  CE1AP1TKE    II. 

soldais.  Familiarisés  avec  le  pays  ,  aidés  par  les  Flori- 
diens ,  qu'ils  connaissaient  depuis  longtemps ,  ces  sol- 
dats ,  malgré  leur  petit  nombre,  pouvaient  arrêter  au 
moins  quelques  jours  la  marche  des  ennemis  ,  les  fa- 
tiguer par  une  guerre  d'escarmouches  si  facile  dans  les 
forêts  américaines,  leur  tuer  du  monde,  les  découra- 
ger, et  surtout  donnera  leurs  compagnons  le  temps 
de  remettre  la  Caroline  en  état  de  soutenir  un  siège 
en  règle.  Le  conseil  était  bon.  Il  présentait  l'avantage 
de  l'offensive  qui  convenait  au  caractère  national,  et 
de  la  défensive  qui  convenait  aux  circonstances.  S'il 
eut  été  adopté,  la  Floride  serait  restée  terre  fran- 
çaise. 

Tous  les  membres  du  conseil  opinèrent  dans  le  sens 
de  Laudonnière  ;  mais  Ribaut  ne  s'était  pas  encore 
prononcé  :  il  s'était  jusqu'alors  contenté  de  diriger  les 
débats.  Il  intervint  quand  ses  lieutenants  se  furent  ex- 
pliqués, et  ce  fut  pour  leur  intimer  des  ordres.  Je 
sais,  leur  dit- il,  que  la  guerre  vient  d'éclater  avec 
l'Espagne.  Je  le  savais  avant  mon  départ ,  et  l'amiral 
me  l'avait  confié  dans  ses  instructions,  que  voici  :  «  En 
fermant  ceAe  lettre  (i),  i'ay  eu  certain  avis  comme 
dom  Pedro  Melandez  se  part  d'Espagne,  pour  aller  à 
la  coste  de  Ja  nouvelle  France  ;  vous  regarderez  de 
n'endurer  qu'il  nentrepreine  sur  nous ,  non  plus  qu'il 
veut  que  nous  n'entreprenions  sur  eux.  »  Ribaut  con- 
clut en  proposant  de  monter  sur  les  quatre  gros  na- 

(ï)  Laudojvnière,  p.  ig3. 


LE    NAUFRAGE.  185 

vires  restés  en  rade,  de  surprendre  la  flotte  espagnole 
qui  devait  être  désarmée,  puis  de  tomber  sur  l'ar- 
mée, découragée  par  la  perte  de  ses  navires,  et  de 
l'exterminer.  Ce  projet  eût  peut-être  réussi,  si  on  l'eût 
exécuté  immédiatement;  mais  les  Espagnols  étaient  sur 
leurs  gardes ,  et  Menendez ,  qui  savait  fort  bien  ce  qu'il 
venait  chercher  en  Floride ,  n'aurait  certainement  pas 
imité  la  folle  imprévoyance  de  Ribaut,  qui,  bien 
qu'instruit  de  sa  prochaine  arrivée ,  perdait  son  temps 
en  stériles  démonstrations  sur. la  côte,  au  lieu  de  dé- 
barquer son  canon  ,  et  de  se  mettre  en  état  de  résister 
à  une  attaque  de  vive  force.  Le  projet  de  Ribaut  n'a- 
vait donc  aucune  chance  de  réussite. 

La  discussion  s'engagea  :  Laudonnière  prouva  sans 
peine  qu'on  ne  risquait  rien,  en  hasardant  une  atta- 
que isolée  dans  les  bois,  tandis  qu'en  envoyant  la 
flotte  et  toute  l'armée  contre  Menendez,  on  s'expo- 
sait à  un  échec  ,  dont  les  conséquences  seraient  irré  - 
parables.  Or  cet  échec  était  certain  ,  si  on  partait  tout 
de  suite;  car  le  temps  devenait  menaçant,  et  un  de 
ces  épouvantables  ouragans  ,  qui  parfois  désolaient  la 
côte  floridienne ,  était  sur  le  point  d'éclater.  Au  lieu 
de  prendre  la  mer,  mieux  aurait  valu  faire  rentrer  la 
flotte  dans  la  rivière ,  en  allégeant  les  navires ,  si- 
non ils  seraient  bientôt  jetés  à  la  côte.  A  l'unanimité 
les  officiers  se  rangèrent  à  l'avis  de  Laudonnière. 
L'un  d'eux,  Lagrange,  insista  même  pour  que,  tout 
de  suite,  on  écoulât  ces  conseils  dictés  par  l'expé- 
rience.  Mais  Ribaut    s'obstina.    Était-ce   incapacité? 


Ifc6  CHAPITRE    II. 

On  l'en  accusa  plus  tard.  Était-ce  jalousie  de  métier? 
Il  aurait  pourtant  dû  faire  litière  de  son  amour-pro- 
pre ,  et  accepter  l'avis  désintéressé  d'un  officier  qui 
n'avait  plus  d'autorité  en  Floride  ,  et  ne  parlait  qu'au 
nom  du  salut  commun;  mais  il  déclara  qu'on  exé- 
cuterait ses  ordres.  Sa  voix  était  prépondérante  :  il  ne 
restait  plus  qu'à  obéir  (i)  :  la  Floride  était  perdue. 

Au  même  moment  un  autre  conseil  de  guerre  se  te- 
nait au  camp  espagnol.  Menendez ,  après  avoir  vai- 
nement poursuivi  la  flotte  française,  était  revenu  au 
sud  ,  et ,  le  7  septembre ,  avait  pris  possession  de  la  ri- 
vière San  Agustino.  11  avait  débarqué  trente  hommes, 
commandés  par  André  LopezPati no,  et  Juan  de. Saint- 
Vincent,  pour  chercher  l'emplacement  d'un  fort.  Le 
lendemain,  8  septembre ,  il  était  lui-même  descendu 
à  terre,  et  avait  été  entouré  par  de  nombreux  sau- 
vages, qui  l'avaient  accueilli  avec  plaisir.  Il  était  toul 
de  suite  entré  en  relations  avec  eux ,  et  leur  avait  fait 
part  de  ses  projets.  Le  surlendemain  il  prit  possession 
du  pays  ,  au  nom  du  roi  son  maître ,  d'après  le  céré- 
monial en  usage  ,  fit  célébrer  le  saint  sacrifice ,  alla 
visiter  remplacement  du  fort,  approuva  le  choix  de 
ses  lieutenants,  et  ordonna  de  débarquer  le  plus  vile 
possible  des  pièces  d'artillerie  pour  défendre  ces  rem- 
parts improvisés ,  qui  lui  permettraient  d'attendre 
les  secours  de  Saint-Domingue  et  de  la  Havane.  Sur 


(i)  De  Bry,  p.  23,  sententia,  quam  Deus  haud  dubie  ratam  esse  vo- 
luit,  ut  suos  castigaret,  et  improbos  perderet. 


LE    NAUFRAGE.  187 

le  soir,  des  Floridiens  vinrent  lui  apprendre  que  la 
flotte  française  avait  pris  la  mer  et  que  bientôt  sans 
doute  elle  serait  signalée.  Aussitôt  le  conseil  fut  réuni. 
Menendez  proposa  d'attendre  de  pied  ferme  l'attaque 
de  Ribaut ,  mais  comme  il  ne  voulait  pas  exposer  ses 
navires  à  un  combat  inégal ,  il  fit  partir  tout  de  suite 
pour  Saint-Domingue  le  Sa?i  Pelajo  et  un  autre  na- 
vire. Jl  ne  garda  près  de  lui  que  quatre  vaisseaux  ,  d'un 
tirant  plus  faible,  qui  se  rapprocbèrentdela  côte,  et 
reçurent  l'ordre  de  s'opposer  au  débarquement  des 
Français.  A  peine  avait-il  fini  ses  préparatifs  de  dé- 
fense ,  que  les  quatre  vaisseaux  français  parurent  à 
l'horizon  (10  septembre). 

Ribaut  avait  fait  monter  tous  ses  soldats  sur  ces 
quatre  vaisseaux.  Les  soldats  de  Laudonnière  qui  n'a- 
vaient pas  été  blessés  dans  la  malheureuse  expédition 
de  d'Ottigny  contre  Outina  ,  tous  ceux  que  la  fièvre 
ou  les  maladies  n'avaient  pas  affaiblis  s'embarquè- 
rent aussi.  Il  s'en  trouva  même ,  d'Ottigny  par  exem- 
ple, et  le  peintre  Lemoyne,  qui  voulurent  partir,  bien 
que  souffrant  encore  de  leurs  blessures.  Car  un  déplo- 
rable amour-propre  leur  faisait  à  tous  considérer 
comme  un  outrage  l'obligation  de  rester  à  terre ,  alors 
que  leurs  autres  compagnons  marchaient  à  l'ennemi. 

Il  ne  fallait  que  quelques  heures  pour  atteindre  les 
Espagnols;  mais  le  vent  venait  de  tourner,  et  déjà  se 
réalisaient  les  pressentiments  de  Laudonnière.  S'il 
avait  eu  de  l'intelligence  et  du  cœur,  Ribaut  n'aurait 
pas  du  s'obstiner  dans  une  entreprise  qui  s'annonçait 


188  CHAPITRE    II. 

si  mal.  En  débarquant  sur-le-champ ,  en  adoptant  les 
projets  de  son  ancien  lieutenant,  il  pouvait  encore  non- 
seulement  sauver  la  Caroline ,  mais  encore  vaincre  les 
Espagnols.  Par  malheur  il  s'obstina.  Il  attendit  sous 
voiles  deux  jours  et  deux  nuits ,  le  7  et  le  8  septembre, 
et  permit,  seulement  dans  la  matinée  du  9,  à  ses 
lieutenants  de  débarquer  quelques  -  uns  de  leurs 
hommes ,  que  la  grosse  mer  avait  fatigués  et  rendus 
impropres  à  tout  service.  Lemoyne,  et  l'ordonnance 
de  d'Ottigny,  le  soldat  Granchemin,  furent  du  petit 
nombre  de  ceux  qui  profitèrent  de  l'autorisation. 
Cette  précaution  devait  assurer  la  vie  de  Lemoyne. 
Ribaut  donna  l'ordre  définitif  du  départ  le  lundi 
10  septembre.  A  peine  avait-il  perdu  de  vue  la  Ca- 
roline, qu'il  découvrit  le  camp  espagnol.  Leurs  na- 
vires étaient  à  l'ancre,  mais  ils  coupèrent  les  câbles 
qui  les  retenaient,  parvinrent  à  franchir  la  barre  du 
fleuve  et  se  mirent  à  l'abri.  Ribaut  arriva  trop  tard 
pour  profiter  de  la  marée  et  entrer  à  son  tour  dans 
le  fleuve.  C'était  une  chance  heureuse  pour  les  Espa- 
gnols :  un  bonheur  plus  grand  encore  fut  que  soudain 
s'élevèrent  des  vents  furieux ,  ces  terribles  vents  du 
N.-O.,  qui  soufflent  du  continent  et  brisent  tout  sur 
leur  passage.  Les  matelots  de  Ribaut  s'éloignèrent  en 
toute  hâte,  et  bientôt  la  flotte  française  disparut  à 
l'horizon .  San  Agustino  était  sauvé.  La  tempête  dura 
plusieurs  jours.  Malgré  l'énergie  des  matelots,  malgré 
l'habileté  des  capitaines ,  les  quatre  navires  français 
furent  jetés  à  la  côte ,    ou  brisés  sur  les  écueils  qui 


LE    NAUF1ÎAGK.  189 

bordent  le  rivage,  sans  doute  aux  alentours  du  cap 
Canaveral.  Même  de  nos  jours  la  côte  floridienne  est 
fort  dangereuse.  De  1837  à  1860  (1)  le  nombre  des 
naufrages  fut  estimé  à  900,  et  la  perte  totale  évaluée 
à  3o  millions  de  dollars.  Pourtant  tous  les  écueils 
ont  été  signalés,  et  la  marche,  ainsi  que  la  construc- 
tion des  navires  ont  été  singulièrement  perfectionnées. 

Ribaut,  dans  son  malheur,  eut  la  chance  de  sauver 
tout  son  monde.  Il  n'y  eut  qu'une  seule  victime,  mais 
regrettable,  Lagrange,  le  parent  de  Coligny.  C'était 
un  homme  de  sens  et  de  bon  conseil  (2)  ,  fort  estimé 
des  soldais,  et  qui  avait  de  l'ascendant  sur  Ribaut. 
Certes,  s'il  eût  vécu,  il  aurait  peut-être  sauvé  la  Flo- 
ride. Il  avait  du  reste  comme  le  pressentiment  de  ce 
malheur,  car,  le  jour  même  du  départ,  et  jusqu'au 
dernier  moment ,  il  avait  refusé  de  s'embarquer,  et 
conjuré  Ribaut  de  s'en  tenir  au  plan  de  Laudonnière. 

Nos  infortunés  compatriotes  n'en  étaient  déjà  plus 
à  pleurer  la  mort  d'un  de  leurs  officiers.  Soldats  ou 
chefs ,  épuisés  par  cette  lutte  acharnée  contre  la  tem- 
pête, ils  étaient  jetés  sans  ressource  sur  une  cote  in- 
salubre. Leurs  armes  étaient  ou  perdues  ou  hors  de 
service,  leurs  poudres  noyées,  leurs  vêtements  en  lam- 
beaux. Ils  n'avaient  pour  apaiser  leur  faim  que  des 
fruits  ou  des  racines.  L'eau  même  leur  faisait  défaut  : 
car  ils  ne  rencontraient  que  des  mares  croupissantes 


(1)  Tour  du  monde,  n°   590. 

(2)  LeChalleux,  ouv.  cit.,  p.  7.1S,  en  fait  un  éloge  pompeux. 


190  CHAPITRE    II. 

ou  des  citernes  saumâtres.  INon-seulement  l'espoir  de 
vaincre  les  Espagnols  était  perdu  pour  eux,  mais  en- 
core ils  étaient  déjà  réduits  à  se  demander  si  leur 
dernière  heure  n'approchait  pas.  Un  affreux  désespoir 
s'empara  de  la  petite  armée. 

Au  contraire,  la  joie  la  plus  vive  régnait  au  camp 
espagnol.  Menendez  avait  un  instant  cru  que  les  Fran- 
çais allaient  débarquer,  et,  comme  sa  forteresse  était 
à  peine  ébauchée,  il  n'aurait  pas  pu  leur  résister. 
Cette  tempête  soudaine ,  qui  éclata  au  moment  même 
du  danger,  lui  parut  un  signe  visible  de  la  protection 
divine.  Ses  soldats  crurent  aussi  à  une  intervention 
directe  de  la  Providence  en  leur  faveur,  et,  d'un 
commun  accord ,  tous ,  chefs  et  soldats ,  entonnèrent 
un  cantique  d'actions  de  grâces,  et  remercièrent  le 
Saint-Esprit  d'avoir  frappé  d'aveuglement  leurs  en- 
nemis. Ceux  qui  doutaient  encore  n'hésitèrent  plus  : 
l'expédition  devenait  une  croisade. 


MASSACRE    DE    LA    CAROLINE.  101 


CHAPITRE  III 

MASSACRE   DE   LA    CAROLINE. 

Menendez  voulut  profiter  de  l'enthousiasme  de  ses 
hommes.  Il  réunit  un  nouveau  conseil  de  guerre,  et 
démontra  à  ses  officiers  la  nécessité  de  se  battre  et 
de  tirer  parti  de  la  dispersion  des  Français.  Il  eut  soin 
de  surexciter  leur  fanatisme ,  et  leur  démontra  que 
c'était  un  devoir  de  massacrer  des  hérétiques.  «  Ce 
sont  des  hérétiques,  leur  dit-il  (i),  et  nous  savions, 
avant  de  quitter  l'Espagne ,  que  Ribaut  avait  défendu, 
sous  peine  de  mort,  à  tout  catholique  de  s'embarquer 
avec  lui.  Eux-mêmes  nous  ont  déclaré  qu'ils  étaient 
tous  luthériens.  Nous  sommes  donc  obligés  de  leur 
faire  la  guerre  à  outrance ,  non-seulement  parce  que 
nous  en  avons  reçu  l'ordre  exprès,  mais  encore  parce 
qu'ils  sont  résolus  de  leur  côté  à  ne  nous  faire  aucun 
quartier.  »  Puis  il  leur  exposa  son  plan.  Il  voulait 
prendre  cinq  cents  soldats  d'élite,  divisés  en  dix  com- 
pagnies de  cinquante  hommes  chacune  :  chaque  soldat 
emporterait  des  vivres  pour  huit  jours.  La  petite  armée 
marcherait  droit  à  la  Caroline  en  traversant  les  forêts 
du  littoral.  Lui-même  ouvrirait  la  marche,  et  se  fraye- 
rait un  passage  dans  les  bois ,  grâce  à  quelques  Bis- 
cayens,  habitués  à  la  chasse  dans  leurs  sauvages  mon- 

(i)  Chari.evotx,  ouv.  cit. ,  p.  Il3. 


192  CHAPITRE    III. 

tagnes  :  il  aurait  pour  se  guider  sa  boussole  et  les 
indications  d'un  Français  prisonnier.  Une  fois  en  vue 
de  la  Caroline,  on  tentera  tout  de  suite  l'escalade.  Si 
les  Français  sont  sur  leurs  gardes ,  on  se  retranchera 
tout  près  d'eux,  dans  un  des  petits  bois  qui  entourent 
la  citadelle  ;  et,  comme  les  Français  n'oseront  pas  atta- 
quer les  Espagnols  dans  un  lieu  couvert,  on  attendra 
paisiblement  les  renforts  de  Saint-Domingue  pour 
entreprendre  un  siège  en  règle. 

Assurément  la  première  partie  de  ce  plan  était  ex- 
cellente. On  pouvait  en  effet  tenter  une  surprise  sur 
la  Caroline,  et,  moins  on  tarderait,  plus  on  aurait  de 
chances  pour  réussir.  Mais  la  seconde  partie  du  plan 
était  bien  aventureuse.  Il  n'était  guère  probable  que 
les  Français  laisseraient  plusieurs  semaines  à  côté 
d'eux  les  Espagnols,  sans  essayer  de  les  débusquer. 

La  discussion  s'engagea  :  elle  fut  vive.  Les  capi- 
taines Juan  de  Saint-Vincent,  Francisco  Recaldo  et 
Juan  de  Mayo  se  signalèrent  par  leur  opposition  au 
projet  de  l'amiral.  Lorsqu'on  mit  aux  voix  la  pro- 
position de  Menendez,  elle  fut  néanmoins  acceptée 
par  la  majorité.  Aussitôt  tout  se  prépara  pour  un 
prochain  départ.  Pedro  Valdez  choisit  avec  soin  les 
cinq  cents  hommes  qui  devaient  marcher  contre  la 
Caroline.  Tous  les  autres  soldats ,  l'artillerie ,  le  fort 
San  Augustino ,  et  les  trois  navires,  furent  confiés  à 
Bartolomeo  Menendez,  frère  de  l'amiral ,  que  ce  der- 
nier investit  du  litre  pompeux  de  gouverneur  de 
San  Agustino.  Les  soldats  ne  partageaient  pas  la  con- 


MASSACRE   DE    LA    CAROLINE.  193 

fiance  de  leurs  officiers.  Excités  sous  main  par  Juan  de 
Saint-Vincent  et  ses  amis,  ils  se  répandaient  en  plaintes 
amères  contre  la  folie  de  l'amiral,  et  faisaient  mine 
de  ne  pas  le  suivre.  Menendez,  avec  une  grande  pru- 
dence, et  ne  voulant  pas,  au  début  d'une  expédition 
dangereuse,  s'aliéner  par  trop  de  sévérité  quelques-uns 
de  ses  hommes,  invita  tous  ses  officiers  à  un  grand 
dîner,  et,  à  la  fin  du  repas,  il  leur  témoigna  sa  sur- 
prise, sans  toutefois  désigner  personne,  de  ce  qu'on 
eut  révélé  aux  soldats  le  secret  du  conseil.  Son  devoir, 
ajouta-t-il,  serait  de  punir  les  auteurs  de  cette  tra- 
hison. Mais  il  ne  voulait  pas  ouvrir  d'enquête  pour  le 
moment.  Il  se  contentait  donc  d'avertir  les  coupables 
de  ne  plus  s'exposer  à  de  semblables  avertissements, 
ou  sinon  il  se  verrait  obligé  de  sévir.  La  leçon  était 
bonne,  et  donnée  avec  tact.  Les  récalcitrants  se  turent 
et  se  promirent  à   part  eux  d'obéir.  Seul,  Juan   de 
Saint-Vincent  persista  dans  son  opposition.  Plutôt  que 
de  partir,  il  se  fit  passer  pour  malade,  et  répondit 
aux  observations  de  ses  amis  qu'il  n'était  pas  assez  in- 
sensé pour  «  s'aller  faire  assommer  comme  une  bète.  » 
Menendez  feignit  d'ignorer  le  propos,  et  accepta  le 
prétexte  de  son  lieutenant,  puis  il  donna  l'ordre  du 
départ,  non  sans  avoir  appelé,  par  une  messe  solen- 
nelle, lesbénédictions  du  ciel  sur  l'expédition(i6sept.). 
Le  lendemain,  1 7  sept. ,  Menendez  se  mit  bravement 
à  l'avant-garde  avec  Martin  Ocboa  et  une  vingtaine  de 
Biscayens,  armés  de  haches,  qui  lui  frayaient  un  pas- 
sage. Chaque  soldat  portail  douze  livres  de  pain,  et  un 

LA   FLORIDE.  13 


19k  CHAPITRE    III. 

peu  de  vin.  Quelques  Indiens  servaient  de  guides.  Le 
reste  de  l'armée  suivait.  Certes,  si  les  Français  avaient 
eu  la  sagesse  d'écouter  Laudonnière,  ils  auraient  mas- 
sacré jusqu'au  dernier  tous  les  Espagnols;  car,  dans 
ces  forêts  vierges,  arrêtés  à  chaque  instant  par  des 
lianes  ou  des  troncs  d'arbres  gigantesques,  s'enfonçant 
à  chaque  pas  dans  des  ornières,  les  Espagnols  auraient 
été  décimés  par  quelques  Français,  déjà  familiarisés 
avec  ces  forêts.  Menendez  et  son  armée  n'eurent  donc 
à  surmonter  que  des  fatigues  matérielles.  Il  est  vrai 
que  trois  jours  de  marche  sous  une  pluie  torrentielle^ 
par  des  vents  affreux,  éprouvèrent  singulièrement  les 
Espagnols.  Ils  traversaient  alors  un  des  cantons  les  plus 
malsains  de  la  Floride.  «  C'est  un  marais  (i)  inondé 
tantôt  par  les  débordements  de  l'Océan,  tantôt  par 
les  pluies  hivernales  qui  n'ont  pas  d'écoulement.  Là 
les  eaux  douces  et  les  eaux  salées  se  confondent  et  se 
mêlent,  formant  des  lacs  saumâtres  et  des  sources  in- 
termittentes. »  Ces  sombres  et  tristes  solitudes,  peu- 
plées de  cyprès  et  de  pins  stériles ,  on  les  nomme  les 
ei'erglades.  Elles  sont  aujourd'hui  encore  le  repaire 
des  sauvages  désespérés,  le  berceau  de  la  fièvre,  le 
laboratoire  de  la  mort.  Menendez  eut  beaucoup  de 
peine  à  en  sorlir.  Il  n'y  réussit  qu'à  force  de  persévé- 
rance et  d'énergie.  Le  19  septembre,  sur  les  dix  heures 
du  soir,  l'armée  espagnole  était  en  vue  de  la  Caroline. 


(1)  Poussielgue.    Tour   du  monde,   n°  545,  aujourd'hui   marais  tde 
San  Diego. 


MASSACRE  DE  LA  CAROLINE.  195 

Le  général    réunit  aussitôt    un    dernier   conseil   de 
guerre,  el  régla  tout  pour  la  prochaine  attaque. 

Depuis  le  départ  de  Ribaut,  que  s'élait-il  passé  à  la 
Caroline  ?  Comme  Ribaut  avait  emmené  la  plus  grande 
partie  des  Français,  la  garnison  de  la  Caroline  était 
tout  à  fait  insuffisante  :  elle  se  composait  d'environ 
cent  cinquante  personnes,  dont  quarante  à  peine  en 
état  de  résister.  Les  autres  étaient  les  malades  et  les 
blessés,  les  ministres  protestants,  les  ouvriers,  et  les 
commissaires  royaux,  «  tous  propres  à  manier  la  plume 
plutôt  que  l'épée(i).  »  Il  y  avait  aussi  quelques  femmes, 
et  parmi  elles  cette  servante  de  Laudonnière  qui  avait 
été  l'origine  et  le  prétexte  de  tant  d'insinuations  mal- 
veillantes. Le  chef  de  cette  troupe  d'invalides  était  Lau- 
donnière. Cet  honneur  lui  était  bien  dû  ;  d'abord  parce 
que  personne  ne  méritait  plus  que  lui  de  commander 
la  citadelle  qu'il  avait  construite,  ensuite  parce  qu'il 
était  souffrant,  incapable  de  prendre  part  à  l'expé- 
dition projetée ,  et  pouvait  néanmoins  rendre  de  nou- 
veaux services.  Laudonnière  accepta  celte  lourde  res- 
ponsabilité, mais  ce  ne  fut  pas  sans  protester  contre 
l'imprudence  du  commandant  en  chef,  qui  dégar- 
nissait ainsi  la  citadelle  ,  au  moment  où  elle  seule  as- 
surait la  retraite  des  Français.  Ribaut,  qui  ne  prévoyait 
seulement  pas  la  possibilité  d'un  insuccès,  n'écouta  pas 
les  réclamations  de  son  lieutenant,  et  partit,  comme 


(i)  De  Bry,  p.  24,  ad  calamuin  quam  adgladium  tractaodum  magis 
idonei. 


196  CHAPITRE    III. 

nous  l'avons  vu  ,  avec  tout  ce  qu'il  y  avait  de  solide  et 
d'énergique  dans  la  petite  armée  française.  Il  ne  laissa 
même  pas  à  la  Caroline  les  provisions  nécessaires.  Il 
enleva  tout  le  vin,  et  jusqu'à  deux  barques  de  bis- 
cuits, que  Laudonnière  avait  en  réserve,  «  si  bien  (1), 
remarque  avec  aigreur  ce  dernier,  que  quand  ie  diray 
avoir  receu  plus  de  faveur  des  estrangers  Anglois  que 
de  ceux  de  mon  pays,  ie  ne  diray  que  la  vérité.   » 

Mais  Laudonnière  était  avant  tout  l'homme  du  de- 
voir. Il  refoula  les  sentiments  d'amertume  qui  débor- 
daient en  lui,  et  se  garda  bien  de  laisser  soupçonner 
son  mécontentement  à  la  petite  garnison.  Malgré  sa 
faiblesse ,  il  s'occupa  de  pourvoir  à  sa  sécurité  et  à 
ses  besoins.  Le  jour  de  départ  de  Ribaut,  il  ordonna 
à  un  ingénieur,  nouvellement  débarqué,  le  sire 
du  Lys,  de  remettre  la  Caroline  en  état  de  défense. 
Aussitôt  on  refit  la  palissade  avec  des  troncs  d'arbre 
grossièrement  équarris.  Mais  les  gros  orages  qui  survin- 
rent empêchèrent  les  ouvriers  de  continuer  leur  travail. 
Quelques  jours  après  le  départ  de  Ribaut,  au  moment 
même  où  Menendez,  malgré  le  mauvais  temps,  préci- 
pitait sa  marche  à  travers  les  forêts,  rien  encore  n'é- 
tait achevé.  Laudonnière  prit  alors  la  précaution  de 
partager  en  deux  escouades  ses  hommes  valides.  Ils 
devaient  veiller  de  deux  nuits  l'une,  à  tour  de  rôle  ;  de 
Saint-Clerck  et  de  la  Vigne  les  commandaient.  De  plus, 
Laudonnière  et  du  Lys  multipliaient  les  rondes,  el 

(1)  Laudomuèke,  p.  ig5. 


MASSACRE    DE    LA    CAROLINE.  197 

exerçaient  la  plus  étroite  surveillance.  Aucune  pré- 
caution n'avait  été  négligée ,  et  jamais  les  Espagnols 
ne  se  seraient  emparés  par  surprise  de  la  Caroline, 
si  la  fatalité  ne  s'en  était  mêlée  ! 

Depuis  plusieurs  jours  aucun  ennemi  n'avait  été 
signalé.  L'attention  se  lassait;  on  était  fatigué.  De 
plus,  la  pluie  ne  cessait  de  tomber.  Les  soldats  valides 
étaient  peu  nombreux,  une  quarantaine  au  plus.  Ex- 
ténués par  ces  veilles  continuelles,  ils  commençaient 
à  murmurer,  mais  néanmoins  restaient  à  leur  poste. 
Le  lieutenant  de  la  Vigne  venait  de  faire  son  inspection 
au  point  du  jour,  le  jeudi  20  septembre.  Les  senti- 
nelles n'avaient  rien  observé  de  suspect.  Comme  la 
pluie  ne  cessait  pas,  et  que  la  fatigue  des  hommes 
augmentait,  la  Vigne  crut  pouvoir  prendre  sur  lui  de 
faire  rentrer  tout  le  monde,  et  d'accorder  quelques 

I  heures  de  repos.  11  venait,  sans  le  savoir,  de  ruiner 
la  Caroline;  car  l'armée  espagnole  était  déjà  sous  les 
bois  qui  entourent  la  citadelle ,  et  Menendez  guettait 
une  occasion  pour  s'élancer  sur  sa  proie.  Cette  oc- 
casion ,  l'imprudence  d'un  officier  subalterne  la  lui 
présentait  contre  toute  attente,  et  il  s'empressa  d'en 
profiter. 

Il  n'était  que  temps,  car  déjà  le  découragement 
régnait  parmi  les  Espagnols.  Cette  marche  à  travers 
des  forêts  et  des  fondrières  les  avait  épuisés.  La  pluie 
qui  tombait  toujours  avait  jeté  dans  leurs  esprits  de 
sombres  pressentiments.  Sous  prétexte  d'obstacles,  le 
plus  souvent  imaginaires,  bon  nombre  de  soldats  étaient 


198  CHAPITRE    111. 

restés  en  arrière,  et  avaient  fini  sinon  par  déserter, 
au  moins  par  rejoindre  San  Agustino.  Les  officiers 
étaient  restés  à  leur  poste,  mais  plusieurs  d'entre  eux 
murmuraient.  Fernando  Perez,  enseigne  de  la  com- 
pagnie de  Juan  de  Saint-Vincent,  chargé,  en  l'ab- 
sence du  capitaine,  du  commandement  de  la  com- 
pagnie, disait  tout  haut  qu'il  ne  comprenait  pas 
comment  tant  de  braves  gens  se  laissaient  ainsi  vendre 
par  un  montagnard  asturien  ,  qui  ne  savait  pas  mieux 
faire  la  guerre  sur  terre  qu'un  cheval.  Menendez  fit 
semblant  de  ne  rien  entendre;  mais,  convaincu  de 
la  nécessité  de  prévenir  par  une  attaque  immédiate 
une  défection  prochaine ,  il  convoqua  ses  officiers , 
et ,  leur  montrant  à  travers  les  arbres  les  murailles 
de  la  Caroline,  les  invita  à  prendre  une  résolution 
suprême. 

Les  mécontents  voulaient,  retourner  à  San  Agus- 
tino; et,  comme  on  n'avait  plus  de  vivres,  ils  pro- 
posaient de  se  nourrir  de  racines  ou  de  choux  palmistes 
qu'on  trouverait  sur  le  chemin  du  retour.  Menendez 
n'eut  pas  de  peine  à  démontrer  l'absurdité  et  la  lâ- 
cheté d'un  pareil  dessein.  «  Je  crois  (i),  ajouta-t-il, 
que  nous  devons  tenter  l'aventure,  puisque  nous 
sommes  à  la  porte  de  la  Caroline.  Si  nous  ne  pouvons 
pas  prendre  la  place ,  nous  n'avons  pas  du  moins  à 
craindre  que  nos  ennemis,  qui,  selon  toutes  les  ap- 
parences, sont  en  petit  nombre,  s'engagent  dans  les 

(i)  Charlf.voix,  ouv.  cit.,  p.  118. 


MASSACRE  DE  LA  CAROLINE.  199 

bois  pour  nous  en  chasser,  et  nous  y  aurons  toujours 
une  retraite  sûre.  »  Le  niestre  de  camp  et  la  majorité 
des  officiers  se  rangèrent  à  cet  avis.  Les  récalcitrants 
n'avaient  plus  qu'à  obéir. 

A  ce  moment  on  annonça  à  Menendez  que  les  Fran- 
çais, on  ne  savait  pour  quel  motif,  avaient  abandonné 
leurs  postes  sur  les  remparts ,  et  étaient  rentrés  dans 
leurs  cantonnements.  Menendez  ordonne  aussitôt  de 
se  mettre  à  genoux  pour  remercier  la  Providence  de 
cette  faveur  signalée;  et  les  Espagnols,  divisés  en  plu- 
sieurs colonnes,  officiers  en  tête,  sortent  du  bois,  et 
courent  sur  la  Caroline. 

Un  soldat  sorti  par  hasard  de  la  citadelle  et  le  trom- 
pette de  Laudonnière  furent  les  premiers  qui  aper- 
çurent l'ennemi.  Ils  jetèrent  aussitôt  des  cris  perçants, 
et  donnèrent  l'alarme.  Ochoa  tua  le  malheureux  soldat 
•qui  ne  cessait  de  crier,  et  Menendez  se  tournant  vers 
son  sergent  major  Recaldé  et  un  de  ses  officiers , 
Lopez  Patino  :  «  Amis ,  leur  dit-il ,  la  Caroline  est  à 
nous!  »  et  ils  courent  vers  la  forteresse,  bientôt  suivis 
par  leurs  soldats.  En  vain  le  trompette  redouble  ses 
appels  d'alarme;  il  était  déjà  trop  tard.  A  peine  quel- 
ques soldats  eurent-ils  le  temps  de  courir  à  la  brèche 
du  sud.  Ils  furent  tués,  et  les  enseignes  Rodrigo  Troché 
et  Pedro  Valdez  Herrera  pénétrèrent  dans  la  citadelle. 
Au  même  moment  deux  autres  compagnies  entrèrent 
par  la  brèche  de  l'ouest,  et  massacrèrent  tous  ceux 
qu'ils  rencontrèrent.  Enfin  une  troisième  troupe  se 
présenta  à  la  brèche  du  sud-ouest,  et  s'en  empara 


200  CHAPITRE    III. 

sans  peine.  Il  n'y  eut  pour  ainsi  dire  aucune  résis- 
tance. Les  Français  valides  dormaient  encore.  Les 
autres  étaient  ou  malades  ou  blessés.  Assaillis  à  la  fois 
dans  toutes  les  directions,  il  leur  fut  impossible  de  se 
rallier  pour  essayer  de  combattre.  Heureux  ceux  à  qui 
leur  connaissance  des  lieux  permit  de  s'échapper,  car 
les  Espagnols  ne  firent  aucun  quartier.  Ils  n'épar- 
gnèrent même  pas  les  malades  et  les  blessés.  Tous  ceux 
qui  pouvaient  tenir  une  épée  furent  impitoyablement 
et  systématiquement  égorgés.  On  ne  sauva  que  les 
femmes  et  les  enfants  au-dessous  de  quinze  ans,  et 
encore ,  dans  le  premier  emportement ,  «  c'estoit  à 
qui  mieux  esgorgeroit  hommes  sains  et  malades, 
femmes  et  petits  enfans  ,  de  sorte  qu'il  n'est  pos- 
sible de  songer  un  massacre  qui  puisse  estre  esgalé  à 
cestui-cy  en  cruauté  et  en  barbarie  (i).   » 

Les  conséquences  de  ce  désastre  étaient  incalcu- 
lables. Sans  parler  de  l'effet  moral  produit  sur  les 
Floridiens  par  la  prise  de  cette  citadelle,  tout  espoir 
de  retour  était  désormais  fermé  aux  troupes  de  Ri- 
baut,  et,  comme  elles  n'avaient  plus  de  vaisseaux, 
on  pouvait  dès  lors  les  considérer  comme  perdues. 
De  plus,  Menendez  s'emparait  d'une  position  mi- 
litaire excellente  :  une  forte  artillerie ,  des  magasins 
abondamment  pourvus  en  munitions  et  en  objets  d'é- 
change tombaient  entre  ses  mains;  enfin  et  surtout, 
il  avait  remporté  cette  victoire  presque  sans  effusion 

(i)  Le  Challeux,  ouv.  cit.,  p.  212. 


MASSACRE    DE    LA    CAROLINE.  201 


de  sang,  et  pouvait  désormais  compter  sur  ses  soldats. 
H  avait  réussi  dans  la  première  partie  de  ses  instruc- 
tions, qui  consistait  à  ruiner  les  établissements  fran- 
çais en  Floride.  Il  lui  restait  maintenant  à  en  exé- 
cuter la  seconde,  celle  qui  consistait  à  immoler  les 
huguenots,  qu'il  prendrait.  Nous  verrons  qu'il  ne  s'ac- 
quittera que  trop  fidèlement  de  son  horrible  mission. 
Que  devinrent  en  effet  les  Français  qui,  sur  le  pre- 
mier moment,  avaient  réussi  à  échapper  à  la  fureur 
des  Espagnols?  Laudonnière  avait  eu  cette  heureuse 
chance.  Réveillé  à  temps  par  sa  servante,  il  avait 
essayé  de  ranimer  ses  soldats.  Désigné  aux  coups 
de  l'ennemi  par  une  exclamation  volontaire  ou  in- 
volontaire du  prisonnier,  Jean  François,  que  Me- 
nendez  traînait  à  sa  suite,  et  entouré  par  eux,  il  n'eut 
que  le  temps  de  s'enfuir,  et  fut  assez  heureux  pour  le 
glisser  sous  une  tente,  dont  les  Espagnols  s'amusèrent 
à  couper  les  cordes.  Il  se  jeta  aussitôt  dans  les  bois. 
Sa  servante  le  suivit,  non  sans  avoir  reçu  un  coup  de 
poignard  au  sein.  Malgré  le  sang  qui  la  couvrait, 
elle  s'attacha  aux  pas  de  son  maître ,  et  parvint  à  le 
dérober  à  la  poursuite  des  ennemis.  Laudonnière  et 
sa  servante  sont  bientôt  rejoints  par  un  certain  Barthé- 
lémy ,  très-gravement  blessé  au  cou,  et  tous  les  trois 
quittent  la  foret  pour  gagner  les  lagunes.  C'était  un 
asile  à  peu  près  impénétrable;  mais  quelles  souf- 
frances pour  ces  infortunés,  dont  l'un  était  malade, 
et  les  deux  autres  grièvement  blessés!  Sans  abri,  ex- 
posés aux  piqûres  des  moustiques ,  à  la  dent  des  cai- 


202  CHAPITRE    III. 

mans,  sans  eau  potable,  sans  vivres  pour  réparer  leurs 
forces,  sans  armes  pour  se  défendre,  et,  devant  eux, 
la  perspective  de  tomber  entre  les  mains  d'impitoya- 
bles ennemis  ! 

Pourtant  ni  Laudonnière  ni  ses  deux  compagnons 
d'infortune  ne  perdirent  courage.  Ils  furent  peu  à  peu 
rejoints  par  François  Duval,  de  Rouen  ,  par  le  Belge 
Élie  Desplanques,  par  le  fils  d'un  riche  aubergiste  de 
Rouen,  maître  de  l'hôtel  la  Couronne  de  fer,  par  le 
menuisier  Nicolas,  par  JNicaise  de  la  Crotte,  par  le 
charpentier  Jean  Déliais  et  par  le  trompette  qui  avait 
le  premier  signalé  l'arrivée  des  Espagnols.  Le  len- 
demain une  autre  troupe  de  fugitifs  vint  grossir  leur 
nombre.  Elle  se  composait  du  charpentier  Le  Chal- 
leux,  du  ministre  Robert,  de  Jacques  Touzé,  du  sieur 
de  la  Blonderie,  du  laquais  de  d'Ully ,  et  de  quelques 
autres  personnes.  Leurs  aventures  avaient  été  drama- 
tiques. Le  Challeux  en  a  conservé  le  récit.  Poursuivi 
par  les  Espagnols,  il  avait  couru  au  rempart,  l'avait 
enjambé ,  et,  malgré  sa  hauteur,  n'avait  pas  hésité  à 
se  jeter  dans  le  fossé.  Il  assista  du  haut  d'une  colline 
au  massacre  de  la  Caroline,  et  se  jeta  dans  les  bois, 
«  car  (i)  il  me  sembloit  que  je  ne  pourroye  trouver 
cruauté  plus  grande  entre  les  bestes  sauvages,  que 
celle  des  ennemis,  laquelle  j'avoye  veu  desborder  sur 
les  noslres.  »  A  peine  dans  la  forêt,  il  y  trouva  tous 
ceux  dont  nous  venons  de  citer  les  noms,  et  six  autres 

(i)  Le  Chai.lf.ux,  ouv.  cit.,  p.  111, 


MASSACRE    DE   LA    CAROLINE.  203 

qui  conseillèrent  à  la  petite  troupe  de  se  rendre  aux 
Espagnols.  Le  Challeux  était  d'un  avis  contraire,  et  il 
avait  raison  de  ne  pas  se  fier  aux  Espagnols ,  car  bien- 
tôt on  entendit  les  cris  des  six  victimes  de  leur  naïve 
confiance.  Les  fugitifs,  désespérés,  'enfoncèrent  alors 
au  plus  profond  de  la  foret,  et  arrivèrent  sur  le  sommet 
d'une  montagne  d'où  l'on  découvrait  la  mer.  Pour 
eux  c'était  le  salut  !  mais  il  fallait  arriver  à  la  mer,  et 
tout  d'abord  descendre  cette  montagne  escarpée.  Ils 
s'accrochèrent  aux  buissons,  et  «  pour  sauver  (i)  la 
vie,  n'espargnans  point  les  mains,  lesquelles  nous 
avions  toutes  gastées  et  sanglantes,  mesme  les  jambes, 
et  quasi  tout  le  corps  déchiré.  »  Parvenus,  non  sans 
peine,  au  bas  delà  montagne,  ils  rencontrèrent  un 
marais.  Une  pluie  torrentielle  vint  alors  à  tomber 
comme  pour  achever  de  les  décourager.  «  Nous  estions 
entre  deux  eaux  (2),  et  plus  nous  marchions  avant, 
plus  nous  trouvions  l'eau  profonde.  »  Ils  se  croyaient 
tous  perdus.  Ce  fut  alors  que  le  ministre  Robert  ap- 
porta les  secours  de  la  religion  à  ces  infortunés  qui 
désespéraient  de  la  vie,  et  les  engagea  à  concentrer 
leurs  efforts ,  et  à  tout  attendre  d'un  avenir  meilleur. 
Ils  réussirent  à  se  dégager  de  ce  mauvais  pas,  et  ar- 
rivèrent à  un  petit  bois.  Une  grande  rivière  leur  barra 
subitement  le  passage.  Par  bonheur  Le  Challeux  avait 
conservé  une  serpe  qu'il  tenait  à  la  main,  quand  il 


(1)  Le  Challeux,  ouv.  cit.,  p.  218. 

(2)  ïd.,  ibid. 


204-  CHAPITRE    III. 

fut  surpris  par  les  Espagnols.  Il  abatlit  un  arbre  et 
les  fugitifs  se  suspendant  à  ce  radeau  improvisé,  fran- 
chirent cet  obstacle  et  un  autre  encore.  La  nuit,  dans 
l'intervalle,  était  arrivée  :  ils  la  passèrent  en  pleine 
forêt,  et  ce  ne  fut  pas  sans  de  mortelles  angoisses. 
«  Encore  que  nous  fussions  travaillés  tant  et  plus, 
n'avions-nous  pas  la  volonté  de  dormir  !  car  quel 
pourroit  estre  le  repos  des  esprits  en  telle  frayeur  !  » 
Dans  la  matinée  du  21,  Le  Challeux  et  ses  compa- 
gnons rencontrèrent  Laudonnière,  qui  prit  tout  de 
suite  le  commandement  des  deux  bandes,  et  envova 
Déliais  à  la  recherche  des  navires  français,  mais  Dé- 
liais s'égara  ;  les  autres  Français  partirent  à  la  décou- 
verte, et  Laudonnière  dut  passer  toute  la  nuit  dans 
l'eau  jusqu'aux  épaules.  Ses  souffrances  devinrent  in- 
tolérables. 11  se  crut  au  moment  de  mourir,  et  récita 
les  prières  des  agonisants.  Ln  de  ses  soldats,  qui  n'a- 
vait pas  voulu  l'abandonner,  le  soutint  au  moment 
où  il  s'affaisàit  sur  lui-même ,  et  le  sauva  d'une  mort 
immédiate.  Il  fut  rejoint  peu  après  par  Jean  Déliais 
et  les  hommes  partis  à  la  recherche  des  navires,  qui 
avaient  fini  par  découvrir  le  vaisseau  de  Maillard.  Mais 
Laudonnière  était  évanoui,  et  fut  transporté  à  grand'- 
peine  dans  une  petite  barque.  A  peine  avait- il  repris 
connaissance  et  commençait-il  à  se  réchauffer,  que , 
sans  vouloir  regagner  le  navire  qui  l'attendait,  il  or- 
donna de  longer  auparavant  la  lagune  et  de  recueillir 
tous  les  fugitifs  qui  s'y  seraient  réfugiés.  Ce  sera  l'é- 
ternel honneur  de  Laudonnière,   malade  comme  il 


MASSACRE  DE    LA    CAROLINE.  205 

l'était,  et  épuisé  par  cette  affreuse  nuit  passée  dans 
les  marécages,  de  ne  pas  avoir  oublié  ses  devoirs  de 
capitaine.  Aussi  bien  sa  grandeur  dame  fut  récom- 
pensée ,  car  il  eut  la  satisfaction  de  sauver  de  la  sorte 
une  vingtaine  de  ses  compatriotes,  et,  parmi  eux, 
le  neveu  du  trésorier  Lebeau  et  le  peintre  J.  Lemoyne. 
Lemoyne  nous  a  conservé  le  dramatique  récit  de  ses 
aventures.  Il  avait  comme  le  pressentiment  de  la  ca- 
tastrophe ,  et  s'était  jeté  tout  habillé  sur  son  hamac. 
Au  premier  bruit  que  firent  les  Espagnols  en  entrant 
à  la  Caroline  il  se  dressa  sur  son  séant ,  et  rencontra 
tout  à  coup  deux  Espagnols  qui  ne  firent  pas  atten- 
tion à  lui.  Lemoyne  comprit  que  tout  était  perdu.  Il 
tourna  derrière  la  caserne,  se  jeta  dans  le  fossé  par 
l'embrasure  d'un  canon ,  et  gagna  la  forêt ,   dont  il 
connaissait  tous  les  sentiers.  Quatre  soldats  l'avaient 
suivi.  La  petite  troupe  s'enfonça  au  plus  épais  du  bois, 
et  tint  conseil.  Lemoyne  aurait  voulu  que  ses  compa- 
gnons et  lui  allassent  à  la  rencontre  des  navires  que 
Ribaut  avait  envoyés  dans  le  haut  du  fleuve  :  c'était 
l'avis  le  plus  sage.  Deux  des  soldats  étaient  d'avis  d'at- 
tendre que  la  fureur  des  Espagnols  fût  calmée,  puis  de  se 
rendre  :  c'était  trop  compter  sur  leur  générosité.  Deux 
autres  enfin  désiraient  continuer  à  vivre  dans  les  bois, 
en  demandant  l'hospitalité  aux  Floridiens,  et  attendre 
une  occasion  favorable  pour  rentrer  en  France  :  c'é- 
tait le  parti  le  plus  certain;  mais  quand  celte  occasion 
se  présenterait-elle,  et  que  de  souffrances  à  endurer 
encore  !  En  vain  Lemoyne  essaya  de  les  ramener  à  son 


206  CUAPITttE    III. 

opinion.  Il  resta  seul  de  son  avis.  Les  quatre  soldats 
se  décidèrent  à  demander  asile  aux  Indiens,  et  l'aban- 
donnèrent. 

Lemoyne  avait  une  piété  sincère  :  il  ne  désespéra 
pas  de  son  salut ,  et  reprit  sa  marche  dans  la  direction 
du  fleuve.  Il  rencontra  bientôt  un  nouveau  survivant 
au  massacre,  l'ordonnance  de  d'Ottigny,  le  soldat 
Grandcbemin.  Les  deux  infortunés  associèrent  leurs 
espérances,  et  promirent  de  s'entr'aider.  Ils  sortirent 
de  la  forêt,  et  arrivèrent  à  des  marécages  couverts  de 
roseaux.  De  nos  jours,  avec  tons  les  secours  de  l'in- 
dustrie moderne ,  avec  de  bons  chevaux  et  des  guides 
expérimentés,  les  chasseurs  les  plus  intrépides  et  les 
mieux  portants  hésitent  à  s'enfoncer  dans  cette  triste 
région.  Quel  ne  devait  pas  être  l'accablement  de  ces 
infortunés,  blessés  et  malades  tous  deux  ,  sans  armes, 
sans  vivres ,  qui  n'avaient  échappé  que  par  hasard 
au  massacre  de  leurs  compatriotes,  et  s'attendaient  à 
tomber  d'un  moment  à  l'autre  entre  les  mains  de  leurs 
ennemis!  Grandcbemin,  moins  fortement  trempé  que 
Lemoyne,  ne  put  supporter  ces  tortures  morales  el 
ces  souffrances  physiques.  Malgré  les  pressantes  sol- 
licitations du  dessinateur,  il  voulut  se  rendre  aux  Es- 
pagnols. Lemoyne  eut  la  constance  de  l'accompagner 
jusqu'aux  environs  de  la  Caroline.  A  peine  les  Espa- 
gnols aperçurent -ils  Grandcbemin  qu'ils  coururent  à 
lui  en  poussant  des  cris  de  joie  féroce.  Effrayé  par 
ces  démonstrations,  l'infortuné  voulut  alors  rebrousser 
chemin ,  mais  déjà  les  Espagnols  l'avaient  saisi  el  mas- 


MASSACRE    DE    LA    CAROLINE.  207 

sacré.  Lemoyne  n'eut  que  le  temps  de  s'enfoncer  de 
nouveau  dans  la  forêt.  11  élait  encore  seul!  Par  bon- 
heur il  fut  alors  recueilli  par  Laudonnière,  et  celte 
petite  troupe  de  malades  et  de  désespérés  parvint  à 
gagner  le  vaisseau  de  Maillard,  et  commença  à  croire 
qu'elle  aurait  la  vie  sauve. 

Ces  navires  avaient  pourtant  failli  tomber  entre  les 
mains  des  Espagnols.  On  se  rappelle  que,  sur  les 
sept  navires  que  Ribaut  avait  conduits  en  Floride, 
quatre  étaient  restés  en  mer,  et  trois  autres  avaient 
remonté  le  fleuve  sous  le  commandement  de  Jacques 
Ribaut,  le  fils  ou  le  neveu  du  général.  Ces  trois  na- 
vires étaient  à  l'ancre  en  face  de  la  Caroline.  Montés 
par  une  soixantaine  de  matelots,  porteurs  [d'une^ ar- 
tillerie respectable,  on  s'étonne  qu'ils  n'aient  pas  es- 
sayé de  défendre  la  citadelle,  ou  tout  au  moins  de 
lancer  contre  les  Espagnols  un  feu  destructeur.  Mais 
on  sait  que  Menendez  s'empara  par  surprise  de  la  ci- 
tadelle*, et ,  dans  le  premier  moment  de  trouble ,  si 
les  trois  navires  avaient  ouvert  le  feu,  ils  auraient 
également  atteint  amis  et  ennemis.  Le  premier  soin 
des  Espagnols  fut  de  tourner  contre  eux  les  canons 
de  la  place,  et  bientôt  les  navires  furent  menacés  à 
leur  tour.  Si  les  ennemis  avaient  eu  des  barques,  ils 
auraient  sans  nul  doute  complété  leur  victoire,  en 
capturant  la  flottille ,  dernier  espoir  des  Français.  Au 
moins  essayèrent-ils  d'intimider  le  capitaine  Ribaut. 
Ils  lui  envoyèrent  ce  Français,  traître  ou  prisonnier, 
qui  leur  avait  déjà  rendu  de  si  importants  services, 


208  CHAPITRE  III. 

et ,  par  son  intermédiaire,  lui  proposèrent  de  garder 
un  de  ses  trois  navires,  bien  équipé,  monté  par  tous 
ses  hommes,  et  de  s'en  aller  en  toute  liberté  où  bon 
lui  semblerait,  à  condition  de  livrer  les  deux  autres 
navires,  l'artillerie,  les  armes  et  les  munitions,  sinon 
ils  allaient  les  couler  tous  les  trois.  Ribaut  aurait  dit 
faire  arrêter  le  traître  et  l'immoler  en  face  des  Es- 
pagnols, mais  il  respecta  le  droit  des  gens.  Il  renvoya 
l'odieux  négociateur  avec  des  paroles  hautaines,  et 
repoussa  bien  loin  ces  propositions  qui  cachaient  un 
piège.  «  Quand  au  navire  que  vous  demandez  (i), 
répondit-il,  vous  auriez  plutost  nos  vies,  et  où  vous 
nous  voudriez  parforcer,  nous  employerons  le  moyen 
que  Dieu  et  nature  nous  a  donné  pour  nous  dé- 
fendre. »  Aussitôt  les  Espagnols  démasquèrent  leurs 
batteries ,  et  leurs  boulets  bien  dirigés  coulèrent  bas 
le  plus  petit  des  trois  navires.  L'équipage  fut  re- 
cueilli par  les  deux  autres. navires,  qui  ne  voulurent 
pas  engager  une  lutte  inégale,  coupèrent  leurs  cables 
et  se  mirent  hors  de  portée. 

Par  malheur  le  vent  soufflait  du  large;  et,  pendant 
trois  jours,  nos  compatriotes,  retenus  malgré  eux 
dans  les  eaux  de  la  Caroline ,  assistèrent  aux  horri- 
bles scènes  qui  suivirent  le  massacre  :  leur  courage 
ne  faiblit  pas  un  instant,  et  les  Espagnols  n'osèrent 
pas  les  attaquer;  mais  ils  ne  leur  épargnèrent  pas  les 
menaces.  «  Pour  ce  se  jeltèrenl  la  plus  part  d'eux  (2) 

(1)  Le  Challeux,  ouv.  cit.,  p.  217. 

(2)  La  Poi'ellinière,  ouv.  cit.,  p.    33.    —  Rapprochez  de  Thou, 


MASSACRE    DE   LA    CAROLINE.  209 

sur  les  corps  des  déceddez,  auxquels,  en  vue  des 
François,  tirans  les  yeux  avec  les  pointes  des  dagues, 
et  leur  faisanl  mille  vilenies  en  toute  gaudisserie  les 
jelloient  vers  l'eau  avec  assez  d'injures  du  nom  fran- 
çois.  »  Ces  horreurs  produisirent  un  effet  tout  con- 
traire, et  nos  compatriotes  n'en  éprouvèrent  qu'un 
désir  plus  ardent  d'échapper  aux  atteintes  de  leurs 
ennemis.  Enfin,  après  trois  jours  de  mortelle  attente, 
le  vent  tomba  tout  à  fait,  et  la  petite  flotte  franchit 
la  passe.  Elle  avait  dans  l'intervalle  rallié  Laudon- 
nière  et  les  rares  survivants  du  massacre.  En  débou- 
chant en  mer,  Ribaut  et  Laudonnière  armèrent  deux 
autres  petits  navires,  celui  que  Laudonnière  avait  fait 
construire,  lorsqu'il  s'apprêtait  à  retourner  en  France, 
et  celui  qu'il  avait  acheté  à  Hawkins.  C'était  un  mira- 
cle que  ces  navires,  avec  leur  insuffisant  équipage, 
eussent  échappé  à  l'avidité  espagnole. 

Jacques  Ribaut  et  Laudonnière  avaient  donc  quatre 
navires  à  leur  disposition.  Mais  les  équipages  n'étaient 
pas  nombreux,  les  vivres  manquaient,  et,  d'un  jour 
à  l'autre  ,  les  Espagnols  pouvaient  les  attaquer.  Il  était 
inutile  de  chercher  à  rallier  Ribaut  et  le  gros  de  l'ar- 
mée ;  car  on  ne  savait  pas  encore  qu'il  avait  perdu  sa 
flotte  et  on  supposait  qu'il  était  en  état  de  se  défen- 
dre. Il  fallait  donc  s'éloigner  à  tout  prix  de  celte  côte 


p.  535 ,  mortuorum  oculos  exsculpentes  ac  pugionum  mucronibus  prae- 
fixos  gestantes  manu  cum  risu  et  clamore.  —  Le  Challeux,  ouv.  cit., 
p.  217. 

LA   FLORIDE.  14 


210  CHAPITRE    III. 

maudile  !  D'un  autre  côté,  il  était  difficile  de  tenir  la 
mer  avec  des  matelots  peu  nombreux.  Laudonnière  , 
avec  une  prudence  qui  l'honore,  prit  alors  la  résolu- 
lion  de  sacrifier  une  partie  de  sa  flotte.  Il  détruisit 
donc  ,  pour  qu'ils  ne  tombassent  pas  entre  les  mains 
des  Espagnols,  le  petit  vaisseau  que  ses  compagnons 
avaient  construit  pour  retourner  en  France,  et  le  na- 
vire qu'il  avait  acheté  à  Hawkins;  mais  il  eut  soin  de 
garder  l'artillerie  ,  qu'il  répartit  entre  les  deux  navires 
qui  restaient.  C'est  à  grandpeine  que  Jacques  Ribaut 
consentit  à  prendre  à  son  bord  ces  pièces  de  canon. 
Aussi  bien  il  avait,  en  toute  circonstance  ,  fait  preuve 
d'un  égoïsme  inouï,  à  tel  point  qu'il  n'avait  pas  voulu 
prêter  à  Laudonnière  un  seul  de  ses  quatre  pilotes. 

Les  deux  navires  prirent  la  mer  le  jeudi  25  septem- 
bre .  mais  ils  furent  presque  tout  de  suite  séparés  par 
la  tempête.  La  Perle,  de  Jacques  Ribaut ,  sur  laquelle 
Le  Challeux  avait  trouvé  asile,  fit ,  pendant  cinq  cents 
lieues,  une  heureuse  traversée.  Elle  rencontra  en 
pleine  mer,  au  large  des  Bermudes,  un  vaisseau  espa- 
gnol :  «  Nous  le  canonnasmes  d'une  telle  sorte,  écrit- 
il  (  i  ) ,  que  nous  le  rendismes  subjects  à  noslre  dévotion , 
et  le  batismes  tellement  qu'on  voyoit  le  sang  regorger 
par  les  naugères.  »  Ils  ne  purent  cependant  s'en  em- 
parer, à  cause  d'un  gros  vent  qui  s'éleva.  Pendant  le 
reste  de  la  traversée ,  ils  souffrirent  vivement  du  froid  ; 
«  car  il  faut  bien  entendre  que  nous  autres  (2),  qui 

(1)  Le  Challeux,  ouv.  cit.,  p.  223. 

(2)  Id.,  ib. 


MASSACRE   DE    LA    CAROLINE.  211 

estions  eschappez  de  la  Floride ,  n'avions  pour  tout 
veslement  ou  accoustrement ,  tant  pour  le  iour  comme 
pour  la  nuict,  fors  que  la  simple  chemise  ou  quelque 
autre  petit  haillon  ,  qui  estoit  bien  peu  de  chose  pour 
nous  défendre  à  l'encontrede  l'iniure  du  temps.  »  La 
faim  et  la  soif  les  accablèrent  aussi  :  car  ils  étaient  par- 
lis  si  précipitamment  qu'ils  n'avaient  pu  renouveler 
leurs  provisions.  L'eau  surtout  était  toute  corrompue, 
et  encore  «  nous  n'avions  (i)  pour  tout  le  long  de  la 
journée  que  plein  une  petite  tasse.  »  Ils  arrivèrent  en- 
fin à  la  Rochelle,  et  l'accueil  empressé  des  habitants 
les  dédommagea  en  partie  de  leurs  souffrances,  mais 
le  bon  charpentier  n'oublia  jamais  ses  souffrances. 
«  Aille  à  la  Floride  qui  voudra  ,  écrivait-il  (2)  dans  la 
préface  de  sa  relation ,  ne  confesseray-ie  iamais  que 
T homme  père  de  famille  fasse  son  devoir  de  quitter 
ainsi  sa  vocation ,  pour  à  l'adventure  aller  en  pais  es- 
trangers.  »  Il  exhalait  même  son  dépit  en  vers  naïfs 
mais  louchants  : 

Qui  veut  aller  à  la  Floride , 
Qu'il  aille,  i'y  ai  esté  : 
Et  revenu  sec  et  aride 
Et  abbaltu  de  poureté. 
Pour  tous  biens  i'en  ay  rapporté 
Un  beau  baston  blanc  en  ma  main  : 
Mais  ie  suis  sain  ,  non  degouslé  ! 
Ça  ,  à  manger,  ie  meurs  de  faim. 


(1)  Le  Challeux,  ouv.  cit.,  p.   'ii!\. 

(2)  Id.,  iè.j  p.  iij. 


212  CHAPITRE    111. 

Quant  au  vaisseau  de  Laudonnière,  il  relâchait  à 
Florès,  dansles  Açores  (28  octobre),  etle  1 1  novem- 
bre il  débarquait  en  Angleterre  (1) ,  à  Sovanèze,  sur 
le  canal  de  Saint-Georges.  La  traversée  avait  été  as- 
sez  heureuse.  Mais  Laudonnière  et  ses  compagnons 
n'avaient  réussi  qu'à  sauver  leur  vie.  Ils  avaient  tout 
perdu  à  la  Caroline ,  et  étaient  dénués  de  ressources. 
Par  bonheur  un  marchand  de  Saint-Malo  lui  prêta 
quelque  argent;  un  seigneur  anglais  le  retint  huit 
jours  à  Morgan,  et  lui  donna  une  haquenée ,  qui  le 
conduisit  à  Bristol ,  puis  à  Londres  ,  où  l'ambassadeur 
de  France ,  Paul  de  Foix ,  reçut  de  lui  lavis  officiel 
du  massacre ,  et  l'envoya  pour  en  porter  en  France 
la  triste  nouvelle.  Laudonnière  débarqua  à  Calais,  et 
se  rendit  à  Paris.  Le  roi  et  la  cour  venaient  de  quitter 
la  capitale ,  et  se  trouvaient  à  Moulins  pour  y  tenir  les 
états.  Charles  IX  reçut  fort  mal  le  seul  des  Français 
floridiens  qui  eut  rempli  jusqu'au  bout  son  devoir. 
Au  lieu  de  le  récompenser,  il  écouta  froidement  le  récit 
du  massacre  ,  et  renvoya  Laudonnière,  sans  seulement 
lui  exprimer  par  quelques  mots  sa  sympathie  ou  sa 
reconnaissance.  L'infortuné  commandant  se  retira 
dans  sa  famille  ,  et  y  mourut  ignoré  ,  non  sans  rendre 
à  son  pays  de  nouveaux  services ,  car  il  s'occupa  de 
rédiger  ses  mémoires  ,  auxquels,  par  une  dernière  fa- 
talité, il  n'eut  pas  la  gloire  d'attacher  son  nom  :  ce 


(1)  De  Thou,  ouv.  cit.,  p.  536,  ad  Souesium,  sans  doute  Swansea, 
dans  le  Clamorganshire. 


MASSACRE    DE    LA    CAROLINE.  213 

fut  son  éditeur,  Basanier,  qui  lui  enleva ,  il  est  vrai 
sans  le  vouloir,  cette  dernière  consolation. 

Laudonnière,  malgré  ses  malheurs,  doit  trouver 
grâce  aux  yeux  de  la  postérité.  Sans  doute  il  a  commis 
des  fautes,  il  a  fait  preuve  de  faiblesse,  mais  jamais 
il  n'a  manqué  à  son  devoir,  et ,  si  on  l'eût  écouté ,  la 
Floride  serait  restée  à  la  France.  Aussi  avait-il  en 
quelque  sorte  le  droit  de  terminer  son  ouvrage  par 
ces  fières  paroles  (i)  :  «  Les  lecteurs  équitables  et  non 
passionnez  pourront  aisément  juger  la  vérité  du  fait , 
et  estre  véritables  censeurs  du  devoir  que  j'y  ai  faict. 
Quant  à  moy,  je  ne  veux  accuser  ni  excuser  aucun;  il 
me  suffit  d'avoir  poursuivy  la  vérité  de  l'histoire ,  de 
laquelle  plusieurs  pourront  tesmoigner,  lesquels  v  ont 
esté  présens.  » 

Mais  il  est  temps  de  retourner  en  Floride,  et  de 
raconter  comment  Menendez  assura  son  triomphe ,  et 
détruisit  à  tout  jamais  les  établissements  français  ,  en 
exterminant  la  petite  armée  commandée  par  Ptibaut. 

(i)  Laudonnière,  p.  2o5. 


21  V  CHAPITRE    IV. 


CHAPITRE  IV. 

MASSACRE     DE    SAN    AGUSTINO. 

Le  premier  soin  de  Menendez ,  après  la  prise  de  Ja 
Caroline  ,  fut  de  changer  le  nom  de  la  citadelle.  Il  lui 
donna  celui  de  San  Matlieo ,  qu'elle  a  gardé  depuis. 
Il  s'empressa  de  faire  disparaître  les  armes  de  Colignx 
et  celles  de  France  qu'il  remplaça  par  les  siennes  el 
celles  d'Espagne.  Il  mit  aussi  des  sentinelles  à  la  porte 
des  magasins,  pour  que  les  richesses  qu'ils  contenaient 
ne  fussent  pas  dissipées.  Lors  de  l'inventaire  qui  eut 
lieu  plus  lard,  on  compta  120  cuirasses  en  excellent 
état,  3oo  piques,  de  nombreuses  arquebuses,  beau- 
coup de  casques  et  de  vêtements,  une  quantité  de 
toiles  et  de  draps  fins,  du  biscuit,  de  la  graisse,  seu- 
lement trois  chevaux,  quatre  ânes  et  deux  a n esses  ? 
mais  200  tonneaux  de  farine,  200  fanègues  de  blé,  et 
tous  les  ustensiles  nécessaires  à  la  colonisation.  Men- 
tloza ,  qui  nous  a  conservé  ces  curieux  détails,  n'a 
garde  d'oublier  les  bibles  et  les  ouvrages  de  piété  lu- 
thériens. Il  enregistre  avec  horreur  des  caries  à  jouer 
sur  lesquelles  des  soldats  irrévérencieux  avaient  tracé 
des  dessins  sacrilèges ,  et  il  ajoute  avec  une  joie  naïve  : 
«  Le  plus  grand  avantage  de  noire  victoire,  c'est 
certainement  le  triomphe  que  INotre-Seigneur  nous 
accorde,  et  qui  fera  que  son  Saint  Evangile  sera  intro- 
duit dans  celle  contrée  (1).  » 

(1)  Mendoza.  Relation,  p.  2i3. 


MASSACRE    DE    SAN    AGUST1N0.  215 

Menendez  en  effet,  voulant  marquer  jusqu'au  bout 
qu'il  n'avait  combattu  que  pour  la  religion,  désigna 
un  vaste  emplacement  pour  bâtir  une  somptueuse 
église,  et  il  en  posa  tout  de  suite  la  première  pierre. 
Le  22,  il  passa  une  revue  générale  de  sa  pelile  armée, 
qui  ne  comptait  plus  que  quatre  cents  soldats.  Pour- 
tant il  n'y  avait  pas  eu  beaucoup  de  victimes  dans  l'at- 
taque de  la  citadelle;  mais  bon  nombre  d'Espagnols 
s'étaient  égarés  dans  la  marche  ,  et,  par  lassitude  ou 
par  lâcheté,  n'avaient  pas  rejoint  leur  corps.  Après 
avoir  félicité  ses  soldats ,  et  leur  avoir  distribué  les  ré- 
compenses et  les  grades  qu'ils  méritaient,  Menendez 
leur  annonça  qu'il  nommait  son  sergent  major,  Gon- 
zalo  de  Villareal ,  gouverneur  de  San  Matheo,  et  lui 
•donnait  trois  cents  soldats  pour  défendre  la  place.  Il  les 
prévint  aussi  que,  dès  le  lendemain  ,  23  septembre  ,  il 
se  mettrait  en  marche,  avec  le  reste  de  l'armée  ,  pour 
San  Aguslino,  et  invita  soldats  et  officiers  à  faire 
leurs  préparatifs  pour  le  suivre. 

Menendez  était  soutenu  par  l'excitation  du  triom- 
phe, et  ne  connaissait  plus  la  fatigue.  Mais  sa  troupe 
était  exténuée.  Les  officiers  lui  demandèrent  la  grâce 
de  prendre  à  San  Matheo  quelques  jours  de  repos ,  et 
trente-cinq  soldats  seulement  se  présentèrent  pour 
accompagner  le  général  à  San  Agustino.  Bon  nom- 
bre de  Français  couraient  encore  les  bois.  Il  était  bien 
imprudent  au  chef  espagnol  de  s'aventurer  ainsi,  dans 
un  pays  mal  connu,  et  avec  une  poignée  de  défen- 
seurs :  il  compta  sur  le  prestige  de  la  victoire,  et  par- 


216  CHAPITRE    IV. 

tit  avec  son  capitaine  des  gardes  Francesco  de  Casta- 
neda,  non  sans  avoir  recommandé  à  ses  au  1res  officiers, 
Medrano ,  Palino  et  Alvarado  de  le  rejoindre  promp- 
tement. 

Menendez  arriva  sans  encombre  à  San  Aguslino. 
La  garnison,  qu'il  y  avait  laissée,  était  fort  inquiète 
sur  son  sort.  On  avait  reçu  de  lui,  pendant  la  marche 
sur  la  Caroline,  une  lettre  peu  rassurante;  de  plus  la 
pluie  et  la  tempête  n'avaient  pas  discontinué.  Le  cha- 
pelain Mendoza  (i)  avait  perdu  toute  confiance;  il 
n'avait  plus  d'espoir  que  dans  une  intervention  di- 
recte de  la  Providence.  Quelques  déserteurs  augmen- 
tèrent l'épouvante,  en  annonçant  la  mort  du  général 
et  la  dispersion  de  ses  soldats.  Mais  comme  on  n'était 
encore  pas  certain  de  ce  malheur,  et  que  les  Français 
n'étaient  signalés  nulle  part ,  peu  à  peu  on  se  reprit  à 
espérer,  surtout  lorsque,  le  samedi  22,  fut  conduit  à  la 
citadelle  improvisée  un  Français  tout  en  larmes,  qui 
raconta  qu'il  était  le  seul  survivant  d'une  troupe  de 
quinze  hommes  envoyés  à  la  découverte.  Interrogé 
par  Mendoza ,  il  lui  apprit  de  plus  que  la  Caroline 
était  à  peine  défendue ,  et  qu'on  ne  savait  ce  qu'é- 
taient devenus  Ribaut  et  ses  soldats.  Ces  bonnes  nou- 
velles rendirent  aux  Espagnols  de  San  Agustino  la 
confiance  qu'ils  avaient  perdue.  Enfin,  le  lundi  24, 
Mendoza  aperçut  un  Espagnol  qui  sortait  de  la  forêt 
en  jetant  de  grands  cris.  Il  courut  à  sa  rencontre,  et 

(1)  Mekdoza,  Relation,  p.  212. 


MASSACRE    DE   SAN    AGUSTINO.  217 

l'embrassa  avec  transport,  quand  il  l'entendit  crier  : 
Victoire  !  victoire  !  le  fort  des  Français  est  à  nous  !  Ce 
fut  alors  comme  une  explosion  de  joie  et  d'enthou- 
siasme, qui  approcha  du  délire,  lorsque  Menendez 
arriva  lui-même  avec  sa  petite  troupe.  A  peine,  était-il 
signalé  que  Mendoza  ,  endossant  (i)  «  sa  soutane 
neuve  »  et  tous  les  soldats  dans  leurs  plus  beaux  cos- 
tumes vinrent  à  sa  rencontre  :  un  Te  Deuin  fut  immé- 
diatement chanté  ,  et  une  procession  triomphale  ra- 
mena à  San  Aguslino  les  vainqueurs  de  la  Caroline. 
Pourtant  tout  danger  n'avait  pas  disparu  :  Menen- 
dez reçut  coup  sur  coup  trois  mauvaises  nouvelles. 
Les  magasins  de  San  Matheo,  qui  renfermaient  tant 
de  précieuses  marchandises,  avaient  été  incendiés,  et 
il  perdait  par  conséquent  tout  le  profit  matériel  de 
l'expédition  ;  la  garnison  de  San  Matheo  s'était  révol- 
tée contre  ses  chefs  ,  et  la  présence  de  Menendez  était 
indispensable;  enfin  le  San  Pelayo,  le  plus  grand  de 
ses  navires,  avait  été  pris  en  mer  par  les  prisonniers 
français  qui  s'étaient  révoltés;  on  apprit  plus  tard 
qu'ils  l'avaient  conduit  en  Danemark.  Menendez  était 
donc  comme  prisonnier  dans  sa  propre  conquête,  et  on 
n'avait  pas  encore  de  nouvelles  de  l'armée  de  Ribaut. 
Que  faire  ?  Son  intérêt  le  rappelait  à  San  Matheo ,  mais 
son  devoir  le  retenait  à  San  Agustino.  Réduire  à  l'o- 
béissance les  mutins,  ou  prévenir  l'attaque  prochaine 
des  Français,  il  ne  savait  à  quel  parti  se  décider;  et, 

(i)  Mesdoza.  Relation,  p.  223. 


218  CHAPITRE    IV. 

en  attendant,  pressait  l'achèvement  des  fortifications 
de  San  Aguslino ,  lorsque  quelques  Floridiens  vin- 
rent lui  annoncer  qu'on  avait  découvert  à  quatre 
lieues  de  la  citadelle  l'armée  française  fort  embarras- 
sée pour  passer  une  petite  baie.  Dès  lors  plus  d'hési- 
tation possible  :  Menendez  ne  songea  plus  qu'à  mar- 
cher contre  les  Français. 

C'étaient  bien  les  Français  qui  avaient  été  signalés 
au  vigilant  capitaine  :  depuis  le  moment  où  ils  avaient 
été  jetés  à  la  côte,  après  avoir  perdu  leurs  quatre  na- 
vires, ils  avaient  éprouvé  bien  des  traverses,  mais 
pourtant  ne  croyaient  pas  encore  tout  perdu ,  car  ils 
ignoraient  la  surprise  de  la  Caroline  ,  et  espéraient  la 
rejoindre  à  travers  les  bois,  sans  rencontrer  les  Espa- 
gnols. Le  premier  soin  de  Ribaut  fut  de  compter  ses 
hommes.  A.  l'exception  de  Lagrange  qui  s'était  noyé  , 
personne  ne  manquait  à  l'appel.  Il  prit  alors  la  parole, 
encouragea  les  naufragés,  et  pria  le  Seigneur  de  venir 
à  leur  aide.  Ri  haut  avait  de  l'éloquence;  il  était  ins- 
truit, disert  même  ,  et  les  circonstances  étaient  faites 
pour  l'inspirer.  11  trouva  des  accents  partis  du  cœur, 
et  démontra  que  rien  n'était  perdu,  si  on  parvenait  à 
rejoindre  la  Caroline.  Le  voyage  était  difficile.  La  pe- 
tite armée  n'était  qu'à  une  cinquantaine  de  milles  de 
la  citadelle,  mais  séparée  d'elle  par  des  bois  épais, 
des  marais  profonds  et  de  nombreux  cours  d'eau.  Ces 
bois  n'ont  pas  encore  disparu  :  ce  sont  d'énormes  cy- 
prières.  «   De  loin  (i)  on  dirait  une  immense  plaine 

(i)  Tour  du  monde,  n°  5 /j 7 . 


3IASSACRE    DE    SAN    AGUSTINO.  210 

Ver  le  soutenue  par  des  milliers  de  colonnes...  Jusqu'à 
\ingt  pieds  de  haut  l'arbre  est  contourné,  tordu  et 
toujours  creux;  ce  tronc  est  renforcé  par  des  piliers 
qui  le  flanquent  circulairement ,  et  forment  dans 
leurs  intervalles  de  véritables  cavernes...  C'est  une  fo- 
rêt dans  l'eau  ,  car,  le  sol  des  cyprières  était  imper- 
méable, les  eaux  pluviales  y  séjournent  toute  l'année.  » 
A  la  difficulté  de  se  frayer  un  passage  à  travers  de  tels 
obstacles,  se  joignait  encore  le  manque  de  vivres  et 
d'eau.  Ribaut  tentait  une  entreprise  presque  déses- 
pérée, et  si,  par  malheur,  la  Caroline  n'était  plus 
française,  tous  étaient  perdus.  Personne  ne  l'ignorait, 
et  plus  d'un  ,  au  fond  du  cœur,  pensait  que  sa  der- 
nière heure  approchait.  Ces  tristes  pressentiments  al- 
laient se  réaliser. 

Les  divers  auteurs  qui  ont  raconté  la  catastrophe 
finale  ne  s'accordent  nullement  sur  les  détails.  Il  est 
à  peu  près  impossible,  en  comparant  les  relations 
françaises  ou  espagnoles  ,  de  dégager  la  vérité.  Nous 
ne  chercherons  ici  qu'à  exposer  ce  qui  nous  a  semblé 
le  plus  vraisemblable,  et,  disons -le  tout  de  suite,  ce 
sont  les  historiens  espagnols  qui  nous  semblent  avoir 
le  moins  défiguré  les  événements. 

On  n'était  plus  qu'à  quatre  ou  cinq  milles  de  la  Caro- 
line ,  et  pas  un  Espagnol  n'avait  encore  été  signalé.  On 
n'entendait  pas  le  bruit  de  la  mousquelade  :  ce  qui 
eût  été  si  naturel,  si  la  citadelle  eut  été  assiégée.  Les 
Espagnols  avaient-ils  donc  renoncé  à  leur  entre- 
prise, ou    bien  arrivait-on    trop    tard?   Touchait-on 


220  CHAPITRE  IV. 

au  port  du  salut,  ou  fallait-il,  victimes  obéissantes, 
s'offrir  au  couteau  des  Espagnols?  Une  telle  anxiété 
ne  pouvait  se  prolonger  longtemps.  D'un  autre  côté 
la  prudence  exigeait  qu'on  ne  s'avançât  qu'après 
avoir  talé  le  terrain.  On  tint  conseil.  Ribaut  envoya 
en  avant,  sur  une  pirogue  indienne  ,  le  capitaine  Va- 
luotavec  cinq  ou  six  hommes.  Valuot revint  bientôt, 
le  visage  plein  de  larmes.  Il  avait  vu  l'étendard  espa- 
gnol flotter  sur  la  citadelle,  et  les  créneaux  garnis 
de  sentinelles,  mousquet  au  point  et  mèche  allu- 
mée. 

Toutes  les  illusions  s'évanouirent.  Non-seulement 
on  arrivait  trop  tard  pour  sauver  la  Caroline,  mais  en- 
core la  petite  armée,  dénuée  de  ressources,  épuisée 
par  une  marche  forcée  à  travers  des  régions  malsaines, 
n'avait  plus  que  trois  partis  à  prendre,  ou  bien  se 
rendre  aux  Espagnols,  ou  bien  s'enfoncer  dans  les 
bois  en  recourant  à  la  protection  des  Indiens  ,  ou  bien 
longer  la  côte  et  s'efforcer  de  trouver  des  vaisseaux 
français  ou  étrangers,  qui  consentiraient  à  reconduire 
en  France  les  débris  de  l'expédition.  Or  les  Espagnols, 
on  connaissait  leur  haine  contre  les  protestants  et 
contre  ceux  qui  tentaient  de  contrebalancer  leur  in- 
fluence au  nouveau  monde;  les  Indiens,  on  les  avait 
trop  mal  traités  pour  qu'ils  fussent  sympathiques; 
restait  le  troisième  parti;  mais  combien  était-il  peu 
probable  qu'on  rencontrât  des  vaisseaux  en  nombre 
suffisant  pour  transporter  les  quelques  centaines 
d'hommes  qui  se  trouvaient  maintenant  sans    abri, 


MASSACRE   DE   SAN    AGCSTINO.  221 

et  presque  sans  défense  !  Comme  on  n'avait  pas  le 
choix  des  moyens ,  on  s'enfonça  de  nouveau  dans  la 
forêt.  La  marche  fut  très-pénible.  «  (i)  A  la  faim  qui 
les  lenoit  ils  n'avoyent  aulcun  remède,  sinon  qu'ils  le 
prissent  tel  que  la  terre  leur  présentoit ,  c'est  assavoir 
herbes ,  racines  ou  telles  aultres  choses  desquelles  ils 
pensassent  appaiser  leur  abbayant  estomac.  Il  n'y  avait 
aussi  de  quoy  satisfaire  à  leur  soif:  sinon  de  vieilles 
cisternes  où  l'eau  estoit  fort  trouble.  Néantmoins  la 
rage  de  leur  grande  famine  les  emportoit  à  tout  ava- 
ler. »  Ils  arrivèrent  enfin  tout  près  de  San  Agustino 
dont  ils  ne  soupçonnaient  seulement  pas  l'existence. 
A  ce  moment  on  avertit  Menendez  de  l'approche 
des  Français  ;  ce  n'était  encore  que  leur  avant-garde. 
Le  gros  de  l'armée,  avec  Ribaut,  était  engagé  dans 
les  bois.  Le  générai  espagnol  sut  bientôt ,  par  les  rap- 
ports des  Floridiens ,  quelle  était  leur  misère,  leur 
découragement,  leur  faiblesse,  et  tout  aussitôt  forma 
le  projet  de  les  accabler.  Il  sortit  donc  de  San  Agus- 
tino,  avec  quarante  hommes  d'élite,  pour  se  rendre 
compte  de  leur  position ,  mais  arriva  trop  tard  pour 
les  découvrir.  Le  lendemain  matin  il  grimpa  sur  un 
arbre  élevé  qui  dominait  le  paysage,  et  aperçut  les 
Français  ,  qui  ressemblaient  beaucoup  plus  à  des  nau- 
fragés qu'à  des  soldats  réguliers.  On  le  découvrit  à 
son  tour,  et  comme  alors  nos  compatriotes  étaient  ré- 
duits au  désespoir,  ils  essayèrent  de  fléchir  leur  en- 

(i)  Le  Challeux,  ouv.  cit.,  p.  fyi. 


222  CHAPITRE    IV. 

nemi.  Peut-être  espéraient-ils  que  les  Espagnols,  fiers 
de  leur  victoire  inespérée,  se  contenteraient  d'avoir 
ruiné  la  fortune  de  la  France  en  Floride ,  et  accorde- 
raient la  vie  sauve  à  ceux  qu'ils  avaient  vaincus,  sans 
les  combattre.  Ils  avaient  tort  de  compter  ainsi  sur 
la  générosité  de  leur  vainqueur  ! 

Une  rivière  (i)  séparait  les  Français  et  les  Espa- 
gnols. Un  Basque  de  Saint- Jean  de  Luz  passa  cette  ri- 
vière à  la  nage.  Il  demandait  un  sauf-conduit  pour 
Kibaut  et  quatre  gentilshommes  ,  et  un  bateau  pour 
faciliter  le  passage.  Menendez  ne  voulut  s'engager  à 
rien.  Il  répondit  qu'il  consentait  à  accorder  une  au- 
dience à  un  officier  français ,  et  prêta  un  petit  ba- 
teau qui  venait  d'arriver  de  San  Agustino  avec  des 
vivres.  Quelques  instants  après  Vasseur,  accompagné 
de  Vincent  Simon  ,  de  Michel  Gonor  et  de  quelques 
autres  soldats  repassa  la  rivière  ,  et  fut  conduit  à  Me- 
nendez. Ce  dernier  avait  disposé  ses  quarante  hommes 
tout  autour  de  lui,  de  façon  à  faire  croire  qu'ils  ne  com- 
posaient que  sa  garde  ordinaire.  Il  apprit  à  l'officier 
français  comment  il  s'était  emparé  de  a  Caroline,  et 
en  avait  massacré  la  garnison  ;  il  le  convainquit  de  la 
réalité  de  ce  massacre,  en  le  lui  faisant  raconter  par 
deux  prisonniers,  qu'il  avait  épargnés  comme  catholi- 
ques ,  et  lui  annonça  froidement  que  tous  ceux  qui  ap- 
partenaient à  la  religion  protestante  subiraient  le 
même  sort ,  ou  du  moins  qu'il  ne  leur   promettait 

(i)  Sans  doute  la  lagune  de  Matanzas. 


MASSACRE    DF    SAN    AGUST1N0.  223 

rien,  el  exigeait  qu'ils  se  livrassent  sans  condition  (i). 

Une  seconde  conférence  s'engagea  bientôt.  An  nom 
de  ses  camarades,  l'officier  demanda  seulement  un  na- 
vire pour  retourner  en  France.  Menendezlui  répondit 
par  un  refus  absolu  ,  et  comme  l'officier  insistait,  en 
alléguant  que  la  guerre  n'était  pas  déclarée  entre  la 
France  et  l'Espagne  :  «  C'est  vrai  (2),  répondit  le  fa- 
natique, mais  il  n'en  est  pas  de  même  avec  les  héré- 
tiques, à  qui  je  fais  ici  la  guerre  à  toute  outrance; 
et  je  la  ferai  la  plus  cruelle  que  je  pourrai  à  tous  ceux 
de  celle  secte  ,  que  je  rencontrerai  sur  terre  et  sur 
mer.  Remettez-vous  à  ma  clémence,  livrez  vos  armes 
et  vos  enseignes,  je  ferai  ce  que  Dieu  m'inspirera.  » 
Alors  l'officier  essaya  de  le  fléchir  par  la  convoitise  : 
il  lui  offrit  jusqu'à  vingt  mille  ducats.  Mais  il  n'obtint 
qu'un  refus  hautain  :  «  On  verra  plutôt  le  ciel  se 
joindre  à  la  terre,  ajouta  Menendez,  qu'on  ne  me 
verra  changer  de  résolution.  » 

Les  Français  n'avaient  plus  qu'à  se  jeter  dans  les 
bois,  ou  qu'à  se  rendre.  Ils  consentirent  à  livrer  leurs 
armes,  et  furent  transportés  sur  l'autre  rive  du  fleuve, 
par  petites  bandes,  et  les  mains  liées  derrière  le  dos, 
A  peine  débarqués,  on  leur  demandait  quelle  était 
leur  religion.  Huit  seulement  sur  près  de  deux  cenls 
répondirent  qu'ils  étaient  catholiques.  Ils  furent  aus- 

(1)  Détails  confirmés  par  le  manuscrit  10761,  fol.    iGj,  lettre  XLII. 

(2)  Charleyoix,  ouv.  cit.,  p.  i38.  11  cite  VEnsayo  chronologico,  etc., 
p.  86,  col.  2...  Que  tepia  con  ellos  guerra  a  sangre,  e  fuego,  et  que 
hesta  la  haria  con  toda  crueldad. 


22k  CHAPITRE    IV. 

sitôt  mis  à  part.  Les  autres  se  déclarèrent  luthériens. 
Menendez  avait ,  avec  sa  canne  ,  tracé  une  ligne  sur 
le  sable.  Ces  malheureuses  victimes  de  la  confiance 
française  et  du  fanatisme  espagnol  furent  successive- 
ment conduites  jusqu'à  cette  ligne,  et,  à  peine  la- 
vaient-ils dépassée  ,  qu'ils  tombaient  assassinés.  C'é- 
tait un  premier  et  sanglant  holocauste  offert  par 
Menendez  au  Dieu  non  pas  des  chrétiens,  mais  des 
Espagnols  enférocés  par  l'inquisition. 

Le  jour  suivant ,  Menendez  fut  averti  par  les  Flori- 
diens  que  Ribaut  et  le  reste  de  l'armée  étaient  en  vue. 
Il  partit  de  San  Aguslino  ,  cette  fois  avec  cent  cin- 
quante soldats,  et  vint  prendre  position  sur  une  des 
rives  du  fleuve.  Aussitôt  les  Français  firent  mine  de  se 
préparer  à  une  attaque.  Mais  Menendez  savait  par  ses 
espions  qu'ils  étaient  incapables  de  soutenir  cette  at- 
taque. Il  resta  donc  immobile ,  et  cette  fière  et  mé- 
prisante attitude  acheva  de  déconcerter  les  Français. 
Déjà  des  pourparlers  avaient  commencé.  Les  Espa- 
gnols parlaient  des  sentiments  d'humanité  de  leur  ca- 
pitaine. Ils  racontaient  qu'il  avait  renvoyé  dans  leur 
pays  ,  avec  des  vivres ,  tous  les  Français  de  la  Caroline , 
et  semblait  disposé  à  se  comporter  de  même  à  l'é- 
gard de  Ribaut  et  de  ses  soldats,  pourvu  qu'ils  capitu- 
lassent. Ces  propositions  étaient  inespérées  :  mais 
étaient-elles  sincères?  Il  fallait  s'en  assurer.  Le  dra- 
peau parlementaire  fut  donc  arboré,et  les  négocia- 
tions officielles  commencèrent. 

Ce  fut  la  répétition  des  scènes  de  la  veille.  Un  ma- 


MASSACRE   DE   SAN   AGUST1N0.  225 

telot  français  passa  le  fleuve  à  la  nage  ,  et  demanda 
un  bateau  qu'on  lui  prêta.  Quelques  instants  après 
Nicolas  Verdier,  un  des  quatre  capitaines  qui  avaient 
perdu  leurs  navires,  l'interprète  la  Caille  ,  et  cinq  ou 
six  soldats  abordaient  au  camp  espagnol.  A  en  croire 
les  relations  françaises ,  on  leur  aurait  promis  monts 
et  merveilles ,  mais  le  capitaine  espagnol  se  serait  re- 
fusé à  donner  lui-même  sa  parole  d'honneur.  Il  ne 
voulait  pas  se  compromettre  directement.  11  préférait 
engager  un  de  ses  subalternes,  sauf  à  rejeter  plus  tard 
sur  lui  tout  l'odieux  de  la  trahison.  La  Caille  aurait 
donc  été  conduit  non  pas  à  Menendez,  mais  au  capi- 
taine Yalmont  ou  Vallemonde ,  qui  lui  donna  sa  pa- 
role d'honneur  d'accorder  la  vie  sauve  à  tous  les 
Français.  Il  renouvela  cet  (i)  engagement  en  présence 
des  siens ,  et  le  confirma  par  des  signes  de  croix  et 
des  baisers ,  véritables  baisers  de  Judas ,  puisqu'ils 
étaient  le  prix  du  sang.  Il  leur  proposa  même  un  en- 
gagement signé  par  lui ,  et  contre-signe  de  ses  armes  : 
mais  du  papier  blanc  eût  autant  valu ,  puisque  cette 
loyauté  n'existait  que  sur  le  papier.  En  un  mot  Valle- 
monde «  battit  (2)  si  bien  les  Français  du  plat  de  la 
langue,  »  qu'ils  se  laissèrent  prendre  à  ces  promesses 
mensongères ,  et  consentirent  à  se  rendre  (3). 

(1)  De  Bry,  ouv.  cit.  :  fidem  répétais  multis  crucis  signis,  osculo 
sancitis,  confirmavit,  sed  etiam  juratam  coram  omni  suorum  caterva,  et 
scriptam  suoque  sigillo  obsignatam  tradere  voluit...  sed  tantumdem 
praestitisset  nuda  charta ,  atque  papyracea  hœc  fides, 

(2)  D'àubigké,  Histoire  de  France,  p.  352. 

(3)  Le  Challeux,  p.  44,  confirme  tous  ces  détails,  et  il  ajoute  «  mts- 

LA    FLORIDE.  15 


226  CHAPITRE   IV. 

Si  Ion  en  croit  la  version  espagnole  ,  les  choses  se 
seraient  passées  tout  autrement.  La  Caille  et  Verdier 
auraient  été  informés  dès  le  premier  moment  des  dé- 
cisions de  Menendez.  On  leur  aurait  même  montré  les 
cadavres  de  leurs  compagnons,  pour  leur  prouver 
qu'on  n'inventait  rien.  Ribaut  se  serait  alors  décidé  à 
demander  un  sauf-conduit  pour  régler  lui-même  les 
conditions  de  la  capitulation.  Il  aurait  obtenu  ce  sauf- 
conduit,  et  Menendez  lui  aurait  redit  ses  intentions. 
Désespéré  de  son  refus,  Ribaut  lui  aurait  proposé  une 
rançon  de  cent  mille  ducats.  Mais  l  Espagnol  aurait 
repoussé  ces  propositions.  Alors  Ribaut ,  de  retour 
près  de  ses  soldats,  leur  aurait  annoncé  qu'il  fallait  se 
livrer  sans  conditions,  et  tout  attendre  de  la  clémence 
du  vainqueur.  Sur  les  trois  cent  cinquante  hommes 
qu'il  commandait  encore ,  cent  cinquante  se  seraient 
rendus  avec  lui,  et  deux  cents  autres  se  seraient  en- 
fuis dans  les  bois. 

Que  le  capitaine  Vallemonde  ait  donné  sa  parole 
d'honneur,  ou  que  Menendez  se  soit  obstinément  re- 
fusé à  tout  engagement;  que  les  Français  aient  été 
trompés  par  la  trahison  d'un  officier  subalterne  ,  ou 
qu'ils  aient  eu  confiance  en  la  générosité  de  leurs 
vainqueurs,  ils  n'en  étaient  pas  moins  prisonniers,  et 
Menendez  allait  se  déshonorer  pour  toujours  par  un 
effrovable  abus  de  la  victoire.  Ici  toutes  les  relations 

moment  aussi  que  c'estoit  la  façon  qui  avoit  esté  de  tout  temps  practiquée 
à  la  guerre  que  l'Espaignol  victorieux  se  contentast,  à  Pendroit  du 
François  principalement,  sans  passer  plus  oultre.  » 


MASSACRE   DE    SAN    AGUST1N0.  227 

sont  d'accord,  et  les  Espagnols  dans  leur  fanatisme 
rapportent  avec  une  satisfaction  non  déguisée  les  évé- 
nements que  les  Français  racontent  avec  une  indigna- 
tion légitime. 

A  peine  entre  les  mains  des  Espagnols,  les  prison- 
niers furent  interrogés  sur  leurs  opinions  religieuses  : 
les  catholiques  furent  aussitôt  séparés,  et  les  protes- 
tants, chefs  ou  soldats,  liés  dos  à  dos  et  quatre  par 
quatre.  Rihaut  et  d'Ottigny  réclamèrent  contre  cet 
odieux  traitement,  et  demandèrent  qu'on  exécutât 
les  ordres  :  «  Mes  ordres  sont  de  vous  massacrer,  » 
s'écrie  un  Espagnol,  et  il  se  jette  sur  eux;  mais, 
comme  s'il  craignait  de  les  attaquer  en  face  ,  il  n'ose 
les  poignarder  que  par  derrière.  Ce  fut  le  signal  du 
massacre.  «  La  c'estoit  (i)  à  qui  donneroit  le  plus 
beau  coup  de  pique,  de  hallebarde  et  d'espée,  en 
sorte  qu'en  demi-heure  ils  gaignèrent  le  champ  et  em- 
portèrent ceste  glorieuse  victoire  ,  tuans  ceux  là  vail- 
lamment qui  s'estoyent  rendus,  et  lesquelz  ils  avoyent 
reçeu  à  leur  foy  et  sauvegarde.  »  Lacaille  et  Yasseur, 
illustrés  par  tant  de  campagnes,  et  qui  avaient  échappé 
à  tant  de  dangers,  Nicolas  Verdier,  Cossette,  de  Ma- 
chonville  ,  du  Yest ,  de  Jonville  ,  d'Ully,  tous  les  gen- 
tilshommes, tous  les  soldats,  matelots,  ouvriers,  tout 
est  confondu  dans  une  horrible  boucherie.  Pour  com- 
ble d'horreur,  et  comme  les   bourreaux  ne  sont  pas 


(i)  Le  Chai.lkux,  ouv.  cit.,  p.  228,  Cf.- manuscrit  io~5i,  fol.  167, 
lettre  XLH. 


228  CHAPITRE    IV. 

assez  nombreux,  les  Français  sont  maintenus  à  leur 
rang  ,  et  tués  avec  méthode.  Les  Espagnols,  comme 
enivrés  par  le  sang  qu'ils  versent,  n'écoutent  rien. 
Aucune  supplication  ne  les  attendrit.   L'injure  à    la 
bouche ,  la  rage  au  cœur,  ils  tuent  pour  tuer.  Us  frap- 
pent même  des  cadavres,  et  ne  s'arrêtent  que  lorsque 
tous  les  prisonniers  sont  tombés  à  terre.  Le  chapelain 
Mendoza  assistait  au  massacre ,  et  non-seulement  il 
l'approuvait,  mais  encore  il  encourageait  les   bour- 
reaux. Il  est  vrai  qu'il  avait  eu  soin   de  mettre  sa 
conscience  en  repos  et  de  calmer  «  ses  entrailles  (i) 
de  prêtre  et  d'homme  »  en  obtenant  de  Menendez  la 
grâce  de  tous  les  catholiques.  Mais  pour  les  autres  il 
fut  sans  pitié,  et,  même  après  l'enivrement  de  la  vic- 
toire ,  il  écrivait  ces  lignes  odieuses  à  propos  de  son 
chef  bien-aimé.  «  Le  zèle  du  christianisme  (2)  est  si 
grand  chez  lui  que  tontes  ses  peines  sont   du  repos 
pour  son  esprit.  Je  suis  certain  qu'aucune  force  hu- 
maine n'aurait  pu  supporter  tout  ce  que  ce  général  a 
souffert.  Mais  l'ardent  désir  qu'il  a  de  servir  Noire- 
Seigneur  en   détruisant    cette  secte  luthérienne  fait 
qu'il  est  moins  sensible  aux  maux.  »  Aussi  bien  on  a  (3) 
conservé  le  texte  de  la  lettre  écrite  par  Menendez  au 
roi  pour  lui  annoncer  sa  victoire  :  «  Je  leur  fis  lier 
les  mains ,  écrit  ce  fanatique  ;  tous  furent  égorgés.  Il 
m'a  semblé  que  je  servais  bien  Dieu  et  Votre  Majesté 


(1)  Mendoza,  Relation,  p.  23o. 

(2)  Id.,  ib.,  p.  224. 

(3)  Parkmvn,  ouv.  cit.,  p.  94. 


MASSACRE    DE     SAN    AGUSTINO.  229 

en  les  châtiant  ainsi;  car  au  moins  cette  mauvaise 
secte  n'entravera  plus  nos  efforts  pour  semer  la 
bonne  parole  dans  ces  contrées.  » 

Que  faire  des  cadavres?  Les  jeter  au  fleuve?  mais 
les  eaux  n'étaient  pas  assez  profondes  pour  les  char- 
rier à  la  mer.  Les  enterrer?  mais  le  temps  manquait, 
et  cette  besogne  répugne  toujours.  Les  laisser  en  plein 
air?  mais  San  Agustino  n'était  pas  éloigné,  et  cette 
masse  de  chairs,  bientôt  décomposée  par  l'ardent  so- 
leil de  la  Floride,  pouvait  engendrer  d'affreuses  ma- 
ladies. Menendez  s'arrê:a  au  parti  le  plus  sage  ,  à  l'in- 
cinération. D'énormes  bûchers  furent  dressés  sur  la 
rive ,  et ,  pêle-mêle ,  on  y  jeta  les  cadavres.  Rien  ne 
restait  en  Floride  de  l'expédition  française,  rien  que 
la  citadelle  au  pouvoir  des  ennemis,  et  le  souvenir 
de  cette  abominable  exécution. 

On  raconte  que,  pour  ajouter  à  l'horreur  du  mas- 
sacre, et,  en  même  temps,  pour  bien  marquer  quel 
avait  été  son  dessein  ,  Menendez.  avait  ordonné  de 
dresser  au-dessus  des  bûchers  celte  inscription  :  Pen- 
dus non  comme  Français ,  mais  comme  luthériens.  On 
rapporte  encore  que  sa  fureur  s'acharna  sur  le  cada- 
vre de  l'infortuné  Ribaut.  Le  féroce  Espagnol  trouvait 
qu'un  luthérien  ne  mérite  pas  de  pitié,  et  qu'il  est 
comme  en  dehors  des  conditions  de  l'humanité.  Il 
fit  (i)  écorcher  ce  cadavre ,  et  envoya  en  Europe  ce 
honteux  trophée.  D'après  la  Popellinière  (2)  «  puis 

(1)  Lescarbot,  ouv.  cit.,  p.  120. 

(2)  L\  Popellinièke  ,  ouv.  cit.,  p.  34- 


230  CHAPITRE    IV. 

escorchèrent  la  peau  du  visage  avec  la  longue  barbe 
de  Ribaut ,  les  yeux  ,  le  nez  et  oreilles,  et  envoyèrent 
ainsi  le  masque  défiguré  au  Pérou  pour  en  faire  des 
montres.  »  De  Thon  (i)  rapporle  que  Menendez  en- 
voya en  Europe  à  ses  amis  des  poils  de  la  barbe  de 
Ribaut,  qu'il  fit  couper  le  cadavre  en  quatre  mor- 
ceaux ,  et  dressa  ces  tronçons  informes  dans  la  cour 
de  Saint-Àuguslin ,  comme  un  souvenir  d'expiation. 
De  ces  rapports  contradictoires  ressort  avec  évidence 
l'alroce  conduite  du  vainqueur.  Aussi  bien  il  prend 
à  tâcbe  de  s'en  glorifier.  «  J'ai  ordonné  ,  écrivait-il  au 
roi ,  le  i5  octobre  1 565  ,  de  tuer  Juan  Ribao  avec  tous 
les  autres,  jugeant  cela  nécessaire  pour  le  service  de 
Dieu  et  de  Votre  Majesté.  Je  considère  comme  une 
heureuse  fortune  que  Ribao  soit  mort,  car  certes  le 
roi  de  France  eût  pu  faire  bien  plus  avec  lui  et  5oo  du- 
cats qu'avec  beaucoup  d'autres  et  0,000  ducats;  ce- 
lui-là eût  mieux  réussi  en  une  seule  année  qu'un 
autre  en  dix  années,  car  je  n'ai  pas  connu  de  meil- 
leur commandant,  ni  de  marin  plus  expérimenté  dans 
cette  dangereuse  navigation  des  Indes...  (2)  ,  etc.  » 
Certes  une  pareille  mort  est  affreuse  ,  et  rachète 
bien  des  fautes.  Mais  ces  fautes,  nous  ne  devons  pour- 
tant pas  les  passer  sous  silence.  Car  le  véritable  au- 


(1)  De  Thou,  ouv.  cil.,  p.  5i6.  Barba  m  Ribakli  mento  abrasnm,  et 
obsignatis  litteris  inclusam  tanquam  tropœum  Hispalim  ridicula  prorsus 
ostentatione  deferri ,  dein  quadrifariam  corpus  sectum  in  areis  area  ad 
perpétua  m  rei  gestae  memoriam  erigi  curavir. 

(2)  Parkman,  ouv.  cit.,  p.  98. 


MASSACRE    DE   SAN    AGUSTINO.  23 i 

teur  de  la  catastrophe,  c'est  Ribaut  lui-même  (ï). 
S'il  n'avait  pas  perdu  un  temps  précieux  à  explorer  la 
côte  au  lieu  de  débarquer,  s'il  n'avait  pas  repoussé  les 
conseils  de  son  lieutenant ,  s'il  ne  s'était  pas  follement 
engagé  dans  une  entreprise  sans  issue,  les  Espagnols, 
et  non  les  Français,  auraient  été  punis  de  leur  au- 
dace !  N'oublions  pas  non  plus  de  signaler  l'abomi- 
nable trahison  de  ces  grands  seigneurs  français,  qui, 
sous  couleur  de  zèle  religieux  (2) ,  dénoncèrent  aux 
Espagnols  l'expédition  projetée ,  et  leur  fournirent 
tous  les  renseignements  nécessaires  pour  la  faire  avor- 
ter. «  Il  courut  lors  un  bruit  que  plusieurs  tiennent 
encore  aujourd'hui  pour  véritable  ,  à  savoir  que  ceste 
entreprise  ne  fut  pas  plustost  faite  qu'il  y  eut  des  mes- 
sages secrets  en  campagne  pour  avertir  l'Hespagnol 
qu'il  aiguisast  ses  couteaux...  que  ce  seroit  une  belle 
depesche ,  et  que  la  France  n'y  perdroit  rien.  Si 
cela  est  vray  ou  non  ,  je  m'en  rapporte  à  ce  qui  en 
est ,  et  aux  pensionnaires  d'Hespagne  (3).  »  Ribaut  ne 
fut  peut-être  pas  à  la  hauteur  des  circonstances,  et 
commit  de  lourdes  bévues,  dont  il  fut  cruellement 
puni;  mais  les  traîtres  qui  avaient  préparé  ce  désastre, 
et  jouissaient,  dans  l'impunité  ,  du  fruit  de  leurs  lion- 

(1)  DeThou,  oliv.  cit.,  p.  53f>. 

(2)  Id.,  ib.  :  Sed  culpa  potius  in  eos  rejicienda  est,  qui,  nefanda  pern'dia 
ac  proditione,  eu  m  pfimarium  locum  in  régis  consistorio  tenerent,  tam 
certa  indicia  de  rébus  nostris  ad  Hispanos  detulerunt,  ut  Melandem  de 
Ribaldi  expeditione  ac  tempore  ejus  certa  cognovisse,  et  prope  vestigiis 
•ejus  inhœrentem  in  Floridam  cursum  tenuisse  appareat. 

(3)  Le  Challeuk,  ouv.  cit.,  p.  23o. 


232  CHAPITRE   IV. 

teuses  délations,  n'est-ce  pas  notre  devoir  de  les  flétrir, 
comme  ils  le  méritent  î 

Avec  les  catholiques  (  mais  il  y  en  eut  bien  peu 
qui  consentirent  à  racheter  leur  vie  par  une  aposta- 
sie) ,  furent  épargnés  un  tambour,  Drouet  de  Dieppe  , 
et  un  cor,  Masselin.  Menendez  voulait  utiliser  leurs 
services ,  car  ce  n'est  certainement  pas  la  pitié  qui 
lui  inspira  ce  choix.  Un  semblable  motif  le  détermina 
à  épargner  encore  quelques  (î)  cbarpentiers  ,  et  quel- 
ques matelots  ,  sans  doute  dieppois ,  car  les  construc- 
teurs et  les  pilotes  de  cette  ville  étaient  alors  fort 
estimés.  Un  de  ces  matelots,  Christophe  le  Breton, 
transporté  à  Seville ,  parvint  à  s'échapper,  et  gagna 
Bordeaux  et  Dieppe.  C'est  lui  qui  fournit  à  Le  Chal- 
leux  des  détails  sur  le  massacre  de  San  Agustino  :  un 
autre,  nommé  Jehan  Mennin,  eut  le  même  bonheur, 
et  fut  invité  par  de  Forquevaulx  ,  ambassadeur  de 
France  à  Madrid ,  à  déposer  dans  le  procès  instruit 
plus  tard  contre  Menendez.  Un  troisième  fut  aussi 
sauvé  avec  d'étranges  particularités.  On  l'avait  ré- 
servé pour  le  pendre,  en  le  rouant  de  coups.  Il  per- 
dit connaissance,  et  fut  laissé  pour  mort.  Réveillé  par 
la  fraîcheur  de  la  nuit ,  le  matelot  se  lève ,  coupe  ses 
liens  avec  un  couteau,  se  dégage  sans  bruit,  et  s'en 
va  au  loin.  Trois  jours  de  marche  le  conduisirent  au- 
près d'un  cacique ,  qui,  saisi  de  pitié  pour  cette  grande 
infortune,  l'accueillit  avec  plaisir,  et  le   garda  huit 

(î)  D'Aubigné,  ouv.  cit.,  p.  35i. 


MASSACRE    DE   SAN   AGUSTINO.  133 

mois  près  de  lui.  Mais  les  Espagnols,  qui  voulaient  faire 
périr  jusqu'au  dernier  Français  ,  avaient  ordonné  aux 
indigènes,  en  les  menaçant  de  leur  colère  ,  de  livrer 
tous  les  Français  qui  s'étaient  réfugiés  chez  eux.  Notre 
compatriote ,  pour  éviter  un  malheur  à  son  bote  ,  s'en- 
fuit de  nouveau.  Partout  repoussé,  malade,  déses- 
péré ,  il  résolut  d'abréger  ses  souffrances  en  se  ren- 
dant aux  Espagnols.  Mais  les  forces  lui  manquèrent 
en  chemin.  Un  soldat  espagnol  le  rencontra  ,  gisant 
à  terre,  à  moitié  mort.  Saisi  de  compassion,  il  le  re- 
leva,  obtint  sa  grâce,  et  le  fit  servir  comme  esclave. 
On  le  conduisit  plus  tard  à  la  Havane,  où  il  trouva 
pour  compagnon  de  chaîne  Normans  de  Pompierre. 
On  les  envoya  tous  deux  en  Portugal,  mais  ils  furent 
délivrés  sur  mer  par  des  corsaires  français. 

Plus  heureux  furent  les  deux  cents  soldats  qui  ne 
voulurent  pas  se  fier  à  la  générosité  espagnole ,  et , 
pendant  que  Ribaut  et  les  siens  tombaient  sous  le  cou- 
teau des  assassins,  s'enfoncèrent  dans  les  bois.  La  nou- 
velle du  massacre  de  leurs  compagnons  les  enflamma 
d'une  généreuse  ardeur.  Persuadés  qu'ils  n'avaient 
rien  à  obtenir  des  Espagnols ,  ils  ne  cherchèrent  qu'à 
se  rendre  redoutables  ,  et  commencèrent  la  construc- 
tion d'une  citadelle,  à  huit  jours  de  marche  au  sud  de 
San  Aguslino,  sur  la  côte  de  Canaveral.  Menendez 
dirigea  contre  eux  une  véritable  expédition.  Le  Ier  no- 
vembre il  aperçut  les  Français ,  mais  comprenant  à 
leur  attitude  résolue  qu'ils  étaient  disposés  à  lui  résis- 
ter à  outrance,  il  entama  des  négociations.    Redou- 


2'34  CUAFIÏRE   IV. 

tait-il  de  leur  part  un  coup  de  désespoir,  ou  bien 
éprouvait-il  après  le  carnage  cette  lassitude  qui  ac- 
cable les  bètes  fauves  gorgées  de  sang,  on  l'ignore, 
mais  il  donna  sa  parole  de  traiter  convenablement 
les  Français,  s'ils  consentaient  à  se  rendre.  Jamais 
Menendez  ne  s'était  engagé  vis-à-vis  de  ses  premières 
victimes.  Les  Français  ,  étonnés  de  cette  longanimité, 
et  toujours  défiants  ,  hésitaient  :  mais  en  acceptant  le 
combat,  ils  avaient  tout  à  perdre,  et  rien  à  gagner. 
Ils  firent  donc  savoir  au  général  espagnol  qu'ils  dépo- 
saient les  armes. 

Menendez  tint  parole,  et  se  contenta  de  les  traiter 
en  prisonniers  de  guerre.  Ils  avaient  tort  de  se  fier  à 
la  générosité  castillane.  Nous  (i)  lisons  en  effet,  de 
la  main  même  de  Philippe  II ,  la  note  suivante  écrite 
en  marge  de  la  dépèche  de  Menendez  :  «  Dites-lui 
que,  quant  à  ceux  qu'il  a  tués,  il  a  bien  fait,  et 
pour  ceux  qu'il  a  épargnés,  qu'on  les  envoie  aux  ga- 
lères, m  Quant  au  chef  de  ces  Français,  et  à  une  vins- 
laine  de  ses  camarades  ,  qui  n'avaient  pas  voulu  de  ca- 
pitulation, et  s'étaient  enfuis  dans  les  bois,  ils  furent 
poursuivis  et  tous  tués.  Désormais  Menendez  était  le 
maître  incontesté  de  la  Floride  française.  Appuyé  par 
deux  citadelles  imposantes  ,  San  Matheo  et  San  Agus- 
lino,  fort  de  la  terreur  répandue  au  loin  par  le  triple 
massacre  des  Français,  secondé  par  des  soldats  dévoués 
et  des  officiers  aguerris,  directement  soutenu  et  en- 

(r)  Pakkhan,  onv.  cit.,  p.  102. 


MASSACRE    DE    SAN    AGUSTINO.  235 

courage  par  son  maître,  il  se  croyait  à  l'abri  de  toute 
représaille,  et  il  l'était  en  effet  :  car  les  Indiens  le  re- 
doutaient, et  les  Français  oubliaient  presque  leurs 
frères  massacrés. 


236  CHAPITRE    V. 


CHAPITRE  V. 

NÉGOCIATIONS    INUTILES. 

La  nouvelle  de  cet  odieux  massacre  fut  pourtant 
reçue  en  France  avec  indignation.  Ce  ne  furent  pas 
seulement  les  prolestants,  dont  les  parents  et  les  amis 
avaient  péri,  qui  réclamèrent;  les  catholiques  eux 
aussi  s'associèrent  à  leur  courroux  ,  et  jurèrent  de 
venger  la  commune  injure.  On  n'avait  appris  qu'assez 
tard  la  sinislre  nouvelle  :  il  semblait  que  la  cour  d'Es- 
pagne rougissait  de  son  triomphe,  et  n'osait  pas  l'a- 
vouer. Dès  le  29  novembre  i565,  le  duc  d'Albe  con- 
naissait la  terrible  exéculion,  car,  dans  l'entrevue  qu'il 
eut  le  jour  même  avec  de  Forquevaulx,  il  alla  jusqu'à 
lui  dire  «  que  (1)  déjà  les  affaires  des  François  vont 
mal  en  Floride  par  la  descente  des  Espaignols  qui  y 
furent  envoyez  l'esté  dernier.  »  Quelques  jours  plus 
tard  ,  le  22  janvier  i566  ,  en  annonçant  à  Charles  IX 
le  départ  de  Séville  et  de  la  Biscaye  pour  la  Floride 
de  huit  grands  navires,  portant  2,000  soldats,  et 
700  matelots,  et  commandés  par  Sancho  de  Porlo 
Galelo  ,  de  Forquevaulx  était  plus  explicite  :  le  (2)  ne 
sais,  dit-il,  si  la  nouvelle  venue  depuis  quatre  jours 
du  costé  de  France,  que  les  François  ont  esté  desfaicts 
en  Floride,  retardera  leurs  desseins.  »  Le  4  (3)  et  le 

(1)  Manuscrit  107^1 ,  fol.  y3 ,  lettre  XVI. 

(2)  Id.,  fol.  i45  ,  lettre  XXXIV. 
(3)Id.,  fol.  i54,  lettre  XXXVI. 


NÉGOCIATIONS    INUTILES.  237 

il  février  (i)  1 566 ,  l'ambassadeur  était  encore  in- 
décis. 11  se  doutait  bien  de  quelque  malheur,  mais 
sans  pouvoir  l'affirmer.  Une  semaine  plus  tard,  le 
18  février  (2),  le  doute  ne  fut  plus  possible.  On 
connut  dans  tous  ses  détails  la  lugubre  exécution  ,  et 
les  Espagnols  ne  continrent  plus  leur  joie.  Un  Biscayen 
nommé  Perrico,  débarqué  à  la  Rochelle ,  avait  le  pre- 
mier donné  quelques  détails  sur  le  massacre  :  le  mes- 
sager de  Menendez  était  arrivé  peu  après,  et  les  avait 
tous  confirmés  :  les  Espagnols  avaient  reçu  ce  mes- 
sager, nommé  Florès  ,  avec  empressement,  et  «  ceste 
cour  s'en  est  plus  réjouie  que  si  ce  fust  pour  une 
victoire  obtenue  contre  le  Turc.  Aussi  disent- ils  que 
la  Floride  leur  importe  plus  que  Malte.  En  récom- 
pense du  massacre  faict  par  Menendez  sur  vos  pau- 
vres subiects,  la  Floride  sera  érigée  en  marquisat,  et 
lui  créé  marquis  d'icelluy.  »  Cinq  jours  après  ,  le. 23  fé- 
vrier, Forquevaulx  apprenait  d'autres  détails,  et  se 
hâtait  de  les  transmettre  à  Charles  IX  et  à  sa  mère  (3). 
Le  roi  d'Espagne  (4)  lui-même  prit  soin  d'annoncer 
la  fatale  nouvelle  à  l'ambassadeur  de  France.  Il  lui 
donna  audience,  et  lui  raconta,  mais  à  sa  façon,  le 
massacre.  Il  ajouta ,  sans  doute  pour  excuser  ce  crime , 
que  Menendez  lui  avait  écrit   «  qu'ils  (5)  ont  dict  et 


(1)  Manuscrit  1 0751,  fol.  i56,  lettre  XXXVIII. 
(2)Id.,  fol.   167,  lettre  XLII. 
(3)Id.,  fol.  179,  lettre  XLVI. 

(4)  M.,  fol.  182,  lettre  XLV1II. 

(5)  Ici.,  ib. 


238  CHAPITRE   V. 

confessé  eslre  allez  à  la  Floride ,  par  commandement 
de  monsieur  l'Admirai,  et ,  à  ces  fins  ,  ont  trouvé  les 
commissions,  lettres  et  instructions,  et  pour  se  devoir 
impatroner  de  la  Havana.  À  ceste  cause  ce  roy  prie 
et  requiert  Yoslre  Majesté  luy  faire  raison  et  punition 
cl u die t  sieur  Admirai  comme  perturbateur  de  la  paix 
et  cause  du  désordre  advenu.  »  C'était  de  concert 
avec  le  duc  d'Albe  ,  et  pour  détruire  en  partie  la  fâ- 
cheuse impression  que  produirait  en  Europe  la  nou- 
velle de  ce  massacre  ,  que  Philippe  II  prenait  ainsi 
les  devants,  et,  au  lieu  de  se  défendre,  accusait. 
Mais  de  Forquevaulx  pénétra  facilement  cette  politi- 
que machiavélique.  Sans  prendre  la  peine  d'expliquer 
la  conduite  de  l'amiral  Coligny,  il  accusa  Menendez 
d'être  plus  «  digne  bourreau  que  bon  soldat,  »  et 
ajouta  avec  amertume  «  que  comme  François  et  votre 
subiect  i'avois  horreur,  quand  ie  pensois  à  un  faict  si 
exécrable,  et  qu'il  me  sembloît  que  Dieu  ne  vouldroit 
le  laisser  impuni.  » 

Le  mot  d'ordre  avait  été  donné  à  tous  les  représen- 
tants de  l'Espagne  à  l'étranger.  Le  duc  d'Albe  se  ré- 
pandait en  plaintes  amères  contre  le  chef  des  protes- 
tants français,  et,  sans  seulement  daigner  excuser  le 
massacre  de  la  Floride,  il  ordonnait  de  réclamer  le 
châtiment  de  Coligny.  Don  Francisco  (i)  de  Alava  fut 
chargé  de  celte  odieuse  mission  auprès  de  Charles  IX. 
La  cour  était  alors  à  Moulins  (mars  i566).  L'ambas- 

(i)  Manuscrit  10751,  fo!.   180  ,  let.  XLVII. 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  239 

sadeur,  reçu  en  audience  solennelle,  reconnut  que 
Menendez  avait  peut-être  outrepassé  ses  instructions. 
«  Bien  confessoit-il  que  ce  fut  esté  un  peu  plus  rude- 
ment et  cruellement  que  son  dict  maistre  n'eust  dé- 
siré, mais  qu'il  n'avoit  pu  moins  faire  que  de  leur 
courir  sus  comme  pirates  et  gens  qui  estoient  là  pour 
entreprendre  sur  ce  qui  leur  appartenoit.  »  Indignée 
de  ces  insolentes  excuses,  Catherine  de  Médicis  gar- 
dait le  silence.  L'ambassadeur  prit  ce  silence  pour  un 
assentiment,  et,  passant  brusquement  de  la  défense  à 
l'attaque,  il  eut  l'audace  de  demander  le  châtiment  de 
Coligny,  inspirateur  et  chef  réel  de  l'entreprise.  La 
reine  mère,  emportée  par  un  généreux  mouvement 
d'indignation  ,  répondit  vertement  à  l'ambassadeur. 
Elle  nous  a  conservé  sa  réponse  dans  une  lettre  qu'elle 
écrivit  à  de  Forquevaulx ,  et  que  les  détracteurs  de 
cette  princesse  devraient  relire  avant  de  la  condam- 
ner :  «  Que  (i)  i'estois  comme  hors  de  moi  quand  i'y 
pensois,  et  ne  me  pou  vois  persuader  que  le  roy  son 
maistre  ne  nous  en  fist  la  réparation  et  justice;  car  de 
couvrir  cela  sur  l'aveu  dudict  Amiral,  qu'il  n'y  a  pas 
de  quoi,  estant  bien  croyable  qu'il  n'a  pas  laissé  al- 
ler tant  de  gens  hors  de  ce  roïaume  sans  le  sceu  du 
roy  mon  fils...  et  quand  bien  même  ils  eussent  esté 
dans  le  propre  pais  du  roy  son  maistre,  faisant  autre- 
ment qu'il  n'appartient  entre  amis  ,  qu'ils  se  dévoient 
contenter  de  les  laisser  prisonniers  ,  et  de  les  rendre 

(i)  Manu -cri  t  107JI,  fol.    199,  lettre  LVII. 


240  CHAPITRE    V. 

au  roy  mon  fils  pour  les  faire  punir...  qu'il  sembloit 
que  l'on  voulust  brider  le  roy  mon  fils  ,  l'enfermer  en 
ce  roïaume,  et  lui  couper  les  ailes,  chose  qu'il  ne 
pourroit  et  ne  seroit  aussi  conseillé  de  souffrir...  car 
il  sçaura  bien  faire,  si  Dieu  plaist,  et  ne  lui  en  défail- 
lent les  moyens.  »  L'ambassadeur,  ému  par  celte 
fière  protestation,  essaya  de  se  retrancher  sur  la 
question  religieuse  :  «  Ce  n'est  pas  à  eux  (i),  lui  ré- 
pondit-elle avec  véhémence  ,  de  punir  nos  subiects  , 
et  ne  disputent  point  s'ils  estoient  de  la  religion  ou 
non  ,  ains  du  meurtre  qu'ils  en  ont  faict,  dont  il  est 
bien  raisonnable  que  son  maislre  fasse  faire  justice 
que  nous  lui  en  demandons.  » 

Quelques  historiens,  égarés  par  la  passion  reli- 
gieuse ,  ont  prétendu  que  ni  Catherine  ni  son  fils  n'a- 
vaient protesté  contre  cette  inqualifiable  agression. 
De  Thou  (2) ,  d'ordinaire  si  réservé  ,  dénonce  avec 
une  indignation  convaincue  l'influence  à  la  cour  du 
parti  espagnol,  et  la  funeste  politique  ,  qui  faisait  con- 
sidérer la  ruine  de  la  Floride  française  non  point 
comme  un  malheur  national,  mais  simplement  comme 
un  échec  subi  par  le  parti  protestant.  D'Aubigné  par- 
tage sa  colère,  et  l'exprime  avec  plus  de  vivacité  en- 
core :  les  historiens  modernes  semblent  avoir  copié 
de  Thou  et  d'Aubigné.  Ils  avancent  presque  tous  que 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.    199,  lettre  XLVII. 

(2)  De  Thou,  ouv.  cit.,  p.  537  :  Eas  quum  clades,  scissa  factioni- 
bus  aula,  rex  aut  contempsisset,  aut  odio  protestantium  atqué  ipsius 
Colinii,...  magna  decoris  jactura ,  dissimulasse^... 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  2kl 

Charles  IX  et  sa  mère  ne  protestèrent  que  pour  la 
forme.  L'un  d'entre  eux  (i)  raconte  que  le  roi  aurait 
manifesté  sa  joie  en  apprenant  la  ruine  des  projets  de 
Coligny,  et  se  serait   félicité  de  savoir  l'amiral  dé- 
trôné. Un  écrivain  (2)  contemporain  a  même  écrit  : 
«  Il  parait  que  Charles  IX  fut  fort  aise  de  voir  que  Co- 
ligny n'employât  à  cette  expédition  que  des  calvinistes, 
parce  que  c'étaient  autant  d'ennemis  armés  contre  lui, 
dont  il  délivrait  l'Etat.  »  Toutes  ces  allégations  sont 
fausses.  Il  suffit  de  parcourir  la  correspondance  échan- 
gée à  ce  propos  entre  le  roi ,  Catherine  de  Médicis  et 
de  Forquevaulx ,  pour  se  convaincre  que  la  cour  de 
France ,  au  contraire ,  ne  cessa  de  protester   contre 
cet  inqualifiable  abus  de  la  force ,  et  de  réclamer  une 
punition  exemplaire.  Dans  cette  même  lettre ,  datée 
de  Moulins  le  17  mars  i566  ,  où  elle  lui  racontait  son 
entrevue  avec  l'ambassadeur  d'Espagne ,   Catherine 
ordonnait  à  de  Forquevaulx  de  demander  à  Philippe  II 
justice  rigoureuse  ,  et  lui  envoyait  des  instructions  dé- 
taillées.   Le  9  avril  et  le   12  mai  (3) ,  au   nom    de 
Charles  IX ,  elle  renouvelait  ses  demandes  de  répara- 
tion ,  et  prescrivait  à  de   Forquevaulx  de  présenter 
avec  plus  d'énergie  ses  réclamations  :  «  Et  de  cette 
requeste  et  instance,  quelque  raison  qu'on  lui  allègue 
ne  se  départira  jamais  le  sieur  de  Forquevaulx ,  afin 

(1)  Vitet,  Histoire  de  Dieppe ,  t.  II,  p.  i55. 

(2)  Histoire  de  la  colonie  française  en  Canada ,  par  X...,  3  vol.  in-8°. 
Villemarie  (Montréal),  i865  ,  t.  I,  p.  546. 

(3)  Manuscrit  1075 1,  fol.  292,  lettre  LXXIX. 

L4   FLORIDE.  16 


2^2  CHAPITRE   V. 

que,  tant  le  roy  catholique  que  son  conseil  connoissent 
en  premier  lieu  que  Sa  Maiesté  n'a  le  cœur  moindre 
que  ses  prédécesseurs  pour  souffrir  une  iniure ,  ni  si 
peu  de  iugement  qu'il  ne  connoisse  et  ressente  ce  qui 
lui  est  honorable  ou  désavantageux ,  et  ce  qu'il  doit 
trouver  bon  ou  mauvais  de  son  ami  ».  A  ce  mémoire 
était  jointe  une  lettre  particulière  du  roi  à  de  Forque- 
vaulx,  par  laquelle  il  le  priait  d'insister  sur  la  répara- 
tion «  affin  (i)  que  vous  connoissiez  que] ma  volonté 
est  que  vous  renouvelliez  votre  plainte  et  requériez 
avec  toute  instance  que  pour  le  bien  et  union  d'entre 
nous  et  l'entretenement  de  notre  commune  amitié ,  ils 
regardent  de  me  faire  réparation  du  tort  qui  m'a  été 
fait.  »  A  la  même  date,  et  comme  pour  donner  plus 
de  poids  à  la  lettre  royale,  Catherine  (2)  écrivait  de 
son  côté  à  de  Forquevaulx  pour  se  plaindre  des  mau- 
vais procédés  espagnols  et  de  l'inutilité  des  remon- 
trances. Elle  laissait  même  entendre  qu'elle  était 
décidée  à  prendre  un  parti  extrême ,  c'est-à-dire  à  dé- 
clarer la  guerre  et  à  se  jeter  au  besoin  entre  les  bras 
des  huguenots. 

Comme  on  le  voit ,  la  cour  de  France  ne  méritait 
pas  le  reproche  d'indifférence,  que  lui  ont  décerné 
sans  réflexion  des  écrivains  plus  passionnés  que  réflé- 
chis. Au  contraire ,  depuis  le  premier  jour,  elle  pro- 
testa hautement  conlre  le  massacre  de  la  Floride  ,  et 


(1)  Manuscrit  I075r,  fol.  287,  lettre  LXXVIII. 

(2)  Id.,  fol.  289,  lettre  LXX1X. 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  2^3 

ne  cessa  de  demander  réparation.  Il  est  vrai  que  l'o- 
pinion publique  en  France  réclamait  cette  satisfaction. 
«  Les  retournez  (1)  en  France  cependant  firent  de 
grandes  plaintes  au  roy,par  le  crédit  de  l'Amiral,  du 
déshonneur  qu'il  avoit  receu  en  la  personne  de  celuy 
qui  représentoit  Sa  Maiesté  en  ces  cartiers,  de  la 
perte  de  tant  de  bons  hommes ,  et  autres  biens  qu'ils 
y  avoient  laissé.  »  Les  récits  du  massacre  avaient  ex- 
cité une  profonde  pitié.  La  relation  de  Le  Challeux  , 
celle  de  Laudonnière,  avaient  produit  une  grande  im- 
pression. Un  auteur  anonyme  avait  rédigé  une  plainte 
éloquente,  que  la  presse  du  temps  répandit  à  plusieurs 
milliers  d'exemplaires,  et  qui  eut  dans  le  pays  un  im- 
mense et  légitime  retentissement.  Ce  petit  ouvrage , 
nous  dirions  de  nos  jours  cette  brochure,  est  intitulé  : 
«  Requeste  présentée  au  roy  Charles  neufiesme ,  en 
forme  de  complaincte ,  par  les  femmes  vefves  et  en- 
fans  orphelins,  parens  et  amis  de  ses  subiects,  qui 
furent  tués  audictpays  de  Floride.  »  Les  pétitionnaires 
débutent  par  un  cri  de  vengeance,  au  nom  des  neuf 
cents  victimes  innocentes  qui  ont  péri.  Le  roi  doit 
venir  à  leur  aide ,  car  l'expédition  a  été  résolue  en  son 
nom  ;  le  chef  et  ses  soldats  ont  reçu,  avant  de  partir,  la 
promesse  de  privilèges  royaux  et  de  récompenses  spé- 
ciales. Ils  ont  péri  :  qui  donc  les  vengerait,  sinon  le 
roi?  Suit  un  récit  dramatique  du  massacre.  L'auteur 
trouve  ici  des  accents  émus  pour  raconter  la  catastro- 

(i)  La  PorrxLiKiÈRE,  guv.    cit.,    p.    3/j. 


244  CHAPITRE   V. 

phe.  «  On  leur  a  lié  les  mains  derrière  le  dos,  dit-il, 
on  les  a  attachés  deux  à  deux  ,  et ,  comme  un  troupeau 
de  bestes,  on  les  a  conduits  à  la  Caroline ,  pour  les 
égorger,  »  après  les  avoir  accablés  d'injures  gros- 
sières et  de  traitements  indignes.  Quant  à  Ribaut,  on 
ne  s'est  pas  contenté  de  le  tuer,  on  s'est  encore  acharné 
sur  son  cadavre  ;  et  tout  ceci  s'est  accompli  en  pleine 
paix,  au  mépris  des  traités.  Le  capitaine  espagnol  al- 
léguera qu'il  n'a  pas  massacré  des  Français  ,  mais  des 
pirates,  qui  n'appartenaient  à  aucune  nation.  C'est 
un  mensonge.  «  Vos  dicts  subiects  ont  été  chassés 
comme  ambassadeurs,  officiers  et  ministres  de  Vostre 
Maiesté  ,  et  tels  recogneus  et  advouez  par  vos  lettres 

patentes  de    commission Et   combien  que  telle 

indignité  soit  atroce  desoy-mesme,  si  est-ce  qu'elle 
redouble  quand  elle  demeure  impunie ,  et  cela  aug- 
mente le  déshonneur  et  estend  le  scandale  plus  loin 
quand  les  meurtriers  sont  impunément  soutenus  et 
nourris  en  leur  malice,  et  authorisez.  »  Nous  espérons 
donc  que  le  roi  vengera  nos  infortunés  compa- 
riotes,  qui  n'ont  commis  d'autre  crime  que  de  lui 
obéir.  «  Par  ce  moyen ,  serez  aimé  et  receu  de  toutes 
nations  non-seulement  comme  roy,  mais  comme  père 
de  vostre  peuple.  » 

L'auteur  anonyme  de  cette  requête  faisait  appel 
aux  plus  nobles  sentiments  du  cœur  humain ,  à  cet 
esprit  de  solidarité  qui  fait  la  grandeur  d'une  na- 
tion. En  France,  il  ne  manquait  pas  alors  d'esprits 
d'élite  qui ,  au  nom  de  l'humanité  comme  au  nom 


NÉGOCIATIONS    INUTILES.  245 

de  la  patrie,  réclamaient  une  intervention  du  gou- 
vernement. Cette  intervention,  Charles  IX  et  sa  mère 
semblaient  résolus  à  l'accorder,  mais  ils  craignaient 
d'engager  le  royaume  dans  une  voie  périlleuse,  et, 
pour  le  moment ,  ils  se  bornèrent  à  agir  diplomati- 
quement. 

Cette  négociation  ne  devait  pas  aboutir.  Philippe  II 
ne  pouvait  pas  punir  les  chefs  dune  entreprise  ins- 
pirée par  lui ,  soutenue  par  lui ,  et  en  quelque  sorte 
commandée  par  lui.  Dans  la  volumineuse  collection, 
encore  inédite,  des  dépêches  de  Menendez ,  on  peut 
lire  au  dos  de  la  plupart  de  ses  lettres  ,  et  de  la  main 
même  du  roi  :  «  Dites-lui  qu'il  a  bien  agi  (i).  »  Sans 
doute  il  avait  peut-être  outrepassé  sa  mission ,  en  or- 
donnant le  massacre  de  la  Floride ,  mais  il  avait 
obéi  à  l'esprit  sinon  à  la  lettre  de  son  mandat,  et 
Philippe ,  au  lieu  de  le  poursuivre ,  ne  pouvait  et  ne 
devait  que  l'encourager.  Aussi  bien  l'opinion  publi- 
que en  Espagne  s'était  prononcée  en  faveur  de  l'exter- 
minateur des  hérétiques.  Le  duc  d'Albe  et  tous  les 
ministres  de  Philippe  II  ne  cachaient  pas  leur  joie.  Le 
peuple ,  flatté  dans  son  amour-propre ,  et  les  classes 
bourgeoises,  ménagées  dans  leurs  intérêts  commer- 
ciaux ,  ne  tarissaient  pas  en  éloges.  Le  clergé  lui- 
même  entonnait  le  panégyrique  de  ce  bourreau  dé- 
guisé en  général.  De  bonne  foi  Philippe  II,  pour  donner 
satisfaction  au  roi  de  France,  n'avait  pas  le  droit  de 

(i)  Parkman  ,  ouv.  cit.,  p.  89. 


2iG  CHAPITRE    V. 

heurter  les  préjugés  nationaux,  et  de  livrer  Menendez 
à  la  vengeance  française. 

Pourtant  un  massacre  avait  eu  lieu,  sans  que  la 
guerre  fût  déclarée,  et  l'ambassadeur  de  France  en 
avait  officiellement  demandé  réparation.  A  moins  de 
rompre  brusquement  avec  Charles  IX ,  et  ce  n'était 
ni  dans  son  caractère,  ni  dans  ses  intérêts,  Philippe  II 
était  forcé  de  laisser  l'affaire  suivre  son  cours  régulier. 
Bien  que  déterminé  à  ne  sacrifier  à  aucun  prix  Me- 
nendez, il  feignit  d'écouler  les  réclamations  de  For- 
quevaulx,  et  lui  fixa  audience  pour  le  ier  avril  i566. 

De  Forquevaulx  nous  a  conservé  le  curieux  récit 
de  cette  entrevue  dans  une  lettre,  datée  de  Madrid  le 
9  avril  i566  (i),  et  qu'il  adressa  à  Catherine.  Il  débuta 
par  demander  au  roi  des  nouvelles  de  sa  santé.  Puis 
«  le  lui  ay  rementeu  le  discours  que  monseigneur  le 
duc  d'Albe  me  feit  de  son  mandement  aussi  tost  après 
l'a d vis  venu  du  succès  de  la  Floride  avec  la  mort  des 
François,  laquelle  il  imputoit  à  monseigneur  l'Ad- 
mirai. »  Il  lui  rappela  aussi  les  négociations  précé- 
dentes ,  et  la  juste  indignation  du  cabinet  français. 
«  C'estoit  une  nouvelle  indigne  d'estre  entendue,  et 
moins  advenue  entre  chrétiens.  Que  si  Pierre  Me- 
nendez et  ses  gens  fussent  soldatz,  ils  se  dévoient  con- 
tenter de  la  victoire  que  la  mer  leur  avoit  donnée  , 
et  n'eussent  voullu  pour  aucun  commandement  exé- 
cuter tel  carnage  sur  hommes  presque  mors  de  faim 

(i)  Manuscrit  10751,  fol.  l'i^-i^ti,  lettre  LXI. 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  247 

et  du  naufrage,  requerans  estre  traitez  en  subiecls  du 

roy,  et  bons  amis  des  Espaignols  sur  lesquels  ils  n'a- 

voient  guerre  ni  différent.  »  L'ambassadeur  espérait 

peut-être  que  le  roi  l'interromprait.  Mais  Philippe  II 

s'en  garda  bien.  Mieux  que  personne ,  il  connaissait 

les  événements  qu'il  avait  suscités  en  partie ,  et,  s'il 

eut  cherché  à  défendre  son  lieutenant,  il  aurait  en 

quelque  sorte  plaidé  sa  propre  cause.  Il  laissa  donc 

la  parole  à  de  Forquevaulx  qui,  entrant  alors  dans  la 

discussion  juridique  du  fait  incriminé ,  fit  remarquer 

au  roi    «  que  les  François   avoient  esté  agressez  sans 

les  sommer  de  vuider  la  terre,  et  n'avoient  donné 

loisir  à  ceulx  du  fort  de  respondre...,  qu'il  estoit  de 

costume  entre  soldatz  de  sommer  l'ennemy  à  vuider 

les  places,  et  les  rendre,  mais  là  ne  s'estoit  observée 

tant  de  solennité;  ains  les  avoient  assaillis,  combien 

qu'ils  fussent  en  la  terre  de  l'ancienne  conqueste  de 

France,  où  les  François  pensoyenl  estre  en  seureté  de 

tous,  hormis  les  Indiens,  et  ores  qu'ils  fussent  dans 

les  pais  tenus  et  possédés  par  Sa  Maiesté,  qu'il  de  voit 

suffire  les  faire  prisonniers  et  les  garder  ou  renvoyer  à 

leur  roy  et  maistre.  Car  entre  princes  égaux  et  qui  ne 

reconnoissent  supérieur,  l'un  n'a  pouvoir  ni  aulhorité 

de  punir  lessubiects  de  l'autre  pour  en  avoir  raison.  Il 

appert  de  l'antienne  conqueste  par  le  nom  de  la  dicte 

coste,  qui  s'appelle  la  terre  des  Bretons,  la  Franciscane 

et  la  Neufve  France.  Et  mesme  que  les  Espaignols  n'y 

plantèrent  enseigne  ni  marque  d'habitation;  ains  Me- 

nendez  après  sa  malheureuse  victoire  des  François  a 


248  CHAPITRE   V. 

pris  possession  de  la  terre,  qui  est  signe  qu'il  ne  la 
tenoit  pour  prinse  ne  conquise  d'antienneté.  » 

Certes  il  était  difficile  de  mieux  prouver  combien 
les  réclamations  françaises  étaient  fondées.  Philippe  II 
semblait  en  convenir,  car  il  ne  chercha  même  pas  à 
discuter  les  arguments  de  l'ambassadeur,  et  le  laissa 
continuer  son  discours.  Le  mutisme  volontaire  du  roi 
d'Espagne  encouragea  de  Forquevaulx  à  aborder  un 
point  délicat,  la  question  religieuse.  «  Gestoit  aux  Hu- 
guenots, continua-t-il,  la  meilleure  nouvelle  qu'ils  pus- 
sent entendre  de  voir  que  du  costé  et  endroit  d'où  Vos 
Maiestés  pensoient  s'estre  fortifiez  d'amitié  et  d'al- 
liance. . .  ce  fust  de  là  que  vos  subiects  estoient  mur  tris , 
déboulez  et  chassez,  que  c'estoit  un  mauvais  moyen 
les  tenir  en  obéissance,  fust  par  mépris  de  vostre  puis- 
sance ou  pour  se  venger  de  l'ouïra ge  faict  en  haine 
d'iceulx,  et  surtout  que  le  chemin  des  terres  neuves 
pourroit  servir  aux  plus  entreprenants  et  séditieux 
d'une  religion  et  d'autre,  pour  y  aller  habiter  et  vuider 
le  pays  qui  devroit  désirer  que  tout  cerveau  gaillard 
s'y  en  allast ,  affin  que  les  bons  et  paisibles  demeurent 
en  repos.  » 

Tant  que  l'envoyé  de  Charles  IX  n'avait  allégué 
que  des  raisons  politiques ,  le  roi  s'était  tu  :  mais  For- 
quevaulx avait  pour  ainsi  dire  fait  vibrer  la  corde  sen- 
sible en  parlant  des  huguenots.  Le  roi  d'Espagne  était 
resté  calme,  le  catholique  s'indigna.  Philippe  II  in- 
terrompit brusquement  l'orateur,  mais  sans  sortir  de 
son  calme  habituel,  et  lui  répondit  avec  hauteur  «  que 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  249 

la  (i)  conservation  des  roïaumes  et  Estats  consiste 
en  ce  qu'il  faut  auicune  fois  sortir  de  la  voie  ordi- 
naire pour  repousser  une  violance,  quand  c'est  sur 
un  nouveau  faict,  et  de  telle  importance  comme  se- 
roit  à  luy  de  permettre ,  ou  passer  par  dissimulation  , 
qu'on  entreprint  sur  les  païs  des  Indes ,  lesquels  luy 
ont  tant  cousté  et  à  ses  prédécesseurs  de  conquérir 
et  conserver.  Carie  permettant  et  souffrant,  il  don- 
neroit  occasion  aux  mesmes  Indiens  de  rebeller,  et 
osteroit  le  cœur  à  tout  Espagnol  d'y  habiter....  A  ceste 
cause,  ayant  sceu  l'allée  d'une  bonne  force  de  Luthé- 
riens de  diverses  nations ,  tant  François  que  aultres , 
et  leur  descente  à  l'endroit  des  Indes  le  plus  important 

à  sa  navigation il  n'avait  peu  ni  deu  moins  faire 

que  d'envoyer  gents  par  delà  pour  les  en  desloger.  » 

Jamais  encore  le  roi  ne  s'était  prononcé  avec  tant 
de  fermeté  :  mais  on  eût  dit  qu'il  se  repentait  de  sa 
franchise,  car  il  essaya  de  disculper  ou  tout  au  moins 
d'atténuer  l'odieuse  conduite  de  son  lieutenant.  «  Il 
est  bien  desplaisant,  dit- il  à  Forquevaulx,  que  ses 
gents  aient  usé  si  rigoureusement  de  leur  bonheur  et 
victoire ,  pour  ce  seullement  qu'ils  estoient  François 
pour  la  plupart,...  qu'il  estoit  trop  dangereux  pour 
Menendez  de  les  emprisonner,  car  il  n'avoit  que  cent 
cinquante  soldats,  et  eux  estoient  beaucoup  davan- 
tage; aussi  n'avoit-il  sur  le  lieu  navires  ni  barques 
pour  les  transporter  hors  de  là ,  et  les  desparlir  les 

(i)  Manuscrit  1075 1,  lettre  LXI. 


250  CHAPITRE   V. 

uns  d'avecque  les  autres ,  ni  vivres  pour  les  nourrir.  » 
Les  arguments  de  Philippe  II  étaient  pitoyables,  aussi 
maladroits  qu'odieux.  Il  en  avait  conscience,  car  il 
assura  le  représentant  de  Charles  IX  qu'il  ferait  l'im- 
possible pour  contenter  son  maître ,  à  une  condition 
toutefois  :  «  n'y  a  lieu  de  penser  que  pour  desgombrer 
et  descharcher  la  France  de  ceulx  qui  la  troublent  et 
tiennent  divisée,  qu'il  les  veuille  recevoir  en  ses  terres, 
ny  les  avoir  pour  voisins.  » 

De  Forquevaulx  avait  à  plusieurs  reprises  reçu 
l'ordre  formel  de  demander  le  châtiment  de  Menen- 
dez.  Sans  se  laisser  rebuter  par  les  fins  de  non-rece- 
voir  que  lui  opposait  Philippe  II,  il  lui  répondit  avec 
énergie  que  «  Menendez  et  les  siens  s'estoient  voullu  si- 
gnaller  par  le  trophée  des  ossements  des  François... 
lequel  faict  Dieu  ne  permettrait  rester  impuni ,  »  et 
il  termina  son  discours  en  réclamant  la  punition  ou 
tout  au  moins  la  mise  en  jugement  des  assassins. 

Philippe  II,  par  tempérament  et  par  habitude,  n'ai- 
mait pas  les  décisions  brusques.  Il  évita  de  donner 
une  réponse  directe  à  l'ambassadeur,  et  se  contenta 
de  lui  dire  qu'il  en  parlerait  au  duc  d'Albe  :  de  For- 
quevaulx ne  s'y  trompa  point.  «  le  m'asseure  ,  écri- 
vait-il huit  jours  (i)  plus  tard  à  la  reine  mère,  que 
c'estoit  pour  se  deffaire  de  moy,  car  ledict  duc  ne 
contredira  iamais  à  soy  mesme,  estant  la  commune 
opinion  de  tous ,  que  c'est  luy  qui  conseilla  ce  mas- 

(1)  Manuscrit  10751,  lettre  XII. 


NÉGOCIATIONS   INUTILKS.  251 

sacre,  si  les  Espagnols  avoient  le  meilleur.  »  En  effet, 
le  lendemain  2  avril ,  pour  en  avoir  le  cœur  net ,  il 
alla  trouver  le  tout-puissant  ministre  de  Philippe  II, 
et  recommença  avec  lui  la  discussion  de  la  veille, 
mais  sans  plus  de  résultats  :  «  Nous  n'eussions  iamais 
achevé,  car  il  veut  le  droit  de  son  parti  plus  par  opi- 
nion que  par  raison,  de  sorte,  Madame,  qu'il  ne  faut 
espérer  aucune  réparation  du  dict  massacre.  » 

L'ambassadeur  de  France  croyait  peut-être  ne  pas 
être  si  bon  prophète ,  mais  ses  tristes  prévisions  se 
réalisèrent  de  point  en  point.  Philippe  II  ne  cher- 
chait qu'a  gagner  du  temps.  Il  espérait  que  les  com- 
plications politiques  feraient  oublier  le  massacre  de 
la  Floride.  Peut-être  même  pensait-il  de  bonne  foi 
que  Charles  IX  ne  demandait  qu'à  être  ménagé  en 
apparence,  et  se  souciait  fort  peu  du  meurtre  de 
quelques  centaines  d'hérétiques.  Comme  le  dit  éner- 
giquement  la  Popeliinière  (1),  «  il  survint  d'autres  af- 
faires et  une  forte  pluye,  qui  lava  la  playe  et  en  osta 
le  sang,  la  mémoire  duquel  s'effaça  bientost  de  la  teste 
des  grands.    » 

Il  se  peut  en  effet  que  les  grands  seigneurs  aient 
promptement  oublié  le  massacre;  mais  il  faut  rendre 
cette  justice  à  la  reine  mère  et  à  son  fils  que,  malgré 
la  mauvaise  volonté  bien  évidente  de  Philippe  II,  et 
l'hostilité  directe  de  son  conseil,  ils  ne  cessèrent  de 
poursuivre  leur  vengeance,  sans  se  laisser  rebuler  par 

(1)  La  Popellinière  ,  ouv.  cit.,  p.  35. 


252  CHAPITRE  V. 

l'insuccès  constant  de  leurs  réclamations.  On  avait 
appris,  en  France  et  en  Espagne,  dans  tous  ses  affreux 
détails,  la  triple  exécution  de  la  Caroline  et  de  San 
Agustino.  La  mauvaise  foi  de  Menendez,  son  manque 
de  parole  avaient  encore  augmenté  l'horreur  qu'ins- 
pirait déjà  sa  cruauté.  De  Forquevaulx  reçut  l'ordre 
de  demander  à  Philippe  II  une  nouvelle  audience.  Il 
l'obtint  le  1 8  juin,  et  en  rendit  compte  à  Charles  IX 
dans  une  lettre  (i)  datée  de  Ségovie,  le  5  juillet  i566. 
«  Ceste  remonstrance,  écrivait-il,  fut  bien  nouvelle, 
ce  me  semble,  à  Sa  Maiesté,  combien  qu'il  ne  me  ré- 
pondit mot  là-dessus,  car  il  est  quelque  bruit  sourd  par 
deçà  de  ladicte  composition  ,  et  aulcuns  blasment  Me- 
nendez d'avoir  usé  tel  massacre ,  et  mesme  contre  sa 
foi ,  n'estant  pas  vraisemblable  que  Jean  Ribaud  ni  les 
aultres  se  fussent  laisser  désarmer  ni  couper  la  gorge 
si  pauvrement  si  Ton  ne  leur  eust  promis  leurs  vies 
sauves.  » 

De  Forquevaulx,  charmé  de  l'impression  qu'il  avait 
produite  sur  l'esprit  du  roi ,  se  croyait  à  la  veille  d'ob- 
tenir enfin  la  réparation  qu'il  sollicitait  depuis  si  long- 
temps (2).  Il  avait  réussi  à  mettre  la  main  sur  un  des 
rares  survivants  du  massacre ,  le  matelot  Jehan  Men- 
nin,  et  la  dramatique  déposition  de  ce  témoin  avait 
sans  doute  était  montrée  au  roi  d'Espagne  (3).  La 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  3i4-3a3,  lettre  LXXXIV. 

(2)  Id.,  fol.  47*. 

(3)  ld.,  fol.  347,  lettre  XCI- 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  253 

reine  Elisabeth ,  touchée  par  tant  de  malheurs ,  avait 
de  nouveau  promis  d'intervenir  auprès  de  son  mari. 
Philippe  II  semblait  s'adoucir  :  peut-être  allait-il  ac- 
corder la  grâce  demandée ,  et  livrer  à  l'ambassadeur 
les  bourreaux  des  Français  ;  mais  le  duc  d'Albe  mettait 
son  point  d'honneur  à  ne  faire  aucune  concession, 
surtout  à  des  hérétiques.  Il  eut  l'art  de  persuader  à 
son  maître  que  sa  conscience  de  catholique,  tout  aussi 
bien  que  ses  intérêts  de  souverain,  lui  imposaient  l'o- 
bligation de  fermer  l'oreille  aux  demandes  intéressées 
de  Forquevaulx.  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  que  Phi- 
lippe Il  rentrât  dans  son  caractère  habituel.  Il  pria  sa 
femme,  la  reine  Elisabeth,  de  s'occuper  de  ses  en- 
fants, et  annonça  à  l'ambassadeur  qu'il  demandait 
encore  du  temps  avant  de  se  décider,    c'est-à-dire 
qu'il  lui  refusait  justice.   Aussi  ce  dernier,  d'autant 
plus  affligé  qu'il  avait  un  instant  espéré  réussir  dans 
sa  négociation ,  écrivit  à  Charles  IX  pour  le  mettre 
au  courant  de  la  nouvelle  tournure  que  prenaient 
les  affaires,  et  il  n'hésita  pas  à  rejeter  sur  le  duc  d'Albe 
tout  l'odieux  du  massacre.  «  le  n'espère  rien  qui  vaille, 
écrivait-il  de  Ségovie  le  1 1  août,  de  la  Floride  (i) ,  car 
c'a  a  été  touiours  le  duc  d'Albe  qui  a  conseillé  le  mas- 
sacre. » 

Un  événement  inattendu  vint  à  tout  jamais  détruire 
l'espoir  d'une  réparation.  Les  marins  français  n'a- 
vaient pas  attendu ,  pour  venger  le  massacre  de  la 

(i)  Manuscrit  10761,  fol.  363,  lettre  XCVIII, 


25k  CHAPITRE   V. 

Floride,  le  bon  vouloir  du  gouvernement  espagnol. 
Les  Dieppois  surtout,  sur  lesquels  étaient  retombés 
presque  tous  les  malheurs  de  l'expédition ,  couvraient 
l'Océan  de  leurs  légers  navires,  et  faisaient  éprouver 
au  commerce  espagnol  des  pertes  immenses.  Excités 
par  le  succès,  de  hardis  aventuriers,  Bretons,  Ro- 
chelois  ou  Gascons,  imitaient  leur  exemple,  et  inau- 
guraient ,  au  milieu  du  seizième  siècle ,  cette  grande 
flibuste,  qui  devaitbientôt  ruiner  la  puissance  coloniale 
de  l'Espagne.  Un  auteur  contemporain ,  la  Popelli- 
nière  (i),  nous  a  conservé  comme  le  naïf  écho  des 
plaintes  espagnoles  :  «  Ne  sçait-on  pas  bien,  disaient- 
ils,  combien  de  maux  nous  ont  faict  les  corsaires 
françois,  et  comme  ils  nous  viennent  braver  tous  les 
jours  en  nos  isles?  Après  que  nous  avons  bien  sué,  il 
fil  ut  rendre  compte  en  chemin  à  ces  maudits  voleurs  , 
qui  n'ont  d'aultre  peine  que  de  bransler  sur  mer,  en 
nous  attentant  à  leur  plaisir,  et  nous  font  conscience 
de  nous  descharger  de  tout  l'or  et  l'argent  qui  est 
dans  nos  vaisseaux,  sans  porter  non  plus  de  respect  au 
roy  catholic,  à  qui  nous  le  menons,  qu'à  un  fantosme 
de  paille.  »  Bientôt  même  ce  ne  furent  plus  des  cor- 
saires isolés,  mais  un  véritable  général,  Pierre  de  Mon- 
luc,  le  fils  du  célèbre  historien,  qui  organisa  contre 
l'île  de  Madère  une  expédition ,  et  s'en  empara  par 
un  coup  de  main.  Il  est  vrai  que  Madère  (2)  appar- 


(1)  La  Popellinière,  ouv.  cit.,  p.  4p- 

{1)  Manuscrit  10751,  fol.  494-499,  lettre  CXLII;  fol.  5i7,let.  CXLV1. 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  255 

tenait  aux  Portugais  ;  mais  Monluc  ne  cachait  pas  son 
intention  de  punir  d'abord  les  Portugais,  qui  avaient 
aidé  Menendez  dans  son  expédition  de  Floride,  puis 
les  Espagnols.  De  plus  la  possession  de  Madère  lui 
assurait  une  position  militaire  de  première  impor- 
tance, et  lui  donnait  en  quelque  sorte  la  clef  de 
l'Atlantique.  Aussi  les  Espagnols  se  sentirent-ils,  peut- 
être  encore  plus  vivement  que  les  Portugais,  atteints 
par  cette  conquête  de  Madère.  Philippe  11  se  refusa 
dorénavant  à  toute  réparation  pour  le  massacre  de  la 
Floride.  De  plus  il  pressa  vivement  de  ses  plaintes 
de  Forquevaulx ,  et  lui  fit  presque  de  la  conservation 
ou  de  la  cession  de  Madère  un  casus  belli. 

La  première  conséquence  des  attaques  des  corsaires 
et  de  la  prise  de  Madère  par  Monluc  fut  que  la  cour 
d'Espagne  leva  entièrement  le  masque.  Non-seulement 
Philippe  11  ne  songea  plus  à  poursuivre  Menendez, 
mais  encore  il  l'avoua  hautement  et  le  combla  dhon- 
ners.  Menendez  n'était  pas  encore  revenu  en  Europe 
pour  y  jouir  de  son  triomphe.  Le  bruit  courait  en 
Espagne  qu'il  était  aux  Canaries,  (i)  mais  n'osait  pas 
se  remettre  en  mer  par  crainte  des  corsaires  français. 
Directement  rappelé  par  son  maître,  il  n'hésita  plus  et 
s'embarqua.  De  Forquevaulx  raconte  en  ces  termes 
son  arrivée,  dans  une  lettre  de  la  fin  de  juillet  1567, 
adressée  à  Charles  IX  (2).  «  La  veille  de  la  Madeleine 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  586,  lettre  CLtX. 

(2)  ld.,  fol.  900,  lettre  CCXXXI. 


256  CHAPITRE   V. 

est  arrivé  P.  Menendez,  qui  a  été  bienvenu,  car  on  dit 
que  le  roy  l'a  envoyé  quérir  à  la  Floride,  afin  de  con- 
duire le  navire  (i)  où  ira  sa  personne  et  toute  la  flotte, 
car  ils  l'estiment  très-bon  marinier/Toutefois  un  capi- 
taine ,  Miquel  Henriquez,  qui  fut  en\oyé  un  an  avec 
une  compaignie  d'Espaignols  au  port  de  Saint-Au- 
gustin, en  ladicte  Floride,  m'a  dict  que  Menendez  vient 

pour  se  justifier  de  quelques  malversations le  ne 

sçais  s'il  y  auroit  lieu  que  ie  requisse  cette  Maiesté  de 
faire  punir  ledict  Menendez,  vu  qu'il  n'en  a  tenu 
compte  aux  aultres  réquisitions  que  ie  lui  en  ai  faic- 
les.  »  De  Forquevaulx  savait  en  effet  à  quoi  s'en  tenir 
sur  les  dispositions  de  Philippe  II,  et,  quelques  jours 
après,  le  i  août  1 667,  il  écrivait  de  Madrid  à  Charles  IX 
pour  lui  annoncer  le  prochain  départ  de  Philippe  II 
pour  la  Flandre,  et  la  nomination  de  Menendez  au 
poste  d'amiral  (2) .  «  Car  il  a  son  Menendez  venu  exprès 
de  la  Floride  pour  conduire  son  navire,  qu'ils  tiennent 
ici  pour  un  INeptune  en  la  mer.  Touchant  à  Menendez, 
il  arriva  ici  le  21  juillet.  Il  a  esté  si  bien  venu  qu'un 
grand  seigneur  plus  homme  de  bien  qu'il  n'est  s'en 
seroit  contenté.  » 

Puisque  le  principal  auteur  du  massacre  de  la  Flo- 
ride recevait  en  Espagne  un  tel  accueil ,  il  ne  fallait 
plus  songer  à  demander  son  châtiment.  Mais  il  res- 
tait encore  une  autre  tache  à  remplir.  Tous  les  com- 


(1)  Il  s'agissait  d'un  voyage  en  Flandre. 

(2)  Manuscrit  1075  r,  fol.  904,  lettre  CGXXXIII. 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  257 

gnons  de  Laudonnière  et  de  Ribaut  n'étaient  pas  morts. 
Quelques-uns  d'entre  eux  traînaient  une  existence  mi- 
sérable ,  courbés  sur  les  bancs  des  galères  espagnoles, 
d'autres  s'étaient  enfuis  dans  les  forêts ,  quelques-uns 
enfin  avaient  été  rejetés  en  Espagne.  Il  fallait  rendre 
la  liberté  à  ces  malheureuses  victimes  de  la  fureur  re- 
ligieuse (i).  Jehan  Mennin,  ce  matelot  que  l'ambassa- 
deur avait  pris  sous  sa  protection ,  racontait  que  trois 
tambours  et  trois  trompettes  avaient  été  épargnés.  Il 
disait  encore  qu'à  Porlo-Rico  huit  Françaises  et  leurs 
enfants  avaient  trouvé  asile;   qu'à  la  Havane  le  sire 
de  Grandpré  et  dix-huit  matelots  avaient  été  de  force 
enrôlés  sur  les  équipages  (2).  Le  4  janvier  1567,  deFor- 
quevaulx  apprit  qu'une  trentaine  de  prisonniers  étaient 
à  San  Agustino,  occupés  au  travail  des  mines.  A  la 
fin  de  juillet,  quand  Menendez  revint  en  Espagne, 
un  des  rares  survivants  de  la  catastrophe,  un  trom- 
pette français ,  de  Montargis,  lui  donna  encore  de 
nombreux  détails  sur  les  prisonniers. 

Il  faut  rendre  cette  justice  à  Charles  IX  et  à  sa  mère 
qu'ils  s'efforcèrent,  avec  un  zèle  louable,  de  faire  re- 
mettre en  liberté  tous  ces  prisonniers.  Dès  le  14  "no- 
vembre 1  566,1e  roi  écrivait,  de  Saint-Maur-des- Fossés, 
à  son  ambassadeur  (3)  :  «  Mais  que  le  dict  roy  mon 
beau-frère  ait  ordonné  sur  le  faict  de  la  délivrance  des 
François  qui  ont  esté  menés  captifs  delà  Floride  aux 

(1)  Manuscrit  T0751,  fol.  472. 

(2)  Id.,  fol.  586,  lettre  CLTX. 

(3)  Id.,  fol.  5i8,  lettre  CXLVI. 

LA    FLORIDE.  \~ 


258  CHAPITRE   V. 

Indes,  dont  vous  lui  avez  présenté  le  rolle,  mandez-moy 
quelle  aura  esté  son  ordonnance,  et  ce  que  vous  pourrez 
promettre  de  ceste  affaire  ;  et  davantage  quelle  réponse 
il  aura  faict  rendre  sur  le  mémoire  des  plaintes,  d'au- 
tant que  ce  sont  choses  sur  lesquelles  ie  désire  bien  fort 
sçavoir  ce  qu'il  nousvouldra  donner  de  satisfaction  et 
contentement.  »  Quelques  jours  plus  lard ,  le  27  no- 
vembre i566,  malgré  la  vive  irritation  causée  par  la 
nouvelle  de  la  prise  de  Madère  par  Monluc,  Charles  IX 
renouvelait  sa  demande  avec  une  généreuse  insis- 
tance. «  Cependant  (1),  disait-il,  ce  me  sera  service 
très-agréable  que  vous  fassiez  tout  office  pour  essayer 
de  faire  mettre  en  liberté  ceux  qui  restent  de  ce  mas- 
sacre aux  Indes,  où  il  y  a  grand  pitié.  »  La  reine  mère, 
de  son  coté,  ne  restait  pas  inactive  ;  on  venait  d'ap- 
prendre que  le  sire  du  Lys,  cet  ingénieur  que  Ribaut 
avait  emmené  à  la  Caroline,  avait  réussi  à  sauver  sa  vie, 
et  était  en  prison  à  Madrid.  Catherine  écrivit  a  deFor- 
quevaulx  pour  le  faire  relâcher,  et ,  le  4  mars  1567, 
ce  dernier  eut  la  satisfaction  d'envoyer  de  Madrid  à 
la  reine  mère  un  billet  ainsi  conçu  (2)  :  «  Madame,  le 
sire  du  Lys  a  esté  délivré  des  prisons  de  Madrid  par 
commandement  du  roy  d'Espagne,  qui  n'en  a  point  faict 
difficulté...  Le  dict  sire  du  Lys  scaura  bien  respondre 
à  Votre  Maiesté  des  choses  qu'il  a  veues.  Le  pauvre 
gentilhomme  a  beaucoup  soufert  en  son  voïage,  et, 


(1)  Manuscrit  10761,  fo'.  570-575  ,  lettre  CLV. 
(a)  lu1.,  fol.   694  ,  lettre  CLXXXIV. 


NÉGOCIATIONS   INUTILES.  259 

s'il  est  reconnu  en  partie  comme  il  a  mérité ,  cella 
donnera  cœur  à  d'aultres  de  bien  espérer  de  vos  bon- 
tés, quand  ils  se  trouveront  en  semblables  hazards,  et 
devant  que  s'y  embarquer.  » 

Aussi  bien  de  Forquevaulx  n'avait  pas  besoin  des 
recommandations  pressantes  de  la  reine  et  de  son  fils 
pour  s'entremettre  en  faveur  des  prisonniers.  Il  avait 
déjà  racheté  Jehan  Mennin  (i)  à  son  maître  le  soldat 
Herrera.  Malgré  la  répugnance  légitime  que  lui  ins- 
pirait Menendez,  il  intervint  en  personne  pour  ob- 
tenir la  délivrance  du  trompette  de  Montargis.  «  le 
suis  après  pour  le  faire  délivrer  des  mains  de  Me- 
nendez, écrivait-il  à  ce  propos  à  Charles  IX,  à  la  fin 
de  juillet  1567  (2),  afin  de  vous  l'envoyer,  car  il  se 
vante  connoistre  mieux  la  dicte  terre,  et  d'avoir  vescu 
et  conversé  avec  les  Indiens  plus  avant  que  nul  aultre 
François  qui  y  soit  esté.  »  La  reine  Elisabeth  l'aida 
singulièrement  dans  ces  tristes  négociations.  Plusieurs 
fois  elle  demanda  à  Philippe  II  la  délivrance  des  pri- 
sonniers français,  et  ses  efforts  furent  heureux.  A.  trois 
reprises  le  2  novembre  i566,  (3)  le  24  avril  (4)  et  le 
6  juillet  1567  (5)  de  Forquevaulx  écrivit  à  Catherine 
en  lui  exprimant  sa  reconnaissance  pour  l'intervention 
bienveillante  de  la  reine  d' Espagne.  Mais  là  se  bor- 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  472. 
(2)Id.,  fol.  900,  lettre  CGXXXl. 
(3)  Id.,  fol.  4g5,  let.  CXL1I. 
(4)Id.,  fol.  766,  let.  CCI. 
(5)Id.,  foi.  889,  let.  CCXXVI. 


260  CHAPITRE   V. 

nèrent  ses  succès  diplomatiques.  Il  n'obtint  que  la 
délivrance  de  quelques  prisonniers,  et  dut  constater 
avec  dépit  non-seulement  que  le  massacre  de  la  Flo- 
ride resterait  impuni,  mais  encore  que  la  Floride 
serait  à  jamais  perdue  pour  la  France. 

En  effet,  le  voyage  projeté  par  Philippe  II  en  Flandre 
n'avait  pas  eu  lieu,  et  le  «  Neptune  Espaignol  »,  ainsi 
que  Forquevaulx  appelait  spirituellement  Menendez, 
n'avait  pas  trouvé  l'occasion  de  prouver  à  la  cour  ses 
talents  nautiques.  Mais  il  n'avait  pas  renoncé  à  ses 
projets  sur  la  Floride,  et  préparait  une  grande  expédi- 
tion pour  l'hiver  suivant.  De  Forquevaulx  eut  le 
déplaisir  de  l'annoncer  en  ces  termes  à  ses  maîtres 
par  une  lettre  datée  de  Madrid,  le  12  septembre 
i567  (1). 

«  P.  Menendez  partira  cet  hyver,  et  mènera  envi- 
ron i,5oo  hommes,  tous  ieunes,  et  la  plupart  mariés,  et 
iront  leurs  femmes  avecque  eulx  pour  peupler  la  Flo- 
ride et  cultiver  les  terres.  A  ces  fins  feront  besogne 
plusieurs  navires.  Il  est  tous  les  jours  au  conseil  des 
Indes,  à  consulter  et  presser  ceulx  du  conseil  pour 
son  embarquement  et  pour  avoir  les  choses  néces- 
saires—  Après  qu'il  aura  rafraischi  les  dits  ports,  il 
donnera  plus  avant  en  pays  pour  descouvrir  et  peu- 
pler, et  mettra  diligence  de  se  bien  asseurer  de  ladicle 
Floride  et  provinces  adjacentes  à  plus  de  200  lieues 
au  dedans ,  afin  de  iouir    plus  librement  de  la  navi- 

^1)  Manuscrit  1075 1„  fol.  975,  let.  CCXLVI. 


NÉGOCIATIONS    INUTILES.  261 

gation  des  aultres  Indes  descouverles  et  à  descouvrir, 
et  le  prennent  icy  fort  à  cœur.  » 

La  Floride  était  donc  perdue  pour  la  France ,  et 
le  sanglant  affront  que  nous  avions  subi  restait  im- 
puni. Mais,  si  le  gouvernement  n'avait  pas  réussi  dans 
ses  instances  pour  obtenir  une  réparation  légitime , 
au  moins,  dans  tout  le  pays,  avait-on  vivement  res- 
senti l'injure  commune.  Un  simple  gentilhomme, 
presque  un  inconnu,  se  fit  un  devoir  de  venger  l'ou- 
trage de  tous.  La  cour  et  le  roi  laissaient  tomber  le  gant 
jeté  par  l'Espagne  :  Dominique  de  Gourgues  le  releva. 
Le  crime  avait  été  commis  :  le  châtiment  approchait. 


QUATRIEME  EXPEDITION 

LA  VENGEANCE 


CHAPITRE  I 


ALLIANCE  AVEC  LES  FLORIDIENS. 


De  Gourgues  était  né  à  Mont-de-Marsan,  vers  i53o, 
et  non  à  Bordeaux,  comme  on  le  croit  communément. 
Sa  famille  était  illustre.  Son  père,  Jean  de  Gourgues, 
avait  honorablement  servi;  son  frère  Ogier  fut  con- 
seiller d'Etat,  et  président  des  trésoriers  de  France  à 
la  généralité  de  Guyenne.  Quant  à  lui,  après  avoir 
reçu  l'éducation  des  gentilshommes  de  l'époque,  c'est- 
à-dire  après  avoir  mêlé  les  exercices  physiques  qui 
endurcissent  le  corps  à  l'étude  alors  si  en  faveur  de 
l'antiquité  classique,  il  s'engagea  dans  les  armées  du 
roi.  On  se  battait  alors  un  peu  partout,  en  Ecosse, 
en  Espagne,  en  Italie,  et  aussi  en  France.  Notre  héros 
eut  l'heureuse  chance  de  n'avoir  à  signaler  sa  valeur 
que  contre  les  ennemis  du  pays.  Son  dernier  fait 
d'armes  en  Italie  avait  été  de  soutenir  un  siège  avec 
trente  hommes  contre  un  corps  espagnol.  C'est  de  lui 


26 ï  CHAPITRE    I. 

queMonluc  (i)  parle  en  ces  termes  dans  ses  Mémoires, 
à  la  date  d'octobre  i556.  «  Là  il  feust  pris  douze  ou 
quatorze  chevaux  légiers  de  ma  companye,  dont  le 
cappitaine  Gourgues,  qui  estoit  à  la  suite  de  Strossi, 
estoit  du  nombre.  »  Au  lieu  d'honorer  le  courage 
malheureux,  les  Espagnols  passèrent  la  garnison  au 
fil  de  l'épée,  et  n'épargnèrent  de  Gourgues  que  pour 
le  condamner  à  la  condition  ignominieuse  de  forçat 
sur  leurs  galères.  C'est  sur  le  banc  de  la  chiourme, 
sous  le  bâton  des  argousins,  que  de  Gourgues  con- 
tracta contre  les  Espagnols  une  de  ces  haines  inex- 
piables, qui  ne  s'éteignent  jamais.  Dès  lors  il  leur  jura 
haine  à  mort,  et  il  tint  scrupuleusement  sa  promesse. 
Le  navire  auquel  il  était  attaché  fut  pris  par  les 
Turcs  sur  les  côtes  de  Sicile,  et  conduit  à  Rhodes,  puis 
à  Constantinople ,  mais  son  sort  ne  changea  pas.  Il 
continua  à  ramer  sur  sa  maudite  galère,  car  les  Turcs 
enveloppaient  alors  tous  les  chrétiens  dans  une  haine 
commune,  même  les  sujets  de  leur  allié  le  roi  de 
France.  Par  bonheur  son  navire  reprit  la  mer,  et  fut 
capturé  par  Mathurin  de  Lescout,  sieur  de  Romegas , 
commandeur  de  Malte.  De  Gourgues,  remis  en  liberté 
avec  tous  ses  compagnons  de  chaîne ,  revint  en  France 
pour  y  goûter  un  repos  qui  lui  était  bien  dû.  Mais  l'inac- 
tion pesait  à  cette  vaillante  nature.  Il  ne  voulait  pas  non 
plus  rester  à  charge  à  sa  famille.  Il  s'embarqua  de  nou- 
veau ,  toucha  sur  les  côtes  d'Afrique ,  au  Brésil,  et  na- 

(i)  Mokluc,  éd.  de  Ruble,  t.  II,  p.  202. 


ALLIANCE   AVEG   LES    FLORIDIENS.  265 

vigua  quelque  temps  dans  la  mer  des  Indes.  Ces 
courses  furent  sans  doute  peu  lucratives ,  car  nous  le 
voyons  peu  après  attaché  à  la  fortune  des  Guise  ,  qu'il 
servit  en  plusieurs  occasions  contre  les  protestants. 
C'est  en  effet  le  lieu  de  remarquer  que  de  Gourgues 
n'appartenait  pas  à  la  religion  réformée,  comme  l'ont 
cru  très  à  tort  les  historiens  espagnols ,  la  Géographie 
historique  de  du  Refuge,  l'abbé  Feller,  et  même  M.  Haag 
dans  sa  France  protestante.  Si  de  Gourgues  s'est  battu 
pour  des  prolestants,  et  a  vengé  l'injure  subie  par 
des. protestants,  c'est  uniquement  parce  qu'il  voyait 
en  eux  non  pas  des  coreligionnaires,  mais  des  compa- 
triotes injustement  massacrés.  Un  des  descendants 
de  Dominique  de  Gourgues,  M.  le  vicomte  A.  de  Gour- 
gues, a  récemment  (i)  établi,  par  des  documents  au- 
tenthiques,  que  son  illustre  parent  n'avait  jamais  cessé 
de  professer  le  catholicisme.  Autrement  comment  se 
serait-il  attaché  à  la  fortune  des  Guise,  adversaires 
déclarés  des  protestants? 

Il  est  vrai  que  ces  missions  politiques  déplaisaient  fort 
à  de  Gourgues.  Il  était  du  trop  petit  nombre  de  ces 
Français  qui  faisaient  alors  passer  l'intérêt  de  la  pa- 
trie avant  leurs  avantages  personnels.  D'ailleurs  il  lui 
répugnait  d'exercer,  aux  dépens  de  Français,  cette 
activité  et  ce  courage  qu'il  aurait  tant  aimé  à  déployer 
contre  les  Espagnols.  Ce  fut  à  ce  moment  qu'il  apprit 


(i)    Bulletin   du  comité   d'archéologie    de   la  province    ecclésiatique 
d'Auch.  1861,  t.  II t  p.  466-490. 


266  CHAPITRE    I. 

le  massacre  de  la   Caroline  et  celui  de  San  Aguslino 
et  conçut  la  généreuse  pensée  de  punir  les  assassins,  et 
de  donner  à  ses  compatriotes  une  leçon  de  conve- 
nance nationale.  Mais  ce  n'était  pas  une  tâche  aisée 
que  d'entrer  en  lutte,  simple  gentilhomme  presque 
inconnu  et  peu  fortuné,  avec  le  puissant  roi  des  Es- 
pagnes;  que  de  venger  tout  seul  l'injure  de  tous,  et 
de*  s'exposer  pour  toute  récompense  aux  ressentiments 
de  la  cour  :  certes  de  plus  braves  et  de  mieux  protégés 
que  lui  auraient  reculé.  Il  est  vrai  que  la  haine  est 
un  puissant  ressort,  et,  puisque  l'occasion  se  présentait 
de  satisfaire  le  désir  de  vengeance  qui  lui  «'  remordoit 
le  cœur,  »  tout  en  dressant  haut  et  ferme  le  drapeau 
de  la  France,  il  n'hésita  plus.  D'ailleurs  il  n'entendait 
autour  de  lui  que  de  sourdes  imprécations  contre  les 
ménagements  diplomatiques  de  Charles  IX.  Monluc, 
son  ancien  général,  alors  gouverneur  de  Guyenne,  ne 
cachait  pas  son  mépris.  Il  portait  (i)  encore  le  deuil 
de  son  fds  aîné  Pierre  qui  venait  d'être  tué  par  les 
Portugais,  à  Madère,  avec  plusieurs  gentilshommes 
et  quelques  centaines  de  Gascons  (i566).  Les  familles 
des  victimes  ne  respiraient  que  la  haine.  De  nombreux 
corsaires  faisaient  expier  en  détail  aux  Portugais  et 
aux  Espagnols  la  défaite  de  Madère  et  le  massacre  de 
la  Floride.  L'un  (2)  d'entre  eux,  Jacques  Sourie,  ou 

(1)  Monluc,  éd.  de  Ruble,  t.  III,  p.  74-76.  —  DeThou,  ouv.  cit., 
t.  II,  p.  537. 

(2)  Vitet,  Histoire  de  Dieppe,  p.  293.  —  L.  Guérin,  Marins  illus- 
tres de  la  France,  p.  116. 


ALLIANCE   AVEC   LES    FLORIDIENS.  267 

Sore,  un  Normand  qui  devait  devenir  amiral  de  Na- 
varre, et  tenir  tête  sous  les  murs  de  la  Rochelle  au 
baron  de  la  Garde,  gagnait  alors  la  réputation  du  plus 
redoutable  corsaire  de  l'Océan.  Ce  qui  augmentait 
encore  la  confiance  de  ces  aventuriers,  c'est  que 
le  gouvernement  les  encourageait  sous  main.  Aux 
plaintes  répétées  des  cabinets  espagnol  et  portugais, 
Charles  IX  répondait  par  des  fins  de  non-recevoir. 
«  Comme  (i)  ce  sont  choses,  écrivait-il  à  son  ambas- 
sadeur à  Madrid,  le  18  juillet  1^67,  qui  d'une  part  et 
d'autre  passent  par  assez  de  confusion  et  peu  de  lu- 
mière pour  l'insolence  dont  usent ,  et  la  licence  que 
prennent  beaucoup  de  méchants  de  toute  nation  qui 
pillent  indifféremment  sur  qui  que  ce  soit,  le  roy  dé- 
sire singulièrement  qu'il  se  puisse  prendre  un  bon 
expédient  entre  les  ministres ,  des  deux  costés ,  pour 
pouvoir  faire  dorénavant  cesser  tels  désordres.  »  Aussi 
les  pirates,  forts  de  la  complicité  tacite  du  gouverne- 
ment, redoublaient-ils  d'audace.  Comme  l'opinion 
publique  réclamait  une  éclatante  vengeance,  les  Es- 
pagnols eux-mêmes  s'attendaient  à  quelque  vigou- 
reux retour  offensif.  Les  dépêches  de  Forquevaulx 
sont  très- explicites  à  ce  sujet.  (2)  Menendez  lui-même 
craignait  une  attaque  prochaine,  et  il  suppliait  la  cour 
de  lui  envoyer  des  renforts.  En  France  et  en  Espagne 
on  avait  donc  comme  le  pressentiment  de  quelque  ca- 
tastrophe inattendue.  Il  suffisait  à  de  Gourgues  d'an- 

(1)  Manuscrit  io75i,  fol.  9i3,  let.  CCXXXVI. 

(2)  Id.,  fol.  3i4,  iSy ,  io3o,etc. 


268  CHAPITRE   I. 

noncer  son  intention  de  prendre  la  mer  pour  rallier 
autour  de  lui  bon  nombre  d'adhérents  et  de  parti- 
sans; car  on  le  savait  hardi  compagnon  et  ennemi 
déclaré  des  Espagnols,  et,  sous  sa  conduite,  on  pou- 
vait espérer  à  la  fois  de  beaux  combats  et  de  grands 
profits. 

Les  préparatifs  de  l'expédition  durèrent  plusieurs 
mois.  De  Gourgnes  n'était  pas  riche ,  «  s'estant  estudié 
toute  sa  vie  plus  à  conquérir  honneur  et  réputation 
qu'à  amasser  des  biens  de  fortune  (i).  »  Il  vendit  donc 
tout  ce  qu'il  possédait,  et  pria  ses  amis  de  venir  à  son 
aide.  Son  frère,  Ogier  de  Gourgues,  lui  prêta  un  gé- 
néreux secours.  «  l'ay  cogneu  ce  président,  écrivait 
un  contemporain  et  presque  (2)  un  compatriote ,  le 
Condomois  Dupleix, homme  grandement  opulent, 
splendide,  magnifique,  et  duquel  la  maison  et  la  bourse 
estoit  ouverte  à  toute  personne  de  mérite.  Le  capi- 
taine n'aiant  iamais  esté  marié  estoit  chéri  de  luy 
comme  frère  et  filz ,  et,  de  son  mandement  et  de  ses 
deniers,  Vaquieux  luy  fournit  tout  ce  qui  luy  fut  né- 
cessaire pour  son  voiage.  »  Grâce  à  son  frère,  de  Gour- 
gnes réussit  à  équiper  deux  roberges  et  une  patache. 
Le  capitaine  Cazenove  conduisit  le  plus  grand  de  ces 
navires,  qui  ne  jaugeait  que  deux  cent  cinquante  ton- 
neaux. Le  second  jaugeait  seulement  cent  vingt  ton- 
neaux;  il  avait  pour  capitaine  François  Lagiïe.  La 


(1)  Relation  de  lareprise de  la  Floride,  édit.  Tamizey  deLarroque,  p. 29. 

(2)  Dupleix,  Histoire  de  France,  p.  674. 


ALLIANCE   AVEC   LES    FLORIDIEiNS.  269 

patache,  de  cinquante  tonneaux,  était  dirigée  par  le 
pilote  Deux.  Quatre-vingts  matelots  et  près  de  cent 
arquebusiers  composaient  les  équipages.  Les  capi- 
taines étaient  seuls  dans  le  secret  de  l'expédition,  et 
probablement  aussi  de  Mesme,  enseigne  de  de  Gour- 
gues,  et  Estampes  de  Comminges,  son  ami.  Quant  aux 
soldats  et  aux  matelots,  ils  croyaient  aller  à  la  côte  de 
Bénin,  en  Afrique,  pour  y  faire  la  traite.  Mais  c'é- 
taient des  bommes  résolus  :  de  Gourgues  les  avait 
cboisis  avec  soin,  sans  doute  parmi  ses  anciens  com- 
pagnons d'armes.  Il  croyait  pouvoir  compter  sur  eux, 
dès  que  le  moment  serait  venu  de  leur  révéler  ses  pro- 
jets. En  effet  pas  un  d'entre  eux  ne  trompa  sa  con- 
fiance. 

C'est  avec  trois  mécbants  navires  à  peine  pontés,  et 
pas  tout  à  fait  deux  cents  hommes  que  de  Gourgues 
allait  attaquer  une  forteresse  redoutable,  et  essayer 
de  venger  l'insulte  infligée  au  nom  français  dans  ces 
lointains  parages  ! 

Le  2  août  1 567  de  Gourgues  partit  de  Bordeaux.  11 
descendit  la  Gironde,  et  arriva  à  Royan.  Les  vents 
contraires  le  retinrent  huit  jours  dans  ce  petit  port.  A 
peine  avait-il  pris  la  haute  mer,  le  12  août,  qu'un  vent 
violent  du  sud-ouest  le  rejeta  sur  la  Rochelle;  mais 
Ja  mer  était  si  forte  qu'il  manqua  l'entrée  de  la  rade, 
et  dut  atterrir  à  l'embouchure  de  la  Charente.  Il  y  resta 
huit  autres  jours,  à  son  grand  chagrin,  car  les  pro- 
visions s'épuisaient,  et  il  était  à  craindre  que  ces  deux 
faux  départs  ne  ralentissent  l'ardeur  de  ses  hommes, 


270  CHAPITRE   I. 

ou  même  n'excitassent  en  eux  des  craintes  supersti- 
tieuses. Le  11  août,  on  remit  à  la  voile;  ce  fut  pour  être 
assailli,  à  la  hauteur  du  cap  Finisterre  d'Espagne,  par 
une  furieuse  tempête  de  huit  jours.  De  Gourgues  eut 
beaucoup  de  peine  à  se  réfugier  à  l'embouchure  d'un 
fleuve  sur  la  côte  marocaine.  Il  y  attendit  une  quin- 
zaine de  jours  son  lieutenant  Cazenove,  dont  le  na- 
vire avait  été  fort  maltraité.  On  n'était  qu'au  début 
de  la  campagne,  et  on  avait  déjà  essuyé  trois  tem- 
pêtes. De  Gourgues  accorda  à  ses  équipages  quelques 
jours  d'un  repos,  dont  ils  avaient  grand  besoin ,  il  les 
réconforta  par  de  bonnes  paroles,  et  sans  leur  dé- 
voiler encore  ses  projets,  les  excita  à  reprendre  la 
mer. 

Les  Français  côtoyèrent  l'Afrique  jusqu'à  la  hauteur 
du  cap  Vert,  puis  s'élevèrent  au  large,  et  ne  s'arrêtè- 
rent plus  que  dans  les  Antilles,  à  la  Dominique,  où  ils 
firent  de  l'eau.  Il  esta  présumer  que  de  Gourgues  n'a- 
gissait ainsi  que  pour  dérouter  les  Espagnols.  Il  s'était 
rendu  sur  les  côtes  d'Afrique ,  comme  le  portaient  ses 
instructions,  pour  tromperies  espions,  et  ne  pas  être 
poursuivi.  Il  avait  déjà  esquivé  un  sérieux  danger 
puisqu'il  avait  traversé  les  eaux  espagnoles  et  por- 
tugaises, sans  éveiller  de  soupçons;  mais  plus  il  se 
rapprochait  de  la  Floride,  plus  le  péril  reparaissait 
et  même  augmentait.  De  Gourgues  n'en  continua  pas 
moins  sa  route  avec  la  même  confiance.  De  la  Domi- 
nique, où  il  resta  huit  jours,  il  se  dirigea  sur  la  Monne 
ou  Monnie ,  sans  doute  Mona  à  l'ouest  de  Porto-Rico. 


ALLIANCIS    AVEC    LES    FL0RID1ENS.  271 

Il  ne  lui  restait  plus  qu'à  filer  le  long  d'Haïti  et  de 
Cuba.  Ces  deux  îles  étaient  en  effet  fortement  oc- 
cupées par  les  Espagnols,  qui  auraient  pu  lui  faire  un 
mauvais  parti.  Par  malheur  il  fut  assailli  sur  la  côte 
d'Haïti  par  un  violent  coup  de  vent  :  une  voie  d'eau 
se  déclara  sur  son  navire,  et  toutes  ses  provisions  fu- 
rent endommagées.  Il  lui  fallait  de  toute  nécessité 
relâcher.  Les  Espagnols  auxquels  il  s^dressa  en  leur 
proposant  de  magnifiques  toiles  de  Hollande,  ou  de 
l'argent,  non-seulement  refusèrent  de  lui  venirenaide, 
et  de  l'approvisionner,  mais  encore  prétendirent  l'en- 
pêcher  de  renouveler  son  eau.  De  Gourgues ,  exas- 
péré par  ces  prétentions,  descendit  alors  à  terre  avec 
ses  soldats,  prit  par  force  ce  qu'on  ne  voulait  pas  lui 
vendre,  et  profita  de  cet  arrêt  forcé  pour  donner  à 
son  équipage  des  vivres  frais  :  nos  soldats  apprécièrent 
surtout  ces  énormes  tortues  des  Antilles,  dont  la  chair 
savoureuse  et  les  œufs  exquis  leur  rendirent  bientôt  la 
force  et  la  santé. 

Après  avoir  réparé,  tant  bien  que  mal,  les  avaries 
que  cette  quatrième  tempête  avait  fait  subir  à  ses 
navires,  de  Gourgues  reprit  la  mer.  Une  cinquième 
tempête,  plus  terrible  encore,  l'atteignit  à  la  hauteur 
du  cap  Saint-Nicolas  ,  au  large  de  Cuba.  C'était  un 
de  ces  affreux  ouragans  des  Antilles  qui,  tous  les  ans 
encore ,  exercent  leur  dévastation  dans  cet  archipel. 
«  Mais  (i)  le  vent  ne  dura  pas  six  heures  i  que  s'il  eusl 

(i)  Rda/icn,  etc.,  p.  3y. 


272  CHAPITRE   I. 

esté  de  plus  longue  durée ,  c'estoit  faict  d'eulx;  car  il 
les  gettoit  à  la  coste  où  leurs  navires  s'alloient  perdre 
et  eulx  quant  et  quant.  »  On  eut  dit  que  de  Gourgues 
épuisait  la  mauvaise  chance  au  début  de  son  expé- 
dition. Il  fallait  que  ses  compagnons  fussent  rudement 
trempés,  et  eussent  en  leur  capitaine  une  bien  aveugle 
confiance,  pour  résister  à  de  pareilles  épreuves,  et 
encore  ne  leur  avait-il  pas  communiqué  ses  inten- 
tions. Il  crut  néanmoins  que  le  moment  était  venu  de 
s'ouvrir  à  eux  ,  et  de  s'assurer,  par  une  expérience 
décisive,  s'il  pouvait  ou  non  compter  sur  leur  con- 
cours. 

De  Gourgues  rassembla  donc  tous  ses  hommes,  ma- 
telots et  soldats,  et  prit  la  parole.  Il  leur  rappela  les 
massacres  de  la  Caroline  et  de  San  Agustino  ;  il  ré- 
veilla les  sentiments  généreux,  qui  de  tout  temps  ont 
vibré  dans  le  cœur  des  Français;  il  excita  leur  amour- 
propre,  leur  patriotisme,  et  sut  les  enflammer  d'un 
tel  enthousiasme,  qu'ils  lui  donnèrent,  à  l'unanimité, 
leur  assentiment.  «  Encore  (i)  que  du  commencement 
ils  trouvassent  la  chose  presque  impossible  pour  le  peu 
de  gens  qu'ils  estoient,  et  pour  estre  ceste  coste  des  plus 
dangereuses  qui  soient  en  toutes  les  Indes,  neantmoins 
ils  promirent  ne  l'habandonner  point,  et  de  mourir 
avec  lui  ;  mesme  les  gens  de  guerre  devindrent  si  ar- 
dens  qu'à  peine  pouvoient-ils  attendre  la  pleine  lune 
pour  passer  le  canal  de  Bahama  qui  est  fort  dange- 

(i)  Relation,  etc.,  p.  37-38. 


ALLIANCE   AVEC   LES    FLORIDIENS.  273 

reux;  et  les  pillotes  et  mariniers  qui  estoient  froids 
du  commencement ,  furent  bientost  eschauffez  par 
ceste  ardeur  des  soldatz.  »  De  Gourgues  ne  s'était  donc 
pas  trompé,  en  recrutant  ses  équipages  avec  tant  de 
soin.  Général  et  soldats  étaient  dignes  les  uns  des  au- 
tres. Il  ne  leur  restait  plus  qu'à  accomplir  leur  ven- 
geance ! 

On  arriva  en  vue  des  cotes  de  Floride.  C'est  là  que 
se  dressait  la  citadelle  maudite,  là  que  le  pavillon 
espagnol  se  déployait  fièrement  au-dessus  du  champ 
de  carnage.  Attaquer  tout  de  suite  eût  été  commettre 
une  imprudence  gratuite,  car  les  Espagnols  avaient 
aperçu  la  flottille,  et,  même  en  admettant  que  la  furie 
française  triomphât  de  tous  les  obstacles,  était-on 
assuré  du  lendemain,  et  ne  fallait-il  pas  s'assurer  des 
bonnes  dispositions  des  indigènes?  De  Gourgues  or- 
donna donc  à  ses  hommes  de  se  cacher  dans  l'entre- 
pont, et  ne  laissa  sur  le  tillac  que  les  matelots  néces- 
saires à  la  manœuvre  du  navire.  Rien  n'indiquait  la 
nationalité  des  nouveaux  arrivants.  Les  Espagnols  ne 
trouvaient  rien  de  suspect  à  la  présence  de  ces  vais- 
seaux, et,  dans  leur  naïf  orgueil,  ils  ne  soupçonnaient 
seulement  pas  que  de  simples  citoyens  eussent  résolu 
de  venger  une  injure  que  leur  propre  souverain  laissait 
impunie.  Ils  s'imaginèrent  donc  qu'ils  avaient  en  vue 
des  navires  espagnols,  et  les  saluèrent  du  canon  de  la 
citadelle.  De  Gourgues,  pour  les  entretenir  dans  cette 
erreur  salutaire,  fit  rendre  le  salut,  mais  s'empressa 
de  partir  au  plus  vite,  tant  il  craignait  une  imprudence 

LA.  FLORIDE.  18 


274  CHAPITRE    I. 

de  son  équipage,  que  surexcitait  le  voisinage  d'un 
ennemi  abhorré.  Dès  que  la  nuit  fut  venue,  il  vira  de 
bord,  et  descendit  à  une  quinzaine  de  lieues  au  sud, 
à  l'embouchure  du  fleuve  que  Ribaut  avait  nommé 
Seine  ,  et  que  les  indigènes  appelaient  Tacatacou- 
rou. 

A  peine  le  jour  avait-il  paru  que  de  Gourgues  s'oc- 
cupa du  débarquement.  L'opération  semblait  difficile, 
car  plusieurs  centaines  de  sauvages  garnissaient  la 
cote,  armés  d'arcs  et  de  flèches.  C'étaient  les  sujets 
du  cacique  Satouriona  :  ils  témoignaient  par  leur  at- 
titude qu'ils  étaient  disposés  à  jeter  à  la  mer  les  étran- 
gers, qu'ils  prenaient  pour  des  Espagnols.  Depuis  que 
les  vainqueurs  de  la  Caroline  s'étaient  établis  dans 
le  pays,  ils  avaient  soulevé  contre  eux  une  haine  gé- 
nérale. Pleins  de  morgue,  de  cruauté,  ils  ne  voyaient 
dans  les  Indiens  que  des  êtres  de  race  inférieure  à  ex- 
ploiter, à  détruire  au  besoin.  Les  Floridiens  oubliè- 
rent bien  vite  la  légèreté  et  l'outrecuidance  des  Fran- 
çais pour  ne  plus  se  souvenir  que  de  leurs  aimables 
qualités.  Les  principaux  caciques  n'avaient  pas  tardé 
à  reconnaître  la  faute  qu'ils  avaient  commise,  en  ne 
secourant  pas  les  Français.  Comme  ils  ne  pouvaient 
détruire  la  Caroline,  au  moins  jurèrent-ils  de  s'op- 
poser à  son  ravitaillement.  Dès  que  la  flottille  de  Gour- 
gues avait  été  signalée,  ils  avaient  cru  à  l'arrivée  de 
renforts  espagnols.  Le  double  salut  échangé  entre  la 
citadelle  et  les  vaisseaux  les  avait  confirmés  dans  celte 
erreur.  Aussi  avaient-ils  suivi  du  rivage  les  manœuvres 


ALLIANCE   AVEC    LES    FL0R1DIENS.  275 

de  la  flottille,  et  se  présentaient-ils  en  armes,  prêts  à 
s'opposer  par  la  force  au  débarquement. 

La  situation  devenait  critique  :  il  fallait  débarquer 
au  plus  vite,  sinon  les  Espagnols  seraient  tout  de  suite 
prévenus ,  et  il  devenait  impossible  de  les  surprendre. 
D'un  autre  côté  comment  persuader  aux  Floridiens 
qu'ils  avaient  devant  eux  des  amis ,  des  alliés,  et  non 
pas  des  Espagnols?  Par  bonheur  de  Gourgues  avait  à 
son  bord  un  ancien  trompette  de  Ribaut,  qui  avait 
longtemps  vécu  avec  les  Indiens,  qui  connaissait  leur 
langue  et  leurs  usages,  qui  même  s'était  trouvé  en  re- 
lations directes  avec  le  cacique  Satouriona.  Le  trom- 
pette se  fit  jeter  à  terre  tout  seul,  et  fut  aussitôt  en- 
touré et  reconnu.  La  joie  la  plus  vive  s'empara  des 
Indiens.  Ils  le  comblèrent  de  témoignages  d'affec- 
tion, et,  du  haut  de  leurs  vaisseaux,  nos  Français  les 
virent  danser  sur  le  rivage  et  sauter  de  joie,  à  mesure 
que  la  bonne  nouvelle  se  communiquait.  Satouriona 
courut  à  lui  avec  ses  deux  fils,  l'embrassa  tendrement, 
et  lui  demanda  pourquoi  il^avait  tant  tardé  à  revenir. 
Le  trompette  n'eut  pas  de  peine  à  s'excuser,  et  quand 
il  eut  appris,  en  quelques  mots ,  à  ses  anciens  amis 
que  les  trois  vaisseaux  étaient  chargés  de  Français, 
tout  disposés  à  se  lier  avec  eux,  et  à  venger  contre  les 
Espagnols  leurs  communes  injures,  la  joie  des  Indiens 
ne  connut  plus  de  bornes.  Ils  criaient,  ils  chantaient, 
ils  jetaient  en  l'air  leurs  arcs ,  et  les  rattrapaient  au 
vol,  et,  du  haut  du  rivage,  faisaient  signe  aux  Fran- 
çais de  débarquer  au  plus  vite.  Satouriona  envoya  à 


276  CHAPITRE    I. 

de  Gourgues  un  chevreuil,  et  lui  demanda,  par  l'inter- 
médiaire du  trompette,  quelques  détails  sur  ses  projets. 
Un  des  manuscrits  de  la  relation  prête  à  de  Gour- 
gues  un  singulier  langage  (i).  Le  capitaine  se  serait 
épanché  en   confidences  intimes,  et  aurait  tout  de 
suite  dévoilé  ses  projets  au  cacique.  Nous  préférons  de 
beaucoup  la  version  du  manuscrit  édité  par  M.  Ta- 
mizey-Larroque,  d'après  laquelle  de  Gourgues  aurait 
renvoyé  ses  confidences  à  une  conférence  ultérieure, 
et  se  serait  contenté  d'assurer  les  Floridiens  de  ses 
dispositions  bienveillantes  et  de  demander  leur  al- 
liance. Le  rusé  capitaine  connaissait  trop  bien  les  us 
et  coutumes  des  Espagnols  ,  et  il  avait  trop  longtemps 
bataillé  contre  eux,  pour  se  livrer  ainsi  à  l'étourdie, 
sans  s'être  auparavant  assuré  si  nul  Espagnol  ne  se 
trouvait  parmi  les  Indiens  assemblés  sur  le  rivage.  En 
abordant  en  Amérique,  il  savait  fort  bien  que  sa  vie 
était  en  jeu,  et  que  la  moindre  fausse  démarche  non- 
seulement  le  perdait  lui  et  ses  compagnons,  mais  en- 
core anéantissait  à  tout  ja/nais  son  rêve  de  vengeance. 
Il  répondit  donc  aux  amicales  protestations  de  Salou- 
riona  par  des  compliments  empressés,  et  remit  au  len- 
demain l'exposé  de  ses  plans. 

11  lui  fallait  avant  tout  remonter  la  rivière  pour  y 
être  plus  à  couvert ,  s'entretenir  plus  facilement  avec 
les  sauvages,  et  débarquer  sans  peine  ses  hommes  et 
ses  armes.  Son  pilote,  après  avoir  sondé  l'entrée  du 

(i)  Bibliothèque  nationale,  manuscrits  français,  n°  3884- 


ALLIANCE    AVEC    LES    FLORIDIENS.  277 

fleuve,  rapporta  qu'on  pouvait  le  remonter.  La  ma- 
nœuvre s'exécuta  sur-le-champ,  et  les  trois  vaisseaux 
entrèrent  dans  la  rivière  de  Seine.  Ce  nom  était  d'un 
heureux  augure  pour  le  début  d'une  expédition  où 
il  s'agissait  de  relever  l'honneur  du  nom  français,  et 
l'accueil  des  indigènes  promettait  de  leur  part  une 
active  coopération. 

Le  bruit  de  l'arrivée  des  Français  se  répandit  avec 
une  incroyable  promptitude.  Au  premier  abord  il 
semble  étrange  que,  dans  un  pays  sans  route,  cou- 
vert de  bois,  coupé  par  des  fondrières  et  des  maré- 
cages ,  les  habitants  des  divers  villages  communiquent 
si  facilement  entre  eux.  Mais  la  vie  sauvage,  en  plein 
air,  développe  singulièrement  tous  les  instincts  ani- 
maux. De  tout  temps  et  partout  on  a  vu  les  indigènes 
se  transmettre  des  nouvelles  avec  une  rapidité  incon- 
cevable. On  sait  par  exemple  comment ,  en  un  seul 
jour,  la  Gaule  entière  apprit  la  défaite  de  César  à  Ger- 
govia;  comment,  à  notre  époque,  Abd-el-Kader  ou 
Schamyl  trouvaient  moyen  de  prévenir  à  temps  leurs 
hommes,  et  d'opposer  aux  Français  et  aux  Russes 
des  masses  d'Arabes  et  de  Circassiens,  et  cela  dans 
des  cantons  presque  déserts  la  veille.  C'est  ce  qui  ar- 
riva en  Floride.  On  comptait  à  peine  quelques  cen- 
taines d'Indiens  quand  débarquèrent  les  Français  : 
mais  il  en  vint  toute  la  nuit,  et,  au  lendemain,  une 
véritable   armée  les    entourait.    Les    Espagnols     (i) 

(i)  D'après  Le  Challeux  (ouv.cit.,  p.  ^3i),  les  Floridiens  avaient 


278  .  CHAPITRE   I. 

avaient  réussi  à  amasser  bien  vite  contre  eux  des 
haines  terribles,  pour  que  ces  populations,  d'ordi- 
naire douces  et  paisibles,  aient  saisi  leurs  armes  de 
guerre  et  soient  accourues  au  rendez-vous,  sur  le 
simple  bruit  de  l'arrivée  d'une  poignée  de  Français. 

Satouriona  était  escorté  par  son  fils  Atbore ,  et  ses 
parents  Tacatacourou,  Helimacani ,  Harpalha,  Heli- 
copile,  Helinacape  et  Montova  ,  tous  en  costume  de 
guerre.  Derrière  eux  se  tenait  la  foule  de  leurs  sujets, 
avec  leurs  arcs  et  leurs  flèches.  Cet  appareil  guerrier 
excita  les  défiances  de  de  Gourgues.  Il  ordonne  à  ses  of- 
ficiers de  mettre  l'épée  à  la  main  ,  à  ses  arquebusiers 
d'allumer  leurs  mèches ,  et  s'avance  à  la  rencontre  du 
cacique.  On  eût  dit  que  Jes  deux  troupes  étaient  sur 
le  point  d'en  venir  aux  mains.  Bientôt  tout  s'expliqua. 
Les  Floridiens  et  les  Français  déposèrent  leurs  armes, 
et  la  conférence  commença. 

Satouriona  était  comme  le  président  d'une  sorte 
de  confédération  :  les  roitelets  des  environs  accep- 
taient sa  suprématie,  et  lui  obéissaient  en  certains  cas 
déterminés.  Il  était  donc  chargé  par  ses  vassaux,  ou 
du  moins  par  ses  alliés ,  de  traiter  directement  avec  le 
nouveau  général  français.  Les  autres  caciques  assiste- 

gardé  un  excellent  souvenir  des  Français.  Quand  arrivait  un  étranger 
ils  l'abordaient  en  disant  «  du  fond  de  ma  pensée  »,  ou  «  bienheureux 
est  quiconque  sert  à  Dieu  volontiers  »  ,  fragments  de  psaumes  calvi- 
nistes, qu'ils  avaient  entendu  chanter  et  retenus;  au  lieu  que  «  quand 
ces  rottizze  d'Hespagnols  y  vont ,  ils  les  aiment  tant  qu'ils  les  voudroyent 
volontiers  avoir  mangez,  » 


ALLIANCE    AVEC   LES  FLORIDIENS.  279 

raient  à  la  délibération  ;  mais  ils  n'y  auraient  que  voix 
consultative.  Satouriona  avait  fait  préparer  un  siège 
en  bois  de  lentisque  ,  couvert  de  mousse ,  et  il  pria  de 
Gourgues  de  s'y  asseoir  avec  lui.  Les  autres  caciques  , 
après  avoir  débarrassé  la  terre  des  ronces  et  de  l'herbe 
qui  la  garnissait,  s'assirent  en  cercle  autour  d'eux. 
Satouriona  n'avait  jamais  brillé  par  la  réserve.  Sans 
attendre  que  de  Gourgues  lui  eût  exposé  le  motif  de 
son  arrivée  ,  il  prit  la  parole ,  et ,  avec  une  extrême 
volubilité  ,  entama  la  série  de  ses  griefs  contre  les  Es- 
pagnols et  aussi  contre  les  Français.  Il  se  plaignit  avec 
amertume  des  nouveaux  conquérants,  qui  ne  se  con- 
tentaient pas  de  les  voler,  mais  insultaient  leurs 
femmes  et  leurs  filles,  brûlaient  leurs  cases,  et  les 
tuaient  au  premier  symptôme  de  résistance.  Si  les 
Français  n'avaient  pas  repoussé  son  alliance ,  ils  se- 
raient encore  à  la  Caroline,  et  les  Indiens  auraient 
continué  avec  eux  leurs  excellentes  relations  du  dé- 
but. Aussi  bien  il  n'avait  jamais  désespéré  de  les  voir 
revenir,  car  il  avait  recueilli  un  jeune  enfant,  échappé 
au  massacre  de  la  Caroline ,  et  n'avait  pas  voulu  le 
rendre,  malgré  les  pressantes  sollicitations  et  les  me- 
naces des  Espagnols.  Ce  discours  était  habile;  il  ne 
manquait  pas  de  justesse ,  et  le  cacique  le  termina 
par  un  vrai  coup  de  théâtre  ,  qu'il  avait  ménagé  avec 
soin.  Après  avoir  parlé  du  jeune  Français  sauvé  par  lui, 
il  le  présenta  tout  à  coup  à  ses  compatriotes.  La  scène 
fut  touchante.  Ce  jeune  homme,  sans  doute  quelque 
mousse  ou  novice  ,  se  nommait  Pierre  Debrav.  H  était 


280  CHAPITRE    1. 

né  à  Dieppe.  La  vie  sauvage  l'avait  singulièrement  dé- 
veloppé. Echappé  par  miracle  au  massacre  de  la  Caro- 
line ,  il  avait  vécu  de  la  vie  de  ses  nouveaux  compa- 
triotes, et  adopté  leurs  mœurs,  leur  costume,  leur 
langage.  Comme  le  Philoctète  de  la  tragédie  antique  , 
il  avait  presque  oublié  les  doux  sons  de  la  langue 
maternelle.  Il  se  jeta  en  pleurant  dans  les  bras  du  ca- 
pitaine, et,  présenté  à  ses  compagnons,  il  les  en- 
flamma par  le  récit  du  massacre,  dont  il  avait  été  le 
témoin  oculaire.  Debray,  par  son  intelligence,  par  sa 
connaissance  des  localités,  allait  rendre  à  l'expédition 
les  plus  grands  services.  De  Gourgues  eut  plus  tard 
la  satisfaction  de  le  ramener  en  France ,  et  de  le 
rendre  à  sa  famille,  qui  le  croyait  à  tout  jamais 
perdu. 

Satouriona  allait  au-devant  des  secrets  desseins  des 
Français.  Ses  plaintes  contre  la  tyrannie  espagnole, 
ses  protestations  d'amitié  envers  la  France  provo- 
quaient les  confidences  du  capitaine.  Mais  le  rusé  Gas- 
con ,  digne  élève  de  son  maître  Monluc,  pensait, 
comme  lui ,  qu'il  ne  faut  rien  livrer  au  hasard ,  et 
qu'on  doit  réunir  la  vaillance  à  la  prudence.  Avant 
de  s'engager,  il  voulut  donc  encore  tâter  le  terrain , 
et  se  contenta  de  remercier  Satouriona  des  bons  sen- 
timents qu'il  lui  témoignait ,  et  de  lui  proposer  l'al- 
liance du  roi  de  France;  puis  il  ajouta,  comme  en 
passant,  qu'un  jour  viendrait,  bientôt  peut-être,  où 
les  Espagnols  seraient  punis  de  tous  leurs  crimes  en- 
vers les  Indiens  et  les  Français.  Mais  laissons  ici  la  pa- 


ALLIANCE    AVEC    LES    FLORIDIENS.  281 

rôle  à  Tailleur  delà  relation  :  «  Comment  (i),  dit 
Satirova  ,  tressaillant  d'ayse ,  vouldriez-vous  bien  faire 
la  guerre  aux  Espaignols?  —  Et  que  vous  en  semble? 
dist  le  cappitaine  Gourgue ,  dissimulant  son  affection 
et  son  entreprise,  pour  les  mettre  en  ieu  quant  et 
soy.  Il  est  temps  meshuy  de  vanger  l'iniure  qu'ils 
ont  faite  à  nostre  nation.  Mais,  pour  ceste  heure, 
ie  ne  m'estois  proposé  que  de  renouveller  nostre 
amitié  avec  vous  et  voir  comme  les  choses  se  pas- 
soientpar  deçà  ,  pour  revenir  incontinent  après  con- 
tre eux,  avec  telles  forces  que  ie  devrois  estre  be- 
soing.  Toutesfois,  quand  i'entends  les  grands  maulx 
qu'ilz  vous  ont  faits  et  font  tous  les  iours,  i'ay  com- 
passion de  vous,  et  me  prend  envie  de  leur  courir 
sus ,  sans  plus  attendre ,  pour  vous  délivrer  de  leur 
oppression  plus  tost  huy  que  demain.  —  Hélas  !  dist 
Satirova ,  le  grand  bien  que  vous  nous  feriez  !  hé  !  que 
nous  serions  heureux  !  »  Tous  les  autres  s'escrièrent  de 
mesmes.  —  «  le  pense ,  dist  le  cappitaine  Gourgue , 
que  vous  seriez  volontiers  de  la  partie ,  et  ne  voul- 
driez  que  les  François  eussent  tout  l'honneur  de  vous 
avoir  délivrez  de  la  tirannie  des  Espaignols  ?  —  Ouy, 
dist  Satirova,  nous  et  nos  subjects  irons  avecques  vous, 
et  mourrons  quant  et  vous,  si  besoing  est.  »  Les  au- 
tres roys  firent  aussi  pareille  response.  Le  cappitaine 
Gourgue,  qui  avoit  trouvé  ce  qu'il  cercheoit,  les  loue 
et  remercye  grandement,  et,  pour  battre  le  fer  pen- 

(i)  Relation,  etc.,  p.  43. 


282  CHAPITRE    I. 

dant  qu'il  estoit  chault,  leur  dist  :  «  Voire  mais,  si 
nous  voulions  leur  faire  la  guerre ,  il  fauldroit  que  ce 
fust  incontinent.  Dans  combien  de  temps  pourriez- 
vous  bien  avoir  assemblé  vos  gens  prêts  à  marcher? 
—  Dans  trois  jours,  dist  Satirova,  nous  et  nos  sub- 
jects  pourrons  nous  rendre  à  icy,  pour  partir  avec 
vous.  —  Et  cependant,  dist  le  capitaine  Gourgue, 
vous  donnerez  bon  ordre  que  le  tout  soit  tenu  secret, 
affin  que  les  Espaignols  n'en  puissent  sentir  le  vent.  — 
Ne  vous  souciez,  dirent  les  rois,  nous  leur  voulions 
plus  de  mal  que  vous.  » 


PRISE    ET  DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  283 


CHAPITRE  II. 

PRISE    ET   DESTRUCTION    DE   LA   CAROLINE. 

Tout  était  conclu  :  il  ne  s'agissait  plus  que  de  scel- 
ler par  des  présents  les  conditions  de  l'alliance,  et 
de  s'entendre  sur  l'exécution.  De  Gourgues  avait  ap- 
porté quantité  de  ces  petits  objets,  sans  valeur  en  Eu- 
rope ,  mais  qu'estiment  beaucoup  les  peuplades  qui  ne 
sont  pas  encore  initiées  à  la  civilisation,  «  comme  (i) 
cousteaux  ,  dagues,  liaclies,  cizeaux  ,poinsons,  esguil- 
lettes,  bources,  miroirs,  sonnettes,  patinoistres  de 
voirre,  et  autres  telles  choses.  »  Il  les  distribua  aux 
caciques  et  aux  principaux  Indiens ,  et  leur  demanda 
s'ils  avaient  d'autres  désirs  à  exprimer.  Les  caciques  , 
charmés  de  la  bonne  volonté  du  capitaine,  lui  adres- 
sèrent une  demande  singulière.  Ils  désiraient  chacun 
une  de  ses  chemises ,  non  point  pour  s'en  revêtir, 
mais  pour  s'en  faire  comme  un  linceuil  après  leur 
mort.  De  Gourgues  s'empressa  d'accéder  à  leur  de- 
mande, et,  dans  leur  ravissement,  les  chefs  lui  don- 
nèrent en  échange  ce  qu'ils  avaient  de  plus  précieux , 
c'est-à-dire  des  grains  d'argent ,  et  des  peaux  de  cerf. 
Mais  de  Gourgues  se  tenait  toujours  sur  ses  gardes , 
et,  avant  de  s'engager  définitivement ,  il  demanda  des 

(i)  Relation,  etc.,  p.  44. 


284  CHAPITRE   II. 

otages.  Satouriona  lui  confia  son  fils,  et  une  de  ses 
femmes,  «  belle  Indienne  (i),  vestue  de  mousse  d'ar- 
bre, aagée  d'environ  dix-huit  ans  ».  Ils  furent  con- 
duits à  bord,  et  y  restèrent  trois  jours,  fort  bien  trai- 
tés, et  entourés  de  prévenances. 

De  Gourgues  avait  donc  conclu  son  alliance  avec 
les  Floridiens.  Il  ne  lui  restait  plus  qu'à  tirer  profit  de 
leurs  dispositions  belliqueuses.  Mais  auparavant,  les 
Indiens  devaient  se  concentrer,  et  de  Gourgues  recon- 
naître les  lieux.  Il  fut  décidé  en  conseil  de  guerre  que, 
dans  trois  jours,  tous  les  contingents  floridiens  seraient 
au  rendez-vous  assigné  ,  et  que,  dans  l'intervalle,  de 
Gourgues  imaginerait  un  plan  d'attaque.  Aussitôt  les 
Indiens  se  dispersèrent,  et  les  Français  firent  leurs 
préparatifs. 

Pierre  Debray  apprit  à  de  Gourgues  que  les  Espa- 
gnols avaient  construit  deux  forteresses  nouvelles  sur 
les  deux  rives  du  fleuve ,  chacune  avec  une  garnison 
de  cinquante  hommes.  Quant  à  la  Caroline,  ou  plutôt 
à  San  Mateo,  elle  était  gardée  par  trois  cents  hommes 
d'élite,  et  défendue  par  une  formidable  artillerie.  Mais 
Debray  ajouta  que  les  Espagnols  étaient  tellement  sûrs 
d'eux-mêmes ,  et  redoutaient  si  peu  une  attaque  des 
Floridiens,  ou  quelque  retour  offensif  des  Français, 
qu'ils  ne  prenaient  pour  ainsi  dire  aucune  précaution. 
Ces  indications  étaient  précieuses  :  de  Gourgues ,  qui 
ne  se  risquait  jamais  à  une    démarche  imprudente, 

(i)  Relation,  etc.,  p.  47» 


PRISE    ET    DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  285 

voulut  s'en  assurer.  Il  ordonna  clone  à  un  de  ses  gen- 
tilshommes, à  un  Pyrénéen,  le  Commingeois  Es- 
tampes, d'aller  reconnaître  les  forts  :  il  lui  fallait  un 
guide.  Le  cacique  Olotocara ,  qui  s'était  pris  pour  les 
Français  d'une  vive  sympathie,  s'offrit  de  lui-même, 
et  les  deux  explorateurs  se  mirent  en  marche.  Oloto- 
cara, dans  sa  précipitation,  n'avait  point  apporté 
d'armes.  Il  en  demanda  à  de  Gourgues  ,  qui  lui  prêta 
une  pique,  «  de  laquelle  il  se  sceut  bien  ayder  (i)  con- 
tre les  Espaignols  » . 

Trois  jours  s'étaient  écoulés  :  Estampes  revint  au 
mouillage ,  et  fit  au  capitaine  son  rapport ,  qui  s'ac- 
cordait de  point  en  point  avec  les  indications  de  De- 
bray.  Presque  au  même  moment ,  Satouriona  et  les 
autres  caciques,  accompagnés  de  leurs  hommes,  en 
grand  costume  de  guerre,  étaient  signalés  et  accou- 
raient au  rendez-vous.  L'expédition  s'annonçait  bien. 
De  part  et  d'autre  on  se  tenait  parole,  et  l'ardeur 
était  égale  pour  marcher  au  combat. 

On  sait  que  les  Indiens,  avant  d'entrer  en  campa- 
gne, boivent  un  certain  breuvage,  qu'ils  nomment 
casswe.  C'est  une  potion  enivrante  qu'ils  absorbent 
en  énorme  quantité  ,  et  qui ,  pendant  vingt-quatre 
heures,  enlève  tout  symptôme  de  soif  ou  de  faim. 
Quand  le  breuvage  fut  prêt,  ils  en  offrirent  à  de 
Gourgues,  qui  feignit  de  le  boire.  Satouriona  en  prit 
après  lui,  et  tous  les  autres,  caciques  ou  soldats,  à 

(i)  Relation,  etc.,  p.  48. 


286  CHAPITRE   II. 

tour  de  rôle.  Excités  par  la  boisson  ,  ils  se  levèrent  en 
tumulte,  et  jurèrent  de  mourir  avec  les  Français. 

Cette  cérémonie  du  cassive  avait  pris  à  peu  près 
toute  la  journée.  Le  soir  était  venu.  Si  on  n'entrait 
pas  tout  de  suite  en  campagne,  l'ouverture  des  hosti- 
lités était  remise  au  lendemain;  et  de  Gourgues  con- 
naissait le  prix  du  temps.  Il  savait  qu'une  heure  de 
retard  pouvait  ruiner  son  entreprise.  Il  pria  donc  les 
Indiens  de  se  mettre  immédiatement  en  marche ,  et 
leur  assigna  comme  rendez-vous  l'embouchure  de  la 
Somme,  l'Iracana  des  Espagnols,  l'Haiicamany  des 
Indiens.  Il  leur  prêta  ses  barques  pour  passer  le  Taca- 
tacourou,  et  se  disposa  à  les  rejoindre,  mais  par 
mer,  avec  deux  grandes  barques,  qui  pouvaient  con- 
tenir environ  soixante  matelots  et  tous  ses  soldats. 

Le  moment  décisif  était  arrivé  :  on  entrait  dans 
l'inconnu.  La  victoire  sans  doute,  mais  à  coup  sûr  des 
dangers ,  et  peut-être  une  mort  affreuse,  les  compa- 
gnons de  de  Gourgues  savaient  très-bien  à  quoi  ils 
s'exposaient  :  pourtant  pas  un  d'entre  eux  n'hésita.  Les 
matelots  qui  restaient  à  la  garde  des  trois  navires  en- 
viaient au  contraire  ceux  de  leurs  compagnons  qui  al- 
laient avoir  l'honneur  de  laver  dans  le  sang  espa- 
gnol un  affront  national.  Quant  à  ceux  qui  partaient , 
«  vous  (1)  eussiez  admiré  l'allégresse  de  ces  gens,  les- 
quelz,  encore  qu'ilz  pensassent  aller  à  une  mort  pres- 
que certaine,  toutesfois  ils  ne  craignoient  sinon  de  n'y 

(i)  Relation,  etc.,  p.  4g, 


PRISE    ET    DESTRUCTION    DE   LA    CAROLINE.  287 

arriver  assez  à  temps  pour  l'honneur  qu'ils  espéroient 
d'avoir  seulement  prétendu  à  un  si  bel  acte.  ;> 

Les  adieux  furent  touchants.  De  Gourgues  adressa 
à  ses  compagnons  une  vive  et  chaleureuse  exhortation, 
en  les  engageant  à  ne  pas  défaillir  au  moment  critique. 
Il  fut  interrompu  par  les  protestations  de  sa  petite 
troupe.  «  Allons  (i)  !  Allons  !  comme  ceulx  qui  y 
eussent  voulu  eslre  desia,  et  qui  estoient  tous  réso- 
luts  d'y  mourir.  »  Avant  de  partir,  il  nomma  le  com- 
mandant en  chef  des  navires ,  et  délégua  son  auto- 
rité au  capitaine  François  Laguë.  Il  lui  donna  même, 
tant  il  avait  confiance  en  lui,  la  clef  de  ses  coffres.  Il 
l'engagea  à  radouber  les  navires  ,  et  à  tout  tenir  prêt 
pour  un  départ  immédiat.  «  Que  si  Dieu  veult,  ajouta- 
t-il,  que  ie  meure  à  une  poursuitte  si  iuste ,  ie  vous 
laisse  tout  ce  que  i'ay  ici ,  et  vous  prie  de  reconduire 
et  ramener  mes  soldats  en  France ,  comme  ie  me  fie 
de  vous.  » 

On  arriva  bientôt  au  lieu  du  rendez-vous.  Les  Flo- 
ridiens  s'y  trouvaient  déjà.  Mais  le  vent  de  nord-est 
empêcha  la  petite  troupe  de  traverser  la  Somme.  11 
fallut  que  de  Gourgues  prît  les  devants,  et  laissât  aux 
Indiens  une  de  ses  deux  barques,  pour  franchir  cet 
obstacle.  Il  leur  assigna  un  second  rendez-vous ,  à 
quatre  lieues  de  là,  à  l'embouchure  du  Sarabay.  Il 
était  alors  huit  heures  du  matin  :  mais  on  n'arriva 
qu'à  cinq  heures  du  soir,  tant  il  était  difficile  de  se 

(0  Relation,  etc.,  p.  48. 


288  CHAP1TKE    II. 

frayer  un  chemin  à  travers  ces  bois  et  ces  marécages. 
Ces  difficultés  n'ont  pas  disparu  de  nos  jours.  Les 
chasseurs  ou  les  touristes  qui,  d'aventure,  se  hasar- 
dent dans  ces  régions  encore  inexplorées,  sont  arrê- 
tés par  les  mêmes  obstacles.  On  se  figure  aisément 
l'impatience  et  les  appréhensions  du  capitaine.  Cha- 
que minute  de  retard  pouvait  ruiner  l'expédition  , 
et ,  si  les  Espagnols  étaient  sur  leurs  gardes  ,  il  était 
impossible  de  s'emparer  par  surprise  des  trois  forts. 
Épuisé  par  cette  marche  pénible  ,  car  il  était  forcé  de 
s'avancer  cuirasse  au  dos ,  et  sabre  à  la  main  ;  inquiet 
pour  ses  hommes,  qui  s'enfonçaient  à  chaque  pas  dans 
ces  terrains  mouvants,  et  avaient  grand'peine  à  con- 
server leurs  mèches  allumées;  torturé  par  la  faim  et 
la  soif,  car  on  ne  trouva  que  des  racines  de  pal- 
miers sauvages,  et  on  ne  pouvait  s'abreuver  à  ces 
eaux  croupissantes;  de  Gourgues  passa  quelques 
heures  de  mortelles  angoisses.  Enfin  il  arriva  sur  les 
bords  tant  désirés  du  Sarabay,  et  y  rencontra  trois  ca- 
ciques qui  l'attendaient.  Ils  amenaient  chacun  une 
centaine  d'hommes.  C'était  un  puissant  renfort ,  et 
leur  jonction  ranima  les  courages,  et  réveilla  les  espé- 
rances. 

On  n'était  qu'à  deux  lieues  du  premier  des  forts, 
dont  les  séparait  encore  une  assez  grosse  rivière,  fort 
enflée  par  les  pluies,  et  des  bois  épais.  De  Gourgues, 
persuadé  qu'il  fallait  réparer  le  temps  perdu  ,  partit 
sur-le-champ,  bien  qu'il  n'eût  encore  rien  mangé. 
Dix  arquebusiers  et  des  guides  floridiens  Taccompa- 


PRISE   ET    DESTRUCTION   DE    LA    CAROLINE.  289 

gnaient.  C'était  une  reconnaissance  militaire.  La  mar- 
che fut  pénible ,  car  la  nuit  était  obscure ,  le  chemin 
non  frayé,  et  quand  ils  arrivèrent  au  bord  de  la  ri- 
vière, ils  la  trouvèrent  tellement  enflée  par  les  eaux, 
qu'ils  ne  purent  la  traverser.  Ils  revinrent  alors  au  Sa- 
rabay,  très-fatigués ,  et  fort  déconcertés  de  ce  premier 
insuccès. 

De  Gourgues  portait  sur  sa  physionomie  l'impres- 
sion du  dépit  qu'il  éprouvait.  Le  cacique  Helicopile  , 
qui  l'observait,  demanda  à  l'interprète  le  motif  de  sa 
colère ,  et ,  dès  qu'il  l'eut  appris ,  il  s'engagea  à  le 
conduire  le  long  de  la  mer  sans  passer  par  des  maré- 
cages. Seulement  la  route  était  un  peu  plus  longue  : 
de  Gourgues  accepta  la  proposition ,  et  partit  sur-le- 
champ.  Helicopile  le  conduisit  avec  les  Français  par 
ce  chemin  détourné.  Les  autres  caciques  et  les  Flori- 
cliens ,  habitués  à  se  frayer  un  passage  à  travers  les 
bois,  promirent  de  se  retrouver  le  lendemain,  au 
point  du  jour,  tout  près  du  fort ,  et  sur  les  rives  de  la 
petite  rivière  qu'il  n'avait  pu  traverser.  Cette  fois  de 
Gourgues  arriva  sans  fatigue  à  son  but  :  mais  les  eaux, 
encore  trop  grosses,  étaient  infranchissables.  Les  Es- 
pagnols dormaient  alors  profondément;  si  on  avait 
pu  passer  la  rivière ,  on  aurait  surpris  la  citadelle , 
sans  seulement  tirer  un  coup  de  fusil. 

11  fallait  prendre  un  parti ,  car  le  jour  approchait , 
et  on  s'exposait  à  être  découvert  par  les  Espagnols.  De 
Gourgues  cacha  ses  hommes  dans  un  petit  bois  qui 
bordait  la  rivière,   à  peine  étaient-ils  à  couvert,  que 

LA   FLCKilDE.  19 


290  CHAPITRE    II. 

la  pluie  vint  à  tomber,  une  de  ces  pluies  torrentielles r 
qui  transpercent  les  vêtements,  et  laissent  une  im- 
pression générale  de  malaise.  De  Gourgues  et  ses  sol- 
dats la  supportèrent  avec  patience ,  bien  qu'ils  eus- 
sent de  la  peine  à  conserver  leurs  mèches  allumées. 
Quant  aux  Indiens,  ils  étaient  habitués  à  braver  les 
orages  :  il  ne  se  préoccupèrent  seulement  pas  de  ce 
contre-temps. 

Le  jour  commençait  à  poindre.  A  travers  les  clar- 
tés encore  confuses  de  l'aube,  on  distinguait  le 
petit  fort.  On  entendait  les  Espagnols  qui  s'appe- 
laient les  uns  les  autres;  bientôt  même  on  les  dé- 
couvrit qui  creusaient  la  terre  à  l'intérieur  de  la  cita- 
delle. On  sut  plus  tard  qu'ils  travaillaient  à  un  puits , 
mais  de  Gourgues  s'imagina  qu'ils  avaient  été  infor- 
més de  son  arrivée,  et  s'occupaient  d'améliorer  et 
d'augmenter  les  fortifications  pour  repousser  plus  sû- 
rement ses  attaques  :  il  s'aperçut  en  même  temps 
qu'un  des  côtés  de  la  citadelle  n'était  pour  ainsi  dire 
que  dessiné,  et  que,  tout  au  sortir  delà  rivière,  on 
pouvait  l'assaillir  sans  qu'il  fût  besoin  d'une  attaque 
régulière.  Sur  les  dix  heures  du  matin,  quand  les  eaux 
eurent  baissé  ,  il  passa  la  riyière  un  peu  en  amont  du 
fleuve ,  près  d'un  petit  bois  entre  le  fleuve  et  le  fort , 
qui  lui  servit  à  masquer  cette  manœuvre ,  et  à  ral- 
lier ses  hommes  pour  les  jeter  tous  ensemble  sur  les 
travaux  ennemis. 

Ces  dispositions  étaient  excellentes.  De  Gourgues 
ne  négligeait  rien  pour  assurer  son  succès.  Il  avait 


PRISE    ET    DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  291 

dérobé  sa  marche ,  il  ne  s'avançait  que  sous  bois ,  et  il 
était  presque  sous  les  feux  du  fort  que  les  ennemis  ne 
se  doutaient  seulement  pas  de  son  voisinage.  Quant 
à  ses  hommes,  l'approche  du  combat  et  la  vue  des  Es- 
pagnols les  avaient  comme  enfiévrés.  Ils  avaient  oublié 
la  fatigue  du  jour  et  de  la  nuit  précédente;  ils  n'atten- 
daient plus  que  le  moment  d'agir.  Les  Floridiens 
étaient  pleins  d'ardeur,  et  Olotocara  ,  brandissant  sa 
lance  européenne,  promettait  d'en  faire  merveille. 

De  Gourgues  donna  le  signal.  Les  Français  entrè- 
rent dans  la  rivière.  Ils  avaient  de  l'eau  jusqu'à  la 
ceinture.  Aussi  avaient-ils  attaché  à  leurs  casques  leurs 
poires  à  poudre,  et  soulevaient-ils  au-dessus  des  flots 
d'une  main  leur  arquebuse ,  de  l'autre  leur  épée.  Le 
passage  s'effectua  heureusement.  Mais  le  lit  de  la  ri- 
vière était  comme  pavé  de  coquillages,  dont  les  écailles 
coupèrent  les  bottes ,  et  blessèrent  les  pieds  de  nos 
compatriotes.  Dès  que  les  Français  se  furent  ralliés 
dans  le  petit  bois,  de  Gourgues  les  divisa  en  deux 
troupes.  Son  lieutenant,  avec  vingt  soldats  et  dix  ma- 
telots porteurs  de  pots  et  de  lances  à  feu  ,  reçut  l'ordre 
d'attaquer  directement  la  grande  porte.  Il  se  char- 
geait, avec  le  reste  des  Français,  de  monter  sur  une 
terrasse  en  plate-forme ,  très-basse ,  et  à  peine  défen- 
due par  un  commencement  de  fossé.  Quant  aux  Flo- 
ridiens répandus  dans  les  bois,  ils  avaient  pour  mission 
de  cerner  toutes  les  avenues,  et  de  massacrer  impi- 
toyablement tout  Espagnol  qui  tenterait  de  s'enfuir. 

Quelques  paroles  brèves  et  chaleureuses  achevèrent 


292  CHAPITRE    II. 

de  porler  à  son  comble  l'exaltation  de  la  petite  ar- 
mée. «  le  vois  bien  ,  dit-il  (i) ,  que  le  cœur  vous  croist 
au  besoing,  aussi  vous  ay-ie  choisiz  pour  tels.  Vostre 
contenance  asseurée  me  prédit  que  nous  rangerons 
auiourd'huy  liniure  faite  au  roy  et  à  nostre  pays  !  » 
et  leur  montrant  le  fort  à  travers  les  arbres  :  «  Voilà 
les  volleurs  qui  ont  voilé  ceste  terre  à  nostre  roy  ! 
Voilà  les  meurtriers  qui  ont  massacré  nos  Françoys  ! 
Allons  !  allons  !  revendions  nostre  roy,  revendions 
la  France  !  Monstrons-nous  Françoys  !  » 

Les  Espagnols  acbevaient  à  peine  de  dîner.  Ils  se 
«  curoient  encore  les  dents  (2)  »  ,  pour  employer  la 
pittoresque  expression  de  l'auteur  de  la  relation.  Tout 
à  coup  retentit  un  coup  de  couleuvrine ,  bientôt  suivi 
d'un  second ,  et  ce  cri  fatal  les  glace  d'effroi  :  «  Les 
Français  !  voilà  des  Français  !  »  C'était  la  sentinelle 
qui,  du  liant  de  la  terrasse,  avait  aperçu  la  double 
attaque ,  et  lâché  coup  sur  coup  sa  couleuvrine.  Mais 
il  n'eut  pas  le  temps  de  la  recharger.  Olotocara  était 
déjà  sur  lui ,  et  l'avait  transpercé  de  sa  fameuse  lance  : 
debout  sur  la  terrasse  ,  il  défiait  les  ennemis  ,  et  indi- 
quait le  chemin  aux  Français ,  moins  prompts  que 
lui,  et  qui  d'ailleurs  gardaient  leurs  rangs.  Déjà  la 
troupe  du  lieutenant  était  arrivée  près  de  la  grande 
porte,  et  les  matelots  s'apprêtaient  à  la  brûler,  quand 
les  Espagnols  ,  qui  s'étaient  armés  à  la  hâte,  sortirent 


(1)  Relation,  etc.,  p.  53. 
(i)  Ici.,  p.  53. 


PRISE  ET    DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  293 

à  leur  rencontre  ,  mais  en  désordre.  Dans  le  premier 
trouble  de  la  surprise ,  ils  n'avaient  seulement  pas 
songé  à  assurer  leurs  derrières  :  aussi  de  Gourgues 
franchit-il  sans  résistance  la  plate-forme,  et  prit-il  les 
ennemis  entre  deux  feux.  Les  Espagnols  auraient  pu 
soutenir  la  lutte,  car  ils  étaient  à  peu  près  aussi  nom- 
breux que  les  Français  ,  mais  la  peur  grossissait  à  leurs 
yeux  le  nombre  des  assaillants.  Ils  perdirent  la  tête, 
et,  sur  soixante  qu'ils  étaient,  tous  furent  tués  ou 
pris.  De  Gourgues  avait  pourtant  ordonné  d'en  épar- 
gner le  plus  possible,  afin  de  tirer  d'eux  un  châti- 
ment exemplaire.  Mais ,  dans  la  fièvre  du  combat , 
de  nombreuses  victimes  avaient  succombé.  Olotocara 
surtout,  comme  enivré  par  le  sang,  s'était  jeté  dans 
la  mêlée  ,  et ,  de  chaque  coup  de  sa  lance,  avait  cloué 
un  Espagnol  à  terre. 

On  venait  de  remporter  un  grand  succès,  mais  qui 
restait  stérile,  si  on  ne  le  poursuivait  jusqu'au  bout, 
en  s'emparant  du  second  fort.  Cette  citadelle  était  de 
l'autre  côté  de  la  rivière  ;  une  soixantaine  d'hommes 
formaient  sa  garnison.  Elle  était  pourvue  d'une  re- 
doutable artillerie.  Au  premier  bruit  de  la  lutte,  ces 
Espagnols  étaient  montés  sur  les  créneaux,  et  ils 
avaient  avec  leurs  canons  dirigé  sur  les  assaillants  un 
feu  meurtrier,  qu'ils  continuaient  encore.  Pour  peu 
que  la  résistance  se  fut  prolongée  ,  ils  auraient  à  leur 
tour  pris  les  Français  entre  deux  feux  et,  sans  doute, 
la  victoire  se  fût  déclarée  en  leur  faveur.  De  Gour- 
gues voulut  donc  profiter  de  son  premier  succès.   Il 


294  CHAPITRE   II. 

ordonna  de  mettre  en  batterie  contre  eux  la  couleu- 
vrine  et  les  canons,  dont  il  venait  de  s'emparer  dans 
le  premier  fort ,  et  de  riposter  vigoureusement  aux 
Espagnols.  La  couleuvrine  avait  jadis  été  française. 
Elle  portait  encore  les  armoiries  d'Henri  II  :  aussi 
les  artilleurs  improvisés  lancèrent-ils  avec  frénésie 
boulet  sur  boulet  dans  l'autre  citadelle.  Pendant  qu'il 
occupait  ainsi  l'attention  des  Espagnols  par  ce  duel 
d'artillerie,  de  Gourgues,  qui  avait  été  rejoint  par  une 
de  ses  barques,  passait  la  rivière  avec  quatre-vingts 
soldats ,  mais  en  ayant  soin  de  débarquer  en  aval ,  et 
d'occuper  un  petit  bois  pour  couper  la  retraite  aux 
Espagnols  et  les  empêcher  de  courir  à  la  Caroline. 
A  peine  avait-il  débarqué  que  les  Floridiens ,  ne 
pouvant  attendre  dans  leur  impatience  le  retour  des 
barques,  se  jettent  à  l'eau,  nageant  d'un  bras ,  et  te- 
nant leurs  arcs  de  l'autre.  Ils  couvrent  toute  la  ri- 
vière d'un  bord  à  l'autre.  Les  Espagnols,  effrayés  par 
leur  grand  nombre ,  et  ne  pouvant  distinguer  si  ce 
sont  des  Floridiens  ou  des  Français ,  n'essayent  même 
pas  de  résister,  et  s'enfuient  dans  la  direction  de 
la  Caroline.  De  Gourgues  leur  coupait  déjà  la  re- 
traite :  un  feu  de  peloton ,  dirigé  presque  à  bout 
portant ,  jonche  le  sol  de  cadavres.  Les  Floridiens 
percent  de  leurs  flèches  ceux  qu'a  épargnés  cette 
décharge,  et  qui  cherchent  à  regagner  leurs  positions. 
Les  feux  redoublent  d'intensité,  les  flèches  dénombre. 
Bientôt  il  ne  reste  plus  en  vie  que  quinze  Espagnols  , 
dont  quelques-uns  dangereusement  blessés.  De  Gour- 


PRISE   ET  DESTRUCTION   DE   LA    CAROLINE.  295 

gués  ordonne  de  les  conserver  «  pour  leur  estre  fait 
selon  ce  qu'ils  avoient  fait  aux  Françoys  (i)  » . 

Ce  double  succès  avait  été  remporté  la  veille  de  la 
Quasimodo  de'  l'année  i568  (24  avril).  Il  dépassait 
les  espérances  du  vainqueur;  car,  en  quelques  heures, 
deux  forts  avaient  été  pris ,  une  centaine  d'Espagnols 
immolés ,  et  trente  à  quarante  faits  prisonniers. 
Les  Floridiens  s'étaient  bien  compoptés  :  on  pouvait 
compter  sur  eux  pour  la  grande  attaque.  De  Gour- 
gues  en  effet  savait  très-bien  que  ,  tant  qu'il  n'aurait 
pas  emporté  la  Caroline  ,  rien  encore  n'était  décidé , 
et  ce  n'était  pas  une  médiocre  entreprise  que  d'aller 
se  heurter  contre  une  citadelle  aussi  redoutable  avec 
une  poignée  de  Français,  et  des  Floridiens,  nombreux, 
il  est  vrai  et  exaltés  par  leur  récente  victoire ,  mais 
sans  discipline,  et  qui  se  débanderaient  au  premier 
échec.  De  Gourgues  ,  toujours  prudent ,  fit  détruire  le 
second  fort ,  après  l'avoir  dégarni  de  tout  ce  qui  pouvait 
lui  servir,  repassa  la  rivière,  et  se  fortifia  dans  le  pre- 
mier fort.  Il  voulait  attendre  la  grande  armée  indienne , 
qui  ne  l'avait  pas  encore  rejoint ,  et  surtout  procéder 
avec  méthode  pour  être  assuré  du  succès.  Un  des  pri- 
sonniers espagnols  était  un  vieux  sergent,  blanchi 
sous  le  harnais,  qui,  dans  l'espoir  d'avoir  la  vie  sauve, 
fournit  à  de  Gourgues  de  précieuses  indications  sur 
la  hauteur  des  murailles  de  la  Caroline  et  les  points 
accessibles  de  la  place.  Le  capitaine  en  profita  pour 

(1)  Relation,  etc.,  p.  55, 


29 G  CHAPITRE    II. 

faire  construire  des  échelles  de  la  hauteur  nécessaire 
et  pour  prendre  à  l'avance  ses  dispositions  d'attaque. 
Son  premier  soin  fut  de  tromper  les  Espagnols  sur 
sa  véri table  force  ;  il  avait  ordonné  aux  Floridiens 
d'empêcher  toute  communication  de  la  garnison  avec 
le  dehors.  Tout  Espagnol  rencontré  ou  saisi  hors  des 
limites  de  la  citadelle  devait  être  impitoyablement  mas- 
sacré. Pour  exciter  encore  la  vigilance  de  ces  gardiens, 
de  Gourgues  leur  promit  une  forte  récompense  pour 
chaque  ennemi  qu'ils  surprendraient.  Il  n'en  fallait  pas 
tant  pour  tenir  en  haleine  les  Indiens.  Les  bois  qui  en- 
touraient la  Caroline  furent  sévèrement  gardés.  Sans 
que  figure  humaine  fût  seulement  signalée,  les  Es- 
pagnols étaient  rigoureusement  investis  .  et  tous  leurs 
mouvements  observés.  D'heure  en  heure  de  Gourgues 
recevait  un  rapport  détaillé.  Aussi  les  Espagnols  ,  bien 
que  nombreux,  trois  cents  environ ,  se  crurent  entourés 
par  des  forces  beaucoup  plus  considérables.  Ils  auraient 
pu  tenter,  en  rase  campagne  ,  la  fortune  des  armes  qui, 
sans  doute  ,  ne  leur  eût  pas  été  défavorable.  Mais ,  per- 
suadés que  la  Caroline  était  désormais  leur  unique  re- 
fuge ,  et  effrayés  de  la  promptitude  avec  laquelle  les 
deux  forts  de  la  rivière  étaient  tombés  entre  les  mains 
des  ennemis,  ils  n'essayèrent  seulement  pas  de  sortir 
de  la  citadelle.  L'immobilité,  à  laquelle  ils  se  condam- 
naient, servait  admirablement  les  projets  de  de  Gour- 
gues, car  elle  empêchait  les  Espagnols  de  connaître 
la  force  exacte  de  leurs  ennemis  ,  et  elle  les  démora- 
lisait par  l'attente  d'une  catastrophe  inévitable.  Leur 


PRISE    ET    DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  2*97 

capitaine  était  Gaspard  de  Villaréal.  Il  ne  manquait 
ni  d'énergie,  ni  de  talent.  Nommé  gouverneur  de  San 
Matbeo  par  Menendez ,  il  avait  promptement  remis  la 
forteresse  en  bon  état ,  si  bien  que  le  cbapelain  Men- 
doza  (i),  examinant  la  place,  s'écriait  avec  orgueil  que 
«  quand  la  moitié  de  la  France  viendrait  l'attaquer, 
elle  ne  pourrait  pas  la  prendre.  »  Mais  de  Villaréal 
s'était  endormi  dans  sa  victoire.  Brusquement  tiré 
de  sa  torpeur  par  la  terrible  nouvelle  de  la  chute 
des  deux  fortins ,  il  en  fut  d'abord  comme  atterré. 
Il  comprit  pourtant  tous  les  dangers  de  l'inaction  , 
et ,  comme  deux  jours  déjà  s'étaient  écoulés  dans 
cette 'angoisse  de  tous  les  instants,  il  se  décida  à 
envoyer  un  de  ses  soldats  déguisé  en  Indien  , 
pour  reconnaître  la  position.  Le  prétendu  Indien 
réussit  en  effet  à  percer  la  ligne  de  blocus ,  et  ar- 
riva jusqu'au  petit  fort ,  où  de  Gourgues  avait 
établi  son  quartier  général.  11  l'observait  avec  soin , 
quand  il  fut  reconnu  par  Olotocara ,  et  saisi  sur-le- 
champ.  Il  essaya  de  jouer  au  plus  fin  ,  et  prétendit 
qu'il  était  un  des  soldats  du  premier  fort,  qu'il  avait 
pu  s'échapper,  mais  non  retourner  à  la  Caroline ,  et 
qu'il  s'était  déguisé  pour  échapper  aux  poursuites. 
Mais  confronté  avec  le  sergent  prisonnier,  il  fut  con- 
vaincu d'imposture,  et  alors  avoua  son  dessein.  De 
Gourgues  l'interrogea  sur  ce  qu'on  pensait  de  lui  à 
la  Caroline.  L'espion  eut  l'imprudence  de  lui  répondre 

(i)  Meudoza,  Relation,  etc.,  p.  227. 


298  CHAPITRE    II. 

qu'on  croyait  les  Français  au  moins  au  nombre  de 
deux  mille,  et  que  la  garnison  était  fort  découragée. 
Cette  nouvelle  combla  de  joie  l'audacieux  capitaine , 
qui  résolut  de  profiter  sur-le-champ  de  la  terreur  des 
Espagnols ,  et  fit  ses  préparatifs  pour  une  attaque 
générale. 

Tous  les  Indiens ,  Satouriona ,  Athore]  et  les  au- 
tres caciques  l'avaient  rejoint.  Ils  brûlaient  du  désir 
de  s'illustrer  à  leur  tour,  et,  quand  de  Gourgues  leur 
ordonna  d'aller  s'embusquer  des  deux  côtés  de  la  ri- 
vière ,  dans  les  bois  qui  entourent  la  Caroline ,  ils 
obéirent  avec  joie ,  et  partirent  sur-le-champ  ,  bien 
que  la  nuit  fût  déjà  tombée.  De  Gourgues  laissa  quinze 
arquebusiers  à  son  enseigne  de  Mesmes  pour  garder 
l'embouchure  de  la  rivière  et  le  fort;  puis  il  partit  de 
grand  matin.  Il  amenait  avec  lui  le  sergent  et  l'espion 
espagnols  «  attachez  (i)  ensemble  pour  lui  montrer 
à  l'œil  ce  qu'ils  luy  a  voient  dit  de  parole  et  fait  veoir 
paincture.  » 

Chemin  faisant ,  Olotocara ,  qui  ne  quittait  plus  les 
Français,  et  s'attachait  aux  pas  de  leur  capitaine  ,  lui 
dit  d'un  ton  mélancolique  qu'il  s'attendait  à  être  tué  , 
mais  qu'il  le  suppliait  de  donner  à  sa  femme  «  ce  que 
vous  me  donneriez  à  moy,  si  ie  vivois,  affin  qu'elle 
l'enterre  avec  moy ,  et  que  ie  sois  mieux  venu  ,  quand 
i'arriveray  au  royaume  des  esprits  (2).  »  De  Gour- 


(1)  Relation,  etc.,  p.  57. 

(2)  Id. 


PRISE    ET    DESTRUCTION    DE   LA    CAROLINE.  299 

gués  eut  quelque  peine  à  le  réconforter,  mais  il  ne 
put  lui  tenir  longtemps  compagnie ,  car  la  petite 
armée  arrivait  en  vue  du  fort.  La  partie  décisive  al- 
lait se  jouer. 

Les  Espagnols  étaient  cette  fois  sur  leurs  gardes.  A 
peine  les  sentinelles  eurent-elles  signalé  l'arrivée  des 
Français,  que  nos  compatriotes  furent  salués  par  une 
décharge  générale  de  l'artillerie.  Deux  doubles  cou- 
leuvrines  en  batterie  sur  un  boulevard,  qui  comman- 
dait le  long  de  la  rivière,  pouvaient  les  enfiler  et  jeter 
la  mort  dans  leurs  rangs.  De  Gourgues ,  qui  ne 
tenait  pas  à  aborder  l'obstacle  de  front,  se  jeta  sur 
un  coteau  couvert  de  bois,  qui  dominait  la  citadelle 
et  lui  permettait  d'observer  sans  être  vu.  Il  voulait 
en  effet  remettre  l'attaque  au  lendemain ,  et  tout 
d'abord  reconnaître  les  lieux  pour  tenter  l'escalade 
du  côté  même  de  la  montagne ,  dont  il  avait  pris 
possession  ,  et  qui  lui  présentait  l'avantage  de  pou- 
voir tirer  sur  les  défenseurs  du  rempart,  pendant 
que  le  reste  de  ses  hommes  monterait  à  l'assaut.  Mais 
un  coup  de  fortune  lui  livra  le  jour  même  et  la  cita- 
delle et  ses  défenseurs. 

Les  Espagnols  ne  croyaient  avoir  devant  eux  qu'une 
avant-garde  ;  car  ils  ne  supposaient  pas  qu'une  cen- 
taine de  Français  eût  la  hardiesse  de  les  attaquer,  eux 
qui  étaient  trois  fois  plus  nombreux,  et  défendus  par 
un  fort.  Ils  s'imaginèrent  donc  que  cette  prétendue 
avant-garde  s'était  trop  avancée,  et  battait  en  retraite, 
parce  qu'elle  ne  se  voyait  pas  soutenue  par  le  gros  de 


300  CHAPITRE    II. 

l'armée.  Ils  voulurent  profiter  de  l'occasion  qui  s'of-' 
frait  à  eux  d'anéantir  une  des  divisions  françaises ,  et 
les  plus  braves  d'entre  eux  ,  une  soixantaine  environ, 
sortirent  de  la  Caroline  pour  attaquer  les  Français 
dans  les  bois.  De  Gourgues  observait  leurs  mouve- 
ments; il  les  vit  se  courber  le  long  des  fossés,  et  entrer 
en  rase  campagne.  Aussitôt  il  ordonne  à  son  lieute- 
nant d'aller  avec  vingt  arquebusiers  se  mettre  sur 
leurs  derrières  ,  entre  le  fort  et  la  petite  troupe  ,  pour 
leur  couper  la  retraite.  La  manœuvre  s'exécute  sans 
que  les  Espagnols  s'en  aperçoivent.  Alors  de  Gourgues 
fond  sur  les  assaillants  qui  commençaient  à  gravir  la 
colline  ,  et  sème  la  mort  dans  leurs  rangs  par  une  dé- 
charge meurtrière.  Sans  leur  donner  le  temps  de  se 
reconnaître,  il  les  charge  impétueusement  l'épée  à  la 
main.  La  pente  du  terrain  augmente  l'élan  de  ses 
hommes  :  ils  se  ruent  contre  ceux  qu'a  épargnés  la  dé- 
charge, et  les  massacrent.  Eperdus  les  Espagnols 
veulent  s'enfuir  à  la  citadelle;  mais  la  troupe  du  lieu- 
tenant les  attendait,  «  de  sorte  (i)  qu'il  n'y  eust  pas 
ung  d'entre  eux  qui  eust  moyen  de  rentrer  dans  le 
fort,  et  furent  tous  là  tuez.  » 

A  cet  affreux  spectacle  le  reste  de  la  garnison  per- 
dit courage.  En  quelques  minutes  ils  avaient  perdu  les 
plus  braves  d'entre  eux  ;  et  ils  croyaient  encore  n'a- 
voir en  face'  d'eux  qu'une  des  divisions  de  l'armée 
française.  Comme  les  Floridiens,  fidèles  aux  ordres 

(i)  Bclation,  etc.,  p.  58. 


PUISE    ET    DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  301 

reçus,  ne  sortaient  pas  des  bois  qu'ils  garnissaient; 
comme  aucun  autre  Français ,  et  pour  cause,  ne  se 
montrait  encore,  les  Espagnols  désespérés,  et  ne  cher- 
chant qu'à  sauver  leur  vie,  s'enfuirent  en   désordre 
dans  les  bois.  Mais  à  peine  avaient-ils  gagné  la  lisière 
de  la   forêt,  qu'ils  furent  accueillis  par  une  grêle  de 
flèches.  L'une  de  ces  flèches ,  tirée  presque  à  bout  por- 
tant, transperça  le  bouclier  d'un  capitaine  espagnol, 
et  l'abattit  mort  parterre.  Stupéfaits,  entourés  par  des 
ennemis  dont  ils  ne  connaissent  pas  le  nombre,  étour- 
dis par  les  clameurs  féroces  des  Floridiens,  les  Espa- 
gnols éprouvaient  alors  ce  frisson  terrible  qui  devance 
la  mort.    Ils  se   sentaient    condamnés;    ils    savaient 
qu'ils  allaient  mourir  d'une  mort  atroce  et  méritée. 
Us  comprirent  que  l'heure  de  la  vengeance  était  arri- 
vée, et  qu'il  ne  leur  restait  plus  qu'à  subir  la  peine 
du  talion.  Mais  comme  l'instinct  de  la  conservation 
ne  disparaît  jamais ,  ils  cherchèrent  à  éviter  les  In- 
diens, et  à    regagner  la  forteresse   abandonnée.    Il 
était  déjà  trop  tard.  De  Gourgues  et  son  lieutenant, 
après  avoir  opéré  leur  jonction,  étaient  entrés  dans 
la  citadelle,  l'avaient  traversée,  étaient  ressortis  par  la 
porte  opposée ,  et  fermaient  déjà  la  retraite  aux  mal- 
heureux  Espagnols.   Alors    commença  le    massacre. 
Tous  ceux  que  n'avait  pas  atteints  la  flèche  des  In- 
diens tombèrent  sous  l'épée  des  Français.  Il  n'y  eut 
pour  ainsi  dire  pas   de   résistance.   Les  Castillans  se 
i  laissèrent  égorger  sans  même  essayer   de   lutter.  La 
!  rage  des  Français  était  si  vive,  et  leur  exaltation  tel- 


302  CHAPITRE    II. 

lement  frénétique  que  de  Gourgues  obtint  à  grand' 
peine  de  ses  soldats  la  vie  de  quelques  prisonniers.  Il 
les  réservait  pour  un  supplice  éclatant,  et  les  joignit 
aux  trente  captifs,  qu'il  avait  épargnés  à  la  prise  des 
deux  petits  forts. 

Les  Floridiens  et  les  Français  rentrèrent  à  la  Ca- 

s 

roline  dans  un  inexprimable  transport  d'allégresse  : 
de  Gourgues  et  ses  hommes  fiers  d'avoir  en  si  peu 
de  temps,  et  avec  si  peu  de  ressources,  pris  trois  forts, 
et  massacré  une  garnison  quatre  fois  plus  nombreuse 
qu'ils  n'étaient  eux-mêmes  ;  heureux  surtout  d'avoir 
vengé  l'honneur  national ,  et  puni  un  crime  affreux; 
Satouriona,  Athore,01otocara  et  les  autres  caciques,  ra- 
dieux de  leur  triomphe,  et  rassurés  désormais  contre  les 
insultes  et  les  mauvais  traitements  de  la  garnison  espa- 
gnole. La  curiosité  des  Floridiens  et  des  Français  ne 
pouvait  se  lasser.  Ils  parcouraient  les  casernements , 
montaient  aux  créneaux,  jouaient  avec  les  cuirasses 
ou  les  armes  qu'ils  trouvaient.  De  Gourgues  eut  même 
le  tort  de  ne  pas  rappeler  à  l'ordre  ses  auxiliaires. 
Car  une  catastrophe  survint,  qui  aurait  pu  l'ense- 
velir dans  son  triomphe ,  et  le  priva  de  presque  tous 
les  bénéfices  matériels  de  sa  victoire.  Les  Espagnols 
avaient  une  forte  provision  de  poudre  ;  ils  en  avaient 
répandu  une  certaine  quantité  sur  le  sol ,  afin  de  ré- 
sister plus  facilement  aux  Français.  Un  Indien,  qui 
faisait  cuire  du  poisson ,  mit  le  feu  à  cette  traînée 
de  poudre ,  et  la  poudrière  fit  explosion.  Par  bon- 
heur personne  ne  fut  atteint ,  car  les  Floridiens  et 


PUISE   ET    DESTRUCTION   DE    LA    CAROLINE.  303 

les  Français  s'étaient  dispersés  ;  mais  l'explosion  dé- 
truisit tous  les  magasins,  et  incendia  les  baraquements 
qui  étaient  en  bois  de  sapin.  Le  butin  fut  entièrement 
détruit.  DeGourguesne  sauva  que  quelques  armes,  et 
l'artillerie  qu'il  avait  tout  aussitôt  fait  charger  sur  ses 
deux  barques. 

Ce  déplorable  accident  précipitait  son  retour  ;  mais 
il  ne  voulut  pas  abandonner  ces  lieux  illustrés  par  le 
malheur  de  ses  compatriotes  et  par  sa  propre  victoire 
sans  laisser  de  son  passage  un  sanglant  souvenir.  Il 
fit  comparaître  les  prisonniers  espagnols  :  ils  étaient 
soixante  environ ,  pieds  et  poings  liés.  Tous  ses  hom- 
mes étaient  sous  les  armes,  les  Indiens  assistaient  au 
jugement.  Ils  auraient  peut-être  préféré  qu'on  leur 
livrât  les  captifs,  pour  les  soumettre  à  ces  raffine- 
ments de  torture  où  ils  sont  passés  maîtres.  Mais  de 
Gourgues  se  croyait  un  juge,  et  non  pas  un  bourreau. 
Il  refusa  de  céder  aux  instances  des  caciques ,  et  les 
convia  seulement  à  l'exécution. 

Quand  les  prisonniers  lui  furent  amenés,  de  Gour- 
gues commença  par  leur  rappeler  le  crime  dont  ils 
s'étaient  souillés.  Même  en  temps  de  guerre,  des  en- 
nemis qui  s'honorent  d'appartenir  à  la  civilisation 
ont  entre  eux  des  égards  réciproques.  Mais  les  Espa- 
gnols ont  violé  le  droit  des  gens,  ils  méritent  donc 
une  punition  exemplaire.  «  Mais  encore  que  vous  ne 
puissiez,  ajouta-t-il  (i),  endurer  la  peyne  que  vous  avez 

(i)  Relation,  etc.,  p.  61. 


30k  CHAPITRE   II. 

méritée ,  il  est  besoin  que  vous  enduriez  celle  que 
l'ennemy  peut  donner  honnestement ,  afin  que,  par 
vostre  exemple ,  les  autres  appreignent  à  garder  la 
paix  et  alliance  que  si  mescha minent  et  malheureuse- 
ment vous  avez  violée.  »  Il  ne  paraît  pas  que  les  Es- 
pagnols aient  essayé  de  fléchir  leur  vainqueur.  Vic- 
times de  la  guerre,  ils  avaient  la  conscience  de  leur 
crime ,  et  se  résignèrent  à  la  mort.  Cette  mort  fut 
honteuse.  Ils  n'eurent  même  pas  les  honneurs  de  la 
fusillade  ou  de  la  décapitation,  mais  furent  pendus 
aux  mêmes  arbres  où  naguère  ils  avaient  pendu  les 
cadavres  français.  C'était  la  peine  du  talion  dans  toute 
sa  rigueur!  De  Gourgues  ajouta  même,  par  une  iro- 
nie sanglante,  à  leur  châtiment.  Il  retourna  la  plan- 
che sur  laquelle  Menendez  avait  fait  graver  son  af- 
freuse légende  (i)  :  «.  Te  ne  faicts  cecy  comme  à  Fran- 
çois, mais  comme  à  Luthériens  »,  et  de  l'autre  côté  ins- 
crivit ces  mots  :  «  le  ne  faicts  cecy  comme  à  Espaignols , 
ny  comme  à  Marannes,  mais  comme  à  traistres,  vol- 
leurs  et  meurtriers.  » 

De  Gourgues  allait-il  rester  à  la  Caroline  ,  tenter  en 
Floride  un  autre  établissement,  ou  rentrer  en  France? 


(i)  L'inscription  est  rapportée  différemment  par  le  manuscrit  3884  : 
«  le  ne  fay  ceci  comme  à  Espagnols,  mais  comme  à  Marrans,  comme  à 
traistres,  voleurs  et  meurtriers;  »  par  Basanier  ,  p.  219  :  «  le  ne  fay 
cecy  comme  à  Espagnols,  ny  comme  à  mariniers,  mais  comme  à  trais- 
tres, voleurs  et  meurtriers  »,  et  par  Champlain,  p.  3a  :  «  le  n'ai  pas 
l'ait  pendre  ceux-ci  comme  Espagnols,  mais  comme  pirates,  bando- 
liers  et  escumeurs  de  mer.  » 


! 


PRISE   ET   DESTRUCTION   DE    LA    CAROLINE.  305 

Rester  à  la  Caroline  était  difficile  :  l'explosion  de  la 
poudrière  l'avait  rendue  inhabitable.  De  plus  ,  il  est 
des  localités  condamnées,  et  c'était  tenter  la  destinée 
que  de  s'installer  pour  la  quatrième  fois  dans  un 
pays  où  les  Français  n'avaient  éprouvé  que  des  dé- 
sastres. Enfin  la  contrée  devenait  inhabitable,  car  de 
Gourgues  avait  ordonné  de  laisser  sans  sépulture  les 
cadavres  Espagnols ,  et  déjà  on  commençait  à  sentir 
les  exhalaisons  putrides  des  soixante  pendus  et  des 
trois  cent  quarante  «  étendus  (i)  le  ventre  au  soleil.  » 
Il  fallait  donc  quitter  au  plus  vite  ces  lieux  maudits. 

De  Gourgues  resterait-il  en  Floride?  Mais  il  n'était 
venu  en  Amérique  que  pour  punir  les  Espagnols ,  et 
nullement  pour  fonder  une  colonie.  Aussi  n'avait-il 
apporté  ni  les  approvisionnements  ni  les  ustensiles 
nécessaires.  11  n'avait  pas  non  plus  assez  d'hommes 
pour  reconduire  en  France  ses  trois  vaisseaux,  et  pour 
tenir  garnison  dans  le  nouveau  fort,  qu'il  aurait  cons- 
truit. Enfin  les  Espagnols,  furieux  de  l'affront  qu'il 
venait  de  leur  infliger,  tourneraient  infailliblement 
toutes  leurs  forces  contre  lui.  11  aurait  besoin  pour 
se  soutenir  de  renforts  incessants,  et  il  connaissait  as- 
sez la  faiblesse  du  gouvernement  français  pour  savoir 
à  l'avance  qu'il  serait  bientôt  réduit  à  ses  propres 
ressources.  Fonder  un  établissement  nouveau  en  Flo- 
ride, c'était  donc  courir  à  une  mort  certaine. 

Il  ne  restait  à  de  Gourgues  qu'à  retourner  en  France, 


(1)  D'Aubig_\é,  Histoire  de  France,  p.  5o4- 

LA    FLORIDE.  20 


306  CHAPITRE    II. 

Sans  doute  ii  lui  était  pénible  d'abandonner  si  vite 
le  théâtre  de  ses  victoires.  Mais  peut-èlre  valait-ii 
mieux  ne  pas  laisser  aux  Indiens  le  temps  d'être  in- 
grats ,  ni  attendre  un  retour  offensif  des  Espagnols, 
et  compromettre  par  un  succès  douteux  une  victoire 
assurée.  De  Gourgues  le  comprit  ainsi,  et  se  décida  à 
regagner  la  France.  C'était  le  parti  le  plus  sage,  celui 
que  dictaient  les  circonstances. 

Mais  de  Gourgues  ne  voulait  laisser  ni  la  Caroline  ni 
les  deux  autres  forts  debouts  derrière  lui.  L'explosion 
de  la  poudrière  avait,  il  est  vrai,  fortement  endom-  , 
mage  la  Caroline;  les  gros  murs  pourtant  étaient  en- 
core à  peu  près  intacts,  et  les  fossés  creusés.  Quelques 
jours  de  travail  auraient  suffi  à  une  troupe  européenne 
pour  la  mettre  de  nouveau  en  état  de  résister  à  une 
attaque  régulière.  Quant  aux  deux  autres  forts  de 
l'embouchure,  ils  n'avaient  même  pas  été  entamés. 
Si  donc  les  Espagnols,  après  son  départ,  s'y  logeaient 
de  nouveau  ,  leur  position  redevenait  formidable ,  et 
de  Gourgues  n'aurait  travaillé  que  pour  l'heure  pré- 
sente et  nullement  pour  l'avenir.  Il  fallait  aussi  se  pré- 
munir contre  les  Floridiens.  Exaltés  par  leur  récente 
victoire,  les  caciques  auraient  peut-être  la  pensée  de 
profiter  du  départ  des  Français  pour  se  fortifier  à  leur 
tour,  et  rendre  impossible  à  l'avenir  tout  établisse- 
ment européen.  La  Caroline  et  les  deux  petits  forts 
étaient  donc  ou  bien  une  place  d'armes  toute  préparée 
pour  une  autre  colonie  espagnole,  ou  bien  une  cita- 
delle floridienne  presque  inexpugnable.  Dans  l'un  et 


PRISE    ET    DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  307 

dans  l'autre  cas,  conserver  la  Caroline  et  ses  annexes 
était  également  dangereux  ;  aussi  de  Gourgues  réso- 
lut-il de  faire  disparaître  ces  monuments  de  la  honte 
et  de  la  victoire  des  Français. 

Le  temps  lui  manquait  pour  détruire  les  remparts 
avec  l'aide  des  seuls  Français ,  mais  il  eut  l'habileté  de 
faire  concourir  les  Indiens  à  cette  œuvre  de  destruc- 
tion. Il  convoqua  les  caciques,  et,  après  leur  avoir 
rappelé  tout  ce  qu'ils  devaient  à  la  France,  «  il 
vint  (i)  tomber  sur  le  propos  de  ruiner  les  forts,  em- 
ploiant  tout  ce  qui  pouvoit  servir  à  leur  persuader 
que  tout  ce  qu'il  en  vouloit  faire  estoit  pour  leur  prof- 
fict,  et  en  haine  de  tant  de  méchancetez  et  cruaultez 
que  les  Espaignols  y  avoient  commises.  »  Les  Flo- 
ridiens,  sans  songer  à  l'avenir,  emportés  par  le  ressen- 
timent des  injures  passées,  se  laissèrent  facilement 
persuader.  Ils  crurent  que  leur  victoire  ne  serait  com- 
plète et  leur  sécurité  assurée  que  le  jour  où  serait 
anéanti  le  dernier  vestige  des  établissements  euro- 
péens. A  peine  de  Gourgues  avait-il  fini  de  parler, 
que  les  caciques  rompirent  brusquement  la  confé- 
rence, et  coururent  à  la  Caroline  en  poussant  des 
cris.  Leurs  sujets  les  suivirent,  et  tousse  mirent  à  l'œu- 
vre avec  tant  d'ardeur  que,  le  jour  même,  il  ne  restait 
pierre  sur  pierre  de  ce  monument  de  leurs  souffrances 
et  de  leur  honte.  C'est  ainsi  que ,  de  nos  jours,  à  la 
voix  de  leur  libérateur,  les  habitants  de  Messine  se 

(i)  Relation,  etc.,  p.  62. 


308  CHAPITRE    II. 

ruèrent  sur  la  citadelle  maudite ,  qui  tant  de  fois  avait 
vomi  sur  eux  des  feux  destructeurs ,  et,  en  quelques 
heures ,  la  détruisirent  de  fond  en  comble.  Les  pas- 
sions étaient  identiques,  et  les  circonstances  analogues. 
On  détruisait  pour  se  venger  :  on  aurait  dû  conserver 
pour  se  défendre. 

Le  lendemain,  les  deux  forts  à  l'embouchure  de  la 
rivière  furent  démolis  avec  une  égale  promptitude. 
Les  trente  prisonniers  espagnols ,  qu'on  avait  réser- 
vés pour  cette  expiation  suprême,  y  subirent  le  châ- 
timent de  leur  crime.  Ils  furent  tous  pendus.  Aussi 
bien  pas  un  d'entre  eux  ne  protesta.  Ils  avouaient 
tous  et  se  vantaient  presque  d'avoir  pris  part  au  mas- 
sacre. L'un  d'entre  eux  déclara  avant  de  mourir, 
qu'il  avait  de  sa  main  pendu  cinq  Français.  De 
Gourgues  ordonna  de  laisser  encore  leurs  cadavres 
sans  sépulture. 

Tout  était  fini  :  Espagnols  massacrés  jusqu'au  dernier, 
forts  ruinés,  il  ne  restait  plus  que  le  souvenir  du  crime 
et  celui  de  la  vengeance!  De  Gourgues  se  disposa 
donc  à  rejoindre  la  petite  flotte,  qu'il  avait  laissée  à 
l'embouchure  du  Tacatacourou.  Il  chargea  son  lieute- 
nant Cazenove  de  lui  amener  par  mer  ses  deux  grosses 
barques  chargées  de  l'artillerie  prise  à  la  Caroline, 
cinq  doubles  couleuvrines ,  quatre  moyennes,  et  quel- 
ques autres  petites  pièces  de  fer  et  de  fonte.  Quant  à 
lui,  avec  ses  quatre-vingts  arquebusiers  et  ses  quarante 
matelots  armés  il  revint  par  terre  ;  mais  il  avait  grand 
soin  de  toujours  marcher  en  bataille ,  et  ne  permettait 


PRISE   ET   DESTRUCTION   DE   LA    CAROLINE.  309 

à  aucun  de  ses  hommes  de  quitter  les  rangs  :  car  il  se 
défiait  des  Indiens ,  et  se  tenait  en  garde  contre  quel- 
que revirement  inattendu  de  leur  part.  Il  est  vrai  que, 
pour  le  moment ,  les  Floridiens  ne  songeaient  qu'à  la 
reconnaissance.  Ils  accouraient  au-devant  de  la  pe- 
tite troupe ,  et  l'accueillaient  avec  des  transports  de 
joie.  Vivres  frais,  poissons  cuits,  fruits  délicieux,  les 
Français  n'avaient  qu'à  tendre  la  main ,  et  ils  étaient 
comblés  de  présents.  On  remarqua  fort  une  vieille 
femme,  qui  s'écria  en  pleurant  de  bonheur,  «  qu'elle 
ne.(i)  se  soulcioit  plus  de  mourir  maintenant  puis- 
qu'elle avoit  veu  une  aultre  fois  les  François  à  la  Flo- 
ride. »  C'était  une  véritable  marche  triomphale  ;  mais 
de  Gourgues  ne  se  laissait  pas  abuser  par  ces  démons- 
trations extérieures.  Il  pensait  que  les  caciques  pour- 
raient bien  être  tentés  de  se  débarrasser  en  une  seule 
fois  de  tous  les  envahisseurs  de  leur  pays,  et,  au  milieu 
même  de  leurs  protestations  d'amitié ,  il  recomman- 
dait à  ses  hommes  la  plus  exacte  discipline ,  et  leur 
prescrivait  la  surveillance  la  plus  rigoureuse. 

Quand  de  Gourgues  arriva  à  l'embouchure  du  Taca- 
tacourou  ,  le  capitaine  François  Lagùe  le  reçut  avec 
une  indicible  satisfaction  :  car  il  était  sans  nouvelles 
depuis  le  départ  de  ses  compatriotes ,  et  avait  éprouvé 
sur  leur  sort  les  angoisses  les  plus  vives.  Aussi  n'avait- 
il  rien  négligé  pour  être  prêta  appareillerai!  premier 
signal.  Les  trois  navires  étaient  radoubés,  les  provi- 

(i)  Relation,  etc.,  p.  63. 


310  CHAPITRE   II. 

sions  d'eau  faites,  il  ne  restait  plus  qu'à  lever  les  an- 
cres :  en  sorte  que  les  Espagnols,  si  par  malheur  ils  eus- 
sent été  vainqueurs,  n'auraient  pas  surpris  le  vigilant 
capitaine.  De  Gourgues,  que  rien  ne  retenait  plus  en 
Floride,  résolut  de  partir  immédiatement.  Il  annonça 
ses  intentions  aux  caciques ,  qui  voulaient  à  tout  prix  le 
retenir,  et  se  croyaient  perdus,  si  les  Français  les  lais- 
saient exposés  aux  vengeances  espagnoles.  Olotocara 
surtout,  qui  s'était  signalé  par  sa  Valeur,  et  qui,  mal- 
gré ses  funestes  pressentiments,  avait  échappé  à  la 
mort ,  ne  pouvait  retenir  ses  larmes.  L'histoire  se  tait 
dorénavant  sur  le  compte  de  cet  ami  de  la  France  ; 
mais  (i)  il  est  probable  que  les  Espagnols  le  punirent 
de  ses  sympathies,  et  réalisèrent  ainsi  ses  tristes  prévi- 
sions. De  Gourgues  s'efforça  de  le  consoler,  lui  et  les 
autres  caciques.  Il  les  engagea  à  rester  fidèles  à  l'al- 
liance française,  et  à  se  bien  tenir  sur  leurs  gardes,  en 
attendant  l'arrivée  d'un  corps  sérieux  de  débarque- 
ment. Il  leur  promit  enfin  de  revenir  dans  un  an. 

Les  Floridiens  se  séparèrent  des  Français,  et  retour- 
nèrent dans  leurs  villages,  mais  non  sans  leur  avoir 
renouvelé  toutes  leurs  protestations  de  dévouement  et 


(i)  Menendez  retourna  en  effet  en  Amérique,  et  le  pape  Pie  V  lui 
envoya  une  lettre  et  sa  bénédiction  comme  à  l'instrument  futur  de  la  con- 
version des  Indiens.  Le  fanatique  réussit  à  rétablir  en  Floride  la  do- 
mination espagnole,  mais  ses  cruautés  rejaillirent  tellement  sur  la  reli- 
gion que  tous  les  missionnaires  furent  assassinés  les  uns  après  les  autres, 
et  que  leurs  successeurs,  découragés,  se  résignèrent  à  quitter  ce  sanglant 
théâtre.  Voir  Parkman,  ouv.  cit.,  p.  122. 


PRISE    ET   DESTRUCTION    DE    LA    CAROLINE.  311 

de  reconnaissance.  De  Gourgues  réunit  alors  tous  ses 
compagnons,  et  leur  adressa  un  discours  que  nous  re- 
produirons ici  dans  sa  mâle  simplicité  :  «  (1)  Mes  amys! 
rendons  grâces  à  Dieu  du  bon  sticcez  qu'il  a  donné  à 
notre  entreprise.  C'est  luy  qui  nous  a  préservez  du 
danger  de  la  tempeste  au  cap  de  Fi nihus Terrée,  à  l'isle 
Espaignolle,  à  l'isle  de  Coube  et  à  la  rivière  de  Halima- 
cany  !  C'est  luy  qui  a  ployé  le  cœur  des  sauvages  à  s'as- 
socier avec  nous!  C'est  luy  qui  a  aveuglé  l'entende- 
ment des  Espaignolz,  en  sorte  qu'ils  n'ont  iamais  peu 
descouvrir  noz  forces,  ny  connoistre  et  employer  les 
leurs!  Ilsestoient  quatre  pour  un,  en  places  forles,  bien 
remparées,  et  bien  pourvues  d'arlilerie,  de  munitions, 
d'armes  et  de  vives.  Nous,  pour  toutes  cboses,  n'avions 
que  le  bon  droit,  et  toutesfois  nous  les  avons  vaincuz 
en  moin  d'un  rien.  Par  ainsy  ce  n'est  à  nos  forces, 
mais  à  Dieu  seul  que  nous  devons  la  victoire.  Remer- 
cions-le donc,  mes  amys,  et  reconnoissons  toute  notre 
vie  le  grand  bien  qu'il  nous  a  fait,  et  le  prions  de  con- 
tinuer toujours  sa  faveur  envers  nous.  Prions-le  aussy 
qu'il  luy  plaise  disposer  le  cœur  des  hommes  en  sorte 
que  tant  de  dangers,  où  nous  nous  sommes  mis,  et 
tant  de  travaulx  que  nous  avons  endurez,  trouvent 
grâce  et  faveur  devant  noslre  roy  et  devant  toute  la 
France  comme  aussi  nous  ne  nous  sommes  proposez 
autre  chose  que  le  service  du  roy  et  l'honneur  de  nos- 
tre  pays!  » 


(i)  Relation, etc.,  p.  64-65. 


312  CHAPITRE    II. 

On  aura  remarqué  le  ton  religieux,  l'émotion  pa- 
triotique de  ces  belles  paroles.  Ce  ne  sont  point  là  des 
harangues  faites  après  coup,  des  morceaux  d'éloquence 
composés  à  loisir  plusieurs  siècles  après  les  événements 
passés.  L'auteur  de  la  relation,  on  le  comprend  à  l'ac- 
cent de  véracité  de  ces  paroles,  les  a  transcrites  immé- 
diatement après  les  avoir  entendues,  et,  s'il  est  per- 
mis d'avancer  ici  une  hypothèse,  que  rien  d'ailleurs  ne 
combat ,  cet  auteur  anonyme  n'est  autre  que  le  mo- 
deste héros  qui,  comme  César,  a  raconté  ce  qu'il  a  fait, 
avec  simplicité  et  sans  emphase  (i). 

Le  lundi  3  mai  i568,  les  trois  navires  levèrent  l'an- 
cre.  Trente-quatre  jours  après,  le  lundi  6  juin  1 568,  ils 
arrivaient  en  vue  de  la  Rochelle.  La  traversée  avait  été 
si  heureuse  et  les  vents  si  favorables,  qu'en  dix-sept 
jours  les  navires  avaient  fait  onze  cents  lieues  de  mer. 
Pourtant  une  des  roberges ,  celle  que  commandait  le 
capitaine  Deux,  avait  été  assaillie  par  un  coup  de  vent 
à  la  hauteur  des  Bermudes,  et  ne  revint  en  France 
qu'un  mois  apès  les  deux  autres.  L'expédition  n'avait 
duré  que  dix  mois.  Il  était  difficile  d'obtenir  en  si 
peu  de  temps  d'aussi  remarquables  résultats. 

De  Gourgues  ramenait  en  France  presque  tous 
ceux  qui  l'avaient  quittée  avec  lui.  L'attaque  des  forts 


(i)  C'est  l'opinion  de  Gaillard  (Notices  et  extraits),  de  M.  Léonce 
Couture  {Esquisse  d'une  histoire  littéraire  de  la  Gascogne  pendant  la  Re- 
naissance) ,  de  M.  Sansas,  de  M.  H.  Ribadieu  {Aventures  des  corsaires 
bordelais),  et  de  M.  Tamizey  de  Larroque,  le  dernier  éditeur  de  la  Re- 
prise de  la  Floride. 


PRISE  ET   DESTRUCTION   DE   LA   CAROLINE.  313 

avait  été  si  bien  combinée,  et  exécutée  avec  tant  de 
bonheur,  que  peu  de  soldats  étaient  tombés  sous  le 
feu  des  Espagnols.  L'auteur  de  la  relation  a  conservé 
leurs  noms  :  «  C'étoient(i)  quelques  gentis hommes  de 
bon  lieu  et  de  bonne  part,  hardiz  et  vaillans  au 
possible,  comme  Lantonie  de  Lymosin,  Bière,  Carra u, 
Gachie,  Gascons,  Pons  de  Xaintonge  et  quelques  sol- 
da tz.  »  De  Gourgues  avait  eu  grand  soin  de  leur  ren- 
dre les bonneurs  funèbres,  et,  pendant  que  les  cada- 
vres des  quatre  cents  Espagnols  pourrissaient  au  so- 
leil, il  avait  donné  à  ses  compagnons  une  honorable 
sépulture.  Lors  du  voyage  de  retour,  un  coup  de  vent 
avait  encore  enlevé  une  petite  embarcation  montée 
par  huit  hommes.  Ces  pertes  sans  doute  étaient 
cruelles,  mais  elles  disparaissaient  sous  la  grandeur 
des  résultats  acquis. 

(i)  Relation,  etc.,  p.  65-66. 


S\k  CHAPITRE    III. 


CHAPITRE  III. 


RECOMPENSE    NATIONALE. 


De  Gourgues  fut  accueilli  en  France,  et  surtout  à 
la  Rochelle,  avec  enthousiasme.  La  Rochelle  était 
alors,  avec  Bordeaux ,  le  port  le  plus  actif  de  notre 
côte  de  l'Atlantique.  Les  huguenots  y  étaient  déjà  en 
majorité,  et,  quand  ils  apprirent  que  leurs  coreligion- 
naires avaient  été  vengés  en  Floride,  ils  reçurent  cette 
nouvelle  avec  transport.  De  Gourgues  séjourna  quel- 
que temps  à  la  Rochelle.  Les  négociants  et  les  arma- 
teurs lui  donnaient  fête  sur  fête.  Ils  s'ingéniaient  à 
lui  prouver  que  l'opinion  publique  s'était  associée  à 
son  entreprise,  et  en  saluait  avec  allégresse  l'heureuse 
issue.  Mais,  comme  il  devait  aller  à  Bordeaux  pour  y 
rendre  compte  de  sa  conduite  à  Monluc ,  et  aussi 
pour  jouir  dans  son  pays  des  hommages  qu'il  avait  mé- 
rités, il  quitta  la  Rochelle,  qui  était  devenue  comme  sa 
seconde  patrie,  et  partit  pour  Bordeaux. 

Le  jour  même  de  son  départ  dix-huit  pataches  es- 
pagnoles et  une  roberge  de  deux  cents  tonneaux  en- 
traient en  rade  de  la  Rochelle,  avec  l'espoir  de  le  sur- 
prendre et  de  se  venger  sur  lui  del'affront  public  infligé 
au  nom  espagnol.  Philippe  II,  en  effet,  averti  par  un 
des  nombreux  espions  qu'il  entretenait  en  France  de 
l'arrivée  de  la  flotte  victorieuse  et  de  l'accueil  en- 
thousiaste qu'elle  avait  reçu,  avait  juré  de  se  venger. 


RÉCOMPENSE   NATIONALE.  315 

Il  s'élait  plaint  officiellement  à  Charles  IX  de  cette  in- 
fraction aux  traités,  et  avait  réclamé  avec  insistance 
une  punition  exemplaire.  Néanmoins,  comme  il  ne 
pouvait  supposer  que  le  gouvernement  français  au- 
rait la  lâcheté  de  condescendre  sans  résistance  à  l'ex- 
pression de  ses  désirs,  il  avait  aussi,  pour  mieux  assu- 
rer sa  vengeance,  mis  à  prix  la  tête  de  de  Gourgues  : 
ce  n'était  pas  une  vaine  menace.  Le  poignard  d'un 
sicaire  gorgé  d'or  ou  le  pistolet  d'un  fanatique  avait 
déjà  prouvé  à  l'Europe  que  le  maître  de  l'Escurial 
avait  l'habitude  de  faire  exécuter  ses  ordres.  D'ail- 
leurs l'assassinat  ou  l'empoisonnement  n'étaient,  au 
seizième  siècle,  que  des  procédés  politiques  presque 
autorisés.  Les  rois  et  les  grands  seigneurs  n'y  échap- 
paient point.  Un  petit  gentilhomme  pouvait-il  es- 
pérer un  sort  meilleur  !  Philippe  II ,  dans  son  exaspé- 
ration ,  avait  encore  envoyé  à  la  Rochelle  contre  l'ex- 
terminateur de  ses  sujets  une  flotte  véritable.  Desservi 
auprès  de  son  légitime  souverain,  désigné  aux  coups  des 
assassins,  directement  attaqué  par  le  plus  puissant  mo- 
narque de  l'Europe,  de  Gourgues  dut  alors  éprouver 
une  satisfaction  bien  légitime.  Il  avait  rempli  son  de- 
voir, et  déjà  il  était  persécuté  :  rien  ne  manquait  à 
sa  gloire. 

Avertie  du  départ  de  de  Gourgues,  la  flotte  espa- 
gnole quitta  les  eaux  de  la  Rochelle,  et  entra  dans  la 
Gironde,  qu'elle  remonta  jusqu'à  Blaye.  A  ce  propos 
l'auteur  de  la  relation  écrit  avec  fierté  (1)  que  «  si  le  ca- 

(1)  Relation,  etc.,  p.  67. 


316  CHAPITRE   III. 

» 

pitaine  en  eust  été  adverti  à  temps,  il  n'eust  pour  rien 
au  monde  refusé  de  parler  à  eulx  ;  et ,  selon  leur  de- 
mande, il  leur  eust  fait  la  responce,  telle  qu'il  y  eussent 
eu  grand  occasion  de  s'en  contenter.  »  Certes  cette 
protestation  est  énergique  :  mais  ce  n'est  peut-être 
qu'une  héroïque  gasconnade  ;  car  jamais  de  Gourgues 
n'aurait  résisté  à  une  flotte  entière.  Peut-être  l'aurait- 
il  essayé  !  Mais  il  dut  néanmoins  s'estimer  heureux  de 
ne  pas  avoir  eu  à  tenter  cette  redoutable  épreuve , 
et  de  se  trouver  à  Bordeaux  quand  la  flotte  espagnole 
le  cherchait  à  la  Rochelle  et  bientôt  jusques  à  Blaye. 

Bordeaux  était  déjà  comme  la  capitale  du  sud-ouest 
de  la  France  :  siège  d'un  grand  commerce,  au  centre 
d'un  pays  fertile,  habitée  par  une  population  intelli- 
gente et  patriotique ,  cette  ville  fit  à  de  Gourgues  un 
accueil  empressé.  Le  gouverneur  Monluc  le  reçut  aussi 
avec  plaisir;  car  il  aimait  lesbelles  actions,  et  nourrissait 
contre  les  ennemis  une  de  ces  haines  vigoureuses,  qui 
font  les  grands  peuples  et  les  grands  citoyens.  Il  pro- 
digua donc  à  de  Gourgues  les  témoignages  de  son  es- 
time, et  lui  donna  tonte  facilité  pour  la  vente  de 
son  artillerie. 

Par  un  heureux  hasard  un  des  descendants  du  hé- 
ros de  la  Floride,  M.  le  vicomte  de  Gourgues,  a  con- 
servé dans  les  archives  de  son  château  de  Lanquais 
une  pièce  relative  à  cette  vente  (i).  Le  s5  août  i568, 
en  présence  de  quelques  gentilshommes  ,   Antoine  de 

(i)  Tamizey  de  Larroque,  Appendice  à  la  reprise  de  la  Floride , 
p.   71. 


RÉCOMPENSE   NATIONALE.  317 

Cassagnet,  sous-gouverneur  de  Bordeaux,  Jean  de 
Monluc,  d'Escars,  de  Monferrand,  de  Savignac ,  de 
Lur  d'Uza  ,  les  pièces  conquises  à  la  Floride  furent  es- 
timées quinze  mille  livres,  mais  elles  ne  trouvèrent  pas 
d'acheteurs.  Il  fallut  les  vendre,  comme  du  métal  au 
rebut,  à  la  municipalité  de  Bordeaux,  pour  la  misé- 
rable somme  de  trois  mille  livres.  L'acte  de  vente  avait 
été  passé ,  sur  les  ordres  de  Monluc ,  par-devant  le  no- 
taire Themer,  le  9  novembre  1 568  ;  il  existait  encore 
aux  archives  de  Bordeaux  avant  le  1 3  juin  1862,  mais 
n'a  pas  été  retrouvé  après  l'incendie  du  même  jour. 
De  Gourgues  retirait  un  bien  maigre  profit  de  son  ex- 
pédition ;  car,  cette  somme  de  trois  mille  livres ,  il 
devait  encore  la  partager  avec  ses  compagnons ,  et  de 
plus  faire  honneur  à  sa  signature;  avant  son  départ, 
il  avait  engagé  une  partie  de  sa  fortune  pour  acheter 
des  vivres  et  équiper  des  navires.  On  a  conservé  dans 
les  archives  de  Lanquais  deux  règlements  de  compte  (  1  ) , 
le  premier  en  date  du  20  juillet  1069,  entre  Jean 
Maudran ,  mandataire  de  notre  héros ,  et  Jeanne 
Eyquem,  femme  du  capitaine  François  Lagùe  ;  le  se- 
cond, en  date  du  5  août  1569  (2),  entre  le  même  Mau- 
dran et  un  certain  Louis  de  Forcade,  qui  aurait  avancé 
une  somme  assez  considérable  au  futur  vainqueur  de 
la  Floride. 

Si  de  Gourgues,  quind  il   partit  pour  l'Amérique  , 


(1)  Appendice  à  la  reprise  de  la  Floride,  p.  72,  73. 

(2)  Id.,   p.  74-76. 


318  CHAPITRE   III. 

avait  compté  sur  la  fortune,  il  s'était  bien  trompé  î 
Non-seulement  il  ne  rentrait  pas  dans  ses  avances, 
mais  encore  ne  parvenait  pas  à  débrouiller  ses  comp- 
tes, et  se  voyait  obligé  de  laisser  ce  soin  à  un  manda- 
taire. Il  était  même  obligé  de  faire  appel  à  la  généro- 
sité de  son  frère,  président  à  la  généralité  de  Guyenne. 
Au  moins  pouvait-il  compter  sur  la  reconnaissance  de 
ses  concitoyenset  sur  l'estime  de  son  souverain  :  mais 
nous  arrivons  à  un  des  épisodes  les  plus  honteux  de 
notre  histoire.  De  Gourgues,  en  effet,  allait  être  payé 
de  ses  services  par  la  plus  noire  ingratitude.  Loin 
d'être  récompensé,  comme  il  avait  le  droit  de  s'y  at- 
tendre, il  allait  être  obligé  de  se  cacher  pour  sauver 
sa  vie. 

Bien  que  Philippe  II  eût  réclamé  vengeance,  il  ne 
comptait  pas  sur  la  réalisation  de  ses  menaces  auprès 
de  Charles  IX.  Il  savait  trop  bien  comment  il  avait  ac- 
cueilli lui-même  les  protestations  du  roi  de  France, 
lors  de  l'entreprise  de  Menendez,  et  il  s'attendait  si 
peu  à  être  écouté  qu'il  avait  directement  chargé  quel- 
ques-uns  de  sesofficiers  du  soin  de  sa  vengeance.  Quelle 
fut  sa  surprise,  et  quelle  ne  dut  pas  être  l'indignation 
des  Français  (1)  qui  avaient  conservé  quelque  soin  de 
l'honneur  national ,  quand  on  apprit  que  de  Gourgues 
avait  été  averti  de  ne  pas  se  présenter  à  la  cour!  L'in- 
fluence espagnole  était  alors  si  puissante  au  Louvre , 
qu'elle  avait  triomphé  des  intérêts  bien  entendus   du 

(î)  Mezeray,  Histoire  de  France,  éclit.  1727,  p.  209. 


RÉCOMPENSE   NATIONALE.  319 

pays,  Catherine  de  Mëdicis  et  Charles  IX  en  voulaient 
peut-être  aussi  à  l'humble  gentilhomme  qui  avait  osé 
leur  donner  une  leçon  de  convenance  nationale; 
d'ailleurs  ils  combinaient  déjà  le  grand  crime  italien, 
le  gigantesque  guet  apens  de  la  Saint-Barthélémy,  et 
toute  guerre  avec  l'étranger,  surtout  avec  l'Espagne, 
eut  été  pour  eux  une  complication  dangereuse.  Ils  se 
décidèrent  donc  à  faire  droit  aux  demandes  de  Phi- 
lippe II,  et  annoncèrent  leur  résolution  de  livrer  de 
Gourgues  à  l'ambassadeur  d'Espagne,  s'il  osait  se  pré- 
senter. 

Heureusement  pour  l'honneur  du  pays,  Coligny  pro- 
testa. On  ne  comprendrait  pas,  en  effet,  le  silence  de 
l'amiral  en  pareille  circonstance,  à  moins  qu'il  n'eut 
été  froissé  par  une  expédition  conçue  et  exécutée  sans 
sa  participation.  Mais  il  était  trop  accessible  aux  sen- 
timents généreux  pour  ne  pas  applaudir, avec  tous  les 
bons  Français,  à  la  généreuse  pensée  de  notre  héros.  Il 
paraît  que  le  roi  d'Espagne  insistait  pour  le  châtiment 
de  de  Gourgues.  Le  cardinal  de  Lorraine  n'avait  pas 
rougi  de  se  faire  son  avocat  en  plein  conseil,  en  pré- 
sentant l'attaque  de  la  Floride  comme  une  déclaration 
de  guerre  à  l'Espagne.  Ébranlés  par  ses  arguments 
spécieux,  et  épouvantés  par  la  menace  d^ne  guerre 
prochaine  ,  la  plupart  des  membres  du  conseil  allaient 
se  déclarer  contre  le  vengeur  de  la  pairie  outragée  (i), 

(i)  La  Jortune  de  la  cour,  p.  242.  Dutleix,  dans  son  Histoire  de 
France,  t.  III,  p.  674,  le  reconnaît  :  «Il  fut  si  bien  défendu  par  les 
principaux  de  la  cour  et  singulièrement  par  l'admirai,  que  Sa  Majesté 


320  CHAPITRE   III. 

«  n'eust  esté  que  monsieur  deChastillon,  avec  sa  façon 
sévère  et  pleine  de  gravité ,  remonstra  que  si  Gourgues 
avoit  eu  tant  de  courage  que  d'entreprendre  luy  seul 
ce  que  toute  la  France  devoit  faire,  il  méritoit  une 
grande  récompense  et  non  pas  une  punition,  et  que 
ceux  qui  le  condamnoient  d'un  acte  si  généreux  sem- 
bloient  desjà  nous  vouloir  honteusement  assuiétir  au 
vasselage  de  notre  ennemy  capital  ;  si  bien  que  mesme 
le  roy  Charles  neuvième,  qui  estoit  courageux  et  sur- 
tout esmeu  en  la  ieunesse  où  il  estoît;  et  vous  ne 
sçauriez  croire  combien  l'arrest  qui  s'en  suivit  aporta 
de  gloire  et  d'honneur  à  l'admirai,  voire  mesme  par 
la  bouche  des  ambassadeurs  eslrangers  qui  estoient 
à  la  cour.  » 

Quel  fut  cet  arrêt?  On  l'ignore.  Il  est  probable 
néanmoins  que  de  Gourgues  reçut  l'assurance  de  ne 
plus  être  inquiété.  Mieux  eût  valu  pousser  l'affaire 
jusqu'au  bout  et  braver  en  face  le  roi  d'Espagne,  en 
accordant  à  de  Gourgues  une  récompense  nationale  , 
et  surtout  en  lui  fournissant  les  moyens  de  revenir  en 
Floride.  On  ne  l'osa  pas.  Coligny  lui-même  semble 
avoir  invité  à  la  patience  l'audacieux  capitaine.  Le 
triple  insuccès  de  la  Floride  l'avait  découragé.  Dé- 
goûté de  la  politique  qui  prédominait  alors,  de  plus 
en  plus  convaincu  de  la  triste  nécessité  de  trancher 
la  question  religieuse  par  la  guerre  civile,  il  réserva 


et  son  conseil  jugèrent  qu'en  vengeant  ses   injures  particulières,  il  avait 
aussi  vengé  celles  de  la  France.  » 


RÉCOMPENSE   NATIONALE.  321 

pour  des  temps  meilleurs  son  action  directe,  et  renonça 
momentanément  à  fonder  une  France  américaine. 

De  Gourgues  se  résigna  avec  peine.  Il  était  lésé  dans 
ses  intérêts  matériels,  et  froissé  dans  son  honneur  de 
soldat.  Il  s'attendait  à  une  récompense  éclatante,  et 
il  était  presque  réduit  à  s'enfuir,  à  se  cacher  !  quelle  dé- 
ception !  Quelle  amertume  !  Mais  ce  grand  citoyen  resta 
inaccessible  à  toutes  les  suggestions  d'une  juste  colère. 
Il  se  réfugia  à  Rouen,  chez  son  ami,  le  président  de  Ma- 
rigny,  qui  s'honora  en  donnant  un  asile  à  cette  vic- 
time de  l'injustice  des  cours.  De  Gourgues  resta  chez 
le  président  et  chez  un  autre  de  ses  amis,  de  Vac- 
quieulx,  toute  l'année  1570(1).  Il  y  composa  sans  doute 
la  relation  à  laquelle  nous  avons  emprunté  de  nom- 
breux passages,  et  qu'il  termina  par  ces  patrioti- 
ques paroles  (2)  :  «  Entreprise  plus  royale ,  ny  plus  au- 
guste ne  pourroit  Sa  Maiesté  faire ,  que  de  faire  planter 

la  religion  chrétienne    en  ces  pays! La  dixiesme 

partie  des  hommes  qui  sont  morts  en  la  moindre  de 
noz  guerres  civiles  eust  esté  trop  plus  que  suffisante 
pour  y  conquester  l'estendue  de  plusieurs  telsroyaul- 
mes  que  cestui-cy  !  Le  royaulme  n'en  seroit  de  rien 
diminué,  mais  deschargé,  et  eulx  ne  changeroient  de 
roy  mais  de  fortune  ,  et  où  maintenant,  pour  leur  di- 
sette, ils  sont  subielz  inutiles,  ilsdeviendroient  subielz 


(1)  D'après  Dupleix,  Hist.  dé  France,  t.  III,  p.  674,  de  Vacquieulx 
n'était  que   l'intendant  d'Ogier  de  Gourgues,  frère  de  Dominique. 

(2)  Relation,    p.  69. 

LA    FLORIDE.  21 


322  CHAPITRE    III. 

utiles  et  proffitables  ;  envoyans  par  deçà  de  grandes  ri- 
chesses et  choses  exquises  et  pretieuses  et  par  delà  ,  au 
grand  soulagement  de  tout  le  peuple  françois,  et  grand 
plaisir  et  contentement  de  Sa  Maiesté,  laquelle  Dieu 
veuille  maintenir  et  accroistre  en  toute  grandeur  et 
prospérité.  » 

Comme  on  le  voit ,  de  Gourgues  restait  Français  et 
bon  Français.  Il  pensait  toujours  aux  moyens  d'être 
utile  à  son  pays,  et,  avec  une  profondeur  de  vues 
et  une  prescience  de  l'avenir  vraiment  singulières  au 
seizième  siècle ,  il  indiquait  le  moyen  d'enrichir  la 
nation,  tout  en  étendant  son  influence  ,  et  en  portant 
ses  frontières  au  delà  de  l'Océan.  Il  avait  même  oublié 
les  mauvais  traitements  dont  on  l'avait  accablé,  et  se 
montrait  tout  disposé  à  servir  de  nouveau  la  France  ; 
car  un  des  manuscrits  de  la  Reprise  de  la  Floride  se 
termine  par  ces  nobles  paroles  :  «  Encore  que  ce  n'est 
le  premier  service  que  le  capitaine  de  Gourgues  a  fait 
à  son  prince,  aussi  ne  sera-ce  le  dernier,  Dieu  aidant, 
s'il  plaît  à  Sa  Maiesté  de  l'employer.  Que  Sa  Maiesté 
commande  seulement,  il  s'en  trouvera  assez  qui  y 
courront;  et,  si  en  cela  le  service  du  capitaine  de 
Gourgues  lui  est  agréable,  il  ne  désire  rien  tant  que 
là,  et  partout  ailleurs,  exécuter  ses  commandements.  » 

Au  moins,  si  la  cour  de  France  fut  injuste  envers  de 
Gourgues,  ses  contemporains  l'apprécièrent  à  sa  va- 
leur. Nous  savons  déjà  comment  il  avait  été  accueilli 
dans  le  Midi.  Les  historiens  du  temps  lui  rendirent 
un  glorieux  témoignage.  «  L'ambassadeur  d'Espagne, 


RÉCOMPENSE    NATIONALE.  323 

écrit  d'Aubigné  (i),  avoit  donné  ordre  à  sa  réception, 
car,  au  lieu  où  il  espéroit  une  petite  ovation,  il  trouva 
qu'on  ne  parloit  que  de  mort  pour  lui.  Tel  est  le 
crédit  que  le  rusé  conseil  d'Espagne  se  garde  tou- 
siours,  quelque  intermission  qu'il  y  ait,  dans  le  plus 
estroit  conseil  de  la  France.  Ce  fut  donc  à  de  Gour- 
gues  à  cacher  ailleurs  sa  gloire  et  sa  justice  mecon- 
gnue  en  son  pays,  tant  estimée  par  les  estrangers.  » 
Le  froid  et  consciencieux  de  Thou  ne  cache  pas  son 
mépris  pour  la  honteuse  conduite  de  la  cour.  «  Rex 
ipsum  (2),  quod  injussu  suo  expeditionem  suscepisset, 
tanquam  quietis  puhlicae  perturbatorem  façessere  jus- 
serat ,  potenlibus  tune  in  auia  Lotharingis...  Itaque 
Gurgius  favori  manifesto  in  partes  Philippi  propen- 
denti  cedere,  et  apud  amicos  ad  tempus  latere  con- 
sultum  duxit.  » 

Il  s'est  pourtant  trouvé  de  nos  jours  un  écrivain 
qui  a  eu  le  triste  courage  de  blâmer  la  conduite  de 
ce  héros;  nous  citerons  textuellement  cette  page  au 
moins  étrange,  que  l'auteur  n'a  pas  osé  signer  (3), 
comme  s'il  avait  eu  conscience  de  son  peu  de  pa- 
triotisme :  «  L'action  de  de  Gourgues  aurait  dû  le  faire 
placer  parmi  les  plus  grands  héros  qu'ait  produits  la 
France,  si  elle  eût  pu  être  justifiée  par  les  règles  de 


(i)  D'Aubigné,  ouv.  cit.,  p.  5o4. 
(i)  De  Thou,  ouv»  cit.,  p.   5  {o. 

(3)  Histoire  de  la  colonie  française  en  Canada,  par  X....,  3  vol.  gr. 
in-8.  Villemarie,  Bibliothèque  paroissiale ,  1866. 


324  CHAPITRE   111. 

Ja  morale  chrétienne  ;  mais  elle  a  été  autant  irréguliere 
dans  son  principe   que  blâmable  dans  sa  fin.  Quelque 
coupable  qu'eût  pu  être  Menendez  pour  avoir  manqué 
à  sa  parole,  de  Gourgues  n'avait  pas  pour  cela  le  droit 
d'entreprendre,  de  son  chef  et  en  cachette,  une  expé- 
dition à  main  armée.  S'il  était  permis  à  chacun,  au 
défaut  des  princes,  de  venger  de  son  autorité  privée 
les  outrages  faits  aux  autres,  ce  serait  autoriser  tous 
les  désordres  et  anéantir  le  droit  public.   D'ailleurs 
ceux  que  de  Gourgues  égorgea  sans  examen  et  sans 
distinction  étaient- ils  convaincus  d'être  coupables  du 
crime  qu'il  voulait  venger?  et  s'il  a  immolé  des  inno- 
cents, d'après  quels  principes  pourrait-on  l'excuser  du 
crime  d'homicide?  Dans  ce  massacre,  ne  donne- t-ii 
pas  lui-même  l'exemple  de  la  fureur  qu'il  détestait 
chez  les  Espagnols?  La  haine  qu'il  leur  porta,  tou- 
jours, depuis  qu'ayant  été  fait  par  eux  prisonnier  de 
guerre,  et  condamné  à  la  chaîne  comme  forçat  mal- 
gré  sa  qualité  de  gentilhomme,  entra-t-elle  pour  quel- 
que chose  dans  le  motif  de  son  expédition?  C'est  ce 
qu'on  ne  saurait  assurer.   Mais  il  est  certain  que  le 
désir  delà  vengeance  personnelle  aurait  suffi  seul  pour 
éteindre  devant  Dieu  la  fausse  gloire  qu'il  se  serait  ac- 
quise devant  les  hommes,  si  son  entreprise,  considérée 
en   elle-même,  pouvait  être  justifiée.  »   Comme   nous 
sommes  deceuxdontle  cœur  vibre  encore  au  nom  de 
la  patrie,  nous  ne  nous  abaisserons  pas  à  réfuter  ces 
sinistres  assertions.    Un   pareil  plaidoyer  eût  trouvé 
son   excuse  au  XVIe  siècle  et  en   Espagne  :   de   nos 


RÉCOMPENSE    NATIONALE.  325 

jours,  et  en  France ,  il  n'excitera  qu'un  étonneraient 
douloureux. 

Il  peut  sembler  étrange  que  de  Gourgues  ne  soit 
pas  rentré  en  grâce  lorsque  Charles  IX  ,  après  la  paix 
de  Saint-Germain  (1570),  changea  de  politique,  et  se 
jeta  dans  les  bras  du  parti  protestant.  Il  avait  renoué 
les  relations  de  son  père  Henri  II  avec  les  luthériens 
allemands,  il  était  l'allié   d'Elisabeth,  et   songeait  à 
intervenir  contre  l'Espagne  dans  les   Pays-Bas.    Les 
calvinistes ,  un   moment  déconcertés  par  ces  avances 
imprévues,  s'étaient  ralliés.  Coligny,  très  en  faveur, 
disposait  des  grades  et  des  pensions.  Le  roi  ne  jurait 
plus  que  par  lui,  et  l'appelait   son  père.   Les  Guise 
s'étaient    éloignés  de    la    cour,  et   «    les    courtisans 
esbahis  iuroient  que  le  roi  deviendroit  huguenot  (i).  » 
Philippe  II  commençait  à  le  croire  et  à   le  craindre. 
Déjà  Coligny  rassemblait  une   armée  protestante  en 
Normandie  sous  les  ordres  de  Lanoue  et  de  Genlis,  et 
préparait  deux  flottes  à  la  Rochelle  et  à  Bordeaux. 
Déjà  les  pirates  de  ces  deux  villes  couraient  sur  les 
vaisseaux  espagnols.  Tout  annonçait  une  guerre  pro- 
chaine, et  l'ambassadeur  écrivait  à  son  maître  :  «  Cela 
ne    peut  durer.   Il  faut   que   Votre  Majesté    rompe 
avec  le  roi  de  France,  et  que  le  roi  extermine  les  re- 
belles et  l'hérésie  (2).  » 


(1)  De  Saulx-TaYanes,  Mémoires,  §  il\. 

(a)  Capefigue,  Réforme  et  Ligue  ,  t.  III,  p.  3o,  citant  les  archives 
de  Simancas. 


326  CHAPITRE    III. 

La  paix  de  Saint-Germain  ouvrait  donc  à  de  Gour- 
gues  une  carrière  indéfinie  de  gloire  et  d'honneurs. 
On  avait  trop  besoin  de  ses  bons  et  loyaux  services 
pour  les  négliger.  C'est  à  ce  moment  qu'un  de  ses 
amis,  François  de  Noailles,  évêque  d'Acqs,  songea  à 
lui  pour  un  hardi  coup  de  main.  Ce  diplomate,  un 
des  plus  habiles  négociateurs  qui  aient  jamais  soutenu 
les  intérêts  de  notre  patrie,  projetait  alors  la  conquête 
de  l'Irlande.  Il  s'exprimait  en  ces  termes  (i)  dans  un 
mémoire  présenté  au  duc  d'Anjou ,  le  futur  Henri  III  : 
—  Lyon  16  août  1 571.  «  Il  y  a  derrière  l'Angleterre 

un  Pérou C'est  le  royaume  d'Irlande l'un  des 

meilleurs  pais  du  monde  et  le  plus  catholique,  l'air 
perpétuellement  fort  tempéré,  plein  de  mines  et  de 
métaux,  dont  la  reine  d'Angletere  ne  tient  pas  la  XIIIP 
partie  :  tout  le  reste  est  tenu  par  infinis  rois  sauvages 

que  les  Anglois  n'ont  iamais  sceu  domter Et  quant 

ores  il  n'auroit  ayde  des  vaisseaulx  et  hommes  d'An- 
gleterre, ie  veux  eslre  dégradé  de  noblesse  et  de  la 

r 

dignité  que  Dieu  me  faict  tenir  en  son  Eglise ,  si  le 
sieur  de  Strossy,  et  le  capitaine  Gourgues ,  avec  VII  ou 
VIII  mil  arquebusiers  françois,  VIII  ou  [mil  chevaulx 
et  six  pièces  d'arlillerie,  ne  font  toute  la  réduction 
de  ce  royaume  en  moins  d'un  an  :  lequel,  bien  réglé 
et  mesnagé,  en  moins  de  vingt  ans  après  sa  réduction, 
sera  de  plus  grand  revenu  que  celui  d'Angleterre.  » 


(1)  Fonds  Dupuy  ;  ms.  658,  cité  par  Charrière,  Négociations  du  Le- 
vant,  t.  III,  p.  171. 


RÉCOMPENSE   NATIONALE.  327 

Il  ne  paraît  pas  que  les  projets  de  l'évêque  d'Acqs 
aient  jamais  reçu  même  un  commencement  d'exécu- 
tion; mais  n'était-ce  pas  pour  de  Gourgues  le  meil- 
leur témoignage  de  la  confiance  qu'inspiraient  sa 
valeur  et  ses  talents  que  d'être  ainsi  désigné  à  l'héri- 
tier de  la  couronne  comme  un  des  deux  généraux 
seuls  capables  de  réussir?  Aussi  bien,  malgré  le  silence 
de  l'histoire,  il  est  probable  que  le  héros  de  la  Flo- 
ride ne  resta  pas  dans  l'inaction.  C'est  du  moins  ce 
que  semblerait  indiquer  un  acte  conservé  dans  les  ar- 
chives départementales  de  la  Gironde,  en  (i)  date  du 
ï4  mai  1^72,  relatif  à  une  vente  considérable  de  bis- 
cuits faite  à  de  Gourgues  par  quelques  marchands  de 
Bordeaux.  Il  paraîtrait  aussi  qu'il  avait  été  nommé 
capitaine  d'un  navire  de  la  marine  royale,  nommé 
le  Charles  (2),  puisque  par  un  autre  acte,  également 
conservé  dans  les  archives  de  la  Gironde,  en  date  du 
4  janvier  1 574?  il  délègue  un  garde,  le  sieur  Roubin, 
pour  conserver  et  entretenir  ce  navire.  Mais  tous  ces 
préparatifs  restèrent  inutiles,  et,  de  nouveau,  de  Gour- 
gues dut  renoncer  à  ses  espérances,  car  le  crime  de 
la  Saint-Barthélémy  anéantit  les  projets  des  vrais  amis 
de  la  France,  et  ruina  pour  longtemps  la  politique 
nationale. 

Mieux  inspirée  que  le  roi  de  France,  une  princesse 
étrangère  voulut  alors  s'attacher  un  homme  tel  que 


(1)  Tamizey  de  Larroque,  ouv.  cit.,  p.  76-78. 
(2)Id.,p.  78,  79. 


328  CHAPITRE    III. 

de  Gourgues.  La  reine  d'Angleterre,  Elisabeth,  cher- 
chait à  fonder  un  empire  anglais  en  Amérique,  et  elle 
détestait  de  tout  cœur  les  Espagnols.  Or  de  Gourgues 
s'était  illustré  au  nouveau  monde,  et  il  portait  aux 
Espagnols  une  haine  vraiment  inexpiable.  Elisabeth 
le  pria  de  se  rendre  en  Angleterre,  et  lui  promit  un 
traitement  digne  de  son  mérile.  De  Gourgues  n'avait 
plus  de  protecteurs  depuis  l'assassinat  de  Coligny 
(1672),  et  la  mort  de  Monluc  (1677),  et  il  était  trop 
bon  Français  pour  plaire  à  la  cour  corrompue  du 
dernier  Valois.  Bien  qu'il  eût  préféré  consacrer  à  son 
pays  les  restes  d'une  ardeur  qu'avaient  émoussée  les 
déceptions,  il  voulut  encore  le  servir  indirectement , 
en  poursuivant  l'Espagne  sous  le  pavillon  anglais.  Il 
accepta  donc  les  propositions  de  la  reine,  et  se  ren- 
dit en  Angleterre. 

Elisabeth  préparait  alors  une  grande  expédition 
contre  l'Espagne.  Il  s'agissait  d'enlever  le  Portugal  à 
Philippe  II,  qui  venait  de  le  conquérir,  et  de  le  resti- 
tuer à  son  possesseur  légitime,  Antonio  de  Crato.  Une 
première  expédition  avait  été  organisée  par  la  France, 
mais  elle  fut  malheureuse.  La  flotte  avait  été  disper- 
sée. Deux  mille  hommes  avaient  péri  dans  le  combat, 
et  deux  cent  quatre-vingts  prisonniers  avaient  été 
pendus  comme  pirates.  De  Gourgues  fut  chargé  d'or- 
ganiser une  nouvelle  expédition.  C'était  pour  lui  l'oc- 
casion de  renouveler  ses  exploits  de  Floride.  Il  mit 
la  plus  grande  activité  à  ses  préparatifs  de  départ. 
Mais  l'impatience  le  gagnait,  la  fièvre  le  brûlait.   Il 


RÉCOMPENSE   NATIONALE.  329 

tomba   malade   à    Tours,  et  y  mourut  (i583)  (i). 

Coligny  l'avait  déjà  précédé  dans  la  tombe.  Avec 
ces  deux  grands  citoyens  disparaissait  tout  espoir  de 
fonder  en  Floride  une   France  américaine. 

H  nous  faut  en  effet  franchir  un  siècle,  avant  de 
trouver  non  pas  un  nouvel  essai  de  colonisation,  mais 
un  projet  de  colonisation  en  Floride.  L'auteur  de  ce 
projet  était  Ogeron  de  la  Boire  (2),  le  véritable  fon- 
dateur de  notre  belle  colonie  de  Saint-Domingue. 
Charlevoix  en  fait  un  grand  éloge  :  «  Jamais,  dit- 
il,  on  ne  vit  plus  honnête  homme ,  une  âme  plus 
noble  et  plus  désintéressée,  un  meilleur  citoyen — 
Il  fut  le  père  plutôt  que  le  gouverneur  des  peuples 
confiés  à  ses  soins,  et  il  ne  lui  aurait  rien  manqué, 
s'il  eût  été  aussi  heureux  dans  ses  entreprises  qu'il 
méritait  del'être  (3).  »  D'Ogeron  était  fixé  depuis  long- 
temps dans  les  Antilles.  Il  en  connaissait  les  ressources. 
Il  savait  que  la  France  pouvait,  dans  ces  parages,  fon- 
der un   bel  empire    colonial.   Mais  il  croyait  que  le 


(r)  Certains  écrivains  se  sont  trompés  sur  la  date  de  sa  mort.  Weiss 
{Biographie  universelle,  art.  de  Gourgues  ),  Haag  (  France  protestante, 
art.  de  Gourgues),  donnent  ï5g3  au  lieu  de  i583.  Mais  l'expédition  en 
faveur  d'Antonio  de  Crato  est  réellement  de  i583  et  non  de  1693.  De 
plus  les  contemporains,  Lescarbot,  et  surtout  La  Popellinière,  indi- 
quent la  date  de  i583.  Ce  dernier  écrivit  son  ouvrage  en  i585.  Il  n'a 
donc  pu  devancer  l'avenir,  puisqu'il  parle  de  la  mort  de  son  ami  «  qui 
mourut  au  grand  regret  de  ceux  qui  le  connoissoient,   »  p.  t\i. 

{1)  Et  non  de  la  Bouère,  comme  on  l'écrit  d'habitude.  Cf.  Revue 
cP  Anjou,  avril  1870. 

(3)  Charlevoix,  Histoire  de  Saint-Domingue ,  t.  TI,  p.  58. 


330  CHAPITRE    III. 

sort  de  ces  colonies  serait  précaire,  tant  que  la  France 
n'aurait  pas  sur  le  continent  américain  fondé  quel- 
que établissement  moins  exposé  que  les  Antilles  à  quel- 
que attaque  imprévue.  Dès  i656  il  avait  organisé 
une  expédition,  pour  coloniser  Ouatiningo  dans  l'A- 
mérique méridionale,  mais  il  dut  renoncer  à  ce  pro- 
jet. Alors  il  tourna  ses  vues  vers  l'Amérique  septentrio- 
nale ,  et  songea  à  cette  belle  péninsule  Floridienne, 
(fui  lui  rappelait  des  souvenirs  tristement  glorieux. 
En  1669  il  adressa  donc  à  Colbert,  tout-puissant  et 
très-intelligent  protecteur  des  intérêts  français  d'ou- 
tre-mer, un  long  mémoire ,  où  il  était  dit  en  subs- 
tance (1)  :  «  Il  n'y  a  que  deux  cents  lieues  de  la  Tortue 
à  ce  continent.  Les  vents  sont  toujours  bons  pour  y 
aller  et  pour  en  revenir,  et  rien  n'est  plus  facile  que 
de  se  rendre  maître  de  tout  le  commerce  des  Espa- 
gnols, en  établissant  un  poste  qui  domine  le  canal 
de  Bahama.  D'ailleurs  la  cberté  des  denrées,  qui  est 
toujours  fort  grande  à  Saint-Domingue,  occasionne 
la  désertion  d'un  grand  nombre  de  flibustiers  ,  qui  se 
retirent  à  la  Jamaïque,  où  elles  sont  à  bon  marché, 
et  la  Floride  peut  fournir  toutes  celles  qu'on  peut  trou- 
ver en  quelque  lieu  des  Indes  que  ce  soit.  De  plus, 
en  cas  de  disgrâce ,  on  aurait  un  refuge  assuré  et 
prochain,  et  l'on  ne  serait  plus  en  danger  de  voir  les 
Anglais  profiter  des  débris  de  nos  colonies.  Il  n'y  au- 
rait même  rien  de  plus  capable  de  rassurer  les  Fran- 

(1)  Charlevoix,  Histoire  de  Saint  Domingue. ,  p.  8/j. 


RÉCOMPENSE   NATIONALE.  331 

çais  de  toutes  les  Antilles  qu'un  pareil  établissement, 
qu'ils  souhaitent  tous  avec  ardeur,  ne  fût-ce  que 
pour  mettre  une  digue  à  la  puissance  anglaise,  qui 
devient  excessive  dans  ces  quartiers-là.  » 

Ce  mémoire  fut  sans  doute  présenté  à  Colbert , 
mais  le  ministre  ne  semble  pas  s'en  être  occupé  sé- 
rieusement. Il  préludait  alors  par  la  guerre  des  tarifs 
à  la  grande  guerre  de  Hollande,  et  tout  ce  qui  le  dé- 
tournait de  celte  grave  préoccupation  était  par  lui 
considéré  comme  nul  et  non  avenu.  On  sait  comment 
cette  guerre  se  prolongea  jusqu'en  1678,  et  comment 
Colbert  ne  put  empêcher  son  souverain  de  s'engager 
dans  une  série  d'aventures  qui  eurent  pour  la  France 
une  si  triste  issue.  Le  projet  d'Ogeron  resta  donc  en- 
foui, sans  doute  avec  beaucoup  d'autres,  dans  les  car- 
tons du  ministère,  d'autant  plus  que  son  auteur,  fort 
occupé  lui-même  à  se  défendre  contre  les  Espagnols 
et  les  Hollandais,  et  à  lancer  de  tous  cotés  ses  corsai- 
res (1),  les  fameux  flibustiers,  l'oublia  peut-être,  et, 
dans  tous  les  cas,  ne  renouvela  plus  sa  demande. 

La  Floride  resta  donc  aux  Espagnols.  Mais  cette 
contrée  devait  une  fois  encore,  au  siècle  suivant,  être 
fatale  à  la  France.  Pendant  la  guerre  de  sept  ans,  en 
vertu  du  pacte  de  famille,  signé  entre  tous  les  princes 
de  la  maison  de  Bourbon ,  l'Espagne  avait  joint  ses 


(1)  On  sait  pourtant  qu'il  vint  à  Paris  en  1675,  mais  qu'il  y  mourut 
le  16  mars  sans  avoir  pu  seulement  obtenir  une  audience  de  Colbert. 
Cf.  P.  Clément,  Lettres  de  Colbert,  t.  III,  p.  601. 


332  CHAPITRE  m. 

flottes  à  celles  de  la  France  contre  Y  Angleterre  (  1 76 1  ) . 
Elle  fut  punie  de  sa  tardive  intervention  par  la  perte 
de  plusieurs  de  ses  colonies,  et  entre  autres  de  la 
Floride,  qu'elle  céda  à  l'Angleterre  par  le  traité  de 
1763.  Louis  XV  crut  alors  de  sa  dignité  de  donner 
à  son  malheureux  allié  une  compensation  territoriale, 
et  il  lui  céda  la  magnifique  et  fertile  Louisiane 
comme  indemnité  pour  la  Floride  perdue.  C'était  peut- 
être  agir  en  parent  dévoué,  mais  assurément  en  sou- 
verain inintelligent.  Nous  renoncions  ainsi  au  dernier 
débris  du  magnifique  empire  fondé  par  nos  pères  en 
Amérique  ! 

En  résumé,  ce  ne  furent  ni  les  hommes  intelligents 
et  braves  qui  firent  défaut,  ni  les  actes  de  dévouement 
et  d'héroïsme  qui  manquèrent  en  Floride.  Si  nous 
avons  perdu  cette  colonie  qui  pouvait  devenir  un  em 
pire,  si  nous  avons  renoncé  à  ces  établissements  qui 
eussent  été  pour  notre  patrie  une  source  inépuisable 
de  richesses,  il  faut  l'attribuer  aux  causes  que  nous 
avons  signalées  dans  le  cours  de  cette  hisioire  :  manque 
de  direction  et  de  persévérance,  imprévoyance  inouïe, 
préjugés  économiques  qui  détournèrent  des  travaux 
agricoles,  et  aussi  haine  patiente  et  réfléchie  de  l'Es- 
pagne. La  ruine  des  colonies  françaises  de  Floride 
fut  un  malheur  national,  dont  nos  historiens  n'ont 
peut-être  pas  saisi  toute  la  portée.  Si  le  gouverne- 
ment avait  écouté  les  patriotiques  conseils  de  Coligny, 
et  dirigé  sur  ce  continent  vierge  encore  l'exubérance 
de  force  et  l'activité  brutale  qui  débordaient  en  France, 


RÉCOMPENSE    NATIONALE.  333 

une  France  américaine  se  seraitélevée,  commepar  en- 
chantement, sur  l'autre  rive  de  l'Atlantique:  S'il  eût 
assuré  la  liberté  de  conscience  aux  émigrants,  nous 
n'aurions  pas  à  enregistrer  dans  nos  annales  la  sinistre 
série  des  guerres  religieuses  :  l'Amérique  du  Nord,  au 
lieu  d'appartenir  pendant  deux  siècles  à  l'Angleterre, 
et  d'çtre,  à  l'heure  actuelle  ,  peuplée  par  des  Anglo- 
Saxons,  nous  aurait  appartenu,  nous  appartiendrait 
peut-être  encore,  et  la  majorité  des  habitants  des 
Etats-Unis  seraient  d'orignie  française.  Telles  furent  les 
déplorables  conséquences  de  l'abandon  des  projets  de 
Coligny  :  un  demi-siècle  de  guerres  civiles,  l'abaisse- 
ment et  l'humiliation  de  la  patrie,  et  la  substitution 
de  la  puissance  anglaise  à  la  puissance  française  dans 
l'Amérique  du  Nord. 

Au  moins  nous  sera-t-il  permis  d'exprimer  nos  re- 
grets, d'espérer  que  nos  lecteurs  les  partageront ,  et 
d'envoyer  au  delà  de  l'Océan  un  souvenir  mélancoli- 
que à  cette  Floride  qui  nous  fut,  à  plusieurs  reprises, 
si  fatale ,  mais  où  s'illustrèrent  quelques-uns  de  nos 
compatriotes,  que  nous  nous  estimerions  heureux  d'a- 
voir contribué  à  remettre  en  lumière. 


SECONDE  PARTIE 


LES 

RELATIONS  FLORIDIENNES 


NOTICE  BIBLIOGRAPHIQUE. 


Nous  distinguerons  dans  cette  notice  1°  les  documents  contempo- 
rains; %°  les  ouvrages  postérieurs. 

1°  Documents  contemporains. 
A.  Documents  français. 

I.  Ribaut  (Jean).  Histoire  de  l'expédition  Française  en  Floride.  Lon- 
dres, 1563.  C'est  un  récit  de  la  première  expédition,  composé  par  Ri- 
baut en  Angleterre.  Les  exemplaires  de  cet  ouvrage  furent  promp- 
tement  épuisés.  Brunet,  dans  son  Manuel  du  libraire,  avoue  qu'il 
n'en  connaît  pas.  Mais  une  traduction  anglaise  parut,  la  même  an- 
née, sous  ce  titre  :  The  whole  aud  true  discovery  of  terra  Florida,  and 
nowenewly  set  forthe  in  englische,  the  XXX  may  of  1563.London,  by 
Rouland.  Hall  for  Thomas  Hacket,  in-16,  22  f.f.  Le  célèbre  collection- 
neur Hackluyt  inséra  cette  traduction  dans  un  volume  in-4°,  qu'il 
fit  paraître  à  Londres  en  1567,  et  qu'il  intitula  :  A  notable  historié, 
containnig  foure  voyages  made  by  certaine  French  captaynes  into  Flo- 
rida. Cette  traduction  vient  d'être  réimprimée  par  les  soins  de  la 
société  de  bibliophiles  anglais,  qui  s'est  formée  sous  le  patronage 
de  ce  même  Hackluyt.  Comme  les  historiens  du  XVIe  siècle  firent 
de  nombreux  emprunts  à  la  relation  de  Ribaut,  qu'ils  avaient  à 
leur  disposition,  nous  avons  cru  pouvoir  citer,  en  première  ligne, 
parmi  les  documents  français ,  un  ouvrage  que  nous  ne  connais- 
sons plus  que  par  les  traductions  anglaises. 

II.  Le  compagnon  et  le  successeur  de  Ribaut,  qui  assista  à  la  pre- 
mière expédition ,  commanda  la  seconde,  et  eut  le  bonheur  d'être 
un  des  rares  survivants  de  la  troisième ,  René  de  Laudonnièrë  ré- 
digea ses  aventures,  et  en  composa  un  intéressant  ouvrage  inti- 

LA   FLORIDE.  22 


338  NOTICE   BIBLIOGRAPHIQUE. 

tulé  :  Histoire  notable  de  la  Floride  située  es  Indes  Occidentales,  con- 
tenant les  trois  voyages  faicts  en  icelle  par  certains  capitaines  et  pi- 
lotes François,  descrits  par  le  capitaine  Laudoniere,  qui  y  a  commandé 
l'espace  d'un  an  trois  moys.  Paris,  G.  Auvray,  1586,  VIII  et  124  ff.  un 
vol.  in-8°.  Le  premier  éditeur  de  ce^  opuscule  fut  un  certain  Basanier, 
qui  se  disait  «  gentilhomme  mathématicien.  »  C'est  sans  doute  le 
Basanier  auquel  M.  Fétis,  dans  sa  Biographie  des  musiciens,  attribue 
un  traité  intitulé  :  Plusieurs  beaux  secrets  touchant  la  théorie  et  prac- 
tique  de  la  musique.  Paris,  1584.  L'Histoire  notable  de  la  Floride  a 
été  reproduite  dans  le  troisième  volume  de  la  collection  d'Hackluyt, 
et  réimprimée  à  Paris,  en  1853,  sous  le  môme  titre,  par  M.  Pierre 
Jannet,  dans  la  Bibliothèque  Elzévirienne  (1  vol.  in-12,  XVI  et  228 
pages).  Elle  se  divise  en  quatre  parties  :  Les  trois  premières,  seules 
originales,  sont  relatives  aux  voyages  où  figura  Laudonnière.  La 
quatrième ,  annexée  sans  doute  par  Basanier,  raconte  l'expédition 
de  de  Gourgues.  De  ces  quatre  parties  nous  avons  reproduit  dans  son 
entier  la  première ,  afin  de  présenter  un  document  contemporain 
relatif  à  la  première  tentative  de  Ribaut  :  nous  n'avons  donné  que 
des  fragments  de  la  seconde  et  de  la  troisième  partie,  ceux  qui  nous 
ont  paru  les  plus  intéressants;  et  nous  avons  supprimé  la  qua- 
trième, qui  devenait  inutile,  puisque  nous  voulions  rééditer  la  re- 
lation originale  de  l'expédition  de  de  Gourgues.  Si  nous  avons  pris 
la  liberté  de  mutiler  ainsi  une  œuvre  aussi  recommandable ,  nous 
avons  pour  excuse,  en  premier  lieu,  les  exigences  de  l'exécution  ma- 
térielle, en  second  lieu,  la  certitude  que  les  amateurs  de  naïf  lan- 
gage et  les  américanistes  de  profession  pourraient  recourir  à  l'édi- 
tion de  M.  Jannet.  Nous  prions  nos  lecteurs  de  remarquer  que  nous 
avons  constamment  reproduit  l'édition  de  1586. 

III.  Coppie  d'une  lettre  venant  delà  Floride,  envoyée  à  Rouen,  et 
depuis  au  seigneur  d'Everon,  ensemble  le  plan  et  portraict  du  fort  que 
les  François  y  ont  faict.  Paris,  Vincent  Nonnent  et  Jeanne  Bruneau. 
L'auteur  de  cette  lettre,  fort  intéressante  par  les  détails  qu'elle  ren- 
ferme et  la  description  naïve  des  mœurs  et  des  usages  floridiens, 
est  anonyme.  M.  Ternaux-Compans  l'a  éditée  pour  la  seconde  fois 
dans  le  dixième  volume  de  la  seconde  série  de  sa  collection  de  Voyages 
et  Documents  relatifs  à  la  découverte  de  l'Amérique  (p.  232-247).  Nous 
avons  reproduit  sa  réédition. 

IV.  M.  Ternaux-Compans  a  publié  à  la  suite  de  ce  dernier  opus- 


NOTICE    BIBLIOGRAPHIQUE.  339 

cule  (p.  247-301),  une  Histoire  mémorable  du  dernier  voyage  entre- 
pris aux  Indes,  lieu  appelé  la  Floride,  faict  par  le  capitaine  Jean  Ri- 
baut,  et  entrepris  par  le  commandement  du  Roy  en  Van  MDLXV.  Cette 
relation,  dont  l'auteur  est  demeuré  anonyme,  ne  présente  aucun  in- 
térêt :  ce  n'est  guère  que  la  reproduction  des  textes  de  Laudonnière 
et  de  Le  Challeux,  dont  nous  parlerons  tout  à  l'heure.  Nous  avons 
cru  pouvoir  nous  dispenser  de  la  publier. 

V.  Lettres  et  papiers  d'État  du  sieur*  de  Forquevaulx.  Ces  lettres, 
pour  la  plupart  inédites,  se  trouvent  dans  le  manuscrit  n°  10751 
(fonds  français)  de  la  bibliothèque  nationale.  Ce  manuscrit  faisait 
autrefois  partie  du  supplément  du  fonds  français,  sous  le  numéro 
^~.  C'est  un  in-folio  de  1478  feuilles,  d'une  magnifique  écriture.  Il 
contient  475  lettres  ou  papiers  divers  adressées  par  le  roi  Charles  IX 
et  sa  mère  Catherine  de  Médicis  à  leur  ambassadeur  en  Espagne, 
Raymond  de  Pavie,  sieur  de  Forquevaulx,  et  les  réponses  de  l'am- 
bassadeur à  ses  maîtres.  Cinquante-quatre  de  ces  lettres,  en  tota- 
lité ou  par  fragments,  ont  trait  aux  affaires  floridiennes.  Le  mar- 
quis du  Prat,  dans  son  intéressante  Histoire  d'Elisabeth  de  Valois 
(Paris,  1859,  Techener,  un  vol.  in-8°),  en  a  cité  et  analysé  une  partie. 
Mais  la  copie  de  ces  lettres  est  tellement  fautive  que  nous  n'essaye- 
rons pas  de  relever  les  innombrables  erreurs  et  même  les  contre- 
sens qui  déparent  cette  publication.  L'orthographe  du  temps,  la 
ponctuation,  rien  n'est  respecté.  A  vrai  dire,  tout  était  à  refaire. 
Aussi  bien,  sur  ces  cinquante-quatre  lettres,  trente-cinq  sont  inédites 
en  totalité  et  deux  en  partie.  Les  dix-sept  autres  ont  été  toutes  re- 
vues et  corrigées  sur  le  manuscrit  original.  Nous  espérons  que  le 
lecteur  nous  saura  gré  d'avoir  fait  connaître  ces  lettres,  dont  quel- 
ques-unes présentent  le  plus  vif  intérêt  littéraire  et  historique. 

YI.  Le  charpentier  dieppois,  Nicolas  le  Challeux,  qui  accompa- 
gna Ribaut  en  Floride,  lors  de  son  troisième  voyage,  et  survécut  à  la 
catastrophe,  a  laissé  de  ses  aventures  un  très-naïf  etfort  intéressant 
récit  intitulé  :  Discours  de  l'histoire  de  la  Floride  contenant  la  cruauté 
des  Espaignols contre  les  subiects  du  Roy,  enl' an  mil  cinq  cens  soixante- 
cinq,  rédigé  par  ceux  qui  en  sont  restés,  chose  autant  lamentable  à  ouir 
quelle  a  esté proditoirement  et  cruellement  exécutée  par  les  dicts  Es- 
paignols. Dieppe,  may  1566,  in-8°,  62  p.  Ce  petit  livre  eut  un  grand 
succès,  car  il  fut  réimprimé  deux  fois  la  même  année  :  la  première 
fois  avec  «  une  epistre  faictepar  Vautheur  en  21  vers  de  huit  syllabes  ;  » 


340  NOTICE    BIBLIOGRAPHIQUE. 

la  seconde  fois  à  Lyon  par  Jean  Saugrain,  in-8°,  56  pages.  Urbain 
Chauveton,  à  la  suite  de  sa  traduction  en  français  de  La  Historia  del 
mundo  nuovo  par  Girolamo  Benzoni,  inséra  ou  plutôt  paraphrasa  la 
relation  de  Le  Challeux  sous  le  titre  suivant  :  Ensemble  une  petite 
histoire  d'un  massacre  commis  par  les  Hespagnols  sur  quelques  Fran- 
çois en  la  Floride.  Genève,  Eustace  Vignon,  1579,  in-8°,  104  p.  Cette 
paraphrase  fut  goûtée,  car  on  la  réimprima  en  1588  et  en  1589,  et 
on  la  traduisit  en  latin  avant  1600;  nous  possédons  en  effet  la  troi- 
sième édition  de  cette  traduction  latine,  à  la  date  de  1600  (Genève, 
apud  hacredes  Eustathii  Vignon,  in-8°,  XV,  480  pp.  6  ff).  MM.  Cim- 
ber  et  Danjou,  dans  le  tome  VI  de  la  première  série  des  Archives 
curieuses  de  l'Histoire  de  France,  p.  200-229,  Paris,  Beauvais,  1835, 
l'ont  en  partie  rééditée.  Le  texte  primitif  a  été  donné  de  nouveau 
par  M.  Ternaux-Compans  dans  le  dixième  volume  de  la  seconde  sé- 
rie de  sa  collection  américaine  (p.  249-300),  et  tout  récemment  par 
M.  Gravier,  de  Rouen,  avec  un  luxe  typographique  et  une  abondance 
de  notes  savantes  qu'on  ne  saurait  trop  louer.  Nous  avons  suivi, 
dans  cette  réimpression,  l'édition  Jean  Saugrain  (Lyon,  1566,  avec 
privilège  de  1er  août  1566,  signé  de  Birague  et  de  l' Anges). 

VII.  Requeste  au  Roy  faicte  en  forme  de  complainte  par  les  femmes, 
veufves,  petits  enfans,  orphelins  et  autres,  leurs  amis,  parents  et 
alliez  de  ceulx  qui  ont  esté  cruellement  envahis  par  les  Hespagnols  en 
la  France  antharctique,  dicte  la  Floride.  Il  existe  de  nombreuses  édi- 
tions et  traductions  latines  de  cette  requête  destinée,  dans  la  pen- 
sée de  son  auteur,  à  un  grand  retentissement.  D'ordinaire  elle  est 
imprimée  à  la  suite  de  l'ouvrage  de  Le  Challeux.  On  la  trouve  aussi 
dans  la  collection  de  Bry,  jointe  aux  divers  opuscules  de  J.  Lemoyne 
dont  nous  parlerons  bientôt,  MM.  Cimber  et  Danjou  l'ont  rééditée 
dans  le  tome  VI  de  la  première  série  des  Archives  curieuses  de 
l'histoire  de  France  (p.  232-237).  Nous  l'avons  également  repro- 
duite. 

VIII.  Reprise  de  la  Floride.  L'auteur  anonyme  de  cette  relation  est 
très-probablement  le  chef  même  de  l'expédition,  l'héroïque  de 
Gourgues.  On  connaît  cinq  manuscrits  de  cette  relation  :  le  premier, 
conservé  dans  les  archives  du  château  de  yayres,  appartient  à  M.  de 
Bony;  les  quatre  autres  sont  déposés  à  la  bibliothèque  nationale, 
où  ils  portent  les  numéros  1886,  fonds  Saint-Germain  français,  in-4°, 
2145,  in-4°,  3384,  in-f°,  et  6124,  in-4°,  fonds  français.  Le  2145  et  le 


NOTICE    BIBLIOGRAPHIQUE.  34-1 

6124  sont  à  peu  près  identiques,  et  ne  diffèrent  du  1886  que  par 
des  détails  d'orthographe.  Taschereau,  dans  la  Revue  rétrospective  de 
1835  (t.  II,  p.  321-358),  a  reproduit  la  reprise  de  la  Floride  d'après 
le  manuscrit  3884.  Ternaux-Compans  l'a  donnée  en  1841  ,  dans  le 
dixième  volume  de  la  seconde  série  de  sa  collection  Américaine 
(p.  301-366),  d'après  le  manuscrit  1886.  En  1851,  la  reprise  de  la 
Floride  fut  réimprimée  à  Mont- de-Marsan,  d'après  le  manuscrit  du 
château  de  Vayres  (Chabeau,  petit  in-8°,  63  pp.),  et  en  1857  M.  Ta- 
mizey  deLarroque,  cet  infatigable  érudit,  dont  la  science  rivalise 
avec  la  complaisance ,  donna  une  dernière  édition  d'après  les  ma- 
nuscrits 2145  et  6124.  Cette  édition,  de  beaucoup  la  meilleure,  est 
enrichie  de  documents  inédits  relatifs  à  de  Gourgues,  que  nous  avons 
analysés  dans  le  cours  de  cet  ouvrage.  Hackluyt  traduisit  en  anglais 
la  reprise  de  la  Floride  (1587,  pet.  in-4°  de  64  ff.  ),  et  les  frères  de 
Bry  en  insérèrent  la  traduction  latine  et  allemande  dans  leur  Collec- 
tion de  grands  et  petits  voyages.  On  en  trouve  une  paraphrase  dans 
l'Histoire  des  Trois  Mondes  par  la  Popelinière  (1582,  in-4°,  liv.  II, 
p.  28-42),  dans  Y  Histoire  de  la  Floride,  par  Laudonnière,  dont  nous 
parlions  tout  à  l'heure,  dans  Y  Histoire  de  la  Nouvelle  France,  par 
Marc  Lescarbot  (1609  in-8°),  et  dans  l'Histoire  et  description  géné- 
rale de  la  Nouvelle  France  par  Charlevoix  (1744).  Nous  avons  repro- 
duit dans  cet  ouvrage  le  manuscrit  1886,  mais  en  donnant  les  prin- 
cipales variantes  des  autres  manuscrits. 


B.  Documents  espagnols. 


{.Dépêches  officielles  de  Menendez.  Cette  fort  intéressante  collection, 
encore  inédite,  est  conservée  dans  les  archives  de  Séville  {Cartas 
escritasal  rey  por  el  gmeral  Pero  Menendez  de  Aviles).  Nous  n'avons 
pu  nous  en  procurer  une  copie.  Plus  heureux  que  nous,  M.  Park- 
man  a  eu  à  sa  disposition  toutes  ces  dépêches  ;  mais  il  en  a  tiré  un 
bien  médiocre  parti  dans  son  Histoire  des  pionniers  français  dans 
l'Amérique  du  Nord  :  à  peine  en  cite-t-il ,  de  loin  en  loin ,  quelques 
fragments.  Il  eût  été  pourtant  bien  curieux  de  connaître,  autre- 
ment que  par  les  rapports  français,  cet  étrange  personnage,  dont 
le  fanatisme  était  peut-être  sincère,  et  qui,  dans  le  fait,  écrasa  le 
protestantisme  français  au  nouveau  monde.  Nous  ne  pouvons  donc 
qu'exprimer  nos  regrets ,  et  indiquer  à  nos  successeurs  cette  source 


3Ï2  NOTICE    BIBLIOGRAPHIQUE. 

abondante  de  renseignements  inédits ,  à  laquelle  il  leur  sera  peut- 
être  permis  de  puiser. 

II.  Sons  de  las  Meras.  Relation  de  V expédition  de  Menendez.  Le 
docteur  de  las  Meras  avait  été  attaché  à  l'expédition  dont  il  écri- 
vit l'histoire.  Sa  relation  manuscrite  resta  longtemps  inédite.  En 
1723,  Gabriel  de  Cardenas  y  Cano,  sous  le  pseudonyme  d'André 
Gonzalez  de  Barcia,  l'inséra  dans  son  Ensayo  cronologico  para  la  his- 
toria  de  Florida.  Le  père  Charlevoix ,  dans  le  deuxième  volume  de 
son  Histoire  de  la  Nouvelle  France,  a  cité  de  nombreux  fragments 
de  cet  ouvrage.  Ce  sont  ces  fragments  qui  nous  ont  servi  dans  le 
cours  de  cet  ouvrage  :  comme  nous  n'avons  pu  nous  procurer  la 
relation  originale,  nous  n'aurions  pas  voulu  rééditer  la  traduction 
de  Charlevoix ,  et  nous  renvoyons  à  la  lecture  de  son  histoire. 

III.  Francisco  Lopez  de  Mendoza.  Mémoire  de  l'heureux  résultat  et 
du  bon  voyage  que  Dieu,  notre  seigneur,  a  bien  voulu  accorder  à  la 
flotte  qui  partit  de  la  ville  de  Cadix  pour  se  rendre  à  la  côte  et  dans 
la  province  de  la  Floride,  et  dont  était  général  l'illustre  seigneur  Pero 
Melendez,  etc.  Mendoza  était  un  des  chapelains  de  l'Armada  dirigée 
par  Philippe  II  contre  les  établissements  français  de  Floride.  Sa  re- 
lation est  pleine  d'incohérences  et  d'absurdités  ,  mais  elle  est  écrite 
avec  bonne  foi ,  et  renferme  des  détails  précis  et  abondants.  Elle  a 
été  traduite  par  M  Ternaux-Compans  et  insérée  dans  le  dixième 
volume  de  la  seconde  série  de  sa  collection  américaine  (p.  165-233). 
Comme  nous  nous  sommes  imposé  de  ne  reproduire  que  des  docu- 
ments originaux,  nous  renvoyons  le  lecteur  à  cette  traduction. 

C.  Documents  latins, 

Brevis  narratio  rerum  quœ  in  Florida,  Americœ  provincia,  Gallis 
acciderunt,secundain  illam  navigatione,  duce  Renatode  Laudonniei'e, 
classis  prœfecto,  anno  MCLXIV.  Additœ  figurœ  et  incolarum  icônes  ad 
vivum  expressœ  ;  brevis  item  declaratio  religionis,  rituum,  vivendique 
ratione  ipsorum,  etc.  Francofurti  ad  Mœnum,  1591.  C'est  un  titre 
général  pour  les  trois  ouvrages  suivants  : 

l.  Gallorum  in  Floridam,  Americœ  provinciam,  altéra  navigatio , 
duce  Lauionniero ,  anno  MDLX1V. 


NOTICE  BIBLIOGRAPHIQUE.  3^3 

II.  Indorum  Floridam  provinciam  inhabitantium  eicones,  primum 
ibidem  ad  vivum  expressœ  a  Jacobo  le  Moyne,  addita  ad  singulas 
brevi  earum  decîaratione. 

L'auteur  de  ces  deux  premiers  ouvrages  était  Jacques  Lemoyne 
de  Mourgues,  dessinateur  attaché  par  Laudonnière  à  la  seconde 
expédition,  et  qui  eut  l'heureuse  chance  de  survivre  à  la  troisième. 
Réfugié  en  Angleterre ,  il  s'y  lia  avec  Théodore  de  Bry,  qui  prépa- 
rait alors  sa  fameuse  collection  des  Grands  et  des  petits  voyages. 
Prié  par  lui  de  recueillir  ses  souvenirs,  et  de  joindre  à  son  récit 
-quelques  dessins  originaux,  Lemoyne  se  mit  à  l'œuvre.  Le  premier 
de  ses  ouvrages  est  une  histoire  naïve  et  intéressante  de  ses  aven- 
tures. Le  second,  composé  de  42  planches,  toutes  remarquables  par 
leur  exécution  et  la  précision  des  détails,  est  le  meilleur  des  com- 
mentaires de  l'histoire  floridienne.  Quelques-unes  de  ces  planches, 
ou  du  moins  les  linéaments  principaux  ont  été  reproduits  dans  le 
Magasin  pittoresque  et  dans  V Univers  pittoresque  (Amérique,  2e  vo- 
lume). Peut-être  un  photographe  aura-t-il  l'heureuse  pensée  de  re- 
produire ces  dessins,  et  d'en  composer  un  album  floridien,  destinés 
à  un  grand  succès.  Lemoyne  mourut  avant  d'avoir  achevé  son  œu- 
vre ;  mais  de  Bry  acheta  le  manuscrit  et  les  planches  à  sa  veuve ,  et 
les  inséra  dans  sa  collection  (2e  volume). 

III.  Parergon  continens  quœdam  quœ  ad  prœcedentis  narrationis 
elucidationem  non  erunt  forsan  inutilia.  L'auteur  anonyme  de  cette 
publication  est  sans  doute  l'éditeur  de  Bry,  qui  voulut  ajouter  aux 
deux  opuscules  de  son  ami  Lemoyne  quelques  explications. 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  publier  ces  trois  ouvrages  latins  ; 
mais  le  premier  d'entre  eux  est  trop  considérable,  et  dépasserait  les 
limites  de  ce  livre;  le  second  ne  pourrait  être  reproduit  que  par  la 
main  d'un  artiste,  et  le  troisième  n'a  qu'une  importance  médiocre. 
Il  nous  suffira  donc  de  les  signaler  à  l'attention  des  américanistes. 


2°  Documents  postérieurs. 


Nous  n'avons  cherché  ici  qu'à  dresser  la  liste  chronologique  des 
principaux  ouvrages  qui  traitent  de  la  Floride  française ,  directe- 
ment ou  indirectement. 


34 ï  NOTICE  BIBLIOGRAPHIQUE. 

XVIe  siècle. 

D'aubigné.  Histoire  universelle,  t.  I,  liv.  IV,  §  20,  p.  350-351;  liv. 
V,  §51,  p.  501-504,  édit.  1626. 

Lescabbot.  Histoire  de  la  Nouvelle  France,  §  V,  XX,  p.  37-142.  Pa- 
ris, 1609. 

La  Popelinière.  Les  trois  Mondes,  1582,  liv.  II,  p.  28-42. 

Thevet.  La  Cosmographie  universelle,t.  II,  liv.  23,  §  2,  p.  1005.  Lyon, 
1575. 

Thevet.  Vie  des  hommes  illustres,  liv.  VIII,  p.  663. 

De  Thou.  Histoire  universelle,  t.  II,  p.  531-541,  édit.  1620. 

XVIIe  siècle. 

Wytfliet.  Histoire  des  Indes  Orientales  et  Occidentales.  Dc-uay, 
1605. 

De  Laet.  Description  des  Indes  Occidentales,  liv.  IV,  §  IX-XVI1I, 
p.  117-130.  Leyde,  1640. 

Champlain.  Voyages  et  découvertes  en  Nouvelle  France.  Paris,  Le- 
mare,  1632. 

La  Fortune  de  la  cour.  Paris,  1642,  p.  238-243. 

Dupleix.  histoire  de  France,  édit.  1644,  t.  III,  p.  673-675. 

Moreri.  Dictionnaire  historique,  édit.  1674. 

XVIIIe  siècle. 

Charlevoix.  Histoire  et  description  générale  de  la  Nouvelle  France, 
t.  I,  p.  35-165.  Paris,  in-12,  1744. 

Abbé  Prévost.  Histoire  générale  des  voyages,  t.  XIV,  §  6,  p.  415-458, 
Paris,  1745-1770. 

Chaudox.  Dictionnaire  historique,  Paris,  1766. 

XIXe  siècle. 

Wabden.  Description  des  États-Unis,  trad.  française,  1820,  t.  III, 
liv.  II,  p.  13. 

Vitet.  Histoire  de  Dieppe.  Paris,  1838. 

Guébin.  Histoire  maritime  de  la  France,  1. 1,  p.  368-393.  Paris,  1 842. 

Roux  de  Rochelle.  Histoire  des  États-Unis,  t.  I,  p.  1-22.  Paris, 
1853. 

Girard.  Le  Italion,  journal  le  Siècle,  1857. 


NOTICE  BIBLIOGRAPHIQUE.  345 

Martin.  Histoire  de  France,  vol.  IX,  p.  285,  édit.  Paris,  18G0. 

Du  Prat.  Histoire  d'Elisabeth  de  Valois,  Paris,  1859. 

Bancroft.  Histoire  des  États-Unis,  trad.  Gatti  de  Gamond,  t.  I, 
p.  67-81.  Paris,  1861. 

De  Gourgues.  Dominique  de  Gourgues,  mémoire  inséré  dans  le  bul- 
letin de  la  Société  d'histoire  et  d'archéologie  de  la  province  ecclé- 
siastique d'Auch.  Auch,  1861. 

Haag.  La  France  protestante.  Paris,  1861. 

Parkman.  Pioneers  of  France  in  the  north  world,  France  aud  England 
in  north  America.  Boston,  1867,  traduction  française  parMe  de  Cler- 
mont-Tonnerre.  Paris,  1874. 

Poussielgue.  Voyage  en  Floride.' Tour  du  Monde,  nos  454-456. 

Tessier.  L'amiral  Coligny.  Paris,  1872. 


L'HISTOIRE  NOTABLE 

DE   LA   FLORIDE 

SITUÉE  ES  INDES  OCCIDENTALES 

CONTENANT  LES  TROIS  VOYAGES  FAIGTS  EN  IGELLE 

PAR  CERTAINS  CAPITAINES  ET  PILOTES  FRANÇOIS 

DESCRITS    PAR   LE   CAPITAINE    LAUDONNIÈRE 

QUI  Y  A  COMMANDÉ  L' ESPACE  1)'ltN  AN  TROIS  MOYS 


l.  La  partie  de  la  terre,  que  auiourd'huy  nous  nommons  la  qua- 
trième partie  du  monde,  ou  l'Amérique ,  ou  bien  l'Inde  Occidentale, 
a  esté  incognùe  des  anciens,  à  raison  de  sa  trop  longue  distance  : 
mesme  toutes  les  isles  de  l'Occident,  et  les  isles  Fortunées  n'ont  esté 
descouvertes  que  parles  modernes  :  encoresque  quelques-uns  (I)ayent 
voulu  dire  qu'elles  l'ayent  esté  du  temps  d'Auguste  César  ,  et  que 
Virgile  (2)  en  a  fait  mention  au  sixième  de  son  Enéide,  quand  il  dit, 
qu'il  y  a  une  terre  delà  les  estoilles,  et  le  voyage  de  l'An  et  du  Soleil, 
là  où  Atlas  porte-ciel  soustient  le  pôle  sur  ses  espaules  :  toutesfois  il 
est  aisé  de  iuger  qu'il  n'entend  parler  de  ceste  terre,  de  laquelle  il 
ne  se  trouve  que  personne  ait  escrit  de  son  temps,  ny  mesme  de 
plus  de  mil  ans  après.  Christophe  Colon  premier  de  tous  surgit  en 
ceste  terre  l'an  mil  quatre  cens  nonante  et  deux,  et  cinq  ans  après 


(1)  Cf.  P.  Gaffarel,  Etule  sur  les  rapports  de  l'Amérique  et  de  l'ancien  contù 
nent  avant  Colomb,  p.  134-159.  , 

(2)  Mncid.,  VI,  v.  79. 


348  l'histoire  notable 

Americ  y  alla  parle  commandement  duroy  de  Castille  etluy  donna 
son  nom,  dont  depuis  elle  a  esté  nommée  l'Amérique.  Cest  (1)  homme 
estoit  heureusement  versé  en  la  marine  et  l'astronomie  :  parquoy  il 
descouvrit  en  son  temps  plusieurs  terres  incogneues  aux  anciens 
géographes.  Ceste  terre  est  nommée  par  quelques  uns  la  terre  du  Bré- 
sil et  Papegalli  (2).  Elle  s'estend  selon  Postel  (3)  depuis  l'un  des  pôles 
iusques  à  l'autre,  excepté  à  l'endroit  du  Magelan  auquel  elle  se  rend, 
cinquante  deux  degrez  outre  l'Equateur. 

II.  le  la  diviseray  pour  plus  facile  intelligence  en  trois  principales 
parties  :  celle  qui  est  vers  le  pôle  Articque  ou  Septentrion,  est  nommée 
la  Nouvelle  France,  pour  autant  que  l'an  mil  cinq  cens  ving  quatre, 
lean  Yerrazano  (4)  Florentin  fut  envoyé  par  le  roy  François  I  et  par 
Madame  la  régente  sa  mère  aux  terres  neuves,  auxquelles  il  prit 
terre,  descouvrit  toute  la  coste  qui  est  depuis  leTropique  du  Cancer, 
à  scavoir  depuis  le  vingt-huitième  degré  iusques  au  cinquantiesme  : 
et  encore  plus  devers  le  North.  Il  planta  en  ce  pais  les  enseignes  et 
armoiries  du  Roy  de  France  :  de  sorte  que  les  Espagnols  mesmes  qui 
y  furent  depuis  ont  nommé  Ce  pais  terre  Francesque.  Elle  s'estend 
doncques  en  latitude  depuis  le  vingt  cinquiesme  degré,  iusques  au 
cinquante  quatriesme  vers  le  Septentrion  :  et  en  longitude  depuis  les 
deux  cens  dixiesme  iusques  au  trois  cens  trentiesme.  La  partie 
orientale  d'icelle  est  nommée  par  les  modernes  terre  de  Norumber- 
gue  (5),  laquelle  aboutit  au'golphe  de  Gamas,  qui  la  sépare  d'avec 
l'isle  de  Canada  :  là  où  Robert  Val  (6)  et  Iacques  Cartier  allèrent 
l'an  mil  cinq  cens  trente  cinq  :  et  à  Tentour  de  laquelle  il  y  a  plu- 
sieurs isles,  entre  lesquelles  est  celle  que  l'on  nomme  terre  de  La- 
brador, tirant  vers  leGrone  lande.  En  la  partie  occidentale  il  y  a 
plusieurs  terres  recognues,  comme  la  région  de  Quihira,  Cepola, 
Astallan  et  Terlichichimici  (7).  La  partie  méridionale  se  nomme  la 

(1)  Cf.  Ed.  Charton,  Voyageurs  anciens  et  modernes,  t.  III,  p.  192-208.—  de  Hum- 
boldt,  Histoire  de  la  géographie  du  nouveau  continent,  t.  IV  et  V.  — Santareu, 
Beclierclies  sur  Americ  Vespuce.  —  D'avezac,  Etude  sur  Hylacomylus ,  etc. 

(2)  Des  perroquets  :  on  la  trouve  désignée  sous  ce  nom  dans  la  carte  en  l'honneur 
de  Henri  II,  reproduite  par  Jomard  [Monuments  inédits  de  la  géographie). 

(3)  Dans  l'ouvrage  intitulé  :  Des  Merveilles  des  Indes  et  du  nouveau  monde. 
Paris,  1553,  in-16. 

(&)Cf.  Pierre  Margry,  Les  Navigations  françaises  au  XVIe  siècle,  p.  181-225.  — 
Charton,  Voyageurs  anciens  et  modernes,  t.  IV ,  p.  75-72. 

(5)  Le  Canada  actuel. 

(6)  Le  vrai  nom  est  François  de  la  Roque,  sieur  de  Roberval. 

(7)  On  désignait  sous  ce  nom  la  région  des  Montagnes  Rocheuses.  Cevola  ou  Cibola 


DE    LA    FLORIDE.  349 

Floride,  à  raison  qu'elle  fut  descouverte  le  iour  de  Pasque  Flories. 
La  partie  septentrionale  est  du  tout  incognue. 

III.  La  seconde  partie  de  toute  l'Amérique  est  nommée  la  nou- 
velle Espagne  :  elle  commence  depuis  le  Tropique  de  Cancer  au 
vingt-cinquiesme  degré  iusques  au  neufiesme.  En  icelle  est  située 
la  ville  de  Themistitan,  et  a  plusieurs  régions  et  plusieurs  isles  ad- 
ioustees,  nommées  les  Antilles  :  les  plus  apparentes  et  renommées 
desquelles  sont  l'Espagnole  et  l'Isabelle  avec  une  infinité  d'autres. 
Toute  ceste  terre  ensemble  le  golphe  de  Mexico,  et  toutes  les  isles 
susdites  n'ont  en  longitude  que  soixante  dix  degrez,à  scavoir  depuis 
le  deux  cens  quarentiesme ,  iusques  au  trois  cens  dixiesme,  encore 
est-elle  longue  et  estroite  comme  l'Italie. 

IV.  La  tierce  partie  de  l'Amérique  est  nommée  le  Pérou  :  elle  est 
fort  grande,  et  s'estend  en  longitude  depuis  le  dixiesme degré  iusques 
au  cinquante  cinquiesme  par  delà  l'Equateur,  à  scavoir,  comme 
i'ay  dit,  iusques  au  détroit  Magelanique.  Elle  est  faite  en  façon  d'un 
œuf,  et  est  fort  recognûe  de  tous  les  costez  :  l'endroit  où  elle  est  la 
plus  large  a  soixante  degrez,  et  de  là  elle  s'estressit  petit  à  petit  vers 
les  deux  bouts.  En  une  partie  de  ceste  terre  s'abitua  Villegaignon 
droit  sous  le  Tropique  de  Capricorne,  et  la  nommée  France  Antarc- 
tique, à  cause  qu'elle  tire  au  pôle  Antarctique,  ainsi  que  la  nostre  à 
l'Arctique. 

V.  La  Nouvelle  France  est  presque  aussi  grande  que  toute  notre 
Europe.  La  partie  toutefois  d'icelle  la  plus  recognûe  et  habituée, 
estla  Floride,  en  laquelle  plusieurs  François  ont  fait  plusieurs  voyages 
à  diverses  fois,  tellement  qu'elle  est  maintenant  la  région  plus  re- 
cognûe, qui  soit  en  toute  ceste  partie  de  la  Nouvelle  France.  Le  cap(l) 
d'icelle  est  comme  un  long  bout  de  terre  estendu  en  mer  cent  lieues,  et 
tiré  droit  vers  le  midy .  Elle  a  vis  à  vis  à  vingt  cinq  lieues,  l'isle  de  Cuba, 
autrement  appellee  Isabelle.  Vers  le  levant  les  isles  de  Bahama  et 
Lucaye,  et  vers  l'Occident  le  Golphe  de  Mexico.  Le  pais  est  plat,  de- 
coupé  de  plusieurs  rivières,  pour  ceste  cause,  humide,  et  sablonneux 
vers  le  rivage  de  la  mer.  Il  y  croist  grande  quantité  de  pins  qui  ne 
portent  point  de  pépins  dedans  les  prunes  qu'ils  produisent.  Il  y 
croist  des  chesnes,  noyers,  merisiers,  meuriers,  lentisques,  et  chasta- 
gniers,  lesquels  ne  sont  naturels  comme  en  France.  Il  y  a  force  cèdres, 


correspond  au  pays  entre  Mississipi  et  Rio  del  Norte;  Astatlan  et  Terlichichimici  au 
Mexique. 
(1)  Le  cap  Agi  ou  Satie  qui  termine  la  Floride  au  sud. 


350  l'histoire  notable 

cipres,  lauriers,  palmiers,  houx,  et  vignes  sauvages,  lesquelles  mon- 
tent au  long  des  arbres  et  aportent  de  bons  raisins.  Il  y  a  une  sorte 
de  mefliers  (1)  desquels  le  fruit  est  meilleur  que  celuy  de  France, 
et  plus  gros,  aussi  y  a  il  des  pruniers  qui  portent  le  fruict  fort  beau, 
mais  non  guère  bon,  des  framboisiers,  une  petite  graine  que  nous 
appelions  entre  nous  bleues ,  qui  sont  fort  bons  à  mangers.  Il  y 
croistdes  racines  qu'ils  appellent  en  leur  langage  Hasez,  de  quoy  en 
la  nécessité  ils  font  du  pain. 

VI.  Les  animaux  plus  cognus  en  terre ,  sont  des  cerfs,  biches, 
chevreux,  daims,  ours,  léopards,  loups  cerviers ,  onces ,  diverses 
sortes  de  loups,  chiens  sauvages,  lièvres,  connins,  poules  d'Indes, 
perdris,  perroquets,  pigeons,  ramiers,  tourterelles,  merles,  corneilles 
tiercelets,  faucons,  laniers,  hérons,  grues,  cigongnes,  oyes  sauvages, 
coucous,  cormorans,  esgrettes  blanches,  rouges,  noires  et  grises,  et 
une  infinité  de  sorte  degibbier.  Il  y  a  telle  quantité  decrocodils  que 
les  hommes  en  sont  souventesfois  assaillis  en  nageant,  des  serpens 
de  plusieurs  sortes,  et  une  certaine  espèce  de  bestes  qui  différent  fort 
peu  des  lyons  d'Afrique. 

VII.  11  se  trouve  entre  les  sauvages  quantité  d'or  et  d'argent,  qui 
est,  à  ce  que  i'ay  entendu  d'eux-mesmes,  des  navires  qui  se  sont  per- 
dues en  la  coste.  Ils  en  trafiquent  les  uns  avec  les  autres  :  et  ce 
qui  me  l'a  fait  croire  davantage  c'est  que  du  costé  devers  le  Cap,  là 
où  ordinairement  les  navires  se  perdent,  il  y  a  plus  d'argent  que  du 
costé  du  North.  Ils  disent  toutefois  que  dedans  les  montagnes  d'Àp- 
palesse  il  y  a  des  mines  de  cuivre  que  ie  pense  estre  or.  Il  y  a  aussi 
en  ceste  terre  l'arbre  d'Esquine,  qui  est  fort  bon  contre  la  vérole,  et 
grande  quantité  de  graines  et  d'herbes,  desquelles  on  ferait  de  fort 
bonnes  teintures  et  peinctures  de  toutes  couleurs.  Et  de  fait  les  In- 
diens qui  se  délectent  fort  à  peindre  sur  des  peaux,  s'en  sçavent  fort 
bien  accommoder. 

VIII.  Leshommes  sont  de  couleur  olivastre,  de  grande  corporance, 
beaux  sans  aucune  difformité  etbien  proportionnez.  Ils  couvrent  leur 
nature  d'une  peau  de  cerf  bien  couroyee.  La  plus  part  d'eux  sont 
peints  par  le  corps,  par  les  bras  et  cuisses  de  fort  beaux  comparti- 
ments, la  peinture  desquels  ne  se  peut  iamais  oster,  à  cause  qu'ils 
sont  picquez  dedans  la  chair.  Ils  portent  les  cheveux  fort  noirs  et 
longs  iusque  sur  la  hanche,  toutesfois  ils  les  troussent  d'une  façon 
qui  leur  est  bien  séante.  Ils  sont  grands  dissimulateurs  et  traistres, 


(1)  Sic. 


DE    LA    FLORIDE.  351 

vaillans  de  leurs  personnes  et  combatent  fort  bien,  ils  n'ont  autres 
armes  que  l'arc  et  la  flesche.  Ils  font  la  corde  de  leurs  arcs  d'un  boyau 
de  cerf  ou  de  cuir  de  cerf,  qu'ils  scavent  aussi  bien  accoustrer  qu'on 
sçauroit  faire  en  France,  et  d'aussi  différentes  couleurs.  Ils  ferrent 
leurs  flesches  de  dents  de  poisson  et  de  pierres,  qu'ils  accoustrentbien 
fort  proprement  :  ils  font  exercer  les  ieunes  hommes  à  bien  courir, 
et  font  entr'eux  un  certain  prix  que  celuy  qui  a  la  plus  longue 
haleine  gaigne.  Ils  s'exercent  aussi  fort  à  tirer  de  l'arc,  ils  iouent 
à  la  pelote  de  ceste  façon.  Ils  ont  un  arbre  planté  au  milieu  d'une 
place,  qui  est  de  hauteur  de  huit  ou  neuf  brasses,  au  fais  duquel  y  a 
un  quarré  fait  d'éclisse,  lequel  donne  gain  de  la  partie  à  celuy  qui 
en  iouant  l'a  frappé.  Ils  prennent  grand  plaisir  à  la  chasse  et  à  la 
pescherie.  LesRoys  du  paisse  font  fort  la  guerre  les  uns  aux  autres, 
laquelle  ne  se  meineque  par  surprise,  et  tuent  tous  les  hommes  qu'ils 
peuvent  prendre,  puis  leur  arrachent  la  teste  pour  avoir  leur  cheve- 
lure, laquelle  ils  emportent  à  leur  retour,  pour  estant,  arrivez  en 
leurs  maisons,  en.  faire  le  triomphe  :  ils  sauvent  les  femmes  et  les 
enfans  et  les  nourrissent  et  retiennent  tousiours  avec  eux.  Estans 
de  retour  de  la  guerre  ils  font  assembler  tous  leurs  subiets,  et  d'al- 
légresse ils  sont  trois  iours  et  trois  nuits  à  faire  bonne  chère,  dancer 
et  chanter.  Ils  font  mesme  dancer  les  plus  anciennes  femmes  du  pais, 
tenant  les  chevelures  de  leurs  ennemis  en  la  main  :  et  en  dançant , 
chantent  louanges  au  Soleil  luy  attribuans  l'honneur  de  la  victoire. 

IX.  Ils  n'ont  cognoissance  de  Dieu  ny  d'aucune  religion,  sinon,  que 
ce  qui  leur  apparoist  comme  le  Soleil  et  la  Lune.  Ils  ont  leurs  prestres 
ausquels  ils  croient  fort  pour  autant  qu'ils  sont  grands  magiciens, 
grands  devins  et  invocateurs'  de  diables.  Ces  prestres  leur  serven 
de  médecins  et  chirurgiens,  ils  portent  touiours  avec  eux  un  sac 
plein  d'herbes  et  de  drogues,  pour  medeciner  les  malades  qui  sont 
la  plus  part  de  véroles  :  car  ils  aiment  fort  les  femmes  et  les  filles 
qu'ils  appellent  filles  du  Soleil  :  toutesfois  quelques  uns  sont  sodo- 
mites.  Ils  se  marient  chacun  à  sa  femme,  et  est  permis  aux  Roys  d'en 
avoir  deux  ou  trois,  toutesfois  il  n'y  a  que  la  première  honorée  etre- 
cogenûe  pour  royne,  et  n'y  a  aussi  que  les  enfans  de  ceste  première 
femme  qui  héritent  du  bien  etdel'authorité  du  père.  Les  femmes  font 
tout  le  mesnage,  ils  n'habitent  point  avec  elles  depuis  qu'ils  cognois- 
sent  qu'elles  sont  grosses,  et  ne  mangent  point  de  ce  que  elles  tou- 
chent, durant  qu'elles  ont  leurs  fleurs. 

X.  Il  y  a  en  tout  ce  pays  grande  quantité  d'hermaphrodites,  les- 
quels ont  tous  le  plus  grand  travail,  mesmes  ils  portent  leurs  vivres 


352  l'histoire  notable 

quand  ils  vont  à  la  guerre.  Ils  se  peignent  fort  le  visage,  et  s'emplis- 
sent les  cheveux  de  dumel  pour  apparoistre  plus  effroyables.  Les  vi- 
vres qu'ils  portent  sont  de  pain,  de  miel  et  de  farine  faicte  demilgrilé 
dedans  le  feu,  lequel  ils  gardent  sans  se  gaster  un  long  temps.  Ils 
portent  aussi  quelquefois  du  poisson  qu'il  font  cuire  à  la  fumée.  A  la 
nécessité  ils  mangent  mil  vilenniesiusques  àavallerdes  charbons,  et 
mettre  du  sable  dedans  la  bouillie  de  ceste  farine. 

XI.  Quand  ils  vontà  la  guerre,  leur  Roy  marche  le  premier,  avec  un 
baston  en  une  main,  et  son  arc  en  l'autre,  avec  son  carquois  garny 
deflesches.Tous  les  hommes  le  suyvent,  lesquels  ont  semblablement 
l'arc  et  les  flesches.  En  combattant  ils  font  de  grands  cris  et  excla- 
mations. Ils  ne  font  d'entreprise  qu'ils  n'assemblent  par  plusieursfois 
leur  conseil,  et  conseillent  fort  bien  un  affaire  devant  que  le  resouldre. 
Ils  s'assemblent  tous  lesmatins  en  la  grande  maison  publique,  là  où 
le  Roy  se  trouve,  et  se  met  seul  sur  un  siège  qui  est  plus  haut  que  les 
autres  :  là  où  les  uns  après  les  autres  le  viennent  saluer  et  com- 
mencent les  plus  anciens  leur  salut  haussans  les  deux  mains  par 
deux  fois  à  la  hauteur  de  leur  visage,  disans  ha,  he,  ya,  ha,  ha, 
et  les  autres  respondent  ha,  ha.  Ainsi  qu'ils  saluent,  chacun  s'as- 
siet  sur  les  sièges  qui  sont  tout  à  l'entour  du  dedans  de  la  maison. 
S'il  y  a  quelque  chose  à  traicter  le  roy  appelle  les  Iarvars,  c'est- 
à-dire  leurs  prestres  et  les  plus  anciens,  et  leur  demande  leur  advis  : 
puis  il  commande  que  l'on  face  du  casiné ,  qui  est  un  breuvage 
composé  des  fueilles  d'un  certain  arbre,  ce  casiné  se  boit  tout  chauld. 
Il  boit  le  premier,  puis  en  fait  donner  à  tous  l'un  après  l'autre  de- 
dans le  vase  mesme  qui  tient  bien  une  quarte  mesure  de  Paris.  Ils 
font  si  grand  cas  de  ce  breuvage  que  nul  ne  peut  boire  en  ceste  as- 
semblée s'il  n'a  fait  preuve  de  sa  personne  à  la  guerre.  Davantage 
ce  breuvage  a  telle  vertu  qu'incontinent  qu'ils  l'on  bu  ils  deviennent 
tous  en  sueur,  laquelle  estant  passée ,  oste  la  faim  et  la  soif  pour 
vingt  quatre  heures  après. 

XII.  Quand  il  meurt  un  Roy,  ils  l'enterrent  fort  solennellement  et 
sur  la  sépulture  ils  mettent  le  hanap  là  où  il  avoit  coustume  de  boire, 
et  tout  au  tour  de  la  dite  sépulture  ils  plantent  force  flesches,  et  sont 
trois  iours  et  trois  nuicts  sans  cesser  de  plorer,  et  sans  manger  : 
tous  les  roys  ses  amis  font  le  semblable  dueil  :  et  pour  tesmoi- 
gnage  de  l'amitié  qu'ils  luy  portent,  ils  coupent  la  moitié  de  leurs 
cheveux  tanthommes  que  femmes.  Il  y  a  durant  le  temps  de  six  lunes 
quelques  femmes  déléguées ,  lesquelles  pleurent  la  mort  de  ce  Roy 
trois  fois  le  iour  et  crians  à  haute  voix,  à  sçavoir  au  matin,  à  midy, 


DE   LA   FLORIDE.  353 

et  au  soir.  Tous  les  biens  de  ce  Roy  sont  mis  dans  sa  maison  :  puis 
l'on  met  le  feu  dedans,  en  sorte  que  l'on  n'y  voit  iamais  rien.  L'on 
en  fait  autant  du  bien  des  prestres  :  et  d'avantage  l'on  enterre  le 
corps  du  dit  prestre  dedans  la  maison  :  puis  ils  y  mettent  le  feu. 

XIII.  Ils  sèment  leur  mil  deux  fois  l'année,  c'est  à  scavoir  en  mars, 
et  en  iuin,  et  tout  en  une  mesme  terre.  Ledit  mil,  depuis  qu'il- 
est  semé  iusques  à  ce  qu'il  soit  prest  à  cueillir  n'est  que  de  trois  mois. 
Les  six  autres  moysils  laissent  reposer  la  terre;  ils  recueillent  ausis 
de  belles  citroylles  et  de  fort  bonnes  febves.  Ils  ne  fument  point  leur 
terre  ,  seulement  quand  ils  veulent  semer,  ils  mettent  le  feu  dedans 
les  herbes  qui  sont  creùes  durant  les  six  moys,  et  les  font  toutes 
brusler.  Ils  labourent  leur  terre  d'un  instrument  de  bois  qui  est 
fait  comme  une  mare  ou  houë  large,  dequoy  l'on  laboure  les  vi 
gnes  en  France  :  ils  mettent  deux  grains  de  mil  ensemble.  Quand  il 
faut  ensemencer  les  terres,  le  Roy  commande  à  un  des  siens  de  faire 
tous  les  iours  assembler  sessubiets  pour  se  trouver  au  labeur,  du- 
rant lequel  le  Roy  leur  fait  faire  force  breuvage  duquel  nous  avons 
parlé.  En  la  saison  que  l'on  recueille  le  mil,  il  est  tout  porté  en  la 
maison  publique,  là  où  il  est  distribué  à  chacun  selon  sa  qualité. 
Ils  ne  sèment  que  ce  qu'ils  pensent  qui  leur  est  nécessaire  pour  six 
moys,  encore  bien  petitement  :  car  durant,  l'hiver,  ils  se  retirent 
trois  ou  quatre  mois  de  l'année  dedans  les  bois  :  là  où  ils  font  de 
petites  maisons  de  palmites  pour  leur  retirer,  et  vivent  là  de  gland, 
de  poisson  qu'il  peschent,  d'huistres,  de  cerfs,  poules  d'Indes,  et 
autres  animaux  qu'ils  prennent.  Ils  mangent  toutes  leurs  viandes  ros- 
ties  sur  les  charbons,  et  boucanées,  c'est-à  dire,  quasi  cuictes  à  la 
fumée.  Il  mangent  volontiers  de  la  chair  d'un  crocodil  (1)  :  et  de  fait 
elle  est  belle  et  blanche,  etn'estoit  qu'elle  sent  trop  le  musc  nous  en 
eussions  souventes  fois  mangé. 

XIV.  Ils  ont  une  coustume  entre  eux  que  quand  ils  se  trouvent  mal, 
là  où  ils  sentent  la  douleur,  en  lieu  que  nous  nous  faisons  saigner, 
leurs  médecins  les  succent  iusques  à  leur  faire  venir  le  sang.  Les 
femmes  sont  semblablement  dispostes  ,  et  grandes,  et  de  la  mesme 
couleur  des  hommes,  peintes  comme  les  hommes,  toutes  fois  quand  ils 
naissent  ils  ne  sont  point  si  olivastres,  et  sont  beaucoup  plus  blan- 
ches. Car  la  principale  cause  de  laquelle  leur  vient  ceste  couleur, 
est  des  onctions  d'huille  dont  ils  usent  entr'eux,  et  le  font  pour  cer- 
taine cérémonie  que  ie  n'ay  sceu  sçavoir,  et  à  cause  aussi  du  soleil 

(1)  Le  caïman. 

LA.  FLORIDE.  23 


354  l'histoire  notable 

qui  leur  donne  dessus  leur  corps.  La  disposition  des  femmes  et  si 
grandes  quelles  peuvent  passer  à  nage  de  grandes  rivières,  te- 
nans  leur  enfans  sur  un  bras,  mesmes  elles  montent  fort  disposte- 
ment  sur  les  plus  hauts  arbres  du  pais. 

Voyla  en  bref  la  description  du  pais,  avec  la  nature  et  cous- 
tume  des  habitans,  que  i'ay  bien  voulu  escrire  avant  que  d'entrer 
plus  avant  sur  le  discours  de  mon  histoire ,  à  fin  que  les  lecteurs 
fussent  mieux  disposez  à  entendre  ce  que  i'entens  discourir  cy 
après. 

XV.  L'Admirai  (1)  de  Chastillon,  seigneur  plus  désireux  du 
bien  public  que  son  propre,  ayant  cognu  la  volonté  du  Roy  son 
prince,  qui  estoit  de  faire  recognoistre  les  terres  neuves,  fît  en  toute 
diligence  equipper  des  vaisseaux  propres  pour  ce  fait,  et  lever  gens 
dignes  de  telle  entreprise  :  entre  lesquels  il  esleut  le  capitaine  Iehan 
Ribaut,  homme  véritablement  expérimenté  au  fait  de  la  marine, 
lequel  ayant  receu  son  commandement  se  mit  en  mer  l'an  mil  cinq 
cens  soixante  deux,  le  dix  huictième  iour  de  février,  accompagne 
seulement  de  deux  roberges  du  Roy  :  mais  si  bien  fournies  de 
gentilshommes,  du  nombre  desquels  i'estois,  et  de  vieux  soldats, 
qu'il  avoit  moyen  de  faire  quelque  chose  mémorable  et  remarquable 
à  iamais. 

XVI.  Ayant  doneques  navigué  deux  moys  sans  aucunement  tenir 
la  route  accoustumée  des  Espagnols,  il  prist  port  en  la  Nouvelle 
France,  terrissant  près  un  Cap,  ou  promontoire  non  relevé  de  terre, 
pour  ce  que  la  coste  est  toute  plate,  mais  de  hautes  forests  seule- 
ment :  lequel,  à  son  abord,  il  appella  cap  François  en  l'honneur  de 
nostre  France.  Ce  cap  est  distant  de  l'Equateur  environ  trente  de- 
grez.  De  ce  lieu  costoyant  vers  le  septentrion,  il  découvrit  une 
fort  belle  et  grande  rivière  :  laquelle  luy  donna  occasion  d'ancrer 
pour  le  lendemain  l'aller  recognoistre  au  plus  matin,  ce  qu'ayant 
fait  et  presque  à  l'aube  du  iour,  accompagné  du  capitaine  Fiquin- 
ville  et  de  plusieurs  soldats  de  son  bord ,  il  ne  fut  si  tost  arrivé  à 
la  lisière  du  rivage,  qu'il  recongnut  plusieurs  Indiens  hommes  et 
femmes,  qui  tout  exprez  s'estoient  transportez  en  ce  lieu  pour  y  re- 
cevoir les  François  avec  toute  douceur  et  amitié  :  comme  bien  ils 
monstrentpar  la  harangue  que  leur  Roy  fit,  et  lespresens  de  peaux 

chamoys,  desquels  il  honora  le  capitaine,  qui  le  iour  suyvant  fit 
planter  dedans  ladite  rivière  et  non  fort  loin  de  l'embouchure  d'i- 

(1)  Gaspard  de  Coligny. 


DE   LA   FLORIDE.  355 

celle  une  colonne  de  pierre  de  taille  sur  un  petit  costeau  de  terre 
sablonneuse,  en  laquelle  les  armoiries  de  France  estoient  empreintes 
et  gravées.  Ce  fait,  il  s'embarqua  derechef  afin  de  tousiours  pour- 
suivre la  recognoissance  qu'il  vouloit  faire  de  la  coste  septention- 
nale. 

XVII.  Apres  avoir  navigué  quelque  temps,  il  prit  terre  en  l'autre 
costé  de  la  rivière  :  et  lors  commanda  en  la  présence  de  quelques 
Indiens  qui  l'attendoient  exprès,  de  faire  les  prières,  pour  remercier 
le  Seigneur  de  ce  que  sans  péril  ou  danger  aucun,  il  avoit  conduit 
par  sa  grâce  le  peuple  François  iusques  à  ces  lieux  estranges.  Les 
prières  achevées,  les  Indiens  qui  s'estoient  rendus  fort  attentifs  à 
les  escouter,  estimans  (à  mon  iugement)  que  nous  adorions  le  soleil, 
pour  ce  que  nous  avions  tousiours  les  yeux  au  ciel,  se  levèrent  tous 
et  vindrent  saluer  le  capitaine  Iehan  Ribault,  promettant  de  luy  mons- 
trer  leur  Roy,  qui  ne  s'estoit  levé  comme  eux,  ains  estoit  demeuré 
assis  sur  les  feuillages  verds  de  lauriers  et  de  palmiers.  Vers  lequel 
le  capitaine  s'achemina,  s'assit  près  de  luy,  et  l'entendit  assez  lon- 
guement discourir,  mais  avec  un  assez  maigre  plaisir,  pour  ce  qu'il 
ne  pouvoit  entendre  son  langage,  et  moins  encore  la  conception  de 
son  esprit.  Au  partir,  le  Roy  donna  au  capitaine  un  pannache  d'ai- 
grette teint  en  rouge,  et  un  panier  à  l'indienne  composé  de  palmites, 
et  tissu  fort  artificiellement,  avec  une  grande  peau  peinte  et  figurée 
pas  tant  de  divers  animaux  sauvages  si  vivement  représentez  et  pour- 
traits,  que  rien  n'y  restoit  que  la  vie.  Le  capitaine,  pour  ne  se  mons- 
trer  ingrat,  luy  donna  de  petits  brasselets  d'estain  argentez,  une 
serpe,  unmirouer,  et  desjcousteaux  :  dont  le  Roy  se  monstra  en  es- 
tre  fort  ioyeux,  et  amplement  satisfait.  La  pluspart  du  iour  passé 
avec  les  Indiens,  le  capitaine  s'embarqua  pour  passer  à  l'autre 
bord  de  la  rivière,  dont  le  roy  se  monstra  grandement  contristé. 
Toutesfois  n'y  pouvant  donner  ordre,  commanda  qu'en  toute  diligence 
on  nous  peschast  du  poisson,  ce  qu'ils  firent  en  un  instant  :  car  es- 
tant entrez  en  leurs  parcs  composez  de  roseaux  et  faits  en  façon 
d'une  laberinth,  ils  nous  chargèrent  de  truites,  de  gros  mullets,  de 
plyes,  de  turbots  et  d'une  infinité  d'autres  espèces  toutes  différentes 
des  nostres. 

XVIII.  Ce  fait,  entrasmes  en  nos  barques  et  tirasmes  de  l'autre  part. 
Mais  avant  qu'aborder  nous  fusmes  saluez  d'un  nombre  infini  d'In- 
diens, lesquels  se  mettans  en  l'eau  iusques  aux  esselles  nous  appor- 
tèrent force  petits  paniers  pleins  de  mil  et  de  franches  meures 
blanches  et  rouges  :  les  autres  se  présentèrent  pour  nous  porter 


356  l'histoire  notable 

en  terre  :  où  estans  descendus  nous  apperceusmes  leur  Roy  assis  sur 
une  ramee,  et  petite  frescade  de  cèdres  et  lauriers  quelque  peu 
séparée  du  rivage  de  l'eau.  Il  estoit  accompaigné  de  deux  de  ses  en- 
fans  beaux  et  puissans  au  possible  :  et  d'une  troupe  d'Indiens  qui 
avoient  Tare  et  la  trousse  pleine  de  flesebes  merveilleusement  bien 
en  conche.  Les  deux  enfans  receurent  gratieusement  le  capitaine  : 
mais  le  Roy  leur  père  monstrant  une  gravité,  ie  ne  scay  quelle,  ne 
feit  sinon  bransler  quelque  peu  la  teste  :  lors  que  le  capitaine  s'ad- 
vança  pour  le  saluer,  et  sans  se  mouvoir  autrement,  tint  une  si  cons- 
tante gravité,  qu'il  feit  paroistre  qu'à  bon  et  iuste  droict  il  por- 
toit  le  tiltre  de  Roy.  Le  capitaine  ne  sçachant  que  iuger  du  port  de 
cest  homme,  pensa  qu'il  estoit  ialoux  de  ce  que  premièrement 
nous  estions  allez  vers  l'autre,  ou  bien  qu'il  n'estoit  trop  content  de 
la  borne  que  nous  avions  plantée.  Sur  ce  ne  sçachant  que  resouldre, 
l'un  fit  entendre  par  signes  qu'il  l'estoit  venu  trouver  exprez  de  loin- 
taine région,  pour  luy  faire  cognoistre  l'amitié  qu'il  vouloit  avoir 
avecques  luy  :  pour  laquelle  mieux  allier,  luy  tira  d'une  malette 
quelques  singularitez,  comme  des  brasselets  en  façon  d'or  et  d'ar- 
gent, qu'il  luy  présenta,  et  quelques  autres  ioyaux  à  ses  enfans  :  qui 
fut  cause  que  le  Roy  se  mit  à  caresser  amiablement  le  capitaine  et 
nous.    • 

XIX.  Et  après  ces  caresses  nous  nous  acheminasmes  dedans  les 
bois,  esperans  y  recognoistre  quelques  singularitez  :  qui  furent  force 
meuriers  blancs  et  rouges,  sur  la  sommité  desquels  y  avoit  une 
infinité  de  vers  à  soye.  Poursuyvans  nostre  sentier  nous  Mescou- 
vrismes  une  belle  et  grande  prairie,  entrelassée  pourtant  de  plusieurs 
marescages,  qui  nous  contraignirent ,  à  raison  de  l'eau  qui  de  tous 
costez  l'environnoit,  de  rebourser  chemin  vers  le  rivage.  Là  nous 
ne  trouvans  le  Roy ,  qui  ia  s'estoit  retiré  en  sa  demeure,  entrasmes 
en  nos  barques ,  et  navigasmes  vers  nos  vaisseaux  :  où  arrivez  ap- 
pellasmes  ceste  rivière  la  rivière  de  May,  pour  ce  que  le  premier 
de  ce  moys  nous  l'avions  descouverte. 

XX.  Bien  tost  après  que  nous  fusmes  retournez  à  nos  vaisseaux, 
les  ancres  furent  levées  et  les  voilles  appareillez  pour  plus  avant 
descouvrir  la  coste,  le  long  de  laquelle  nous  descouvrismes  une  autre 
belle  rivière  que  le  capitaine  voulut  luy-même  recognoistre  :  et 
l'ayant  recognûe  avec  le  Roy  et  leshabitans  d'icelle  la  nomma  Seine 
pource  qu'elle  approche  bien  fort  de  la  Seine  de  France.  De  ceste 
rivière  nous  retirasmesvers  nos  vaisseaux  :  où  arrivez  appareillasmes 
nos  voilles  pour  plus  avant  naviguer  vers  le  septentrion,  et  reco- 


DE    LA    FLORIDE.  357 

gnoistre  les  singularitez  de  la  coste.  Mais  nous  n'eusmes  fait  grand 
chemin  que  nous  descouvrismes  une  autre  assez  belle  rivière,  qui 
nous  causa  poser  l'ancre  au  travers  d'icelle ,  et  armer  deux  barques 
pour  l'aller  recognoistre.  Nous  y  trouvasmes  une  isle ,  et  un  Roy  non 
moins  affable  que  les  autres,  puis  nommasmes  ceste  rivière  Somme  : 
de  là  nous  navigasmes  encore  environ  six  lieues ,  puis  nous  descou- 
vrismes une  autre  rivière,  laquelle  recogneùe,  fut  par  nous  baptisée 
du  nom  de  Loire.  Et  consequemment  en  descouvrismes  cinq  autres  : 
la  première  desquelles  fut  appelée  Charente,  la  seconde  Garonne;  la 
tierce  Gironde  :  la  quatriesme  Belle;  la  cinquiesme  Grande.  Les- 
quelles bien  recognùes,  et  le  contenu  en  icelles,  nous  pouvions  avoir 
desia,  en  moins  de  soixante  lieues  de  pays,  veu  plusieurs  singu- 
laritez le  nom  de  neuf  rivières.  Toutesfois  non  assez  satisfaits ,  sin- 
glasmes  encore  plus  vers  le  septentrion,  poursuyvans  la  traicte 
qui  nous  pouvoit  conduire  iusques  à  la  rivière  de  Iordan,  l'une  des 
plus  belles  de  tout  le  septention. 

XXI.  Et  tenans  nostre  route  accoustumee,  survindrent  de  grandes 
bruines  et  tourmente,  qui  nous  contraignirent  abandonner  la  coste 
pour  singler  en  plaine  mer,  qui  fut  cause  que  nous  perdismes  nos 
barques  de  veûeuniour  et  une  nuict,  iusques  au  lendemain  matin, 
que  le  temps  fait  serain  et  la  mer  bonnasse ,  nous  descouvrismes 
une  rivière  que  nous  appelions  Belle  à  veoir.  Puis  ayans  single  trois 
ou  quatre  lieues  commençasmes  à  descouvrir  nos  barques  qui  ve- 
noient  droit  à  nous.  Et  à  leur  arrivée  rapportèrent  au  capitaine 
que  pendant  l'iniure  du  temps  et  les  obscures  bruines,  elles  s'estoient 
retirées  dedans  une  grande  rivière  qui  en  grandeur  et  beauté  ec- 
cedoit  les  autres  :  dont  le  capitaine  receut  un  grandissime  conten- 
tement :  car  tout  le  plus  de  son  désir  estoit  de  trouver  havre  pour 
loger  ses  vaisseaux  et  là  nous  refraichir  quelque  espace  de  temps. 
Ainsi  tirans  vers  ceste  part  arrivasmes  au  travers  de  ladite  rivière 
(qui  à  raison  de  sa  beauté  et  grandeur  fut  appellee  Port  Royal),  mis- 
mes  les  voilles  bas,  et  posasmes  l'ancre  à  dix  brasses  d'eau.  Car  la 
profondité  y  est  telle,  nommément  quand  la  mer  commence  à  fluer 
dedans,  que  les  plus  grands  vaisseaux  de  France ,  voire  les  cara- 
ques  de  Venise  y  pouvoient  entrer. 

XXII.  L'ancre  posée,  le  capitaine  avec  ses  soldats  mit  pied  à  terre, 
et  descendit  premièrement,  où  nous  trouvasmes  le  lieu  si  plaisant  et 
délectable  que  rien  plus  :  car  il  estoit  tout  recouvert  de  hauts  ches- 
nes  et  cèdres  en  infinité,  et  au  dessous  d'iceux,  de  lentisques  de  si 
suave  odeur,  qu'iceluy  seul  faisoit  trouver  le  lieu  de  très  grand  con- 


358  l'histoire  notable 

tentement.  Cheminans  au  travers  de  ces  ramées  nous  ne  voyons  au- 
tre chose  que  poules  d'Indes  s'envoller  par  les  forests,  perdrix  grises 
et  rouges,  quelque  peu  différentes  des  nostres,  mais  en  grandeur 
principalement.  Nous  entendions  aussi  des  cerfs  brosser  parmy  les 
forests ,  des  ours ,  des  loup  cerviers ,  des  léopards ,  et  autres  plu- 
sieurs espèces  d'animaux  à  nous  incognus.  Gontens  de  ce  lieu, 
nous  nous  mismes  à  pescher  avec  la  seine,  et  prismes  en  si  bon 
nombre  de  poissons,  que  c'estoit  chose  admirable.  Et  entre  autres, 
nous  en  prismes  d'une  espèce  que  nous  appelions  saillicoques,  qui 
n'estoient  moins  grosses  que  escrevisses,  de  sorte  que  deux  traits  de 
seine  estoient  suffisans  quelquefois  pour  nourrir  un  iour  l'équipage 
de  nos  deux  vaisseaux. 

XXIII.  La  rivière  n'a  moins  en  son  embouchement  de  cap  en  cap 
de  trois  lieues  françoises  :  elle  se  sépare  au  reste  en  deux  grands 
bras  d'eau  :  l'un  fait  son  cours  vers  l'occident,  et  l'autre  vers  le  sep- 
tentrion. Et  croy  à  mon  iugement  que  celuy  de  septentrion  se  va 
rendre  par  dedans  des  terres  iusques  à  la  rivière  de  Iourdan,  l'au- 
tre se  rend  en  la  mer,  comme  il  a  esté  cognu  de  ceux  qui  demeurent 
en  ce  lieu.  Ces  deux  bras  d'eau  tiennent  en  largeur  deux  grandes 
lieues,  et  au  milieu  d'iceux  y  a  une  isle,  qui  finist  en  pointe  vers 
l'ouvert  de  la  grande  rivière,  dedans  laquelle  il  y  a  un  nombre  in- 
fini de  toutes  espèces  d'estranges  animaux.  Il  y  a  des  simples  et 
si  rares  proprietez  et  en  si  grande  quantité,  que  c'est  chose  excellente 
à  veoir.  Aux  environs  on  ne  voit  sinon  palmiers  et  autres  plusieurs 
arbres  portans  fleurs  et  fruicts  de  fort  rares  figures,  et  de  bon  odeur. 
Or  voyans  la  nuict  approcher,  et  que  le  capitaine  deliberoit  retour- 
ner aux  navires,  le  priasmes  nous  permettre  passer  la  nuict  en  ce 
lieu.  Pendant  nostre  absence  les  pilotes  et  maistres  nautonniers, 
feirent  entendre  au  capitaine  qu'il  estoit  besoin  faire  entrer  les  na- 
vires plus  dedans  la  rivière  ,  afin  d'éviter  les  iniures  des  vents  qui 
nous  pouvoient  estre  nuisibles,  pour  estre  si  proches  de  l'embou- 
chure :  et  à  raison  de  ce,  le  capitaine  nous  manda.  Estans  arrivez 
nous  navigùasmes  encores  plus  de  trois  grandes  lieues  dedans  la 
rivière,  et  là  posasmes  l'ancre. 

XXIV.  Reu  de  temps  après,  Iean  Ribauld,  accompagné  de  bon  nom- 
bre de  soldats,  s'embarqua,  désirant  naviguer  dans  le  bras  de  l'oc- 
cident, et  recognoistre  les  commoditez  du  lieu.  Ayans  single  bien 
douze  lieues  nous  apperceusmes  une  troupe  d'Indiens  lesquels  aussi 
tost  qu'ils  eurent  cognoissance  des  barques,  entrèrent  en  une  fra- 
yeur si  grande  qu'ils  s'évadèrent  parles  bois,  abandonnant  un  ieune 


DE   LA   FLORIDE.  359 

loup  cervier,  qu'ils  faisoient  tourner  à  la  broche;  pour  ceste  cause 
le  lieu  fut  nommé  le  cap  de  Loup.  Poursuyvans  le  chemin  nous 
trouvasmes  un  autre  bras  d'eau  qui  faisoit  son  cours  vers  l'o- 
rient, par  lequel  le  capitaine  résolut  naviguer  et  quicter  le  grand 
courant.  Peu  de  temps  après  commencèrent  à  descouvrir  plusieurs 
autres  Indiens  et  Indiennes  à  demy  cachez  dedans  les  bois,  les- 
quels ignorans  l'amitié,  qu'on  leur  desiroit ,  s'espouvanterent  de 
prime  face,  mais  tost  après  furent  asseurez.  Car  le  capitaine  leur 
feit  monstrer  force  marchandise  à  descouvert,  dont  ils  cogneurent 
qu'on  ne  leur  vouloit  sinon  plaisir,  et  feirent  lors  signe  que  meis- 
sionspied  en  terre  :  ce  que  nous  ne  voulusmes  refuser  :  à  la  des- 
cente vindrent  plusieurs  d'entre  eux  saluer  nostre  chef,  selon  leur 
façon  barbare  :  les  uns  luy  donnoient  des  chamois,  les  autres  de 
petits  panniers  de  palmites  :  quelques  uns  luy  présentèrent  des  per- 
les, mais  non  en  quantité  :  puis  se  mirent  en  devoir  de  dresser  une 
frescade,  pour  en  ce  lieu  nous  ombrager  contre  l'ardente  chaleur 
du  soleil.  Mais  nous  ne  voulions  tarder  pour  lors  :  dont  le  capitaine 
les  merciade  leur  amiable  volonté,  et  leur  fit  à  tous  presens  :  par 
lesquels  il  les  sceut  si  bien  contenter  avant  son  partir  que  son  brief 
départ  ne  leur  estoit  grandement  agréable  :  car  le  cognoissans  si 
libéral,  ils  eussent  bien  désiré  sa  demeure  un  peu  plus  longue, 
s'essayans  par  tous  moyens  luy  en  donner  occasion  :  luy  faisant  en- 
tendre par  tous  signes  qu'il  seiournast  ce  iour  seulement,  et  qu'ils 
avoient  envie  d'advertir  un  grand  seigneur  Indien  qui  avoit  des 
perles  en  grande  quantité,  mesmes  de  l'argent,  toutes  lesquelles 
choses  luy  seroient  présentées  à  son  arrivée  :  disans  d'autre  part 
que  pendant  la  venue  de  ce  seigneur  ils  le  meneroient  à  leurs  de- 
meures, et  là  luy  feroient  recevoir  mil  plaisirs  à  tirer  l'arc,  et  à 
veoir  flescher  le  cerf,  pour  ceste  cause  le  prièrent  ne  vouloir  re- 
fuser. 

XXV.  Nonobstant,  nous  retournasmes  vers  les  vaisseaux  :  esquels 
ayans  seiourné  seulement  une  nuict,  le  capitaine  commanda  le 
matin ,  mettre  dedans  la  barque  une  bonne  taillée  en  façon  de 
colomne,  en  laquelle  les  armoiries  du  roy  de  France  estoient  gravées 
pour  au  plus  beau  lieu  qu'il  pourroit  descouvrir  la  faire  planter  : 
ce  fait,  nous  nous  embarquasmes  et  singlasmes  la  part  d'occident 
environ  trois  lieues  :  où  nous  descouvrismes  une  petite  rivière,  de- 
dans laquelle  nous  navigasmes  tant  qu'enfin  la  trouvasmes  retourner 
au  grand  courant,  et  en  son  tout  composer  une  petite  isle  séparée 
de  la  terre  ferme,  en  laquelle  nous  descendismes,  et  par  le  comman, 


360  l'histoire  notable 

dément  du  capitaine,  pour  ce  qu'elle  estoit  belle  et  plaisante  au  pos- 
sible, y  plantasmes  la  borne,  dessus  une  petite  coline  toute  esplanee 
et  environnée  d'un  estang  profond  de  demy  brasse  d'eau  fort  bonne 
et  douce,  dedans  lequel,  nous  apperceusmes  deux  cerfs  grands  outre 
mesure,  au  regard  de  ceux  que  nous  avions  veu  auparavant  :  les- 
quels aisément  nous  eussions  harquebusez,  si  le  capitaine  ne  l'eust 
deffendu,  meu  de  la  singulière  beauté  et  grandeur  d'iceux.  Or 
avant  que  partir,  nous  appellasmes  la  petite  rivière  qui  environnoit 
cest  isle,  rivière  de  Liborne.  Puis  nous  nous  embarquasmes  pour  re- 
cognoistre  une  autre  isle  non  beaucoup  distante  de  la  première  : 
en  laquelle  ayans  pris  terre,  ne  trouvasmes  que  de  hautes  cèdres, 
les  plus  beaux  qui  se  soient  veuz  en  tout  ce  pais  là  :  pour  ceste 
cause  nous  l'appellasmes  l'isle  des  Cèdres  :  et  nous  nous  rembar- 
quasmes  pour  aller  vers  nos  vaisseaux. 

XXVI.  Quelques  iours  après  Iean  Ribaut  délibéra  retourner  encore 
vers  les  Indiens  qui  habitoient  le  bras  occidental  de  la  rivière,  et 
mener  avecques  luy  bon  nombre  de  gens  de  guerre  :  car  son  des- 
sein estoit  de  prendre  deux  Indiens  de  ce  lieu,  pour  faire  passer  en 
France,  ainsi  que  la  Royne  luy  avoit  commandé.  Le  poinct  arresté, 
nous  reprismes  la  route  première,  tant  qu'en  fin  arrivasmes  au  lieu 
mesmes,  où  premièrement  nous  avions  trouvé  les  Indiens,  de  là 
nous  emmenasmes,  parle  congé  du  Roy,  deux  Indiens  :  lesquels  se 
sentans  mieux  favorisez  que  les  autres,  s'estimoient  fort  heureux 
de  demourer.  Les  voilles  furent  incontinent  appareillez,  et  navi- 
geasmes  vers  la  grande  rivière.  Mais  ces  deux  Indiens  voyant  que 
ne  faisions  aucun  semblant  de  mettre  pied  en  terre,  ains  seulement 
de  poursuyvre  le  meilleu  du  courant,  commencèrent  un  peu  à  se 
fascher,  et  à  toute  force  se  vouloient  ietter  en  l'eau  :  car  ils  sont 
si  accords  à  nager,  que  tout  incontinent  ils  eussent  gaigné  les  fo- 
rests.  Toutes  fois  cognoissans  leur  humeur,  nous  y  prismes  garde 
de  près,  et  essayasmes  par  tous  moyens  de  les  contenter  :  ce  qu'il 
ne  nous  estoit  possible  pour  lors,  iaçoit  qu'on  leur  presentast  choses 
qu'ils  estimoient  beaucoup  :  lesquelles  ils  desdaignoient  prendre, 
et  rendoient  à  l'opposite  tout  ce  qu'on  leur  avoit  donné,  pensans 
que  tels  dons  les  eussent  du  tout  obligez,  et  qu'en  les  rendant  la 
liberté  leur  seroit  octroyée.  Cognossans  enfin  que  tout  ce  qu'ils 
faisoient  ne  leur  aydoit  en  rien,  ils  supplièrent  qu'on  leur  donnast 
ce  qu'ils  avoient  rendu,  ce  que  nous  fismes  à  l'instant  :  alors  ils 
s'approchèrent  l'un  de  l'autre  et  se  prindrent  à  chanter,  accordans 
si  doucement  ensemble,  qu'il  sembloit  à  ouyr  leur  chant    qu'ils 


DE   LA   FLORIDE.  361 

lamentassent  pour  l'absence  de  leurs  amis.  Ils  continuèrent  leurs 
chansons  toute  la  nuict  sans  cesser,  pendant  laquelle  nous  fusmes 
contraints  poser  l'ancre  pour  le  flot  qui  nous  estoit  contraire.  Mais 
nous  nous  appareillasmes  le  lendemain  de  grand  matin ,  et  retour- 
nasmes  aux  navires. 

XXVII.  Incontinent  que  nous  fusmes  arrivez,  un  chacun  s'efforça 
de  gratifier  les  deux  Indiens  et  leur  monstrer  le  meilleur  visage  qu'il 
estoit  possible,  afin  que  par  telles  caresses  ils  recogneussent  le  bon 
désir  et  affection  que  nous  avions  de  leur  demeurer  amis  à  l'ad- 
venir.  Nous  leur  presentasmes  alors  à  manger  :  mais  ils  le  refu- 
sèrent et  nous  firent  entendre  que  premier  que  manger  ils  avoient 
accoustumé  de  se  laver  la  face,  et  attendre  que  le  soleil  fust  couché, 
qui  est  une  cérémonie  commune  à  tous  les  Indiens  de  la  nouvelle 
France.  En  la  fin  toutesfois  ils  furent  contraints  d'oublier  leurs  su- 
perstitions, et  de  s'accommoder  à  nostre  naturel ,  ce  qui  leur  fut 
un  peu  estrange  du  commencement.  Ils  demeurèrent  doncques  plus 
gaillards  :  et  nous  feirent  à  chacune  heure  mil  discours,  marris  au 
possible  de  ce  que  ne  les  pouvions  entendre.  Ils  commencèrent  de 
me  porter  peu  de  iours  après  une  amitié,  dy-ie,  si  affectionnée , 
que  plustost  comme  ie  croy,  ils  fussent  morts  de  faim  et  de  soif,  que 
de  reprendre  leur  réfection  sinon  de  ma  main.  Voyans  si  grande 
amitié,  ie  m'essaye  d'apprendre  quelques  termes  indiens,  et  com- 
mence à  leur  demander,  monstrant  la  chose,  de  laquelle  ie  desirois 
scavoir  le  nom  comment  ils  l'appelloient.  Ils  estoient  fort  ioyeux  de 
me  le  dire,  et  cognoissans  l'affection  que  i'avois  de  scavoir  leur  lan- 
gage ils  m'invitoient  après  leur  demander  quelque  chose.  Telle- 
ment que  mettant  par  escrit  les  termes  et  locutions  indiennes,  ie 
pouvois  entendre  la  plus  grand  part  de  leur  discours.  Tous  les 
iours  ils  ne  me  faisoient  sinon  que  parler  de  l'envie  qu'ils  avoient 
de  me  bien  traicter,  si  nous  retournions  à  leurs  demeures  :  et  me 
faire  recevoir  tous  les  plaisirs  dont  ils  se  pourroient  adviser,  tant 
à  la  chasse,  qu'à  veoir  leurs  plus  estranges  et  superstitieuses  céré- 
monies à  une  feste  qu'ils  appellent  toya  :  laquelle  ils  gardent  aussi 
estroittement  que  nous  faisons  le  iour  du  repos.  Ils  me  donnèrent  à 
entendre  qu'ils  me  meneroient  voir  le  plus  grand  seigneur  de  ceste 
terre,  qu'ils  appellent  Chiquola,  lequel  les  surpassoit  en  grandeur 
(à  ce  qu'ils  me  monstrerent)  d'un  grand  pied  et  demy.  Ils  me  di- 
soient qu'il  habitoit  au  dedans  des  terres  en  un  lieu  fort  spacieux 
et  enclos  au  meilleu  d'une  excessive  hauteur,  mais  ie  ne  peu  com- 
prendre de  quoy.  Et  selon  mon  iugement  ce  lieu  duquel  ils  me  dis- 


362  l'histoire  notable 

couroient,  estoit  une  fort  belle  ville  car  ils  me  dirent  que  de- 
dans l'enclos  y  avoit  grand  nombre  de  maisons  et  fort  hautement 
relevées  :  dedans  lesquelles  il  y  avoit  un  nombre  infini  d'hommes 
semblables  à  eux ,  lesquels  ne  se  soucient  ny  d'or,  ny  d'argent,  ny 
de  perles,  pour  autant  qu'ils  en  avoient  en  abondance.  le  commence 
alors  de  leur  monstrer  toutes  les  parts,  à  fin  de  sçavoir  celle  en  la- 
quelle^ils  habitoient  :  et  l'un  d'iceux  à  l'instant  me  monstra  avec  la 
main  estendue,  qu'il  demouroit  vers  les  parties  de  septentrion  :  ce 
qui  me  feit  penser  que  c'estoit  en  la  rivière  de  lourdan. 

XXVIII.  Et  me  ressouvint  à  l'heure  du  temps  de  l'empereur  Charles 
le  Quint,  que  quelques  Espagnols  habitans  de  Sainct-Domingo  (les- 
quels estoient  partis  pour  recouvrer  des  esclaves  pour  besongner  à 
leurs  mines)  attirèrent  cauteleusement  les  habitans  de  ceste  rivière 
jusqu'au  nombre  de  quarante,  pensans  les  mener  en  leur  nouvelle 
Espagne.  Mais  ils  perdirent  leur  temps  :  car  de  despit  ils  se  laissè- 
rent tous  mourir  de  faim,  excepté  un  qui  fut  mené  à  l'empereur, 
lequel  le  feit  peu  après  baptizer,  et  luy  donna  son  nom,  et  l'appella 
Charles  de  Chiquola,  parce  qu'il  ne  partait  sinon  de  ce  seigneur, 
duquel  il  estoit  subiect.  Mesmes,  à  ce  que  m'ont  tesmoigné  hommes 
dignes  de  foy,  il  discouroit  à  toute  heure  que  Chiquola  faisoit  sa 
demeurance  dedans  un  fort  grand  enclos.  Outre  ceste  approbation, 
ceux  qui  furent  délaissez  du  premier  voyage  m'ont  certifié  que  les 
Indiens  leur  ont  fait  entendre  par  signes  intelligibles  que  plus  de- 
dans les  terres  vers  la  mesme  part  de  septentrion  y  avoit  un  grand 
enclos,  et  au  dedans  d'iceluy  force  belles  maisons,  dedans  lesquelles 
habitoit  Chiquola. 

XXIX.  Mais  pour  n'extravaguer  de  mon  propos,  ie  retourneray  à 
l'Indien ,  lequel  prenoit  si  grand  plaisir  de  me  parler  de  ce  Chi- 
quola, qu'il  ne  se  passoit  un  seul  iour,  sans  qu'il  me  fist  discours 
de  quelque  chose  rare.  Ayans  demouré  quelque  temps  en  nos  vais- 
seaux se  commencèrent  d'ennuyer,  et  ne  me  parlèrent  plus  sinon  de 
retourner.  le  leur  faisois  entendre  que  la  volonté  du  capitaine  estoit 
de  les  renvoyer  :  mais  qu'il  avoit  envie  auparavant  leur  donner  des 
accoustremens,  lesquels  peu  de  jours  ensuyvans  leur  furent  délivrez  : 
mais  voyant  que  l'on  ne  leur  vouloit  donner  congé,  ils  se  résolurent 
de  se  desrober  de  nuict,  et  prendre  un  petit  basteau  que  nous 
avions,  et  aydez  de  la  marée,  tenir  le  chemin  de  leurs  demeures,  et 
par  ce  moyen  se  sauver.  Ce  qu'ils  ne  faillirent  de  faire,  et  mirent 
leur  entreprise  à  exécution,  laissans  toutesfois  les  accoustremens  que 
le  capitaine  leur  avoit  donnez  et  n'emportans  rien  sinon  ce  qui  leur 


DE   LA    FLORIDE.  363 

appartenoit,  monstrans  bien  par  cela  qu'ils  n'estoient  privez  de  la 
raison.  Le  capitaine  ne  se  soucia  pas  beaucoup  de  leur  départ,  at- 
tendu qu'on  ne  leur  avoit  fait  sinon  bon  traitement,  et  que  pour  ces 
causes  ils  ne  s'estrangeroient  des  François. 

XXX.  Doncques  le  capitaine  Ribaut  cognoissant  la  singulière 
beauté  de  ceste  rivière,  desiroit  par  tous  les  moyens  inciter  quelques 
hommes  à  l'habiter,  prévoyant  bien  que  telle  chose  estoit  de  grande 
importance  pour  le  service  du  Roy  et  soulagement  de  la  republique 
Françoise.  Pour  ceste  cause  faisant  ce  qu'il  en  pensoit,  il  com- 
manda de  lever  les  ancres,  et  appareiller  pour  retourner  à  l'ou- 
vert de  la  rivière ,  à  celle  fin  que  si  le  vent  venoit  commode ,  il 
sortist  d'icelle  pour  accomplir  le  reste  de;  son  dessein.  Estans 
doncques  venu  à  l'emboucheure ,  il  feit  poser  l'ancre ,  dont  nous 
demourasmes  sans  rien  descouvrir  tout  le  reste  du  iour.  Le  len- 
demain il  commanda  que  tous  les  hommes  de  son  bord  montassent 
sur  la  coursil,  et  qu'il  avoit  quelque  chose  à  leur  proposer.  Ils  mon- 
tèrent tous,  et  à  l'instant,  le  capitaine  commença  à  parler  en  ceste 
façon. 

XXXI.  «  le  croy  que  nul  de  vous  n'ignore  de  combien  nostre  en- 
treprise est  de  grande  conséquence  :  et  combien  aussi  elle  est  ag- 
greable  à  notre  ieune  Roy  :  pourtant,  mes  amis,  désirant  et  vostre 
honneur  et  vostre  bien,  ie  nay  voulu  faillir  vous  faire  entendre  à 
tous  le  grandissime  heur  que  ce  seroit  à  eux  ,  lesquels  comme  ma- 
gnanimes et  de  vertueux  courage  voudroient  essayer  en  nostre 
première  descouverte  les  biens  et  commoditez  de  ceste  nouvelle 
terre  :  qui  feroit,  comme  ie  m'asseure,  la  plus  grande  occasion  qui 
leur  pourrait  iamais  advenir  pour  parvenir  au  titre  et  degré  d'hon- 
neur. Et  pour  ceste  cause  i'ay  bien  voulu  vous  proposer  devant  les  yeux 
la  mémoire  éternelle  qu'à  bon  et  iuste  tiltre  méritent  ceux,  lesquels 
oublians  et  leurs  parens  et  leur  patrie,  ont  osé  entreprendre  chose 
de  telle  importance  (1) De  combien  donc  tant  d'exemples  mémo- 
rables vous  doivent-ils  inciter  de  demeurer,  attendu  mesme  que 
par  cela  vous  serez  à  iamais  remarquez ,  comme  ceux  qui  les  pre- 
miers auront  habité  ceste  terre  estrangere.  le  vous  supplie  doncques 
tous  d'y  adviser,  et  librement  me  déclarer  vos  volontez  :  protestant 
si  bien  imprimer  vos  noms  aux  oreilles  du  Roy,  et  des  princes,  que 

(1)  Nous  avons  cru  pouvoir  supprimer  ici  une  longue  et  fastidieuse  énumération 
des  héros  qui  se  sont  élevés  par  leur  courage  et  leur  constance  aux  plus  hautes  di- 
gnités. 


364  l'histoire  notable 

vostre  renommée  à  l'advenir  reluira  inextinguible  par  le  meilleu  de 
nostre  France.  » 

XXXII.  A  peine  eut-il  achevé  son  propos,  que  la  pluspart  des  sol- 
dats respondit  qu'un  plus  grand  heur  ne  leur  pouvoit  advenir,  co- 
gnoissans  bien  l'agréable  service,  que  par  ce  moyen  ils  faisoient  à 
leur  prince  :  mesme  que  telle  chose  seroit  l'augmentation  de  tout 
l'honneur.  Supplians  le  capitaine,  avant  que  partir  de  ce  lieu,  leur 
bastir  un  fort,  qu'ils  esperoient  puis  après  achever,  et  leur 
laisser  munitions  nécessaires  pour  leur  defence ,  se  monstrans , 
comme  il  sembloit,  ennuyez  de  tant  tarder  à  ce  faire.  Pour  ceste 
cause  Iean  Ribaut  ioyeux  au  possible  de  veoir  hommes  de  si  bonne 
volonté,  délibéra  le  lendemain  recognoistre  un  lieu  le  plus  digne  et 
commode  d'estre  habité.  Parquoy  il  s'embarqua  de  grand  matin  et 
commanda  d'estre  suivi  de  eeux  qui  avoient  envie  d'y  habiter,  à 
celle  fin  qu'ils  demeurassent  plus  contens  de  la  place.  Ayant  na- 
vigué dans  la  grande  rivière  du  costé  de  septentrion ,  en  costoyant 
une  isle  qui  finit  en  pointe  vers  l'embouchure  de  la  rivière  :  et 
ayant  quelque  temps  single,  il  descouvrit  une  petite  rivière,  qui  en- 
troit  par  le  dedans  de  l'isle  :  laquelle  il  ne  voulut  faillir  de  recog- 
noistre. Ce  faisant  et  la  trouvant  assez  profonde  pour  y  retirer 
galleres  et  galliotes  en  assez  bon  nombre  :  poursuivant  plus  avant, 
il  trouva  un  lieu  fort  explané,  ioignant  le  bord  d'icelle,  auquel  il  des- 
cendit :  et  voyant  la  place  commode  pour  y  bastir  forteresse,  mesme 
agréable  à  ceux  qui  avoient  envie  d'y  habiter,  résolut  incontinent 
de  faire  mesurer  la  grandeur  de  la  fortification.  Et  considérant 
qu'ils  n'y  demeureroint  sinon  vingt  huict,  il  ne  feit  donner  au  fort 
que  seize  toises  de  longueur  et  treize  de  largeur,  flanqué  selon  la  pro- 
portion d'iceluy.  La  mesure  prise  par  moy  et  le  capitaine  Salles,  on 
envoya  vers  les  vaisseaux  pour  avoir  des  hommes,  et  apporter  des 
paisles,  pics,  et  autres  instrumens  nécessaires  pour  fortifier  :  on  s'y 
porta  si  diligemment  que  le  fort  en  peu  de  temps  estoit  aucunement 
en  deffence.  Pendant  lequel  temps  Iean  Ribaut  fit  apporter  des  vivres 
et  munitions  de  guerre  pour  la  tuition  de  la  place.  Puis  les  ayans 
accommodez  de  tout  ce  qui  leur  estoit  besoin,  résolut  prendre  congé 
d'eux. 

XXXIII.  Mais  avant  que  partir  tint  propos  au  capitaine  Albert  qu'il 
laissoit  comme  chef  en  ce  lieu.  «  Capitaine  Albert,  i'ay  à  vous  prier, 
en  la  présence  de  tous,  que  vous  ayez  à  vous  acquiter  si  sagement 
de  vostre  devoir,  et  si  modestement  gouverner  la  petite  troupe,  que 
vous  le  laisse,  laquelle  de  si  grande  gayeté  demeure  souz  vostre 


DE   LA   FLORIDE.  365 

obéissance,  que  iamais  ie  n'aye  occasion  que  de  vous  louer  et  ne 
taire,  comme  i'en  ay  bonne  envie,  devant  le  Roy,  le  fidelle  service, 
qu'en  la  présence  de  nous  tous  luy  promettez  faire  en  sa  nouvelle 
France.  Et  vous  compagnons,  dit-il  aux  soldats,  ie  vous  supplie  aussi 
recognoistre  le  capitaine  Albert,  comme  si  c'estoit  moy  mesme  qui 
demeurast,  luy  rendans  obéissance  que  le  vray  soldat  doit  faire  à 
son  chef  et  capitaine ,  vivans  en  fraternité  les  uns  avec  les  autres 
sans  autre  dissention  :  et  ce  faisant  Dieu  vous  assistera ,  et  bénira 
vos  entreprises.  » 

XXXIV.  Ayant  finy  son  propos ,  nous  prismes  congé  de  tous,  et 
navigeasmes  vers  nos  vaisseaux,  laissans  au  fort  le  nom  de  Charles- 
fort,  et  à  la  petite  rivière  celuy  de  Chenonceau.  Satisfaits  au  pos- 
sible d'avoir  si  heureusement  exécuté  nos  entreprises,  nous  delibe- 
rasmes  le  lendemain  sortir  de  ce  lieu,  esperans  bien,  si  l'occasion 
le  pouvoit  souffrir,  descouvrir  au  certain  la  rivière  de  Iourdan. 
Pour  ceste  cause  haussâmes  les  voiles  sur  les  dix  heures  du  matin, 
puis  estans  appareillez,  le  capitaine  Ribaut  commenda  tirer  canon- 
nades pour  dire  adieu  à  nos  François,  qui  de  leur  part  ne  s'oubliè- 
rent à  nous  le  rendre  :  ce  fait,  nous  poursuyvismes  le  Septentrion  : 
et  fut  lors  la  rivière  nommée  pour  sa 'grandeur  et  beauté  excellente, 
Port  Royal.  Esloignez  d'icelle  environ  quinze  lieues,  nous  vismes 
une  rivière,  qui  fut  occasion  d'y  envoyer  la  barque,  afin  de  la  recog- 
noistre. Laquelle,  de  retour,  nous  recita  n'avoir  trouvé  à  l'embou- 
cheure  au  plus  profond ,  que  demy  brasse  d'eau.  Ce  qu'entendu, 
sans  en  faire  autre  cas,  nous  continuasmes  la  route,  et  luy  donnasmes 
le  nom  de  rivière  Basse.  Sondans  à  chacune  heure,  nous  ne  trou- 
vions sinon  cinq  à  six  brasses  d'eau ,  iaçoit  que  fussions  distans  de 
terre  six  grandes  lieues  :  enfin  nous  n'en  trouvasmes  sinon  trois,  ce 
qui  nous  donna  beaucoup  à  penser.  Et  sans  plus  poursuyvre  le  che- 
min, mismes  les  voiles  bas,  en  partie  pour  le  peu  d'eau,  en  partie 
aussi  pour  la  nuict  qui  approchoit. 

XXXV,  Pendant  laquelle,  le  capitaine  Iean  Ribaut  discourut  en 
luy  mesme,  s'il  devoit  passer  plus  outre,  à  cause  des  périls  eminens, 
qu'à  chacune  minute  d'heure  nous  voyons  devant  nos  yeux  :  ou 
bien  s'il  se  devoit  contenter  de  ce  qu'il  avoit  au  certain  recognu  : 
mesme  laissé  François,  qui  ia  possedoient  la  terre.  Ne  pouvant  re- 
souldre  de  sa  délibération  remit  le  tout  au  lendemain.  Puis  le  iour 
venu,  il  proposa  à  tous  de  ce  qui  estoit  besoin  de  faire,  afin  qu'un 
chacun  en  saine  conscience  en  dist  son  opinion.  Les  uns  luy  firent 
responce  que  selon  leur  iugement  il  avoit  occassion  de  se  contenter, 


366  L  HISTOIRE   NOTABLE 

veu  qu'il  ne  pouvoit  faire  davantage;  luy  remettant  devant  les  yeux 
qu'il  l' avoit  recognu  en  six  sepmaines  plus  que  les  Espagnols  n'a- 
voient  fait  en  deux  ans,  es  conquestes  de  leur  nouvelle  Espagne  :  et 
que  ce  seroit  un  grandissime  service  qu'il  feroit  au  Roy ,  s'il  luy 
portoit  nouvelles  en  si  peu  de  temps  de  son  heureuse  descouverte. 
Aucuns  luy  proposèrent  la  perte  et  degast  de  ses  vivres,  et  d'autre 
part  l'inconvénient  qui  pourroit  advenir  pour  le  peu  d'eau  qui  se 
trouvoit  de  iour  en  iour  le  long  de  la  coste.  Ce  que  bien  et  au  long 
débattu,  fut  résolu  quitter  icelle,  laissans  lors  le  Septentrion,  pour 
nous  arrouter  à  la  part  orientale,  qui  est  le  vray  sentier  et  cours  de 
nostre  France,  en  laquelle  heureusement  nous  arrivasmes  le  ving- 
tiesme  iour  de  iuillet,  mil  cinq  cens  soixante  deux. 

XXXVI.  Nos  François  après  nostre  départ  ne  se  donnèrent  aucun 
repos,  ains  iour  et  nuict  se  fortifièrent,  esperans  bien  qu'après  que 
leur  fort  seroit  achevé ,  ils  commenceroient  à  descouvrir  plus  au 
dedans  de  la  rivière.  Il  advint  un  iour  aussi  qu'aucun  d'entre  eux 
coupperent  des  racines  par  les  taillis,  ils  apperceurent  à  l'improviste 
un  Indien  lequel  chassoit  aux  bestes  fauves,  et  lequel  se  voyant  si 
près  d'eux,  se  trouva  fort  estonné.  Mais  les  François  commencèrent 
à  l'approcher  et  le  caresser  si  humainement,  qu'il  s'asseura  et  les 
suivit  à  Charlesfort  où  chacun  s'efforça  de  le  gratifier.  Le  capitaine 
Albert  fut  fort  ioyeux  de  sa  venue,  lequel  après  luy  avoir  donné  une 
chemise  et  autres  petits  ioyaux,  il  l'enterrogea  de  sa  demeure.  L'In- 
dien luy  respondit  qu'elle  estoit  plus  dedans  la  rivière ,  et  qu'il  es- 
toit  vassal  du  Roy  Audusta  :  mesme  il  luy  monstra  avec  sa  main  les 
limites  de  son  habitation.  Apres  plusieurs  autres  propos  l'Indien  sup- 
plia son  congé,  pour  autant  que  la  nuict  estoit  prochaine  :  ce  que 
le  capitaine  Albert  luy  accorda  tres-volontiers. 

XXXVII.  Quelques  iours  après,  le  capitaine  résolut  naviguer  vers 
Audusta,  là  où  estant  arrivé,  à  raison  de  l'honneste  traictement 
qu'il  avoit  fait  à  l'Indien,  il  fut  si  humainement  receu,  que  le  Roy 
ne  luy  tint  autre  propos ,  que  de  l'envie  qu'il  avoit  de  luy  estre 
amy  pourl'advenir,  luy  faisant  au  reste  entendre  que  luy  estant  allié, 
il  auroit  quatre  autres  Roys  à  son  amitié,  lesquels  en  puissance  et 
authorité  pouvoient  beaucoup  en  son  endroit  :  outre  tout  cela,  à  sa 
nécessité  avoient  moyen  de  les  secourir  de  vivres  :  l'un  de  ses  Roys 
se  nommoit  Mayon,  l'autre  Hoya,  l'autre  Touppa,  et  l'autre  Stalame. 
Il  luy  dit  davantage ,  qu'ils  seroient  fort  ioyeux,  lorsqu'ils  enten- 
droient  parler  de  sa  venue ,  que  pour  ceste  cause  il  le  supplioit  de 
les  aller  veoir.  Le  capitaine  volontairement  s'y  accorda,  pour  le  de- 


DE   LA   FLORIDE.  367 

sir  qu'il  avoit  d'acquérir  amys  en  ce  lieu.  Parquoy  ils  partirent  le 
lendemain  de  grand  matin,  et  arrivèrent  premièrement  en  la  mai- 
son du  roy  Touppa,  poursuyvant  en  après  vers  la  maison  des  autres 
roys,  excepté  celle  du  Roy  Stalame.!  Il  reçut  d'un  chacun  d'eux  toutes 
les  aimables  caresses  du  monde,  se  monstrerent  ses  amis  affec- 
tionnez tant  que  rien  plus ,  et  luy  feirent  mil  petits  presens.  Apres 
qu'il  eut  par  l'espace  de  quelques  iours  demeuré  avec  ces  Roys  es~ 
trangers,  il  délibéra  prendre  congé  :  puis,  estant  arrivé  en  la  maison 
d'Audusta,  il  commanda  à  un  chacun  de  se  rembarquer  :  car  il  avoit 
résolu  de  tirer  vers  les  terres  de  Stalame,  lequel  fait  son  habitation 
vers  la  partie  septentrionale,  à  la  distance  de  Charlesfort  de  quinze 
grande  lieues. 

XXXVIII.  Navigeans  donc  par  la  rivière,  ils  entrèrent  dedans  un 
grand  courant  d'eau,  lequel  ils  suviirent  tant  qu'ils  arrivèrent  en 
la  demeure  de  Stalame,  lequel  les  mena  en  sa  maison,  là  où  il 
s'efforça  de  leur  faire  la  meilleure  chère,  dont  il  se  peut  adviser.  Il 
présenta  à  l'instant  au  capitaine  Albert  son  arc  et  ses  flesches,  qui 
est  un  signal  et  confirmation  d'alliance  qu'ils  ont  entre  eux  :  il  luy 
présenta  aussi  des  peaux  de  chamois.  Le  capitaine  voyant  que  desia 
la  plupart  du  iour  estoit  passée,  print  congé  du  roy  Stalame  pour 
retourner  vers  Charlesfort,  où  il  arriva  le  lendemain.  L'amitié 
estoit  ia  si  grande  entre  nos  François  et  le  roy  Audusta,  que  presque 
entre  luy  et  eux  estoient  les  biens  communs  :  de  sorte  que  ce  bon 
Roy  Indien  ne  faisoit  rien  de  singulier,  qu'il  n'y  appellast  les 
nostres.  Car  sur  ce  que  le  temps  estoit  proche  de  célébrer  leurs 
festes  de  Toya,  Cérémonies  estranges  à  reciter,  il  envoya  des 
embassadeurs  vers  les  François,  pour  les  supplier  de  sa  part  d'y  as- 
sister, ce  qu'ils  accordèrent  très  volontiers,  par  l'envie  qu'ils  avoient 
de  sçavoir  que  c'estoit.  Ils  s'embarquèrent  donc  et  navigerent  vers  la 
demeure  du  Roy,  lequel  s'estoit  desia  acheminé  au  devant  d'eux 
pour  les  recevoir  humainement,  les  caresser  et  conduire  en  sa 
maison  :  où  il  s'efforça  de  les  traicter  le  mieux  qu'il  peut. 

XXXIX.  Ce  pendant  les  Indiens  se  preparoient  pour  célébrer  la 
feste  le  lendemain  :  où  le  Roy  les  mena  pour  veoir  la  place,  en  la- 
quelle la  feste  se  devoit  faire.  Là  où  ils  virent  plusieurs  femmes  à 
l'environ,  lesquelles  s'efforçoient  par  tous  moyens  rendre  le  lieu  pur  et 
net.  Ce  lieu  estoit  un  grand  circuit  de  terre  bien  explané  en  ronde 
figure.  Le  lendemain  doncques  du  grand  matin,  tous  ceux  qui  es- 
toient déléguez  pour  célébrer  la  feste,  estans  peints  et  emplumez 
de  plusieurs  et  diverses  couleurs,  s'acheminèrent,  au  partir  de  la 


368  l'histoire  notable 

maison  du  Roy,  vers  le  lieu  de  Toya.  Là  où  estans  arrivez,  ils  se  ran- 
gèrent en  ordonnance  et  suivirent  trois  Indiens,  lesquels  en  pein- 
tures et  façon  de  faire  estoient  differens  aux  autres.  Chacun  d'eux 
portoit  untabourasse  en  son  poing,  lorsqu'ils  commencèrent  à  entrer 
au  meilleu  du  rond,  dançans  et  chantans  lamentablement,  estans 
suivis  des  autres  qui  leur  respondoient.  Apres  qu'ils  eurent  chanté, 
dancé,  et  tournoyé  par  trois  fois,  ils  se  prindrent  à  courir,  comme 
chevaux  débridez,  par  le  meilleu  des  plus  espesses  forests.  Et  les 
femmes  indiennes  continuèrent  tout  le  reste  du  iour  en  pleurs  si 
tristes  et  lementables  que  rien  plus  :  et  en  telle  furie  elles  empoi- 
gnèrent les  bras  des  ieunes  filles,  lesquelles  elles  incisèrent  cruelle- 
ment avec  des  escailles  de  moulles  bien  aiguës,  si  bien  que  le  sang  en 
descouloit,  lesquelles  elles  espargeoient  en  l'air,  s'escriant,  He  Toya, 
par  trois  fois.  Le  Roy  Audusta  avoit  retiré  tous  nos  François  en  sa 
maison,  durant  qu'on  faisoit  la  feste,  et  estoit  marry  au  possible 
quand  il  les  voyoit  rire.  11  avoit  fait  cela  pour  autant  que  leâ  Indiens 
se  corroucent  fort,  lorsque  l'on  les  aperçoit  en  leurs  cérémonies. 
Toutesfois  l'un  de  nos  François  feit  tant,  que  par  subtils  moyens,  il 
sortit  hors  la  maison  d'Audusta,  et  secrettement  s'alla  cacher 
derrière  un  fort  buisson,  là  où,  à  son  plaisir,  il  peut  aisément  reco- 
gnoistre  les  cérémonies  de  la  feste. 

XL.  Les  trois  qui  commencèrent  la  feste  sont  nommez  Ionnas,  et 
sont  comme  les  prestres  ou  sacrificateurs  de  la  Loy  indienne  :  aux- 
quels ils  adioustent  foy  et  créance  en  partie,  pour  autant  que  de  race 
ils  sont  ordonnez  aux  sacrifices,  et  en  partie  aussi  pour  autant  qu'il 
sont  si  subtils  magiciens,  que  toute  chose  esgaree*  est  incontinent  re- 
couverte par  leur  moyen.  Or  sont  ils  seulement  rêverez  pour  ces  cho- 
ses, mais  aussi  sipour  autant  que,  parie  ne  scay  quelle  science  et  co- 
gnoissance  qu'ils  ont  des  herbes,  ils  guarissent  les  maladies.  Ceux 
qui  s'en  estoient  ainsi  fuis  parmy  les  bois  retournèrent  deux  iours 
aprez  :  puis  estans  arrivez,  ils  commencèrent  à  dancer  d'une  gayeté 
de  courage  tout  au  beau  meilleu  de  la  place,  et  a  resiouyr  leurs 
bons  pères  indiens,  lesquels  pour  l'antiquité  trop  grande,  ou  bien 
pour  leur  naturelle  indisposition,  ne  sont  appeliez  à  la  feste.  Toutes 
ces  dances  mises  à  fin,  ils  se  mirent  à  manger  d'une  avidité  si  grande 
qu'ils  sembloient  dévorer  plustost  la  viande  que  la  manger.  Car  le 
iour  de  la  feste  ny  les  deux  iours  ensuyvans,  ils  n'avoient  beu  ne 
mangé.  Nos  François  ne  furent  oubliez  à  ces  bonnes  chères  :  caries 
Indiens  les  furent  tous  quérir,  se  monstrans  grandement  heureux 
de  leurs  présences.   Ayans  demeuré  quelque  espace  de  temps  avec 


DE    LA    FLORIDE.  369 

les  Indiens,  un  François  gaigna  par  presens  un  ieune  garçon,  et  s'en- 
quist  de  luy,  de  ce  que  les  Indiens  avoient  fait  dedans  le  bois  pendant 
leur  absence,  lequel  luy  donna  à  entendre  par  signes  que  les  Ionas 
avoient  fait  des  invocations  à  Toya,  et  qu'ils  l' avoient  par  charac- 
teres  magiques  fait  venir  pour  parler  à  luy,  et  luy  demander  plu- 
sieurs choses  estranges,  que  par  crainte  des  Ionas  il  n'osoit  décla- 
rer. Ils  ont  encores  plusieurs  autres  cérémonies  que  ie  ne  veux  icy 
racompter,  crainte  d'ennuyer  les  lecteurs  en  chose  de  si  petite  consé- 
quence. 

XLI. Quand  doncques  la  feste  fut  achevée,  nos  François  retournè- 
rent à  Charlesfort,  là  où  après  avoir  demouré  quelque  temps,  leurs 
vivres  commencèrent  à  diminuer,  ce  qui  les  contraignit  avoir  re- 
cours à  leurs  voisins,  et  les  supplier  de  les  secourir  en  tel  besoin  et 
nécessité:  lesquels  leurs  feirent  part  de  tous  les  vivres  qu'ils  avoient, 
et  n'en  retindrent  sinon  autant  qu'ils  en  avoient  à  affaire  pour  en- 
semencer les  terres.  Ils  les  advertirent  que  pour  ceste  cause  il  leur 
conviendrait  se  retirer  par  les  bois,  pour  vivre  de  gland  et  racines, 
iusques  au  temps  de  la  moisson,  marris  au  possible  de  ce  qu'ils  ne 
les  pouvoient   ayder  davantage.  Ils   les  conseillèrent  d'aller  vers 
les  terres  du  Roy  Govexis,  puissant  et  redouté  en  ceste  province,  le- 
quel fait  son  habitation  vers  la  part  méridionale  abondante  en  toutes 
saisons,  et  pleine  dételle  quantité  de  mil,  farines  et  febves,  que  par 
son  seul  secours  ils  pourroient  avoir  des  vivres  pour  un  fort  long 
temps.  Mais  auparavant  qu'arriver  en  ces  terres,  il  falloit  qu'ils  s'a- 
dressassent à  un  Roy  nommé  Ouadé,  frère  de  Covexis,  lequel  en  mil, 
febves,  et  farines,  n'est  moins  gueres  opulent,  et  est  fort  libéral  au 
reste,  et  lequel  sera  grandement  ioyeux,  s'il  les  peut  une  fois  veoir. 
Nos  François  voyans  le  bon  récit  que  les  Indiens  leur  faisoient  de  ces 
deux  Roys,  se  résolurent  d'y  aller,  car  ils  sentoient  desia  la  nécessité 
qui  les  pressoit.  Ils  supplièrent  doncques  au  Roy  Maccon,  qu'il  luy 
pleust  leur  donner  quelqu'un  de  ses  subiets  pour  les  guider  le  droit 
chemin  :  ce  qu'il  leur  accorda  très-volontiers,  cognoissant  que  sans 
sa  faveur  à  peine  pourroient-il  parvenir  à  l'effect  de  leurs  entre- 
prise. 

XLII.  Après  doncques  avoir  donné  ordre  à  toutes  choses  néces- 
saires pour  le  voyage,  ils  se  meirent  en  mer,  et  navigerent  tant, 
qu'enfin  ils  parvindrent  en  la  terre  d'Ouadé  :  lequel  ils  trou- 
vèrent en  la  rivière  Belle.  Là  estans  arrivez  ils  apperceurent  une 
troupe  d'Indiens,  lesquels  aussi  tost  qu'ils  eurent  cognoissance  d'eux, 
vindrentau  devant.  Ainsi  qu'ils  approchoient,  leurs  guides  leur  firent 

LA  FLORIDE.  24 


370  l'histoire  notable 

signe  qu'Ouadé  estoit  en  ceste  troupe,  parquoy  nos  François  s'ad- 
vancerent  pour  le  saluer.  Et  lors  deux  de  ses  enfants  qui  l'accom- 
pagnoient,  hommes  beaux  et  puissans,  leur  sceurent  bien  rendre  le 
salut,  et  euserent  en  leur  endroit  de  fort  amiables  caresses.  Le  Roy,  à 
l'instant,  va  discourir  en  son  langage  indien,  le  grand  plaisir  et  con- 
tentement qu'il  avoit  de  les  veoir  en  ce  lieu,  protestant  leur  estre 
un  loyal  amy,  à  l'advenir,  que  contre  tous  ceux  qui  leur  voudroient 
estre  ennemis  il  leur  seroit  fidèle  défenseur.  Pendant  ce  propos  il 
les  conduisit  vers  sa  maison,  où  il  s'essaya  les  traitter  humaine- 
ment. Sa  maison  était  tapissée  de  plumacerie  de  diverses  couleurs, 
de  la  hauteur  d'une  pique  :  au  surplus  le  lieu  où  le  Roy  prenoit  son 
repos,  estoit  couvert  de  blanches  couvertures  tissues  en  comparti- 
ments d'ingénieux  artifice,  et  frangez  tout  à  l'entour  d'une  frange  tein- 
te en  couleur  d'escarlatte.  Làilsfeirent  entendre  au  Roy  par  l'un  des 
guides  qu'ils  avoientmené,  comme  ils  s'estoient  mis  en  mer  pour 
le  venir  supplier  (ayans  ouy  parler  de  sa  grande  libéralité)  de  les 
secourir  de  vivres  à  leur  très-grand  besoin  et  nécessité  :  et  que  ce 
faisant  il  les  obligeroit  à  l'advenir,  de  luy  demeurer  tous  fidèles  amys 
et  loyaux  défenseurs  contre  tousses  ennemis.  Ce  bon  Indien  prest 
aussitostà  leur  faire  plaisir,  comme  ils  l'avaient  requis,  commandaà 
ses  subiets,  qu'ils  eussent  à  charger  la  barque  de  miletde  febves.  Puis 
il  fit  apporter  six  pièces  de  ses  tapisseres  faictes  comme  petites  cou- 
vertures, et  les  présenta  aux  François  de  si  liberalle  volonté  qu'ai- 
sément il  leur  donnoit  à  cognoistre  l'envie  qu'il  avoit  de  leur  de- 
meurer amy.  En  recompense  de  tous  ces  dons,  les  François  luy  pré- 
sentèrent deux  serpes  et  quelques  autres  marchandises,  dont  il  se 
tint  pour  grandement  satisfait.  Ce  fait,  nos  François  prindrent  congé 
du  Roy,  lequel  pour  adieu,  ne  leur  parloit  sinon  de  retourner,  si  les 
vivres  leur  manquoient,  et  qu'ils  s'asseurassenttantde  luy,  queiamais 
ils  n'auroient  faute  de  ce  qui  seroit  en  sa  puissance.  Ils  s'embarquè- 
rent donc  et  navigerent  vers  Charlesfort,  qui  peut  estre  estoit  dis- 
tant de  ce  lieu  vingt-cinq  lieues. 

XLIII.  Mais  ainsi  que  nos  François  pensoient  être  à  leur  aise,  et 
eschappez  des  dangers  ausquels  ils  s'estoient  exposez  iour  et  nuict 
pour  amasser  vivres,  çà  et  là  :  voicy  comme  ils  dormoient,  le  feu 
se  prit  en  leurs  maisons  d'une  telle  aspreté,  estant  augmenté  par  le 
vent,  qu'il  faisoit  que  la  grande  maison,  laquelle  avant  partir  leur 
avoit  esté  bastie,  fut  à  l'instant  toute  consommée,  sans  pouvoir 
avoir  moyen  de  sauver  que  bien  peu  de  leurs  munitions.  Pour  ceste 
cause  nos  François  esloignez  de  tout  secours,  se  trouvèrent  en  telle 


DE   LA    FLORIDE.  371 

extrémité,  que  sans  l'aide  du  grand  Dieu,  seul  scrutateur  des  cœurs 
et  des  pensées  humaines,  qui  iamais  ne  s'esloigne  des  affligez  qui  le 
requièrent,  ils  estoient  au  bout  de  tout  espoir.  Car  le  lendemain  au 
plus  matin  le  roy  Audusta  et  le  roy  Maccon  arrivèrent,  accompagnez 
de  fort  bon  nombre  d'Indiens  :  lesquels  cognoissans  l'infortune,  fu- 
rent grandement  marris.  Et  proposèrent  lors  à  tous  leurs  subiets,  la 
briefve  diligence  dont  il  convenoit  user  à  bastir  une  autre  maison , 
leur  monstrant  que  les  François  leur  estoient  affectionnez  amys,  et 
qu'ils  leur  avoient  fait  paroistre  par  les  dons  et  presens  qu'ils  en 
avoient  receuz  :  protestant  que  celuy  qui  de  tout  son  pouvoir  n'y 
tiendroit  la  main,  seroit  tenu  comme  inutile,  et  comme  n'ayant  rien 
debonen  luy.  (Ce  que  ces  barbares  craignent  en  toutes  autres  choses.) 
Cela  fut  cause  qu'un  chacun  commença  à  s'esvertuer,  de  telle 
sorte,  qu'en  moins  de  douze  heures,  ils  eurent  rendu  une  maison 
faite  et  parfaite,  laquelle  n'estoit  gueres  moins  grande  que  la  pre- 
mière. Ce  que  ayant  esté  exécuté,  ils  s'en  retournèrent  chez  eux,  sa- 
tisfaits au  possiUe  de  quelques  serpes  et  haches  qu'ils  receurent  de 
nos  hommes. 

XLïV.  Quelque  temps  après  ceste  infortune,  les  vivres  commencè- 
rent à  diminuer  :  et  après  que  nos  François  eurent  assez  délibéré, 
pensé  et  repensé,  ils  trouvèrent  qu'il  n'y  avoit  point  meilleur  expé- 
dient que  de  retourner  vers  le  Roy  Ouadé  et  Covexis  son  frère  :  par- 
quoy  ils  résolurent  d'y  envoyer  le  lendemain  quelques  uns  d'entre 
eux.  Lesquels  avec  l'almadie  indienne  navigerent  par  dedans  les 
terres  environdix  lieues.  Puis  ils  trouvèrent  une  fort  belle  et  grande 
rivière  d'eau  douce,laquelle  ils  ne  voulurent  faillir  de  recognoistre  : 
ils  y  découvrirent  un  grand  nombre  de  crocodils,  lesquels  surpas- 
soient  en  grandeur  ceux  du  fleuve  du  Nil  :  elle  est  au  reste  environnée 
le  long  des  rivages  de  hauts  ciprez.  Après  qu'ils  eurent  quelque 
peu  demeuré  en  ce  lieu,  ils  délibérèrent  poursuivre  leur  dessein, 
s'aidans  des  marées  si  bien  à  propos,  que  sanss'estre  hazardez  aux 
continuels  périls  de  la  mer,  ils  arrivèrent  aux  terres  d'Ouadé,duquel 
ils  furent  très  amiablement  receuz.  Ils  luy  feirent  entendre  l'occa- 
sion pour  laquelle  ils  le  retournoient  veoir,  et  luy  déclarèrent  l'in- 
fortune qui  leur  estoit  advenue,  depuis  leur  dernier  voyage  :  com- 
ment ils  avoient  non  seulement  perdu  leurs  meubles  domestiques  par 
la  fortune  du  feu,  mais  aussi  les  vivres,  lesquels  il  leur  avoit  si  libé- 
ralement donnez  :  que  pour  ceste  cause  ils  avoient  pris  la  hardiesse 
de  revenir  vers  lui  de  rechef,  pour  le  supplier  qu'il  luy  pleust  les  se- 
courir en  tel  besoin  et  nécessité.  Après  que  le  Roy  les  eut  entenduz, 


372  l'histoire  notable 

il  despescha  des  embassades  vers  son  frère  Covexis,  pour  de  sa  part 
le  prier  luy  envoyer  du  mil  et  des  febves.  Ce  qu'il  fit  :  et  dès  le  len- 
demain de  grand  matin,  ils  furent  de  retour,  avec  les  vivres  que  le  Roy 
fit  porter  dedans  l'almadie.  Nos  François  se  sentans  plus  que  satis- 
faits de  ceste  libéralité  voulurent  prendre  congé  de  luy.  Mais  pour  ce 
iour  il  ne  le  voulut  permettre,  ains  les  retint  et  s'y  essaya  de  leur 
faire  la  meilleure  chère,  dont  il  se  peut  adviser.  Le  lendemain  du 
grand  matin,  il  les  mena  veoir  le  lieu  :  et  leur  dit  qu'ils  n'enduras- 
sent nécessité,  pendant  que  tout  ce  mil  leur  dureroit.  I^uis  leur  pré- 
senta quelque  nombre  de  perles  belles  au  possible,  mesme  deux  pierres 
de  fin  christal,  et  de  la  mine  d'argent.  En  recompense  de  ces  dons, 
nos  François  ne  s'oublièrent  de  luy  donner  quelques ioyaux  :  et  l'in- 
terrogeant du  lieu  d'où  venoit  la  mine  et  le  christal,  il  leur  fit  res- 
ponse  qu'il  venoit  de  dedans  les  terres  à  dix  grandes  iournées  de  sa 
demeure  :  et  que  les  habitans  du  lieu  le  foùissoient  au  pied  des 
hautes  montaignes,  là  où  ils  en  trouvoient  en  assez  bonne  quantité. 
Ioyeux  d'entendre  si  bonnes  nouvelles,  mesmes  d'avoir  recognu  ce 
que  plus  ils  desiroient,  ils  prindrent  congé  du  Roy,  et  retournèrent 
par  la  mesme  route,  par  laquelle  ils  estoient  venus. 

XLV.  Voilà  doncques  comment  nos  François  se  comportèrent  assez 
bien  iusques  à  ceste  heure ,  encores  qu'ils  eussent  eu  assez  d'infor- 
tunes. Mais  le  malheur  voulut,  ou  plus  tost  le  iuste  iugement  de 
Dieu,  que  ceux,  lesquels  n'avoient  peu  estre  domptez  par  les  eaux, 
et  par  le  feu,  le  fussent  par  eux-mesmes.  C'est  l'ordinaire  des 
hommes,  lesquels  ne  peuvent  demeurer  en  un  estât,  et  ayment 
mieux  se  ruiner  que  n'attenter  tousiours  quelque  chose  de  nou- 
veau. Nous  en  avons  une  infinité  d'exemples  es  histoires  anciennes, 
principalement  es  romaines,  au  nombre  desquelles  ceste  petite 
poignée  d'hommes  esloignez  de  leur  pays,  et  abandonnez  de  leurs 
citoyens,  ont  encore  adiousté  ceste  cy.  Ils  entrèrent  doncques 
en  partialitez  et  dissentions,  qui  prindrent  leur  origine  d'un  soldat 
nommé  Guernache,  qui  a  esté  congnu  tabourin  aux  compaignies 
Françoises  :  lequel,  à  ce  qui  m'a  esté  recité,  fut  assez  cruellement 
pendu  par  son  propre  capitaine  et  pour  assez  maigre  occasion,  le- 
quel capitaine  usant  encores  de  menaces  envers  les  soldats  François, 
qui  estoient  demourez  pour  luy  obeyr,  et  qui  paravanture,  comme 
il  est  à  présumer,  ne  luy  obeissoient,  fut  cause  qu'ils  se  mutinèrent, 
d'autant  que  le  plus  souvent  il  mettoit  ses  menaces  en  exécution  ; 
dont  ils  le  pourchassèrent  tellement,  qu'enfin  ils  le  firent  mourir. 
Et  qui  leur  en  donna  la  principale  occasion  fut  le  degradement 


DE   LA    FLORIDE.  373 

d'armes  qu'il  fit  à  un  autre  soldat,  nommé  Lachere,  qu'il  avoit 
envoyé  en  exil,  et  pour  luy  avoir  failly  de  promesses,  car  il  luy 
devoit  envoyer  des  vivres  de  huict  iours  en  huict  iours,  ce  qu'il  ne 
faisoit,  mais  au  contraire  il  disoit,  qu'il  seroit  ioyeux  d'entendre  sa 
mort.  Il  disoit  davantage  qu'il  en  vouloit  chastier  encor  d'autres, 
et  usoit  de  langage  si  mal  sonnant  que  l'honnesteté  me  deffend 
les  reciter.  Les  soldats  qui  voyoient  ces  furies  s'augmenter  de 
iour  en  iour,  et  craignans  de  tomber  aux  dangers  des  premiers, 
résolurent  de  le  faire  mourir.  Leur  dessein  exécuté,  ils  retournèrent 
quérir  le  soldat  exilé,  qui  estoit  en  une  petite  isle  distante  de  Ghar- 
lesfort,  là  où  ils  le  trouvèrent  à  demy  mort  de  faim. 

XLYI.  Or  estans  de  retour  ils  s'assemblèrent  tous,  pours  eslire 
un  chef  sur  eux  qui  se  nommait  le  capitaine  Nicolas  Barré  homme 
digne  de  commandement  :  et  lequel  se  sceut  si  bien  acquiter  de 
sa  charge,  que  toute  rancune  et  dissention  cessa  entr'eux,  et  ves- 
quirent  paisibles  les  uns  avec  les  autres.  Cependant,ils  commencèrent 
à  bastir  un  petit  bergantin,  en  espérance  de  repasser  en  France 
s'il  ne  leur  venoit  secours  comme  ils  attendoient  de  iour  en  iour.  Et 
encores  qu'il  n'y  eust  homme  entre  eux  qui  en cores  entendist  l'art, 
toutesfois  la  nécessité  qui  aprend  toutes  choses,  leur  en  monstra 
les  moyens.  Apres  qu'il  fut  achevé,  ils  ne  pensèrent  plus  sinon  à 
l'équiper  de  tout  ce  qui  estoit  nécessaire  pour  entreprendre  leur 
navigation.  Toutesfois  les  choses  les  plus  principalles  leur  deffail- 
loient,  comme  les  cordages,  les  voilles,  sans  lesquelles  l'entreprise 
ne  pouvoit  sortir  effect  :  n'ayans  aucuns  moyens  d'en  recouvrer,  ils 
furent  plus  faschez  qu'auparavant,  et  quasi  prests  de  tomber  en  un 
malheureux  desespoir.  Toutes-fois^ce  bon  Dieu  qui  iamais  ne  laisse 
les  affligez,  les  secourut  en  ce  besoin.  Comme  ils  estoient  en  telles 
perplexitez,  le  Roy  Adausta  et  Maccon  arrivèrent,  accompagnez  de 
deux  cens  Indiens  :  au  devant  desquels  nos  François  s'acheminè- 
rent :  et  feirent  entendre  au  Roy  la  nécessité  qu'ils  avoient  de  cor- 
dages, lesquels  leur  promirent  de  retourner  dans  deux  iours,  et  en 
apporter  en  si  bonne  quantité,  que  le  nombre  suffiroit  pour 
armer  le  bergantin.  Contens  de  si  bonnes  nouvelles  et  promesses, 
ils  leur  donnèrent  quelques  serpes  et  chemises. 

XL VII.  Apres  qu'ils  furent  partis,  nos  François  cherchèrent  tous 
les  moyens  de  trouver  de  la  résine  par  les  bois,  là  où  ils  incisoient 
les  pins  de  tous  costez,  desquels  ils  en  tirèrent  assez  raisonnable- 
ment pour  brayer  le  vaisseau.  Ils  feirent  amas  aussi  d'une  espèce 
de  mousse,  laquelle  croist  aux  arbres  de  ce  pays,  afin  de  s'en  servir 


374  l'histoire  notable 

pour  le  calage  ou  calfeutrage.  Il  ne  restoit  plus  que  les  voilles  : 
lesquels  ils  feirent  de  leurs  propres  chemises,  et  des  draps  deslicts. 
Quelques  iours  après,  les  roys  indiens  retournèrent  à  Charlesfort 
avec  si  bon  nombre  de  cordage  qu'il  s'en  trouva  suffisamment 
pour  funer  le  petit  navire.  Nos  François  ioyeux  au  possible,  usèrent 
de  largesse  envers  eux,  et  leur  mirent  à  l'abandon  tout  ce  qui  leur 
restoit  de  marchandise  :  les  rendans  par  cela  si  heureusement  satis- 
faits, qu'avec  tous  les  contentemens  du  monde,  ainsi  ils  se  séparè- 
rent d'avec  eux.  Ils  continuèrent  doncques  à  parfaire  le  bergantin 
et  usèrent  de  si  briefve  diligence,  que  peu  de  temps  après  ils  le  ren- 
dirent prest  de  toutes  choses.  Pendant  le  vent  survint  si  à  propos, 
qu'il  sembloit  qu'il  les  invitast  de  se  mettre  en  mer  :  ce  qu'ils  ne 
différèrent,  après  avoir  donné  ordre  à  toutes  leurs  entreprises.  Mais 
auparavant  que  partir,  ils  embarquèrent  l'artillerie,  la  forge,  et 
les  autres  munitions  de  guerre,  que  le  capitaine  Ribaut  leur  avoit 
laissée  :  consequemment  le  plus  qu'ils  peurent  recouvrer  de  mil. 
Mais  enyvrez  de  la  trop  excessive  ioye,  qu'ils  avoient  de  retourner 
en  France,  ou  bien  privez  de  toute  providence  et  considération, 
sans  avoir  esgard  aux  vents  inconstans,  et  à  un  moment  muablcs,  ils 
se  mirent  en  mer;  et  avec  si  maigres  victuailles,  que  la  fin  de  leur 
dessein  se  trouva  malheureuse  et  désespérée. 

XLVIII.  Apres  doncques  qu'ils  eurent  navigué  le  tiers  de  leur 
chemin,  ils  furent  surpris  de  calmes  si  ennuyeux  qu'en  trois 
sepmaines  ils  ne  s'advancèrent  pas  de  vingt-cinq  lieues.  Pendant 
ce  temps,  les  vivres  se  diminuèrent,  et  vindrent  à  telle  petitesse, 
qu'ils  furent  contraints  ne  manger  que  chacun  douze  grains  de 
mil  par  iour,  qui  sont  peut  estre  en  valleur  douze  poix.  Encores 
tel  heur  ne  leur  dura  que  bien  peu  :  car  tout  à  un  coup  les  vivres 
défaillirent,  et  n'eurent  pour  plus  asseuré  recours  que  les  souliers 
et  les  colets  qu'ils  mangèrent.  Quant  au  boire,  les  uns  usèrent  de 
l'eau  de  la  mer,  les  autres  de  leur  propre  urine  :  etdemourerent  en 
telle  désespérée  nécessité  l'espace  d'un  fort  long  temps  :  durant 
lequel  une  partie  mourut  de  faim.  Outre  l'extrême  famine  qui 
de  si  près  les  accompagnoit,  ils  tomboient  en  chaque  minute  d'heure 
hors  l'espérance  de  iamais  revoir  la  France  :  pour  autant  qu'ils  etoient 
contraints  ietter  continuellement  l'eau  qui  de  toutes  parts  entroit  en 
leur  vaisseau.  Et  tombèrent  tousiours  de  pis  en  pis  :  car  après 
qu'ils  eurent  dévoré  leurs  soulliers  et  colets,  il  vint  à  surgir  un  vent 
si  impétueux  et  contraire  à  leur  route,  qu'en  moins  de  rien  les 
vagues  remplirent  leur  vaisseau  à   demy  d'eau,  et  le   brisèrent  à 


DE    LA   FLORIDE.  375 

l'un  des  costez.  Désespérez  plus  que  iamais  de  pouvoir  sortir 
de  si  extrême  péril,  ilsnefeirent  aucun  compte  de  ietter  l'eau  qui  ia 
les  submergeoit.  Et  comme  résolus  de  mourir,  chacun  se  laissoit 
tomber  en  arrière,  et  s'abandonnèrent  du  tout  à  la  volonté  des 
vagues.  Quand  l'un  d'entr'eux  eust  un  peu  repris  ses  esprits,  leur 
mit  en  avant  le  peu  de  chemin  qui  leur  restoit,  les  asseurant 
qu'avant  trois iours  (si  le  vent  continuoit)  ils  verroient  terre.  Ce  per- 
sonnage les  encouragea  tellement,  qu'après  avoir  ietté  l'eau  du  ber- 
gantin,  ils  demeurèrent  trois  iours  sans  manger  ne  boire,  réservé 
de  la  mer.  Le  temps  de  sa  promesse  estant  expiré,  ils  devindrent 
plus  faschez  qu'auparavant,  ne  voyans  aucune  terre.  Pourquoy  en 
ce  dernier  desespoir  quelques  uns  d'entr'eux  proposèrent,  qu'il 
estoit  plus  expédient  qu'un  seul  mourustque  tant  de  gens  périssent  : 
ils  arresterent  doncques  que  l'un  mourroit,  pour  substanter  les 
autres.  Ce  qui  fut  exécuté  en  la  personne  de  Lachere,  duquel  nous 
avons  parlé  cy  devant,  la  chair  duquel  fut  partie  également  à  se 
compagnons  :  chose  si  pitoyable  à  reciter,  que  ma  plume  mesme 
difère  de  l'escrire. 

XLIX,  Apres  si  longtemps  et  ennuyeux  travaux,  le  bon  Dieu  usant 
de  son  accoustumée  faveur  leur  changea  la  tristesse  en  une  ioye,  et 
leur  fit  paroistre  la  terre,  dont  ils  furent  si  excessivement  resiouys, 
que  le  plaisir  les  fit  demourer  long  temps  comme  gens  incensez  : 
dont  ils  laissèrent  le  bergantin  errer  ça  et  là  sans  tenir  sentier 
ne  route.  Mais  une  petite  roberge  anglesque  aborda  le  vaisseau,  en  la- 
quelle y  avoit  un  François,  lequel  avoit  esté  au  voyage  précèdent  en 
la  nouvelle  France,  et  lequel  aisément  les  recognut,  et  parla  à  eux, 
puis  leur  fit  donner  à  manger  et  boire.  Incontinent  ils  reprindrent 
leurs  naturels  esprits,  et  luy  discoururent  au  long  toute  leur  naviga- 
tion. Les  Anglois  consultèrent  long  temps  de  ce  qu'ils  dévoient 
faire  :  et  en  la  fin  ils  résolurent  de  mettre  les  plus  débiles  en  terre, 
et  mener  le  reste  devers  la  Royne  d'Angleterre  (1),  qui  estoit  sur  le 
propos  d'envoyer  en  la  nouvelle  France. 

L.  Voila  en  bref  ce  qui  advint  à  ceux  que  Iean  Ribaut  avoit 
laissez  en  la  nouvelle  France.  Maintenant  ie  poursuivray  mon  propos. 
A  nostre  arrivée  à  Diepe,  qui  fut  le  vingtiesme  iuillet,  mil  cinq  cens 
soixante  deux,  nous  trouvasmes  les  guerres  civilles,  lesquelles  furent 
cause  en  partie  que  les  François  ne  furent  secouruz,  ainsi  que  le 


(1)  Elisabeth  Tudor. 


376 


L  HISTOIRE    NOTABLE   DE   LA    FLORIDE. 


capitaine  Iean  Ribaut  leur  avoit  promis  :  dont  s'en  est  ensuivy  que 
le  capitaine  Albert  a  esté  tué  par  ses  gens,  et  le  pais  abandonné, 
ainsi  que  par  cy  devant  nous  avons  assez  discouru,  et  que  l'on  pourra 
entendre  plus  amplement  par  ceux  qui  y  ont  esté  presens. 


II 

EXTRAITS  DE  L'OUVRAGE 

DE  LiUDONNIÈRE. 


i. 

ARRIVÉE   EN   AMÉRIQUE. 

I.  Depuis  la  paix  faicte  en  .France,  l'Admirai  de  Chastillon  re- 
monstra  au  Roy,  comme  l'on  n'avoit  nouvelle  aucune  des  gens  que 
le  capitaine  Iean  Ribaut  avoit  laissez  en  la  Floride ,  et  que  ce  seroit 
grand  dommage  de  les  laisser  perdre.  A  cause  de  quoy  le  Roy  lui  ac- 
corda de  faire  équipper  trois  vaisseaux  :  l'un  de  six  vingts  ton- 
neaux, l'autre  de  cent,  et  le  troisième  de  soixante,  pour  les  aller 
chercher  et  secourir.  Ledit  Admirai  doncques  bien  informé  du  fidèle 
service  que  i'ay  faict  tant  à  Sa  Majesté  qu'à  ses  prédécesseurs  Roys 
de  France,  fit  entendre  au  Roy  le  moyen  que  i'avois  de  luy  faire  ser- 
vice en  ce  voyage  :  qui  fut  cause  qu'il  m'establit  chef  de  ces  trois 
vaisseaux,  et  me  commanda  partir  en  diligence,  pour  exécuter  son 
commandement.  A  quoy  ne  voulant  contrevenir,  ains  me  sentant 
heureux  d'estre  esleu  entre  une  infinité  d'autres,  lesquelz  à  mon  ju- 
gement se  fussent  assez  bien  acquittez  de  ceste  charge ,  ie  m'em- 
barquay  au  Havre  de  Grâce  ,  le  vingt  deuxiesme  d'avril,  mil  cinq 
cens  soixante  quatre,  et  feis  arrouter  mes  vaisseaux,  dont  nous  nous 
approchasmes  d'Angleterre.  Et  lors  je  feis  tourner  vers  le  Su,  ou 
Auster,  pour  de  droit  cours  naviguer  aux  Isles  Fortunées,  dictes 
maintenant  Canaries.  L'une  desquelles,  appelée  l'isle  Sauvage  (1) 
(  pour  ce  à  mon  jugement  qu'elle  est  du  tout  inhabitée  )  fut  la  pre- 
mière passée  de  nos  vaisseaux.  Poursuivons  donc  plus  outre,  nous 
terrismes  le  lendemain  à  la  Teneriffé,  autrement  dite  le  Pic,  à  cause 
qu'environ  le  mitan  d'icelle,  il  y  a  une  montagne  excessivement 

(1)  Ile  Salvage  d'aujourd'hui. 


378  EXTRAITS    DE   i/oUVRAGE 

pic,  et  au  haut  de  laquelle  on  ne  peut  aller,  sinon  depuis  la  my  may, 
haute  presque  pareille  à  celle  d' Aetna,  laquelle  va  droit  comme  uni 
jusques  à  la  my-aoust,  à  cause  de  la  trop  véhémente  froidure  qui  y 
est  tout  le  reste  de  l'an  :  chose  grandement  esmerveillable ,  at- 
tendu qu'elle  n'est  distante  de  l'équateur  que  de  vingt  sept  degrez 
et  demy.  Nous  l'aperceusmes  toute  couverte  de  neige  encores  qu'il 
fust  desia  le  cinquiesme  may.  Les  Indiens  poursuivis  autrefois  en 
ceste  isle  par  les  Espagnols  s'estoient  retirez  en  ceste  montagne ,  et 
là  où  un  espace  de  temps  ils  les  avoient  combattus,  et  n'auroient 
voulu  se  ranger  à  leur  obéissance,  tant  ils  estoient  indignez  d'avoir 
perdu  leur  isle,  ne  par  force  ne  par  allechement  amiable  :  car  ceux 
qui  y  estoient  allez  de  la  part  des  Espagnols  y  estoient  demeurez , 
sans  qu'un  seul  en  revint  porter  des  nouvelles.  En  fin  toutesfois  les 
Indiens  ne  peuvans  vivre  en  ce  lieu  selon  leur  naturel ,  ou  n'ayans 
la  commodité  des  choses  nécessaires  à  la  vie,  y  estoient  tous  morts. 
II.  M'estant  refraichy  de  quelques  eaux  douces  fort  bonnes  et  ex- 
cellentes qui  saillent  d'un  rocher  au  pied  de  ceste  montaigne,  je 
feis  continuer  la  route  de  l'Occident,  en  laquelle  les  vents  me  favo- 
risèrent si  bien ,  que  quinze  iours  après  nos  navires  sains  et  sauves 
arrivèrent  aux  Antilles  :  et  ayans  terry  à  la  Martinique ,  l'une  des 
première  d'icelles,  le  lendemain  nous  arrivasmes  à  la  Dominique, 
distante  douze  lieues  de  la  précédente.  La  Dominique  est  une  des 
plus  belles  de  l'Occident,  fort  montagneuse  et  d'assez  bonne  odeur, 
de  laquelle  voulans,  comme  en  passant,  recognoistre  les  singulari- 
tez,  et  desirans  nous  refreschir  d'eaux  douces,  je  feis  poser  l'ancre 
environ  le  meilleur  de  la  coste  d'icelle.  Incontinent  que  l'ancre  fut 
posée,  deux  Indiens  du  lieu  navigerent  vers  nous  dedans  deux  alma- 
dies,  garnies  d'un  fruict  de  grande  excellence,  lequel  ils  nomment 
ananas.  Ainsi  qu'ils  approchoient  de  nostre  barque,  il  y  en  eut  un 
d'eux,  lequel  n'estant  du  tout  asseuré,  retourna  en  terre,  et  s'évada 
en  la  plus  grande  diligence  qui  luy  fut  possible.  Ce  que  nos  gens 
aperceurent,  et  entrèrent  diligemment  dedans  l'autre  almadie,  où 
ils  saisirent  le  pauvre  Indien,  et  me  le  présentèrent.  Mais  le  pauvre 
homme  devint  si  espouventé  de  nous  veoir,  qu'il  ne  sçavoit  quels 
gestes  tenir,  pour  ce  (ainsi  que  par  après  i'ay  peu  entendre)  qu'il 
craignoit  estre tombé  en  la  main  des  Espagnols,  desquels  autrefois 
il  avoit  esté  pris,  et  lesquels,  comme  il  monstra,  luy  avoient  coupé  les 
génitoires.  Enfin  ce  pauvre  Indien  s'asseura,  et  nous  discourut  de 
plusieurs  choses,  dont  nous  recevions  un  maigre  plaisir,  pour  ce 
que  nous  n'entendions  que  par  signes  ce  qu'il  pouvoit  concevoir. 


DE   LAUDONNIÈRE.  379 

Or  desiroit-il  fort  que  je  luy  donnasse  congé,  et  me  promettoit  qu'il 
me  feroit  mil  presens  :  ce  que  je  luy  accordé,  pourveu  qu'il  eust 
patience  jusques  au  lendemain  que  ie  voulus  mettre  pied  à  terre. 
Là  où  ie  le  licentié  après  luy  avoir  donné  une  chemise,  et  quelques 
petits  ioyaux,  qui  le  firent  partir,  fort  content  de  nous. 

III.  Nostre  descente  en  terre  fut  joignant  un  fort  haut  rocher  du- 
quel procédoit  une  petite  rivière  d'eau  douce  et  bonne  au  possible  : 
le  tlong  de  laquelle  nous  demeurasmes  quelques  iours  pour  reco- 
gnoistre  les  choses  dignes  d'estre  veùes,  en  trafiquant  toujours  avec 
les  Indiens,  lesquels  surtoutnous  supplièrent  qu'aucun  de  nous  n'ap- 
prochast  de  leurs  demeures,  ny  de  leurs  iardinages,  autrement  que 
nous  leur  donnerions  occasion  de  grande  ialousie,   et  qu'au  reste 
nous  n'aurions  faute  de  leurs  ananas,  dont  nous  faisoient  offre  as- 
sez libérale,  prenans  en  récompense  quelques  marchandises  de  pe- 
tit prix.  Ce  néantmoins,  il  advint  un  iour  que  quelques  uns  des 
miens,  cupides  de  veoir  quelque  chose  nouvelle  en  ces  pais  estranges 
s'acheminèrent  par  le  travers  des  bois  :  et  suivans  tousiours  le  bord 
de  la  petite  rivière  ils  apperoeurent  deux  serpens  grands  outre  me- 
sure ,  lesquels  passoient  coste  à  coste  par  le  travers  :  mes  soldats 
se  meirent  au-devant,  pensans  les  empescher  d'entrer  au  bois  :  mais 
les  serpens,  nullement  estonnez  de  ces  gestes,  se  lancèrent  dedans 
les  buissons  avec  sifflemens  espouventables,  qui  toutesfois  n'empes- 
cherent  mes  hommes  de  mettre  l'espee  au  poing,  dont  les  occirent, 
et  les  trouvèrent  puis  après  longs  de  neuf  grands  pieds  et  gros 
comme  la  jambe.  Pendant  ce  combat,  quelques  autres  plus  indis- 
crets s'estoient  amusez  à  cueillir  des  ananas  par  les  iardinages  des 
Indiens,  brochans  au  milieu  d'iceux  sans  aucune  discrétion.  De 
quoy  ne  se  contentans  encore  s'acheminèrent  vers  les  demeures  : 
dont  les  Indiens  furent  si  fort  irritez,  que  sans  respecter  chose  au- 
cune ils  se  ruèrent  dessus,  et  descocherent  furieusement  leurs  arcs, 
iusques  à  atteindre  un  de  mes  hommes,  nommé  Martin  Chauveau, 
lequel  demoura  en  la  place.  On  ne  sçait  s'il  fut  tué  sur  le  champ,  ou 
s'il  fut  arresté  prisonnier,  car  ceux  de  sa  compagnie  eurent  assez 
d'affaire  à  se  sauver  sans  s'amuser  à  leur  compagnon.  Dont  mon- 
sieur d'Ottigni  mon  lieutenant  estant  adverty  envoya  par  devers 
moy,  pour  sçavoir  si  ie  trouverois  bon  qu'il  dressast  quelque  em- 
buscade aux  Indiens   qui  detenoient  ou  bien  avoient  tué  nostre 
homme,  ou  qu'il  donnast  droit  à  leur  demeure,  pour  en  sçavoir  la 
vérité.  le  luy  mandé  après  avoir  meurement  délibéré  sur  ce  qu'il 
n'attentast  aucune  chose,  et  pour  plusieurs  occasions  :  mais  au  con- 


380  EXTRAITS    DE   l' OUVRAGE 

traire  qu'en  toute  diligence  il  s'embarquast  et  consequement  tous 
ceux  qui  restoient  en  terre  :  ce  qu'il  feit  aussi  tost.  Mais  comme  il 
navigeoit  vers  les  vaisseaux,  il  apperceut  le  long  du  rivage  un  grand 
nombre  d'Indiens,  qui  se  mirent  à  les  charger  à  coups  de  flesches, 
luy  de  sa  part  les  escarmodcha  d'harquebousades ,  sans  toutefois 
les  offencer  ou  les  pouvoir  surprendre  en  aucune  sorte  :  qui  fut 
cause  qu'il  les  quitta  du  tout,  et  se  vint  rendre  à  notre  vaisseau,  où 
ayans  demeuré  iusques  au  lendemain  matin,  nous  appareillasmes, 
poursuivans  la  route  accoustumee,  et  navigeans  en  icelle,  nous  re- 
cognusmes  plusieurs  isles  conquestees  par  les  Espagnols  :  comme 
celles  de  S.  Christophe,  des  Saincts,  de  Monferrad,  et  la  Rotonde, 
puis  nous  deboucames  entre  (1)  Languille  et  la  Negade,  singlans 
vers  la  nouvelle  France,  à  laquelle  nous  arrivasmes  quinze  iours 
après,  assavoir  le  ieudy  vingt  deuxiesme  de  iuin,  environ  les 
trois  ou  quatre  heures  du  matin ,  terrissans  près  une  petite  rivière, 
laquelle  est  distante  de  trente  degrez  loin  de  l'aequateur,  et  dix  lieues 
au  dessus  du  cap  François,  tirant  à  la  part  méridionale,  et  environ 
trente  lieues  au  dessus  de  la  rivière  de  May. 

II. 

PRISE   DE   POSSESSION   DE  LA   FLOHIDE. 

I.  La  voile  abaissée  et  l'ancre  posé  au  travers  de  la  rivière,  ie  dé- 
libère mettre  pied  à  terre,  afin  de  la  recognoistre.  Par  quoy  sur  les 
trois  ou  quatre  heures  de  relevée,  estant  accompagné  du  sieur  d'Ot- 
tigny,  du  sieur  d'Arîac  mon  enseigne,  et  de  quelque  membre  de 
gentils  hommes  et  soldats  ie  m'embarquay.  Et  estant  arrivé  à  l'ou- 
vert d'icelle,  ie  fis  sonder  le  canal,  qui  fut  trouvé  de  petite  profon- 
deur, encores  que  plus  au  dedans  de  la  rivière  l'eau  y  fust  raison- 
nablement haute,  et  qu'elle  se  separast  en  deux  grands  bras  :  l'un 
desquels  fait  son  cours  au  midy,  et  l'autre  vers  le  north.  La  rivière 
estant  ainsi  recognùe  ,  ie  mis  pied  à  terre  pour  parler  aux  Indiens  , 
qui  nous  attendoient  ioignans  le  rivage ,  et  qui  à  notre  descente 
vindrent  au  devant  de  nous,  s'escrians  à  haute  voix  en  leur  vulgaire 
Indien,  Antipola  Bonnassou,  qui  vaut  autant  à  dire  comme  frère, 
amy,  ou  chose  semblable.  Nous  ayans  amiablement  caressez,  ils  nous 
montrèrent  leur  paraousti,  c'est-à-dire  leur  Roy  et  supérieur,  auquel 
ie  feis  présent  de  quelques  ioyaux  qui  grandement  le  contentèrent 

(1)  Anegada  et  sans  doute  Virgin  Gorda  ou  Tortola. 


DE   LAUDONNIÈRE.  381 

Et  de  ma  part  ie  louay  Dieu  incessamment,  pour  la  grande  amitié 
que  ie  trouvois  en  ces  sauvages  :  lesquels  ne  se  fascherent  d'autre 
chose  sinon  de  la  nuict  qui  approchoit,  et  qui  nous  sommoit  la  re- 
traicte.  Car  encore  qu'ils  se  missent  en  tout  devoir  de  nous  faire 
demourer  avec  eux,  et  qu'ils  montrassent  par  signes  l'envie  qu'ils 
avoient  de  nous  faire  des  presens  exquis,  si  est  ce  que  pour  plu- 
sieurs occasions  iustes  et  raisonnables ,  ie  ne  voulus  oncques  sé- 
journer :  ains  m'excusant  de  toutes  leurs  offres  présentées,  je  me 
rembarqué  et  tiré  vers  mes  vaisseaux.  Toutesfois  avant  que  de  par- 
tir, ie  nommay  ceste  rivière,  la  rivière  des  Dauphins,  pour  autant 
qu'à  mon  arrivée  i'y  avois  veu  une  grande  quantité  de  Dauphins, 
qui  s'esgayoient  en  l'emboucheure. 

Le  lendemain  vingt  troisiesme  de  ce  mois,  pour  autant  que  vers 
le  midy  ie  n'avois  trouvé  lieu  assez  commode  pour  nous  habiter 
et  bastir  un  fort,  ie  commandé  que  l'on  levast  les  ancres,  et  que 
l'on  appareillast  les  voilles,  pour  naviguer  vers  la  rivière  de  May, 
à  laquelle  nous  arrivasmes  deux  iours  après,  et  feis  poser  l'ancre  : 
puis  ayant  mis  pied  à  terre ,  avec  quelque  nombre  de  gentils 
hommes  et  soldats ,  pour  au  certain  recognoistre  les  singularitez 
de  ce  lieu,  nous  apperceusmes  le  paraousti  du  païs,  lequel  venoit 
au  devant  se  nous  (  c'estoit  celuy  mesme  lequel  nous  avions  veu 
au  voyage  du  capitaine  IeanRibaut  lequel  ayant  apperceu,  s'escria 
d'assez  loing,  Antipola,  Antipola,  et  estant  esmeu  de  si  grande 
ioye  que  presque  il  perdoit  toute  contenance,  il  nous  vint  affronter, 
estant  lors  accompagné  de  deux  de  ses  enfans,  aussi  beaux  et  puis- 
sants personnages,  qui  se  puissent  trouver  en  toute  la  terre  :  les- 
quels ne  tenoient  autre  propos  que  amy  :  mesme  recognoissans 
ceux  du  précèdent  voyage ,  ils  s'adressoient  principalement  .à 
eux  pour  leur  user  de  ce  langage.  Il  y  avoit  un  grand  nombre  d'In- 
diens et  d'Indiennes  à  leur  suite,  lesquels  ne  faisoient  que  nous  ca- 
resser continuellement ,  et  par  signes  évidents  nous  faisoient  en- 
tendre quel  contentement  ils  avoient  de  nostre  venue. 

II.  Ce  bon  recueil  passe,  le  paraousti  me  supplia  d'aller  veoir  la 
borne  que  nous  avions  posée  au  voyage  de  Iean  Ribaut  (comme 
nous  avons  dit  cy  devant),  chose  qu'ils  ont  en  fort  grande  recom- 
mandation. Luy  ayant  accordé,  et  estant  arrivé  au  lieu  où  elle  est 
assise,  nous  la  trouvasmes  environnée  de  couronnes  de  laurier,  et 
à  ses  pieds  force  petits  paniers  de  mil,  qu'ils  appellent  en  leur  vul- 
gaire tapaga  tapola.  Ils  la  baisèrent  lors  à  leur  arrivée  avec  grande 
révérence,  et[nous  supplièrent  de  faire  le  semblable  :  ce  que  nous  ne 


382  EXTRAITS    DE   L'OUVRAGE 

leur  voulusmes  refuser  à  celle  fin  de  plus  en  plus  les  attirer  à  notre 
amitié.  Ce  fait,  le  paraousti  me  prit  par  la  main,  comme  s'il  eust 
eu  désir  me  faire  entendre  quelque  grand  secret  :  et  par  signes  me 
monstra  fort  bien  dedans  la  rivière  les  limites  de  son  obéissance  :  et 
me  dit  qu'il  se  nommoit  paracousi  Saiouriona,  qui  vaut  autant  que 
Roy  Satouriona. 

Les  enfans  portent  le  mesme  titre  de  paraousti.  L'aisné  se  nomme 
Atore,  homme  que  l'ose  dire  parfaict  en  beauté,  prudence  et  conte- 
nance honneste,  monstrant  par  sa  modeste  gravité  mériter  le  nom 
qu'il  porte,  au  reste  il  est  doux  et  traictable.  Après  avoir  séjourné 
quelque  espace  avec  eux,  le  paraousti  pria  un  de  ses  enfans  de  me 
présenter  un  lingot  d'argent  :  ce  qu'il  feit  et  de  bonne  volonté.  En 
recompence  de  quoy  ie  luy  donnay  une  serpe  et  quelque  autre  pré- 
sent plus  exquis  :  dont  il  sembla  se  contenter  grandement.  Puis 
nous  prismes  congé  d'eux,  pour  ce  que  la  nuict  approchoit,  et  re- 
tournasmes  après  coucher  en  nos  vaisseaux. 

III.  Estant  alléché  de  ce  bon  traitement,  ie  ne  failly  le  lendemain 
de  m'embarquer  de  rechef  avec  mon  lieutenant  Ottigni,  et  un  nom- 
bre de  soldats  pour  retourner  vers  le  paraousti  de  la  rivière  de 
May,  qui  tout  exprès  nous  attendoit  au  mesme  lieu,  auquel,  le  iour 
precesdent  nous  avons  parlementé  et  devisé  avecques  luy.  Nous  le 
trouvasmes  à  l'ombre  d'une  frescade  accompagné  de  bien  quatre 
vingts  Indiens  et  paré  pour  lors  à  l'indienne  :  c'est  à  sçavoir  d'une 
grande  peau  de  cerf  accoustrée  en  chamois,  et  peinte  en  comparti- 
mens  d'estranges  et  diverses  couleurs,  mais  d'un  portrait  si  naif  et 
sentant  son  antiquité  avec  toutes  les  reigles  compassées  au  iuste 
qu'il  n'y  a  si  exquis  peintre,  qui  y  sçeust  trouver  à  reprendre.  Tant 
est  le  naturel  de  ce  peuple  estranger  parfait  et  bien  conduit  que,  sans 
aide  ny  faveur  aucune  des  arts,  il  peut  par  le  moyen  de  sa  première 
mère  contenter  l'œil  des  artisans  voire  de  ceux  qui  par  leur  indus- 
trie peuvent  trouver  à  redire  es  choses  les  plus  parfaites. 

III. 

LA  VENDETTA  INDIENNE. 

I.  Cela  fait,  les  Indiens  vindrent  selon  la  coustume  qu'ils  ont, 
présenter  la  casine  au  paracousi,  consequemment  à  quelques  uns 
de  ses  grands  amis  et  favoris.  Puis  celuy  qui  la  presentoit,  quitta  le 
vase  àipart,  et  tira  une  petite  iagaye  qui  pendoit  fichée  à  la  couver- 
ture de  la  salle  :  et  comme  furieux  il  dressa  la  teste  haute,  marcha 


DE    LAUDONNIÈRE.  383 

à  grands  pas,  et  alla  frapper  un  Indien  qui  seul  estoit  assis  à  l'un 
des  contours  de  la  salle,  s'escriant  à  haute  voix  Hyou,  sans  que  le 
pauvre  Indien  se  remuast  aucunement  pour  le  coup  que  patiem- 
ment il  monstroit  endurer.  Celuy  qui  tenoit  la  iagaye  partit  légère- 
ment pour  la  remettre  en  son  premier  lieu,  et  recommença  à  don- 
ner à  boire  comme  il  faisoit  auparavant,  mais  il  n'y  eut  longtemps 
continué,  et  à  peine  en  avoit  présenté  à  trois  ou  quatre,  que  de  re- 
chef il  quitta  son  vase,  reprit  la  iagaye,  et  de  vitesse  retourna  vers 
celuy  qu'il  avoit  desia  frappé,  auquel  il  deschargea  un  assez  roide 
coup  sur  les  costés,  s'écriant  Hyou,  ainsi  qu'auparavant  il  avoit 
fait  :  puis  alla  remettre  la  iagaye  en  la  place,  et  se  meit  au  rang 
des  autres.  Peu  de  temps  après,  celuy  qui  avoit  esté  frappé  se 
laissa  tomber  à  la  renverse  roidissant  bras  et  iambes,  comme  s'il 
eust  esté  prest  rendre  le  dernier  soupir,  et  lors  le  plus  ieune  des 
enfans  du  paracousi,  vestu  d'une  longue  peau  blanche,  se  mit  aux 
pieds  du  renversé,  plorant  amèrement.  Demy  quart  d'heure  après, 
deux  autres  de  ses  frères  vestus  d'accoustremens  semblables,  se  mi- 
rent à  l'entour  du  persécuté,  et  commencèrent  à  gémir  pitoya- 
blement. Leur  mère  tenant  un  petit  enfant  en  ses  bras,  vint  d'un 
autre  costé  :  et  s'acheminant  au  lieu  où  estoient  ses  enfans,  elle 
usa  en  premier  lieu  d'une  infinité  de  cris  :  puis  levant  tantost  les 
yeux  au  ciel,  tantost  se  prosternant  en  terre ,  elle  cria  si  pitoyable- 
ment, que  ses  pleurs  lamentables  eussent  meu  à  pitié  les  plus  durs 
ceurs  du  monde.  Encore  ne  fut-ce  assez.  Car  il  arriva  une  troupe 
de  ieunes  filles,  qui  ne  cessèrent  de  plorer,  par  long  espace  de  temps 
au  lieu  où  l'Indien  estoit  tombé.  Lequel  puis  après  elles  prindrent, 
et  avec  les  plus  tristes  gestes,  dont  elles  se  peurent  adviser,  elles  le 
portèrent  en  une  autre  maison,  quelque  peu  distante  de  la  grande 
salle  du  paracousi,  et  continuèrent  l'espace  de  deux  grandes  heures 
leurs  pleurs  et  gémissements  :  "pendant  lesquels,  les  Indiens  ne  dif- 
feroient  de  boire  la  casine,  mais  avec  un  tel  silence  qu'il  ne  s'en- 
tendoit  un  seul  mot  en  la  salle. 

II.  LeVasseur  ennuyé  de  n'entendre  ces  cérémonies,  demanda  au 
paracousi  que  vouloient  signifier  ces  choses  :  lequel  lentement  luy 
respondit,  Thimogona,  Thimogona,  sans  autre  propos  luy  tenir. 
Fasché  plus  de  devant  d'une  si  maigre  responce,  il  s'addressa  à  un 
autre  Indien,  frère  du  paracousi,  et  paracousi  comme  son  frère,  ap- 
pelle Malica,  lequel  fit  pareille  responce  que  le  premier,  le  sup- 
pliant au  reste  ne  s'enquérir  plus  avant  de  ces  choses,  et  qu'il  eust 
patience  pour  ceste  heure Le  Vasseur,  La  Caille,  et  leurs  autres 


38  k  EXTRAITS    DE   L'OUVRAGE 

compagnons  partoient  de  la  salle  pour  entrer  au  logis,  auquel  on 
avoit  transporté  l'Indien  :  là  ils  trouvèrent  le  paracousi  assis  sur  des 
tapisseries  de  menus  roseaux  qui  prenoit  son  repas  à  la  mode  in- 
dienne, ioignant  luy  l'indien  persécuté,  couché  sur  les  mesmes  ta- 
pisseries. A  l'entour  duquel  estoit  la  femme  du  paracousi  avec  toutes 
les  ieunes  filles  qui  paravant  le  pleuroient  en  la  salle,  lesquelles  ne 
faisoient  sinon  chauffer  force   mousse  au  lieu  de  serviettes,  pour 
frotter  le   costé  de  l'indien.  Sur  cela  le  paracousi  fut  derechef  in- 
terrogé par  nos  François  pour  quelle  occasion  l'indien   avoit  esté 
ainsi  outragé  en  sa  présence.  Il  feit  responce  que  cela  n'estoit 
qu'une  cérémonie,  par  laquelle  ils  remettoient  en  mémoire  la  mort 
et  persécution  de  leurs  ancestres  paracousis,  faite  par  leur  ennemy 
Thimogoa  :  allegant  au  surplus  que  toutes  et  quantes  fois,  que  luy 
ou  aucun  de  ses  amis  et  alliez  retournoit  de  ce  pays  là  sans  rapporter 
les  testes  de  leurs  ennemys,  ou  sans  emmener  quelque  prisonnier,  il 
faisoit  en  perpétuelle  mémoire  de  ses  prédécesseurs,  toucher  le 
mieux  aimé  de  tous  ses  enfans,  par  les  mesmes  armes,  dont  ils 
avoient  esté  occis  le  temps  passé;  affin  que  renouvellant  la  playe  la 
mort  diceux  fut  derechef  ploree. 

IV. 

SATOURIONA   INSULTÉ   PAR   LES   FRANÇOIS. 

I.  Pour  ce  ie  commanday  à  mon  sergent  de  m'equipper  vingt  sol- 
dats, pour  me  faire  compagnie  à  la  maison  de  Satouriona  :  où  es- 
tant arrivé,  et  entré  dedans  la  salle,  sans  le  saluer  aucunement,  ie 
m'allé  seoir  ioignant  luy,  et  demeuré  fort  longtemps  sans  luy  tenir 
aucun  propos,  ne  luy  monstrer  signe  d'amitié,  chose  qui  luy  donna 
bien  à  penser  :  ioint  que  quelque  nombre  de  soldats  estoit  demouré 
à  la  porte,  ausquels  i'avois  fait  exprès  commandement  de  ne  laisser 
aucun  Indien  sortir  dehors.  Ayant  demeuré  environ  demye  heure  en 
ceste  contenance,  ie  demandé  où  estoient  les  prisonniers  que  l'on 
avoit  pris  à  Thimogoa,  et  commandé  que  présentement  ils  me  fus- 
sent amenez.  A  quoy  le  Paracousi,  despité  en  son  courage,  et  es- 
tonné  le  possible,  fut  long  temps  sans  respondre,  en  fin  toutefois  il 
me  dit  assez  arrogamment,  qu'estans  espouventez  de  nous  veoir  ar- 
river ainsi  en  armes,  ils  avoient  pris  la  fuite  dans  les  forests,  et  qu'i- 
gnorant le  chemin  qu'ils  avoient  tenu,  ils  n'avoient  moyen  aucun 
de  les  recouvrer.  Lors  ie  feis  semblant  de  n'entendre  son  dire,  et 


DE    LAUDONNIÈRE.  385 

demandé  derechef  les  prisonniers,  et  quelques  uns  de  ses  principaux 
alliez.  Lors  Satouriona  fit  commandement  à  son  filsAtore  de  cher- 
cher les  prisonniers,  et  faire  tant  qu'ils  fussent  amenez  en  ce  lieu, 
ce  qu'il  exécuta  une  heure  après.  Apres  qu'ils  furent  arrivez  au  logis 
du  paracousi,  ils  me  saluèrent  humblement,  et  levans  les  mains 
devant  moy,  se  voulurent  quasi  prosterner  à  mes  pieds  ;  mais  ie  ne 
l'enduray,  et  bientost  après  les  amenay  quand  et  moy  à  nostre  fort. 
Le  paracousi  grandement  irrité  de  ceste  bravade,  se  meit  à  songer 
tous  les  moyens  pour  se  venger  de  nous  :  toutesfois  pour  ne  nous 
en  donner  soupçon,  et  mieux  couvrir  son  faict,  il  nous  envoya 
souvent  ses  ambassades  tousiours  accompagnez  de  quelques  presens. 

V. 

HOSTILITÉ    DES    INDIENS. 

I.  La  haine  du  paracousi  Satouriona  duroit  contre  moy,  tant  que 
le  vingt  neufiesme  du  mois  d'aoust,  il  tomba,  à  my  lieue  nostre  fort, 
un  foudre  du  ciel  plus  digne  (ie  croy-ie)  d'estre  admiré  et  couché 
par  escrit  que  tous  les  estranges  signes  que  l'on  ait  veuz  par  le 
passé ,  et  dont  les  historiens  ayent  iamais  escrit.  Car  nonobstant 
que  les  prairies  fussent  en  ce  temps  là  toutes  verdes  et  my  couvertes 
d'eaux,  n'est-ce  que  la  foudre  en  un  instant  en  consomma  plus  de 
cinq  cens  acres,  etbruslapour  sa  challeur  ardente,  tous  les  oyseaux, 
qui  lors  s'esgayoient  par  les  prairies  :  chose  qui  continua  pas  l'es- 
pace de  trois  iours,  qui  ne  fut  sans  nous  donner  bien  à  penser,  ne 
pouvansiuger  dont  procedoit  ce  feu  :  tantost  nous  avions  opinion  que 
les  Indiens  brusloient  leurs  maisons,  et  par  crainte  de  nous,  abandon- 
noient  leurs  places  :  tantost  nous  estimions  qu'ils  avoient  descou- 
vert quelques  vaisseaux  en  mer,  et  que  suivant  leur  coustume  ils 
allumoient  ça  et  là  force  feux,  pour  donner  à  cognoistre  qu'il  y 
avoit  habitation  en  leur  terre.  Toutesfois  m'en  estant  asseuré,  ie  ré- 
solus d'envoyer  vers  le  paracousi  Serranay,  pour  en  sçavoir  la  vérité. 

IL  Gomme  i'estois  sur  le  point  de  faire  embarquer  quelqu'un  pour 
descouvrir  ce  faict,  six  Indiens  arrivèrent  de  la  part  du  paracousi 
Allicamany,  qui  de  première  entrée  me  feirent  un  grand  discours 
(après  m'avoir  présenté  quelques  panniers  plein  de  mil,  de  citrouilles 
et  de  raisins)  de  l'alliance  amiable  qu'Allicamany  avoit  envie  d'en- 
tretenir avecques  moy  :  et  que  de  iour  en  iourne  faisoit  qu'attendre 
l'heure  qu'il  me  plairoit  l'employer  à  mon  service.  Pour  ce,  entendu 
l'obéissance  qu'il  me  portoit,  il  trouvoit  fort  estrange  la  canonnade 

Là  FLORIDE.  25 


386  EXTRAITS   DE    L'OUVRAGE 

que  i'avois  fait  tirer  vers  sa  demeure  :  laquelle  avoit  fait  brusler  une 
infinité  de  verdes  prairies,  et  consumé  iusques  dedans  l'eau,  appro- 
ché mesme  si  près  de  sa  demeure,  qu'il  pensoit  veoir  le  feu  en  sa 
maison  :  pource  il  me  supplioit  très  humblement  de  commander  à  mes 
gens  que  plus  on  ne  tirast  vers  son  logis,  autrement  il  seroit  con- 
traint pour  l'advenir  abandonner  sa  terre,  et  se  retirer  en  quelque 
lieu  plus  escarté  de  nous.  Ayant  entendu  la  folle  opinion  de  cest 
homme,  qui  toutesfois  ne  nous  pouvoit  estre  que  beaucoup  profita- 
ble, ie  dissimulay  ce  que  i'en  pensois  pour  lors,  et  respondis  aux 
Indiens  d'un  visage  assez  ioyeux,  que  le  récit  qu'ils  me  faisoient, 
de  l'obéissance  de  leur  paracousi,  m'estoit  fort  agréable  :  pour  ce  que 
par  le  passé  il  ne  s'estoit  monstre  tel  en  mon  endroit,  spécialement 
quand  ie  i'avois  sommé  de  me  renvoyer  les  prisonniers  qu'il  detenoit 
du  grand  Olata  Onae  Outina,  dont  toutesfois  il  n'avoit  faict  grand 
compte,  qui  estoit  la  cause  principale  pour  laquelle  ie  luy  avois  faict 
tirer  la  canonnade  :  non  que  i'eusse  eu  envie  de  donner  iusques  à 
sa  maison,  comme  aisément  ie  pouvois  faire,  si  bon  il  m'eust  semblé, 
mais  que  ie  m'estois  contenté  de  faire  tirer  iusques  à  my  chemin, 
pour  luy  faire  connoistre  ma  puissance.  L'asseurant  au  reste  que 
moyennant  qu'il  perseverast  en  sa  bonne  affection,  on  se  depor- 
teroit  de  plus  faire  tirer  à  l'advenir  :  ains  ie  luy  serois  loyal  défen- 
seur contre  ses  plus  grands  ennemis.  Les  Indiens  contentez  de  ma 
responce,  retournèrent asseurer  leur  paracousi,  quinonobstant  l'as- 
seurance,  s'absenta  de  sa  demeure  à  bien  vingt  et  cinq  lieues,  et  ce 
par  l'espace  de  plus  de  deux  moys. 

VI. 

LA    RÉVOLTE. 

I.  L'ambition  et  l'avarice  mère  de  tous  maux,  s'enracinèrent  au 
cœur  de  quatre  ou  cinq  soldats  auxquels  cest  œuvre  et  travail  ne 
plaisoit  point  :  et  qui  de  cest  heure  (nommément  un  appelle  Four- 
neaux, un  nommé  La  Croix,  et  un  nommé  Estienne  le  Genevoys,  les 
trois  principaux  de  la  sédition)  commencèrent  à  pratiquer  les  meil- 
leurs de  ma  trouppe,  leur  donnans  à  entendre  que  c'estoit  chose 
ville  et  deshonneste,  à  hommes  de  maison ,  comme  ils  estoient,  de 
se  matter  ainsi  à  un  travail  abiect  et  mechanique ,  attendu  qu'il  se 
presentoit  une  occasion  la  plus  belle  du  monde,  pour  se  faire  tous 
riches  :  qui  estoit  de  faire  armer  les  deux  barques  qui  se  bastissoient, 


DE   LAUDONNIÈRE.  387 

et  les  garnir  de  bons  hommes,  puis  naviguer  au  Pérou  et  aux  autres 
Entilles,  où  chasque  soldat  se  pouvoit  bien  enrichir  de  dix  mil  escus. 
Que  si  leur  faict  se  trouvoit  mauvais  en  France,  ils  avoient  touiours 
moyen,  à  cause  des  grandes  richesses  qu'ils  gaigneroient,  de  se  re- 
tirer en  Italie,  iusques  à  ce  que  la  fureur  fust  passée,  et  que  ce  pen- 
dant il  s'allumeroit  quelque  guerre  qui  feroit  oublier  tout  cela. 

Ce  mot  de  richesses  sonna  si  bien  aux  oreilles  de  mes  soldats, 
qu'enfin  après  avoir  plusieurs  fois  consulté  de  leurs  affaires,  ils  se 
trouvèrent  iusqu'au  nombre  de  soixante-six.  Lesquels,  pour  donner 
couleur  au  grand  désir  qu'ils  avoient  de  piller,  me  feirent  présen- 
ter une  requeste  par  François  de  la  Caille,  sergent  de  ma  compa- 
gnee ,  contenant  en  somme  une  remonstrance  du  peu  de  vivres  qui 
restoient  pour  nous  maintenir,  iusqu'au  temps  que  les  navires  pour- 
roient  retourner  de  France.  A  quoy  remédier  leur  sembloit  néces- 
saire d'envoyer  à  la  nouvelle  Espagne,  au  Pérou,  et  à  toutes  les 
isles  circonvoisines,  ce  qu'ils  me  supplioient  leur  vouloir  permet- 
tre; mais  ie  leur  feis  responce  que  les  barques  achevées,  ie  don- 
nerois  si  bon  ordre  par  tout,  que  moyennant  la  marchandise  du 
Roy,  sans  espargner  iusques  à  mes  propres  habits,  nous  recouvri- 
rions vivres  des  habitans  du  pays,  ioint  aussi  que  nous  en  avions 
encore  pour  quatre  mois  :  car  ie  craignois  fort  que  souz  ombre  de 
chercher  des  vivres,  ils  vousissent  attenter  quelque  chose  sur  ceux 
qui  appartenoient  au  Roy  d'Espagne,  chose  qui  le  temps  advenir 
m'eust  esté  reprochée  avec  iuste  raison  :  attendu  qu'au  partir  de 
France,  la  Royne  m'avoit  bien  espressement  commandé  de  ne  faire 
aucun  tort  aux  subiets  du  Roy  d'Espagne,  ne  chose  dont  il  peust 
concevoir  aucune  ialousie. 

II.  Ils  feirent  semblant  de  se  tenir  satisfaits  pour  ceste  responce. 
Maishuictiours  après,  ainsi  que  ie  continuoisau  travail  de  nostrefort, 
et  de  noz  barques,  ie  tombé  malade.  Lors  mes  séditieux  oublians 
touthonneuret  devoir,  pensans  avoir  trouvé  occasion  d'exécuter  leur 
rebelle  entreprise,  commencèrent  à  praticquer  de  nouveau  leurs  pre- 
miers desseins,  faisans  si  bien  leur  menée  durant  ma  maladie,  qu'ils 
protestèrent  de  se  saisir  du  corps  de  garde  et  du  fort,  voire  de  me 
violenter,  si  ie  ne  voulois  consentir  à  leur  vouloir  dépravé.  Mon  lieu- 
tenant adverty  de  ce,  me  vint  faire  entendre  qu'il  avoit  quelque  opi- 
nion de  quelque  menée  :  et  le  lendemain  matin  ie  fus  salué  du  port 
d'armes,  où  mes  soldats  estoient  pour  me  iouer  un  mauvais  tour  : 
lorsi'envoiay  quérir  deux  gentilshommes,  ausquels  ie  me  fiais  le  plus, 
qui  me  rapportèrent,  les  soldats  avoir  délibéré  de  venir  vers  moy 


388  EXTRAITS    DE   i/oCVRAGE 

pour  me  faire  une  requeste  :  mais  ie  leur  remonstray  que  ce  n'estoit 
la  façon  d'ansi  présenter  requeste  à  un  capitaine  :  et  pour  ce  qu'ils 
m'envoyassent  quelques  uns,  afin  de  me  faire  entendre  ce  qu'ils 
vouloient  obtenir. 

III.  Sur  ce  les  cinq  principaux  autheurs  de  la  sédition,  armez  de 
corps  de  cuirasse,  la  pistole  au  poing  et  le  chien  abbatu,  entrèrent 
en  ma  chambre,  me  disans  qu'ils  vouloient  aller  aux  nouvelles  Es- 
pagnes  chercher  leur  advanture.  Lors  ie  leur  remonstray  qu'ils  re- 
gardassent bien  à  ce  qu'ils  vouloient  faire  :  mais  ils  respondirent 
aussi  tost,  que  tout  y  estoit  regardé,  et  qu'il  failloit  leur  accorder  ce 
poinct:puis  (respondi-ie  adonc)que  ie  suis  forcé  de  ce  faire,i'y  envoyeray 
le  capitaine  Vasseur  et  mon  sergent  qui  me  respondront  et  rendront 
compte  de  tout  ce  qui  se  fera  en  ce  voyage  :  et  pour  vous  contenter,  ie 
suis  bien  d'advis  que  preniez  de  chaque  chambre  un  homme,  afin  d'ac- 
compagner le  capitaine  Yasseur  et  mon  sergent.  Sur  quoy  blasphé- 
mant le  nom  de  Dieu,  ils  me  respondirent  qu'ils  y  dévoient  aller  : 
qu'il  ne  restoit  plus  sinon  que  ie  leur  rendisse  les  armes  que  i'avois 
en  mon  pouvoir,  de  peur  que  (si  villainement  outragé  par  eux),  ie 
ne  m'en  aydasse  à  leur  desavantage,  ce  que  pourtant  ne  leur  vou- 
lus accorder  ;  mais  ils  prindrent  tout  de  force  et  l'emportèrent  hors 
ma  maison.  Mesme  après  avoir  offencé  un  gentilhomme  en  ma 
chambre,  qui  en  vouloit  parler,  se  saisirent  de  ma  personne,  et 
tout  malade  que  i'estois,  m'envoyèrent  prisonnier  en  un  navire, 
qui  estoit  à  l'ancre  au  meilleu  delà  rivière.  Dans  lequel  ie  fus  l'es- 
pace de  quinze  iours,  assisté  d'un  homme  seul,  ne  voulans  permettre 
qu'il  vint  aucun  des  miens  me  visiter  :  à  tous  lesquels  et  autres 
tenansmon  party,  ils  ostèrent  les  armes,  et  m'envoyèrent  un  congé 
pour  signer,  me  mandans  après  leur  avoir  refuzé,  que  si  i'en  faisois 
aucune  difficulté  ils  me  viendroient  tous  coupper  la  gorge  dans  le 
navire.  Ainsi  ie  fus  contraint  leur  signer  le  congé,  et  quant  et  quant 

leur  bailler  quelques  mariniers  avec  le  pilote  Trenchent Suit 

le  récit  de  leurs  courses  dans  les  Antilles. 

IV...  Or  le  pilote  Trenchent,  et  le  trompette  et  quelques  autres 
mariniers  de  ce  brigantin  emmenez  par  force  en  ce  voyage  ne  desi- 
roient  autre  chose  que  retourner  vers  moy  :  à  ceste  fin  ils  s'accor- 
dèrent ensemble,  si  d'avanture  le  vent  leur  duisoit  bien,  de  passer  la 
traverse  du  canal  de  Bahame  ,  pendant  que  les  séditieux  dormi- 
roient,  ce  qu'ils  feirent  si  bien  à  propos  que  le  matin  au  point  du 
iour  environ  le  vingt-cinquième  de  mars  ils  se  trouvèrent  à  la  coste 
de  la  Floride  :  où  cognoissant  le  mal  par  eux  commis,  il  se  meirent 


DE   LAUDONNIÈRE.  389 

par  manière  de  moquerie  à  contrefaire  le  iuge,  mais  ce  n'estoit 
qu'après  avoir  beu  du  vin,  qui  leur  restoit  encores  de  la  prise.  L'un 
contrefaisoit  le  iuge,  et  l'autre  me  representoit,  quelqu'un  après 
avoir  ouy  le  plaidoyé,  concluoit  :  vous  ferez  vos  causes  telles  que 
bon  vous  semblera:  mais  si,  estans  arrivez  au  fort  de  la  Caroline,  le 
capitaine  ne  vous  fait  tous  pendre,  ie  ne  l'auray  iamais  en  réputation 
d'homme  de  bien.  Les  autres  estimoient  qu'après  ma  cholere  passée 
i'oublirois  aisément  cela.  Leur  voile  ne  fut  si  tost  descouverte  en 
nostre  coste,  qu'un  Roy  de  ce  lieu  nommé  Patica  demeurant  huict 
lieues  loing  de  nostre  fort,  et  l'un  de  nos  bons  amys,  envoya  un  Indien 
m'advertir  qu'il  avoit  descouvert  quelque  voile  à  la  coste,  et  qu'il  es- 
timoit  estre  de  nostre  nation.  Sur  ce  le  brigantin  pressé  de  famine, 
vint  surgir  à  l'emboucheure  de  la  rivière  de  May  :  où  de  prime  face 
nous  estimions  que  ce  fussent  navires  venues  de  France,  chose  qui 
nous  donnoit  grande  allégresse,  mais  l'ayans  fait  recognoistre  de 
près,  ie  fusadverty  que  c'estoient  nos  séditieux  qui  estoient  retour- 
nez. Pour  ce  ie  leur  envoyay  dire  parle  capitaine  Vasseur  et  par  mon 
sergent,  qu'ils  eussent  à  amener  le  brigantin  devant  la  forteresse.... 
ce  qu'ils  promirent  faire.  Le  lendemain  i'y  envoyay  le  mesme  ca- 
pitaine et  sergent,  accompagnez  de  trente  soldats,  pour  ce  que  ie 
voyois  leur  venue  estre  trop  retardée.  Lors  ils  les  amenèrent  :  et 
pour  ce  que  quelques  uns  d'eux  avoient  iuré  à  leur  partement  de  ne 
rentrer  iamais  au  fort,  ie  voulu  leur  faire  garder  leur  serment.  A 
ceste  fin  ie  les  attendis  vers  ladite  emboucheure  la  part  où  ie  faisois 
travailler  à  mes  navires  et  barques,  etcommanday  à  mon  sergent, 
qu'il  eust  à  mettre  en  terre  les  quatre  plus  principaux  autheurs  de 
la  sédition  :  ausquels  au  mesmes  instant  ie  feis  mettre  les  fers  au 
pieds  :  car  ce  n'estoit  mon  dessein  de  faire  punir  les  autres,  entendu 
qu'on  les  avoit  subornez,  et  que  mon  conseil  expressément  assemblé 
pour  ce  faict,  avoit  arresté  que  ces  quatre  seulement  dévoient  mourir 

pour  servir  d'exemple  aux  autres 

V....  Suivant  ce  que  nous  avions  arresté  au  conseil,  pour  raison 
des  crimes  par  eux  commis,  tant  contre  la  maiesté  du  Roy,  que  contre 
moy,  qui  estois  leur  capitaine,  ie  les  condamnay  d'estre  pendus  et 
estranglez.  Voyans  doncques  qu'il  n'y  avoit  "plus  d'huis  de  derrière 
pour  se  sauver  de  cest  arrest,  ils  se  mirent  en  devoir  de  prier  Dieu. 
Toutesfois  l'un  des  quatre  pensant  muttiner  mes  soldats ,  leur  dit 
ainsi  :  Comment  mes  frères  et  compagnons,  souffrirez-vous  que 
nous  mourions  si  honteusement  ?  Et  lors  prenant  la  parole,  ie  luy 
dis  qu'ils  n'estoient  compagnons  des  séditieux  et  rebelles  au  service 


390  EXTRAITS    DE   L'OUVRAGE 

du  Roy.  Sur  ce  les  soldats  me  supplièrent  de  ne  les  faire  pendre, 
ains  permettre  qu'ils  passassent  par  les  armes,  et  que  puis  après  si 
bon  me  sembloit,  leurs  corps  seroient  pendus  à  quelques  potences 
au  long  de  l'emboucheure  :  ceque  présentement  ie  feis  exécuter.  Yoila 
quelle  fut  l'issue  de  mes  mutins  sans  laquelle  i'eussetousiours  vescu 
en  paix,  et  satisfaict  au  bon  plaisir  que  i'avois  de  faire  un  heureux 
et  tranquille  voyage. 

VII. 

LE     ROY    CALOS. 

I.  Deux  Indiens  me  vindrent  un  iour  saluer  de  la  part  de  leur 
Roy  nommé  Marracon,  distant  du  lieu  de  nostre  fort  quelques  qua- 
rantes  lieues  du  costé  du  Sud,  et  me  feirent  entendre  qu'il  y  avoit 
en  la  maison  du  Roy  Onathaqua  un  nommé  Barbu ,  et  en  celle  du 
Roy  Mathiaca,  un  autre  homme,  dont  ils  ne  sçauroient  le  nom,  qui 
n'estoient  de  leurnation  :  àcause  de  quoy  ie  pensay  que  cepouvoient 
estre  quelques  chrestiens.  Pour  ce  i'envoyay  prier  tous  les  Roys 
voisins,  que  s'il  y  avoit  chrestien  aucun  demeurant  en  leurs  terres, 
qu'ils  trouvassent  moyen  me  le  faire  recouvrer,  et  que  ie  les  re- 
compenserois  au  double.  Eux  qui  aiment  les  presens,  y  prindrent 
telle  peine,  que  les  deux  hommes ,  dont  nous  avions  parlé ,  me 
vindrent  trouver  au  fort.  Ils  estoient  nuds,  portans  les  cheveux 
longs  iusqu'au  iarret,  ainsi  que  font  les  sauvages  :  et  estoient  Espa- 
gnols de  nation,  si  bien  neantmoins  accoustumez  à  la  façon  de  ce 
pays  que  de  première  face  ils  trouvèrent  notre  manière  estrange» 
Apres  les  avoir  entretenus  de  quelques  propos,  ie  les  feis  habiller; 
et  coupper  les  cheveux,  qu'ils  ne  voulurent  perdre,  ains  les  enve- 
loppèrent dans  du  linge,  disans  qu'ils  les  voulaient  reporter  en  leur 
pays  pour  tesmoigner  le  mal  qu'ils  avaient  enduré  aux  Indes.  Aux 
cheveux  de  l'un  d'eux  fut  trouvé  quelque  peu  d'or  caché,  iusqu'à 
la  valleur  de  vingt  cinq  escus,  dont  il  me  feit  présent. 

H.  Or  les  examinant  des  lieux,  ausquels  ils  pouviont  avoir  esté,  et 
comme  ils  estoient  venus,  ils  me  respondirent  qu'il  y  avoit  desia 
quinze  ans  passez  que  trois  navires,  en  l'une  desquelles  ils  estoient, 
se  perdirent  au  travers  d'un  lieu  nommé  Calos,  sur  des  basses  que 
l'on  dit  les  Martyres,  et  que  le  roy  de  Calos  retira  la  plus  grand  part 
des  richesses  qui  estoient  dans  les  dites  navires ,  faisant  en  sorte 
que  la  plus  part  du  monde  se  sauva  et  plusieurs  femmes  :  au 
nombre  desquelles  y  avoit  trois  ou  quatre  damoiselles  mariées ,  lors 


DE   LAUDONNJÈRE.  391 

demeurantes  encc-r,  et  leurs  enfans  aussi  avec  ce  roy  de  Calos.  le 
voulus  m'informer  qui  estoit  ce  Roy,  ils  me  feirent  responce  qu'il 
estoit  le  plus  beau  et  le  plus  grand  Indien  de  la  contrée,  homme 
grand  guerrier,  et  ayant  beaucoup  de  subiets  en  sa  puissance.  Me 
dirent  davantage  qu'il  avoit  un  grand  nombre  d'or  et  d'argent,  ius- 
qu'à  en  tenir  dans  un  certain  village  un  fosse  toute  pleine,  qui  n'es- 
toit  moins  haute  qu'un  homme;  et  large  comme  un  tonneau,  à 
laquelle  si  ie  pouvois  aller  avec  cent  harquebusiers,  les  Espagnols 
se  faisoient  forts  de  me  faire  recouvrer  toutes  ces  richesses,  outre 
ce  que  ie  pourrois  tirer  du  commun  peuple  du  pays,  qui  en  posse- 
doit  beaucoup.  Ils  me  donnèrent  aussi  à  entendre,  que  les  femmes 
allans  danser,  portoient  à  l'entour  de  leurs  ceintures,  des  platines 
d'or,  larges  comme  une  assiette,  et  en  telle  quantité,  que  la  charge 
les  empeschoit  de  danser  à  leur  aise,  et  que  les  hommes  en  avoient 
au  semblable.  La  plus  part  de  ces  richesses  provenoient,  à  leur  dire, 
des  navires  espagnolles,  qui  ordinairement  se  perdroient  en  ce  des- 
troit,  et  l'autre  de  la  traffique  que  ce  Roy  de  Calos  avoit  avec  les 
autres  Roy  s  de  la  contrée.  Au  reste  qu'il  estoit  fort  révéré  de  ses 
subiects,  et  qui  leur  donnoit  à  entendre  que  ses  sorts  et  charmes 
estoient  causes  des  biens  que  la  terre  produisoit,  et  que  pour  leur 
persuader  ce  faict,  il  se  retiroit  une  ou  deux  fois  l'année  en  une 
certaine  maison  accompagné  de  deux  ou  trois  de  ses  plus  familiers, 
là  où  il  foisoit  quelques  enchanteries,  et  que  si  quelqu'un  s'ingeroit 
d'aller  veoir  ce  qu'il  faisoient  en  ce  lieu,  le  roy  le  faisoit  incontinent 
mourir.  Qui  plus  est  ils  me  dirent  que  chacun  an ,  au  temps  de  la 
moisson,  ce  roy  barbare  sacrifioit  un  homme  qui  pour  ce  fait  estoit 
expressément  gardé,  et  pris  au  nombre  des  Espagnols,  qui  par  for- 
lune,  s'estoient  perdus  en  ce  destroit 

VIII. 

LA   FAMINE. 

I. Il  nerestoit  plus  que  le  principal,  qui  estoit  de  recouvrer  vivres 
pour  nous  nourrir,  pendant  nostre  travail  :  ce  que  i'entrepris  faire, 
avec  le  reste  de  ma  trouppe  et  les  mathelots  du  navire.  A  cette  fin  ie 
m'embarquay  rooy  trentiesme  dans  ma  grande  barque ,  pour  faire 
un  voyage  de  quarante  ou  cinquantes  lieues,  sans  que  nous  fussions 
pourveus  d'aucune  nourriture ,  qui  fait  assez  cognoistre  combien 
deux  de  nostre  fort  en  estoient  assez  mal  garnis.  Bien  est  vray  que 
quelques  soldats  ayans  esté  meilleurs  mesnagers  que  les  autres,  et 


392  EXTRAITS  DE    L'OUVRAGE 

ayans  faict  quelque  provisions  de  gland,  en  vendoient  à  leurs  com- 
pagnons quinze  et  vingt  sols  une  une  petite  escuelle.  Pendant  nos- 
tre  voyage,  nous  ne  fusmes  substentez  que  de  framboises,  d'une  cer- 
taine graine  ronde,  petite  et  noire,  et  de  racines  de  palmites  que 
nous  recouvrions  es  costes  de  la  rivière,  en  laquelle  après  avoir 
navigé  en  vain,  ie  fus  contraint  retourner  au  fort  :  où  les  soldats 
commençans  à  s'ennuyer  du  travail,  à  cause  de  l'extrême  famine 
qui  les  mattoit,  s'assemblèrent,  et  me  proposèrent  que  depuis  que 
nous  ne  pouvions  recouvrer  vivres  des  Indiens,  il  estoit  expédients 
pour  le  remède  de  leur  vie,  se  saisir  de  la  personne  d'un  des  Roy, 
de  la  terre  :  s'asseurans  qu'estant  pris  les  subiects  n'endureroient 
les  François  avoir  faute  de  vivres  .  le  leur  feis  responce  qu'il  ne  fal- 
loit  inconsidérément  faire  ceste  entreprise  :  ains  bien  adviser  à  la 
conséquence  qui  en  pourroit  venir.  Sur  ce  ils  m'obiecterent,  puis 
que  le  temps  estoit  passé  du  secours  de  France,  et  que  nous  avions 
résolu  d'abandonner  le  pays,  qu'il  n'y  avoit  danger  à  contraindre 
les  sauvages  à  nous  fournir  vivres  :  ce  que  pour  l'heure  ne  leur 
voulus  accorder,  bien  leur  promis-ie  d'envoyer  en  toute  diligence 
advertir  les  Indiens  qu'ils  eussent  à  m'apporter  vivres,  en  eschange 
de  marchandises  et  d'habits  :  ainsi  qu'ils  feirent  l'espace  de  quelques 
iours,  qu'ils  apportèrent  du  gland  et  du  poisson ,  lequel  ces  Indiens 
traistres  et  meschans  de  nature ,  et  cognoissans  nostre  famisne  es- 
trange,  nous  vendoient  si  chèrement,  qu'en  moins  de  rien,  ils  nous 
tirèrent  toute  nostre  marchandise  que  nous  avions  de  reste. 

II.  Qui  pis  est,  craignans  d'estre  forcez  de  nous,  et  voyans  qu'ils 
avoient  tout  tiré,  ils  n'approchèrent  plus  de  nostre  fort  que  de  la 
portée  d'une  harquebusade.Là  ils  apportoientleur  poisson  dans  leurs 
petites  almadies  iusques  auxquelles  nos  pauvres  soldats  estoient 
contraints  aller,  et  le  plus  souvent  (ainsi  que  i'ay  veu)  se  despouiller 
de  leur  propre  chemise  pour  avoir  un  poisson.  Que  si  quelque 
fois  ils  remonstroient  aux  sauvages  le  prix  excessif  qu'ils  prenoient, 
ces  meschans  leur  respondirent  brusquement  :  Si  tu  fais  si  grand 
cas  de  ta  marchandise,  mange  là  et  nous  mangerons  nostre  pois- 
son, puis  ils  s'esclattoient  de  rire,  et  se  moquoient  de  nous  à  geule 
bee.  Dont  nos  soldats  perdans  toute  patience,  eurent  souvent  en- 
vie de  les  mettre  en  pièces ,  et  leur  faire  payer  le  tribut  de  leur 
folle  arrogance.  Toutefois  considérant  l'importance  de  cecy,  ie  met- 
tois  peine  d'appaiser  le  soldat  impatient  :  car  ie  ne  voulois  aucu- 
nement entrer  en  question  avec  les  sauvages,  et  me  suffisoit  de 
dilayer  le  temps Mais  lessubiects  d'Outinaapperceurent  claire- 


DE    LAUDONNIÈRE.  393 

ment  la  nécessité  en  laquelle  nous  estions  :  et  commençoient 
à  nous  tenir  tel  langage  que  les  autres  :  ainsi  que  l'on  voit  commu- 
nément" que  la  nécessité  fait  changer  le  vouloir  des  hommes 

III.  Il  ne  se  trouvoit  en  ceste  arrière  saison  ne  mil,  ne  febves, 
ny  gland  par  les  villages,  d'autant  qu'ils  avoient  tout  employé  aux 
semailles,  si  bien  quenostre  recours  fut  aux  racines  que  la  pluspart 
des  nostres  faisoient  piller  dedans  les  mortiers  que.i'avois  fait  porter 
pour  battre  la  poudre  à  canon,  et  les  grains  qui  nous  venoient 
d'ailleurs  :  les  autres  prenoient  du  bois  d'Esquine,  le  battoient  et 
en  faisoient  de  la  farine,  laquelle  ils  faisoient  bouillir  avec  de  l'eau  , 
et  la  mangeoient  :  les  autres  alloient  avec  la  harquebuse  tascher 
d'arrester  quelque  oiseau.  Mesme  ceste  misère  fut  si  grande ,  qu'il 
s'en  rencontra  un  lequel  esplucha  parmy  les  ordures  de  ma  maison, 
toutes  les  arrestes  de  poisson  qu'il  peut  trouver,  lesquelles  il  feit 
seicher  et  mettre  en  poudre  pour  en  faire  du  pain.  Les  effets  de 
ceste  famine  hydeuse  se  manifestèrent  incontinent  en  nous:  car  les 
os  commencèrent  incontinent  à  suyvre  la  peau  de  si  près,  qu'en 
plusieurs  endroits  ils  la  percèrent  en  la  pluspart  des  soldats  :  telle- 
ment que  ce  que  plus  ie  craignois  estoit  que  les  Indiens  ne  s'esle- 
vassent  contre  nous,  d'autant  qu'il  eust  esté  fort  malaisé  de  nous 
deffendre  en  si  extrême  défaillance  de  toutes  nos  forces,  iointes  au 
défaut  de  tous  vivres,  lesquels  nous  manquèrent  tout  à  coup.  Car 
mesme  la  rivière  ne  se  trouvait  si' abondante  en  poisson  comme  de 
coustume,  et  sembloit  que  la  terre  et  l'eau  combatist  contre 
nous. 


IX. 


LA   RETRAITE   DE   D  OTTIGNY. 

I.  Mais  ce  pendant  que  ces  choses  se  menoient,  'Outina  ne  com- 
paroissoit  aucunement,  ains  se  tenoit  clos  et  couvert  en  une  petite 
maison  à  part,  là  où  'quelques  députez  des  miens  l'alleoient  veoir 
se  plaignans  de  luy  des  longs  delaiz  de  ses  subiects. 

A  quoy  il  responditque  ses  subiects  estoient  tellement  irritez,  qu'il 
ne  luy  estoit  aucunement  possible  de  les  tenir  en  telle  obéissance, 
comme  il  eut  bien  voulu  :  qu'il  ne  les  pouvoit  garder  de  faire  la 
guerre  au  seigneur  d'Ottigny.  Que  mesme  il  se  souvenoit,  qu'estant 
encore  prisonnier,  et  passant  par  les  villages  de  son  obéissance, 
lorsque  l'on  l'amenoit  pour  recouvrer  vivres,  il  avoit  veu  par  les 


3%  EXTRAITS    DE    i/oUVRAGE 

chemins  les  flesches  plantées,  au  bout  desquelles  il  y  avoit  des  che- 
veux longs,  signe  certain  de  guerre  dénoncée  et  ouverte,  et  les- 
quelles aussi  le  capitaine  avoit  portées  iusques  en  son  fort.  Il  dit 
davantage  que  pour  l'amitié  qu'il  portoit  au  capitaine,  il  advertissoit 
le  lieutenant,  que  ses  subiets  avoient  delibré  d'abatre  les  arbres,  et 
les  faire  choir  au  travers  de  la  petite  rivière,  où  estoient  les  bar- 
ques, à  celle  lin  de  les  tenir  là  subiectes,  pourtant  qu'ils  les  combat- 
troient  à  laise,  et  que  cela  advenant,  il  l'asseuroit  de  ne  s'y  trou- 
ver. Ce  qui  augmenta  davantage  le  soupçon  de  guerre  fut,  qu'il 
advint  ainsi  que  les  députez  alloient  devers  Outina,  ils  entendirent 
la  voix  de  l'un  de  mes  gens,  lequel  avoit  tousioursesté  parmy  les^In- 
diens  pendant  le  voyage,  et  lequel  ils  n'avoient  encore  voulu  ren- 
dre iusques  à  ce  qu'ils  eussent  retiré  leurs  ostages.  Ce  pauvre 
homme  s'escrioit  à  haute  voix,  pour  autant  que  deux  Indiens  le 
vouloient  porter  dans  les  bois  pour  luy  couper  la  gorge,  dont  il 
fut  secouru  et  délivré.  Ces  avertissemens  bien  entendus,  et  après 
en  avoir  meurement  délibéré,  le  seigneur  d'Ottigny  arresta  de  se 
retirer  le  vingt-septième  juillet. 

H.  Parquoy  il  feit  mettre  ses  soldats  en  ordre,  et  leur  bailla  à  cha- 
cun un  sac  plein  de  mil  :  puis  il  s'achemina  vers  les  barques,  pensant 
prévenir  l'entreprise  des  sauvages.  Il  y  a  au  sortir  du  village  une 
grande  allée  de  trois  à  quatre  cents  pas,  laquelle  est  recouverte 
de  grands  arbres  des  deux  costez.  Mon  lieutenant  ordonna  ces 
hommes  en  ceste  allée,  et  les  meit  de  la  façon  qu'ils  avoient  envie 
qu'ils  marchassent  :  car  il  s'asseuroit  bien  que  s'il  y  avoit  embus- 
cade, elle  seroit  au  sortir  des  arbres.  Il  feit  doncques  marcher  un 
peu  devant  le  seigneur  d'Arlac  mon  enseigne,  avecques  huict  har- 
quebusiers  pour  des  couvrir  :  puis  il  commanda  à  l'un  de  mes  ser- 
gens  et  corporaux,  de  marcher  par  le  dehors  de  l'allée,  avecques 
quatre  harquebusiers,  pendant  qu'il  conduisoit  le  reste  par  le  meil- 
leu.  Or  advint-il  ainsi  qu'il  avoit  supçonné  :  car  le  seigneur  d'Arlac 
rencontra  au  bout  de  l'allée  de  deux  à  trois  cent  Indiens,  lesquels 
les  saluèrent  d'une  infinité  de  fleschades,  et  de  telle  furie,  qu'il 
estoit  facile  de  voir  l'affection  qu'ils  avoient  de  nous  charger.  Toutes- 
fois  ils  furent  si  biensoustenuz  en  la  première  charge  que  leur  donna 
mon  enseigne  que  ceux  qui  tombèrent  morts  feirent  un  peu  ra- 
fraichir  la  cholere  des  survivans.  Cela'.faict,  mon  lieutenant  feit  gai- 
gner  et  haster  le  pas  pour  gaigner  pays  en  telle  ordre,  comme  i'ay 
desia  dit.  Puis  ayans  marché  environ  quatre  cens  pas,  il  fut  rechargé 
d'une  nouvelle  troupe  de  sauvages,  lesquels  estoient  au  nombre  de 


DE   LAUD0NN1ÈRE.  395 

trois  ceps,  et  lesquels  les  assaillirent  en  front,  cependant  que  le  reste 
des  premiers  luy  donnoient  sur  la  queue. 

Ce  second  assaut  fut  tellement  soustenu ,  que  ie  puis  dire  que  le 
seigneur  d'Ottigny  y  feit  un  aussi  grand  devoir,  qu'il  est  possible 
à  homme  de  bien  de  faire.  Aussi  leur  estoit-il  besoin  :  car  il  avoit 
des  hommes  en  teste,  lesquels  seurent  bien  combattre  et  bien 
obéir  au  chef  qui  leur  commandoit,  et  lesquels  en  ce  combat  se 
sceurent  si  bien  maintenir,  que  si  d'Ottigny  n'y  eust  remédié,  il  es- 
toit  en  danger  d'estre  deffaict. 

III.  Leur  façon  de  combattre  estoit,  que  quand  deux  cens  avoient 
tiré,  ils  se  retiroient  et  faisoient  place  aux  autres  qui  estoient  der- 
rière, et  avoient  cependant  l'œil  et  le  pied  si  prompts,  qu'aussi  tost 
qu'ils  voyoient  coucher  la  harquebuse  en  ioue,  aussi  tost  estoient 
ils  en  terre,  et  aussi  tost  relevez  pour  respondre  de  l'arc,  et  se  des- 
tourner, si  d'aventure  ils  sentoient  que  l'on  voulust  venir  aux 
prises  :  car  il  n'y  a  rien  que  plus  ils  craignent,  à  causes  des  dagues 
et  des  espees.  Ce  combat  demeura  et  dura  depuis  neuf  heures  du 
matin,  iusques  à  ce  que  la  nuict  les  sépara.  Ft  n'eut  esté  que  d'Ot- 
tigny s'advisa  de  faire  rompre  les  flesches  qu'ils  trouvoient  par  le 
chemin ,  et  aussi  d'oster  moyen  aux  sauvages  de  recommencer,  il 
n'y  a  point  de  doute  qu'il  n'eust  eu  beaucoup  affaire  :  car  les  fles- 
ches leur  faillirent  et  furent  contraints  de  se  retirer.  Ce  pendant 
qu'ils  combattoient,  ils  crioient  et  faisoient  entendre  qu'ils  estoient 
amys  du  capitaine  et  du  lieutenant  :  et  que  ce  qu'ils  combattoient 
n'estoit  que  pour  venger  des  soldats  qui  leur  estoient  ennemis  mor- 
tels. Mon  lieutenant  estant  arrivé  aux  barques,  feit  faire  la  reveue, 
et  trouva  faute  de  deux  hommes  qui  avoient  esté  tuez,  l'un  desquels 
estoit  nommé  Iacques  Salé,  et  l'autre  se  nommoit  le  Mesureur.  Il 
en  trouva  vingt  deux  de  navrez,  lesquels  il  avoit  fait  à  grand  peine 
conduire  iusques  aux  barques.  Tout  ce  qu'il  trouva  de  mil  ne  monta 
qu'à  la  charge  de  deux  hommes,  qu'il  feit  départir  egallement  : 
car  alors  que  le  combat  avoit  commencé,  chacun  avoit  esté  con- 
traint de  laisser  son  sac,  pour  mettre  la  main  à  l'œuvre. 

X. 

ARRIVÉE   DE  HAWKINS. 

I.  Ainsi  qu'un  chacun  de  nous  rongeoit  ses  esprits  en  tels  ou  sem- 
blables discours,  ie  descouvray  le  troisiesme  iour  d'aoust,  quatre  voi- 


396  EXTRAITS    DE   L'OUVRAGE 

les  en  mer,  ainsi  que  ie  me  promenois  sur  une  petite  montaignette, 
dont  ie  fus  grandement  resiouy  :  i'envoiay  incontinent  l'un  de  ceux 
qui  estoyent  avec  moy,  pour  en  advertir  ceux  du  fort,  lesquels  en 
furent  tellement  resiouis,  qu'à  les  veoir  rire  et  sauter,  l'on  eust  iugé 
qu'ils  eussent  esté  hors  de  leur  entendement.  Après  que  ces  navires 
eurent  mouillé  l'ancre,  nous  descouvrismes  comme  ils  envoyoient 
l'une  de  leurs  barques  en  terre,  veu  laquelle  ie  feis  armer  en  dili- 
gence l'une  des  miennes,  pour  envoyer  au-devant,  et  sçavoir  quelles 
gens  c'estoient.  Ce  pendant  craignant  que  ce  ne  fussent  Espagnols, 
ie  feis  mettre  mes  soldats  en  ordre  et  tenir  prests,  attendant  le  cap- 
taine  Vasseur  et  mon  lieutenant,  qui  estoient  allez  au  devant,  les- 
quels me  rapportèrent  que  c'estoient  Anglois,  et  de  faict  ils  amenè- 
rent avec  eux  un  nommé  Martin  Atinas,  Diepois,  qui  pour  lors  estoit 
en  leur  service,  lequel  au  nom  de  maistre  Hawkins  gênerai,  me  vint 
prier  que  je  lui  vousisse  permettre  qu'ils  prinssent  des  eaux,  dont 
ils  avoient  grande  nécessité  :  me  faisant  entendre  qu'il  y  avoit  plus 
de  quinze  iours  qu'ils  estoient  le  long  de  la  coste  pour  tascher  d'en 
recouvrer.  Il  m'apporta  de  la  part  du  gênerai  deux  flacons  de  vin , 
avec  du  pain  de  froment  :  ce  qui  me  resiouit  d'autant  qu'il  y  avoit 
sept  mois  que  ie  n'en  avois  beu  :  le  tout  toutesfois  fut  departy  à  la 
pluspart  de  mes  soldats. 

II.  Ce  Martin  Atinas  avoit  amené  les  Anglois  en  nostre  coste, 
laquelle  il  cognoissoit  :  car  dès  l'an  1562  il  y  estoit  venu  avec  moy, 
et  pour  ceste  cause  le  gênerai  l' avoit  envoyé  vers  moy.  Apres  donc- 
ques  que  ie  luy  eus  accordé  sa  demande,  il  la  feit  entendre  au 
gênerai,  lequel  dès  le  lendemain  feit  entrer  l'une  de  ses  petites  na- 
vires en  la  rivière,  et  me  vint  trouver  dedans  une  grande  barque, 
accompagné  de  gens  honorablement  vestus,  toutesfois  sans  armes. 
Il  feit  apporter  grande  quantité  de  pain  et  de  vin,  pour  en  donner 
à  un  chacun  :  de  ma  part  ie  luy  feis  la  meilleure  chère  qu'il  me  fut 
possible,  et  feis  tuer  quelques  moutons  et  poulailles,  lesquelles 
iusques  à  ceste  heure  là  i' avais  soigneusement  gardées,  espérant 
en  peupler  la  terre.  Car  pour  toutes  les  nécessitez  de  maladies  qui 
m'advindrent,  ie  n'avois  voulu  qu'il  fust  tué  un  seul  poulet:  ce  qui 
avoit  esté  cause  qu'en  peu  de  temps  i'en  avois  amassé  plus  de  cent 
chefs. 

NI.  Or  cependant  que  le  gênerai  anglois  estoit  avecques  moy, 
trois  iours  se  passèrent,  pendant  lesquels  les  indiens  abordoient  de 
tous  costez  pour  le  veoir,  et  me  demandoient  s'il  estoit  pas  mon 
frère  :  ce  que  ie  leur  accordois,  et  leur  donnois  à  entendre,  qu'il 


DE   LAUDONNIÈRE.  397 

m'estoit  venu  veoir  et  secourir  avec  si  grande  quantité  de  vivres, 
que  de  là  en  avant  ie  me  pourrois  passer  de  prendre  aucune  chose 
sur  eux.  Le  bruit  en  fut  incontinent  respandu  par  toute  la  terre,  si 
bien  que  les  ambassadeurs  m'abordoient  de  tous  costez  :  lesquels 
au  nom  des  Roy  s  leurs  maistres,  demandoient  à  contracter  alliance 
avec  moy  :  et  ceux  mesmes  qui  auparavant  avoient  envie  me  faire 
la  guerre,  se  vindrent  déclarer  mes  amys  et  serviteurs  :  à  quoy  ie 
les  receus,  et  les  gratifié  de  quelques  presens. 

Le  gênerai  cognut  incontinent  l'envie  et  la  nécessité  que  i'avois  de 
retourner  en  France  :  ce  qui  fut  cause  qu'il  m'offroit  de  me  passer, 
ensemble  toute  ma  troupe  :  à  quoy  toutesfois  ie  ne  voulus  accorder, 
estant  en  doute  par  quelle  raison  il  s'offrit  si  libéralement.  Car  ie  ne 
sçavois  en  quel  estât  estoient  les  affaires  des  François  avec  les  An- 
glois  :  et  encore  qu'il  me  promist  sur  sa  foy  de  me  descendre  en 
France ,  avant  que  d'approcher  d'Angleterre ,  si  est  ce  que  ie  crai- 
gnois  qu'il  ne  voulust  attenter  quelque  chose  en  la  Floride  au  nom 
de  sa  maistresse.  Parquoy  ie  le  refusay  tout  à  plat  :  dont  il  s'esleva 
un  fort  grand  murmure  entre  mes  soldats,  lesquels  disoient  que  i'a- 
vois envie  de  les  faire  tous  mourir,  et  que  le  brigantin  n'estoit  suf- 
fisant de  les  passer,  entendu  la  saison  en  laquelle  nous  estions. 

IV.  Le  bruit  et  murmure  s'augmenta  davantage  :  car  après  que  le 
gênerai  fut  retourné  en  ses  vaissseaux,  il  proposa  à  quelques  gen- 
tilshommes et  soldats  qui  l'alloient  veoir,  en  partie  pour  faire  bonne 
chère  avec  luy,  il  leur  remonstra,  dy-ie,  qu'il  doutoit  fort  qu'à  peine 
ferions-nous  nostre  passage  seurement  dedans  les  vaisseaux  que 
nous  avions,  et  que  là  où  nous  l'entreprendrions,  il  n'y  avoit  point 
de  doute  que  nous  serions  en  grand  hazard  :  toutefois  que  si  ie  vou- 
lois,  il  en  passeroit  partie  dedans  les  siens,  et  qu'il  me  laisseroit  une 
petite  navire  pour  passer  l'autre.  Les  soldats  ne  furent  pas  si  tost 
venus,  qu'ils  feirent  entendre  l'offre  à  leurs  compagnons,  lesquels 
incontinent  complotèrent  ensemble  que  là  où  ie  ne  le  voudrois  ac- 
cepter, ils  s'embarqueroient  avecque  luy,  et  me  laisseroient  :  pour- 
veu  qu'il  les  voulust  recevoir  comme  il  avoit  promis.  Ils  s'assem- 
blèrent donc  tous  ensemble,  et  me  vindrent  trouver  en  ma  chambre, 
me  feirent  entendre  leur  dessein,  auquel  ie  promis  respondre  de- 
dans une  heure  après.  Pendant  laquelle  i' amasse  les  principaux 
membres  de  ma  compagnee,  lesquels  après  leur  en  avoir  commu- 
niqué, me  respondirent  tous  d'une  voix,  que  je  ne  devois  refuser 
ceste  offre,  et  contemner  l'occasion  qui  se  presentoit,  mesme  que 
l'on  ne  pourroit  trouver  mauvais  en  France,  si  estans  délaissez. 


398  EXTRAITS    DE   L'OUVRAGE 

nous  comme  nous  estions,  nous  nous  serions  aydez  des  moyens  que 
Dieu  nous  auroit  envoyez.  Apres  plusieurs  propos  discouruz  sur  ceste 
entreprise,  i'advisay  à  la  fin  qu'il  lui  faudroit  bailler  gages  du  na- 
vire qu'il  laisseroit,  et  que  de  ma  part  i'estois  content  lu  y  bailler 
la  meilleure  de  mes  hardes,  et  le  peu  d'argent  qu'avois  amassé  par 
la  terre.  Sur  quoy  toutefois  il  fust  advisé  que  ie  garderois  l'argent, 
de  peur  que  la  Royne  d'Angleterre  le  voyant,  ne  s'encourageast  da- 
vantage prendre  pied  en  icelle,  comme  desia  elle  avoit  envie  : 
qu'il  valoit  beaucoup  mieux  l'apporter  en  France,  afin  de  donner 
courage  à  nos  princes  de  laisser  une  entreprise  si  'importante  pour 
nostre  republique,  et  que  puisque  nous  estions  resoluz  de  partir,  il 
valloit  bien  mieux  bailler  nostre  artillerie,  laquelle  nous  serions 
contraints  autrement  laisser,  ou  la  cacher  en  terre,  à  cause  de  la 

faiblesse  de  nos  hommes,  insuffisans  pour  l'embarquer 

Le  marché  se  conclut.... 

V.  11  feit  davantage  :  car  particulièrement  il  me  feit  présent  d'une 
grande  iare  d'huile,  d'un  jare  de  vinaigre,  d'un  baril  d'olives,  d'une 
assez  grande  quantité  de  riz,  et  d'un  baril  de  biscuit  blanc.  Il  fet, 
aussi  plusieurs  presens  aux  principaux  officiers  de  ma  compagneie 
selon  leurs  qualitez.  Tellement  que  ie  puis  dire  que  nous  receusmes 
autant  de  courtoisies  du  gênerai ,  qu'il  est  possible  d'en  recevoir 
d'homme  vivant.  En  quoy  certes ,  il  s'est  acquis  la  réputation  d'un 
homme  de  bien  et  secourable,  méritant  d'estre  recognu  de  nous  tous, 
autant  comme  s'il  nous  avoit  donné  la  vie. 

XI. 

PRISE   DE   LA   CAROLINE. 

I.  Nous  commençasmes  doncques  à  nous  remparer,  et  à  racous- 
trer  ce  qui  avoit  esté  demoly,  principalement  du  costé  de  l'eau,  là 
où  ie  feis  planter  soixante  pieds  d'arbres,  pour  refaire  la  pallissade, 
avec  les  planches  que  ie  faisois  prendre  au  navire  que  i'avois  fait 
faire;  nonobstant  toutesfois  toute  nostre  diligence  et  travail ,  il  ne 
nous  fut  oncques  possible  de  la  racoustrer  à  raison  des  orages,  les- 
quels ordinairement  nous  dénoncèrent  tant  d'ennuis,  que  nous  ne 
peusmes  achever  nostre  closture.  Me  voyant  en  telle  extrémité,  ie  feis 
faire  la  reveùe  des  hommes  qui  estoient  demourez  du  capitaine  Ri- 
baut,  pour  sçavoir  s'il  s'en  trouveroit  quelques-uns  qui  eussent  les 
armes  :  il  s'en  trouva  neuf  ou  dix,  lesquels,  comme  ie  pense,  n'a- 
voient  iamais  tiré  l'épée  du  fourreau ,  excepté  deux  ou  trois.  Que 


DE   LAUDONNIÈRE.  399 

ceux  qui  ont  voulu  dire  qu'il  m'en  estoit  resté  beaucoup,  de  sorte 
que  i'avois  moyen  de  me  deffendre,  me  prestent  maintenant  l'oreille, 
et  s'ils  ont  des  yeux  à  l'entendement,  qu'ils  regardent  quels  hom- 
mes i'avois.  De  neuf  il  y  en  avoit  quatre  ieunes,  lesquels  servoient 
le  capitaine  Ribaut,  et  luy  gardoient  ses  chiens,  le  cinquiesme  estoit 
son  cuisinier,  entre  ceux  qui  estoient  hors  du  fort,  et  qui  estoient 
de  la  mesme  troupe  que  le  capitaine  Ribaut,  il  y  avoit  un  charpen- 
tier (1)  aagé  de  soixante  ans  pour  le  moins,  un  faiseur  de  bière,  un 
vieil  arbalestrier,  deux  cordonniers  ,  et  quatre  ou  cinq  hommes  qui 
avoient  leurs  femmes,  un  ioueur  d'espinette,  les  deux  serviteurs  du 
seigneur  du  Lys,  celuy  de  Beauhaire,  celuy  du  seigneur  de  la 
Grange,  et  environ  quatre-vingt-cinq  ou  six  gouiats,  que  femme 
et  enfans.  Voilà  la  belle  troupe  tant  suffisante  à  se  deffendre  et  tans 
courageuse,  comme  ils  l'ont  faite  :  et  de  ma  part  ie  laisse  à  penser 
si  elle  eust  été  telle,  si  le  capitaine  Ribaut  l'eust  laissée,  pour  m'em- 
prunter  de  mes  hommes.  Ceux  qui  me  restèrent  de  ma  troupe, 
estoient  environ  seize  ou  dix-sept  qui  peussent  porter  armes,  en- 
core tous  pauvres  et  descharnez,  les  autres  estoient  malades  et  es- 
tropiez de  la  iournée  que  mon  lieutenant  eut  contre  Outina. 

II.  Ceste  reveue  ainsi  faicte,  nous  ordonnasmes  nos  gardes,  des- 
quelles nous  feismes  deux  escouades,  à  fin  que  les  soldats  peussent 
avoir  une  nuict  franche.  Puis  nous  advisasmes  de  ceux  qui  pour- 
roient  estre  les  plus  suffisans,  entre  lesquels  nous  en  esleusmes  deux, 
l'un  desquels  se  nommoit  le  seigneur  de  Saint-Cler,  et  l'autre  le 
seigneur  de  la  Yigne,  auquel  nous  feismes  délivrer  des  lanternes,  et 
des  chandelles  pour  faire  la  ronde,  à  cause  du  mauvais  temps  qu'il 
faisoit.  le  leur  feis  bailler  aussi  un  orloge  à  sable,  à  celle  fin  que 
les  sentinelles  ne  fussent  grevées  les  unes  plus  que  les  autres.  Ce- 
pendant nous  ne  laissions  ni  pour  le  mauvais  temps,  ny  pour  la  ma- 
ladie, que  i'eusse  à  visiter  les  corps  de  garde.  La  nuict  entre  le  dix- 
neufiesme  et  vingtiesme  de  septembre,  la  Yigne  estoit  de  garde  avec 
son  escouade,  là  où  il  feit  tout  le  devoir  encore  qu'il  pleust  inces- 
samment. Quand  doncques  le  iour  fut  venu,  et  qu'il  veit  la  pluye 
continuer  mieux  que  devant,  il  eut  pitié  des  centinelles  ainsi  mouil- 
lées :  et  pensant  que  les  Espagnols  ne  deussent  venir  en  un  si  es- 
trange  temps,  il  les  feit  retirer,  et  de  faict  luy  mesme  s'en  alla  en 
son  logis. 


(1)  Sans  doute  Le  Challeux. 


400     •  EXTRAITS   DE   L'OUVRAGE 

III.  Cependant  quelqu'un  qui  avoit  à  faire  hors  le  fort,  et  mon 
trompette  qui  estoit  allé  sur  le  rempart,  apperceut  une  troupe  d'Es- 
pagnols qui  descendoient  d'une  petite  montagnette.  Incontinent  ils 
commencèrent  à  crier  alarmes,  et  mesmes  le  trompette  :  laquelle 
incontinent  que  i'eus  entendue,  ie  sortis,  l'arondelle  et  l'espée  au 
poing  et  m'en  allé  au  meilleu  de  la  place,  là  où  ie  commençai  à  crier 
après  mes  soldats.  Aucuns  de  ceux  qui  avoient  bonne  volonté  allèrent 
devers  la  brèche,  qui  estoit  du  costé  du  sud,  et  là  où  estoient  les  mu- 
nitions de  l'artillerie,  là  où  ils  furent  forcez  et  tuez.  Parce  mesmelieu 
deux  enseignes  entrèrent,  lesquelles  furent  incontinent  plantées.  Deux 
autres  enseignes  aussi  entrèrent  de  l'autre  costé  de  ouest,  là  où  il  y 
avoit  une  autre  brèche  :  et  ceux  qui  estoient  logez  en  ce  quartier,  et 
qui  se  présentèrent,  furent  deffaicts.  Ainsi  que  i'allois  pour  secou- 
rir ceux  qui  estoient  à  la  deffense  de  la  brèche  du  costé  de  sud- 
ouest,  ie  trouvay  en  teste  une  bonne  troupe  d'Espagnols,  qui  ia 
avoient  forcé  nos  gens,  et  estoient  entrez  :  lesquels  me  repoussè- 
rent iusqu'à  la  place,  là  où  estant  ie  descouvris  avec  eux,  un  nommé 
François  Iean,  l'un  des  mariniers  qui  desroberent  mes  barques,  et 
qui  avoit  amené  et  conduict  les  Espagnols.  Il  commença  à  dire  en 
me  voyant  :  C'est  le  capitaine.  Ceste  troupe  estoit  conduite  par  un 
capitaine,  lequel  à  mon  advis  estoit  don  Petro  Melandes.  Il  me  ruè- 
rent quelques  coups  de  piques  qui  donnèrent  en  ma  rondelle.  Mais 
voyant  que  ie  ne  pouvois  résister  à  telle  compagnie,  et  que  desia  la 
place  estoit  prise,  et  les  enseignes  plantées  sur  les  remparts ,  que 
ie  n'avois  homme  auprès  de  moy,  qu'un  seul  nommé  Barthélémy, 
i'entray  en  la  cour  de  mon  logis.  Dedans  laquelle  ie  fus  suyvi,  et 
n'eust  esté  un  pavillon  qui  estoit  tendu,  i'eusse  esté  pris  :  mais  les 
Espagnols  qui  me  suyvoient  s'amusèrent  à  couper  les  cordes  du  pa- 
villon ,  cependant  ie  me  sauvay  par  la  brèche  qui  estoit  du  costé 
de  l'ouest  auprès  de  la  maison  de  mon  lieutenant,  et  m'en  allé  de- 
dans les  bois. 

IV.  Là  où  ie  trouvay  une  quantité  de  mes  hommes  qui  s'estoient 
sauvez,  du  nombre  desquels  y  en  avoit  trois  ou  quatre  qui  estoient 
fort  blessez.  Alors  ie  leur  dis  :  Enfans,  puisque  Dieu  a  voulu  que  la 
fortune  nous  soit  advenue,  il  faut  que  nous  mettions  peine  de  gai- 
gner  à  travers  les  marais  iusques  aux  navires,  qui  sont  à  l'embou- 
cheure  de  la  rivière.  Les  uns  voulurent  aller  en  un  petit  village,  qu 
estoit  dedans  les  bois,  les  autres  me  suivirent  au  travers  des  roseaux 
dedans  l'eau,  là  où  ne  pouvant  plus  aller  pour  la  maladie  que  i'a. 
vois,  i'envoyé  deux  des  hommes  qui  estoient  avec  moy,  lesquels 


DE    LAUDONNIÈEŒ.  401 

sçavoient  bien  nager,  vers  les  vaisseaux,  pour  les  advertir  de  ce 
qui  estoit  advenu,  et  leur  dire  qu'ils  me  vinssent  secourir. 

Ils  ne  sceurent  pour  ce  jour  là  gaigner  iusques  aux  vaisseaux 
pour  les  advertir  :  et  fallut  que  ie  fusse  toute  la  nuict  en  l'eau  ius- 
ques aux  espaules,  avec  un  de  mes  hommes,  lequel  ne  voulut  ia- 
mais  m' abandonner.  Le  lendemain  matin  ,  ne  pouvant  quasi  plus 
respirer,  ie  me  mis  avec  le  soldat,  qui  estoit  avecques  moy,  nommé 
Iean  du  Chemin,  à  faire  mes  prières  :  car  ie  me  sentois  si  debille, 
que  i'avois  peur  de  mourir  à  coup  :  et  de  faict  n'eust  esté  qu'il  me 
tenoit  embrassé,  et  qu'il  me  soustenoit,  il  n'eust  esté  possible  de  me 
sauver. 

V.  Apres  que  nous  eusmes  faict  nos  prières,  i'entendy  une  voix 
qui  à  mon  iugement  estoit  de  l'un  de  ceux  que  i'avois  envoyez,  les- 
quels estoient  vis-à-vis  des  navires,  et  appellerent  le  bateau,  ce  qui 
estoit  vray  :  et  par  ce  que  ceux  des  navires  avoient  esté  advertis  de 
la  prise,  par  un  nommé  Iean  de  Hais,  maistre  charpentier,  lequel  les 
estoit  allé  trouver  avec  une  barque,  ils  s'estoient  mis  à  la  voile  pour 
venir  le  long  de  la  coste  veoir  s'ils  pourroient  sauver  quelqu'un  : 
en  quoy  certes  ils  feirent  fort  bien  leur  devoir.  Ils  allèrent  droit  là 
où  estoient  les  deux  hommes  que  i'avois  envoyez,  et  qui  les  appel- 
loient.  Incontinent  qu'ils  les  eurent  recueillis  et  qu'ils  sceurent  là  où 
i'estois,  ils  me  vindrent  trouver  en  un  piteux  estât.  Ils  me  prindrent 
cinq  ou  six,  et  me  portèrent  en  la  barque  :  car  il  n'eust  esté  pos- 
sible que  i'eusse  sceu  marcher  un  pas.  Estant  embarqué ,  aucuns 
des  mariniers  se  dépouillèrent  pour  me  prester  leurs  habits,  et  me 
vouloient  incontinent  mener  à  leurs  navires  pour  me  faire  prendre 
quelque  peu  d'eau-de-vie.  le  n'y  voulu  toutefois  aller,  que  premiè- 
rement ie  n'allasse  avec  la  barque,  le  long  des  roseaux  pour  cher- 
cher les  pauvres  gens  qui  estoient  espars,  là  où  nous  en  recueil- 
lismes  environ  dix-huict  ou  vingt.  Le  dernier  que  ie  recueilli  estoit 
le  nepveu  du  thresorier  le  Beau.  Apres  que  nous  fusmes  tous  arri- 
vez aux  navires,  ie  les  consolé  au  moins  mal  qui  me  fut  possible  : 
et  renvoiay  soudain  la  barque  pour  veoir  si  on  en  trouveroit  encore 
quelques-uns 


LA  FLORIDE.  26 


Ili 

COPIE  D'UNE  LETTRE 

VENANT  DE  LA  FLORIDE 

ENVOYÉE  A  ROUEN  ET  DEPUIS  AU  SEIGNEUR  D'ÉVERON,  ETC 


I.  Mon  très  honoré  père  estant  arrivé  en  ceste  terre  de  la  Nou- 
velle France,  en  bonne  prospérité  et  santé  (Dieu  mercy)  lequel  ie 
prie  que  ainsi  soit-il  de  vous.  le  n'ay  voulu  faillir  à  prendre  la 
plume  en  la  main ,  et  la  faire  courir  sur  le  papier,  pour  vous  faire 
un  petit  discours  de  l'isle  de  la  Floride,  dicte  la  Nouvelle  France, 
et  de  la  sorte  et  manière  des  sauvages.  Lequel  vô  plaira  prendre 
en  gré ,  vous  suppliant  très  humblement  m'avoir  pour  excusé  si  ne 
vous  escriptz  plus  amplement  comme  desirerois.  Mais  la  cause  a 
esté  que  travaillons  iournellement  à  nostre  fort,  lequel  est  de  pré- 
sent en  deffence. 

II.  Nous  partismes  du  Havre  le  XXII  de  avril,  soubz  la  conduite  du 
seigneur  René  deLaudonniere,  gentil-homme  Poictevin,  ayant  charge 
de  trois  navires  de  guerre  dont  celle  sur  laquelle  il  navigeoit  se  nomme 
VYsabeau  deHonfleur,  dont  est  maistre  Iean  Lucas,  dudict  lieu  admi- 
rai: l'autre  lequel  estoit  vis-admiral  navigoit  le  cappitaine  Vasseur,  de 
Dieppe,  lequel  se  nommoit  le  Petit  Breton,  auquel  estois  embarqué, 
et  ay  fait  mon  voyage  :  l'autre  se  nomme  le  Faulcon,  auquel  navi- 
geoitle  capitaine  Pierre  Marchant,  lesquelz  tous  ensemble  (avec  l'ayde 
de  nostre  bon  Dieu  qu'avons  eue)  avons  tousiours  navigé  ensemble 
avec  beau  temps,  sans  s'eslongner  l'un  de  l'autre  pi'  de  trois  lieues, 
tellement  que  pouvons  dire  (rendant  grâce  à  Dieu)  avoir  esté  des 
plus  heureux  navigeans  qui  furent  iamais  en  mer,  voyant  la  grande 
faveur  que  ce  bon  Dieu  a  usé  envers  nous  qui  sommes  pauvres  pé- 
cheurs, nous  ayant  conduictz  en  bonne  prospérité  sans  trouver  nul 


40i  copie  d'une  lettre 

empeschement  sinon  que  comme  passions  par  la  coste  d'Angleterre 
trouvasmes  environ  dix  huict  ou  vingt  hurques,  que  nous  estimons 
estre  anglois,  qui  nous  guettoient  pour  nous  prendre,  et  les  ayans 
des  couverts  nous  nous  mismes  en  bataille  pour  lesrecepvoir  :  car 
l'on  nous  avoit  dict  avant  de  partir  qu'il  y  avait  des  Anglois  qui  nous 
guettoient  pour  nous  prendre,  et  lesquelles  hurques  nous  ayans  des- 
couvers,  et  nous  voyans  toutes  nos  enseignes  desployées  et  nos 
husnes  bastillonnées  tous  prêts  à  combatre ,  nous  apperceusmes 
l'admirai  et  le  vis-admiral  des  dictes  hurques  qui  faisoient  renger 
les  autres  hurques  et  puis  s'en  vindrent  droit  à  nous,  et  nous  à  eulx, 
et  à  ceste  heure  nous  apperceusmes  qu'c'estoient  hurques  de  Flandre 
auxquelles  no'  parlasmes,  lesquelles  nous  dirent  qu'ils  alloient  en 
Brouage  (1)  pour  charger  du  sel  parquoy  nous  les  laissasmes  aller  et 
prismes  nostre  routte  iusques  au  vingt  deuxième  iour  de  iuin ,  que 
nous  sommes  arrivez  à  la  veue  de  la  Nouvelle  France,  autres  fois  appelée 
la  Floride,  où  nous  sentismes  une  douceur  odoriférante  de  plusieurs 
bonnes  choses  à  cause  du  vent  qui  venoit  de  la  terre,  et  Voyans  la  terre 
fort  pi atte  sans  une  seulle  montaigne,  fort  droicte  au  long  de  la  mer, 
et  toute  plaine  de  beaux  arbres,  et  tous  bois  tout  le  long  delà  rive 
de  la  mer.  le  vous  laisse  à  penser  en  quelle  ioye  nous  pouvions  estre 
tous,  mesmes  que  sur  le  midy  nous  eusmes  cognoissance  d'une  fort 
belle  rivière,  où  il  print  envie  audit  seigneur  de  Laudoniere  y  des- 
cendre pour  la  recognoistre,  et  de  faict  y  alla  accompagné  de  douze 
soldats  seullement,  et  si  tost  que  ilz  mirent  pied  à  terre,  trois  roys 
avec  plus  de  quatre  cens  sauvages,  vindrent  tous  saluer  à  leur  mode 
ledict  seigneur  de  Laudoniere,  en  le  flattant  tous  ainsi  comme  si 
on  adoroitune  image.  En  après  cela  faict,  lesdicts  roys  le  menèrent 
un  peu  plus  loing,  environ  un  traict  d'arc,  auquel  lieu  avoit  une  fort 
belle  feuillee  de  laurier,  et  là  s'assirent  tous  ensemble,  en  monstrant 
signe  d'avoir  grande  ioye  de  nostre  arrivée,  et  aussi  faisant  signe 
(en  monstrant  ledict  seigneur  de  Laudoniere  et  le  Soleil)  disant  que 
ledict  seigneur  estoit  frère  du  Soleil,  et  qu'il  yroit  faire  la  guerre 
avec  eulx  contre  leurs  ennemys,  lesquels  ils  appellent  Tymangoua  (2), 
en  nous  faisant  signes  par  trois  inclinations  de  nuict,  qu'il  n'y  avoit 
que  trois  iournées,  ce  que  ledict  seigneur  de  Laudoniere  leur  pro- 
mist  qu'il  yrait  avec  eulx,  dont  l'un  après  l'autre,  selon  leur  qualité, 
se  levèrent  et  le  remercièrent.  Peu  après  ledict  seigneur  voulut  aller 


(1)  Sur  les  côtes  de  Saintonge. 

(2)  Le  Thimogona  de  Laudonnière. 


VENANT    DE    LA    FLORIDE.  ^05 

une  autre  fois  plus  amont  ladicte  rivière,  et  en  regardant  sur  une 
petite  dune  de  sable,  eut  cognoissance  de  la  borne  de  pierre  blanche, 
là  où  les  armoiries  du  Roy  sont  en  gravées  laquelle  avoit  esté 
plantée  par  le  capitaine  Iean  Bibault,  de  Dieppe,  au  premier  voyage 
qu'il  fict,  dont  ledict  seigneur  de  Laudoniere  fut  fort  ayse,  et  sire- 
cogneut  estre  en  la  rivière  (selon  le  nom  que  ledict  Iean  Bibault  (1)  luy 
avoit  donné  à  son  arrivée  qui  fut  au  premier  iour  de  may),  l'appel- 
lant  pour  ceste  cause  la  rivière  de  May  :  et  nous  demeurasmes  près 
ladicte  borne  l'espace  de  demie  heure,  qu' lesdicts  sauvages  appor- 
tèrent du  mil  de  laurier,  et  de  leur  breuvage  excellent,  et  embras- 
sant ladicte  borne  crians  tous  Tymangoua,  comme  voulans  dire  en 
faisant  cela,  qu'ils  auroient  victoire  contre  leurs  ennemys,  qu'ils  ap- 
pellent Tymangoua,  et  q'  le  soleil  avoit  envoyé  ledict  seigneur  de 
Laudoniere,  son  frère,  pour  les  revenger,  dont  après  leur  avoir  fait 
quelques  présents,  ledict  seigneur  de  Laudoniere  commanda  se  re- 
tirer à  bord,  laissant  ces  pauves  gens  crier  et  pleurer  de  notre  dé- 
partie :  tellement  qu'il  y  en  eut  un  lequel  se  mist  dans  la  barque 
par  force,  et  vint  coucher  à  bord,  et  le  vendredy  fut  renvoyé  à 
terre. 

III.  Puis  ayant  levé  l'ancre  et  rengeant  la  coste  iusque  au  dimanche 
que  no'  descouvrismes  une  belle  rivière,  en  laquelle  ledict  seigneur 
de  Laudoniere  envoya  le  capitaine  Vasseur,  accompagné  de  dis  sol- 
dats, dont  i'  en  estois  l'un;  et  sitost  quefeusmes  en  terre  trouvasmes 
un  autre  roy  avec  trois  de  ses  filz  et  plus  de  deux  cens  sauvages , 
leurs  femmes  et  leurs  petits  enfans,  lequel  Roy  estoit  fort  aagé,  et 
nous  faisoit  signe  avoir  veu  cinq  lignées,  assavoir  les  enfans  de  ses 
enfans  iusques  à  la  cinquième  lignée.  Lequel  après  nous  avoir  fait 
asseoir  sus  du  laurier,  qui  estoit  au  près  de  luy,  nous  faict  signe  de 
Tymangoua  aussi  bien  que  les  autres  :  mais  au  reste  les  plus  grands 
larrons  du  monde,  car  ils  prennent  aussi  bien  du  pied  que  de  la 
main,  nonobstant  qu'ils  n'ayent  que  des  peaulx  devant  leurs  parties 
honteuses,  et  toutes  painctes  de  noir  en  fort  beau  compartiment  : 
et  les  femmes  ont  à  l'entour  d'elles  une  certaine  mousse  blanche 
fort  longue,  couvrant  leurs  mamelles  et  leurs  parties  honteuses,  fort 
obéissantes  à  leurs  marys,  non  larronnesses  comme  les  hommes, 
mais  fort  curieuses  des  bagues  et  carcans  pour  pendre  à  leur  col  : 
et  un  iour  ayant  sondé  ladicte  rivière,  fut  trouvé  assez  bonne  com- 


(I)  Sic. 


406  copie  d'une  lettre 

modité  d'entrée  pour  les  navires,  mais  non  pas  comme  celle  de  May, 
tellement  qu'estant  ledict  seigneur  de  Laudoniere  retourné  à  son 
bord,  délibéra  avec  le  cappitaine  Vasseur,  retourner  à  la  dicte  rivière 
de  May,  et  le  mardy  en  suyvant  nous  levasmes  l'ancre  pour  y  re- 
tourner, auquel  lieu  le  vendredy  en  suyvant  arrivasmes  et  descen- 
dismes  incontinent  en  terre,  ou  feusmes  receuz  honorablement  des 
sauvages  comme  la  première  fois ,  et  nous  menèrent  au  lieu  mesme 
où  de  présent  avons  faict  nostre  fort,  lequel  se  nomme  le  fort  de  la 
Carreline,  et  la  on  nommé  ainsi  parce  que  le  Roy  a  nom  Charles,  du 
quel  en  pouvez  veoir  le  pourtraict  cy  après. 

IV.  Lequel  fort  est  sur  la  dicte  rivière  de  May,  environ  six  lieues 
dans  la  rivière  loing  de  la  mer,  lequel  en  peu  de  temps  avons  si  bien 
fortifié  que  l'avons  mis  en  defence,  ayans  les  commoditez  fort  bonnes, 
l'eau  iusques  dans  notre  fossé  du  fort  :  mesmes  avons  trouvé  un  cer- 
tain bois  d'esquine,  qui  sert  grandement  à  faire  la  diette,  qui  est 
la  moindre  vertu  qui  est  en  luy  :  car  l'eau  qui  en  procède  a  telle  vertu 
en  elle  que  si  un  homme  ou  femme  maigre  en  buvait  continuelle- 
ment quelque  temps,  il  deviendrait  fort  gras  et  replet,  ayant  autres 
bons  remèdes.   [Nous  avons  entendu  par  les  chirurgiens  qu'elle  se 
vent  fort  bien  en  France ,  et  y  est  bien  recueillie  :  ledict  seigneur 
de  Laudoniere  a  défendu  à  nous  autres  soldats  d'en  envoyer  par  les 
presens  navires,  et  n'y  a  q'iuy  qui  en  envoyé  pour  faire  présent  au 
Roy,  et  aux  autres  princes  de  France,  et  à  monsieur  l'Admirai  :  avec 
de  l'or  d'une  mine  qu'avons  trouvé  par  deçà  :  mais  a  donné  congé 
s'en  fournir  pour  les  premiers  navires  qui  reviendront  :  tellement 
qu'avec  l'ayde  de  Dieu  i'  en  feray  bonne  provision,  m'asseurant 
qu'elle  sera  fort  requise  par  de  la,  ou  en  autre  lieu.  Voulans  ledict 
seigneur  de  Laudoniere  s'il  y  a  proffit  que  ses  soldats  en  ayentleur 
part.  Avons  trouvé  aussi  une  certaine  sorte  de  cannelle,  mais  non  de 
la  bonne,  quelque  peu  de  scarlatte,  et  aussi  de  larubarbe,  mais  fort 
peu  :  toutes  fois  avons  espérance  qu'avec  le  temps  on  pourra  s'as- 
seurer  des  commoditez  qui  y  pourront  estre.  A  vingt-cinq  lieues  de 
nostre  fort  y  a  une  rivière  laquelle  se  nomme  lelourdain,  en  laquelle 
se  trouve  de  fort  belles  peaux  de  martres  (1)  sublines,  auquel  lieu 
espérons  aller  avec  l'aide  de  Dieu ,  avant  qu'il  soit  six  sepmaines. 
Au  surpl'  il  y  a  fort  beau  cèdre  rouge  comme  sang ,  et  ces  bois  en 
sont  cy  plains  q'ce  n'est  quasi  autre  chose  :  et  aussi  force  pins,  et 

(1)  Zibelines. 


VENANT   DE   LA    FLORIDE.  407 

d'une  autre  sorte  de  bois  qui  est  fort  iaulne  :  et  mesmes  les  bois 
sont  si  plains  de  vignes  que  vous  ne  scauriez  marcher  deux  pas 
que  ne  trouvez  force  raisins,  et  commencent  à  présent  à  meurir  tel- 
lement que  nous  espérons  faire  bientost  du  vin,  qui  sera  quelque 
peu  bon.  Aussi  le  seigneur  de  Laudoniere  délibéra  quinze  iours 
après  la  fortification  du  fort,  envoyer  deux  barques  à  Tymangoua,  et 
de  faict  le  samedy  quinziesme  iour  de  ce  présent  mois  y  allèrent  dont 
estoit  conducteur  monsieur  d'Antigny  (1)  et  le  cappitaine  Vasseur, 
et  y  demeurarent  iusques  au  XVIII  en  suspeant,  et  estant  de  retour 
au  fort  apportèrent  fort  bonnes  nouvelles,  disans  avoir  descouvert 
la  mine  d'or  et  d'argent,  auquel  lieu  y  peut  avoir  environ  de  nostre 
fort  soixante  lieues,  et  si  Ion  y  va  par  nostre  rivière  de  May  :  ou 
estans  arrivez  traffiquerent  avec  les  sauvages,  lesquels  eurent  grand 
crainte,  se  tenans  tousiours  sur  leurs  gardes,  à  cause  de  leurs  voisins 
qui  leur  font  tousiours  la  guerre,  comme  ils  monstrerent  depuis  au 
dict  seigneur  d'Antigny,  et  audict  cappitaine  Vasseur.  L'arrivée  fut 
telle  qu'ils  laissèrent  leurs  almadis  sur  lebort  de  l'eau,  la  où  fut  mis 
par  le  dict  seigneur  d'Antigny  quelques  marchandises  et  feit  retirer 
les  barques,  lesquelles  estant  retirées  les  dicts  sauvages  approchant 
de  leurs  almadis  ou  trouvèrent  ladicte  marchandise;  et  commencent 
à  s'asseurer,  faisant  signe  qu'Ion  s'approchast,  criant  Amy  Thypola 
Panassoon  !  qui  est  autant  à  dire  frère  et  amy  comme  les  doigtz  de 
la  main.  Ce  que  voyant  ledict  seigneur  d'Antigny  et  le  capitaine 
Vasseur  s' approcharent  et  ayant  receus  grandes  cerimonies,  les  me- 
nèrent à  leur  village,  et  les  traicterent  à  leur  mode,  qui  est  de  donner 
du  mil  et  de  l'eau  boullie  avec  une  certaine  herbe  de  laquelle  ils 
usent,  qui  est  fort  bonne,  en  sorte  que  s'il  plaict  à  Dieu  (2)  no'  don- 
ner la  grâce  de  vivre  encore  deux  ans,  nous  espérons  avec  l'ayde 
qu'il  plaira  au  roy  nous  envoyer,  luy  garder  la  dicte  mine.  Entre  cy 
et  ledict  temps  i'  espère  comprendre  la  manière  de  faire  des  dicts 
sauvages,  lesquels  sont  fort  bonnes  gens ,  estant  la  trafficque  avec 
eulx  fort  aisée  monstrant  par  signe  qu'ils  bailleront  autant  d'or  et 
d'argent  qu'la  grandeur  de  ce  qu'on  leur  baillera,  soit  hasches  , 
serpes,  coustaux,  ou  carcans  de  petite  valleur. 

V.  Ien'ay  voulu  oublier  à  vous  escrire  que  hier  vendredy  fut  prins 


(1)  On  a  reconnu  le  nom  de  d'Ottigny. 

(2)  Souhait  non  réalisé.  Cf.  3e  partie  de  l'Histoire  de  la  Floride. 


408         COPIE    D'UNE    LETTRE    VENANT    DE    LA   FLORIDE. 

un  grand  cocodrille,  de  la  mesme  sorte  d'un  lézard,  mais  a  les  bras 
comme  une  personne  avec  les  ioinctures,  et  cinq  doigtz  aux  pattes 
de  devant,  et  quatre  à  celles  de  derrière  :  duquel  la  peau  est  envoyé 
en  France  par  les  presens  navires  qui  s'en  retournent  :  en  la  dicte 
rivière  on  ne  voit  autres  choses  que  cocodrilles,  en  iettant  la  seine 
dans  leau  pour  pescher,  Ion  prend  des  plus  terribles  poissons  que 
iamais  Ion  aytencores  veu.  Adieu. 


IV 


LETTRES  ET  PAPIERS  D'ESTAT 

OU   SONT   CONTENUS 

LES  AFFAIRES  PARTICULIÈRES 

DE  DIVERS  ROYAUMES 

[SOUBS    LA   NÉGOCIATION   FAICTE   EN   ESPAIGNE 

PRÈS  DU  ROY  CATHOLIQUE  PHIL1PE  D'AUTRICHE 

PAR  LE  SIEUR  DE  FORQEEVAULX 

AMBASSADEUR  DU  ROY  TRÈS-CHRESTIEN 
CHARLES  NEUFVIESME 


1(1). 
FORQUEVAULX   AU   ROY. 

Sire,  s'estant  publié  en  cette  ville  de  Ségovie  le  dix-neufvieme  du 
présent  ainsi  que  Mons.  de  Saint-Sulpice  (2)  vous  pourra  dire  une 
ordonnance  que  ce  Roy  (3)  dresse  d'un  grand  nombre  de  ses  subiects 
à  mode  de  légionnaires  ou  de  milice,  ie  n'ay  voulu  faillir  d'envoyer 
à  vostre  maiesté  un  double  de  la  lettre  patente  et  des  articles  y 
contenus.  Lon  a  opinion,  Sire,  que  ce  soit  pour  Alger  au  printemps 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  23,  inédit. 

(2)  Jean Ebrard,  baron  de  Saint-Sulpice,  chevalier  de  l'ordre  du  roi,  conseiller 
d'Etat,  capitaine  de  cinquante  hommes  d'armes ,  prédécesseur  de  Forquevaulx  ai 
poste  important  d'ambassadeur  de  France  en  Espagne. 

0)  Philippe  II. 


&10  LETTRES    ET    PAPIERS    d' ESTAT 

qui  vient,  ou  quelque  autre  bon  endroit  de  Barbarie,  et  est  bruit 

aussi  de  la  Floride 

Ségovie,  23  octobre  1565. 

II  (1). 

FORQUEVAULX   A  CATHERINE  DE  MÉD1CIS. 

Du  restant,  Madame,  i'ay  apprins  de  laRoyne,  vostre  fille  (2)  ce 

queie  vous  escris  de  la  Floride,  par  mon  autre  lettre,  comment  ce 
Roy  (3)  ne  veult  soufrir  que  les  François  nichent  si  près  de  ses  con- 
questes,  mesme  que  les  flottes  en  allant,  et  venant  à  la  neufve  (4) 
Espaigne  sont  constrainctes  de  passer  devant  enla.  Parquoy  il  est  né- 
cessaire, si  Ion  ira  de  France  au  dict  pais,  qu'on  soit  forts  pour  se 
deffendre  et  en  équipage,  cependant  n'advouer,  ny  des  advouer  vos 
subiects  qui  y  sont,  ou  iront  des  delà;  car  plustost  que  la  dispute  de 
la  conqueste,  si  elle  est  vallable  et  iuridique,  soit  decise  il  coulera 

du  temps 

Madrid,  3  novembre  1565. 

III  (5). 

FORQUEVAULX   AU  ROY. 

Au  regard,  Sire,  de  l'armée  que  Pedro  Melendes  a  menée  aux 
Indes,  contre  les  François  et  Indiens  de  la  Floride,  il  est  arrivé  à 
Sainct-Domingo  en  l'isle  Espaignolle,  à  ce  que  quelqu'un  m'a  dit,  et 
qu'il  a  escript  qu'on  luy  renvoyé  renfort  d'hommes,  car  les  siens 
ont  esté  si  maltraitez  de  la  mer  qu'ils  ne  pourront  faire  armes  de 
longtemps.  Et  la  dessus  ie  vouldroy  croire,  ne  scay  si  ie  me  trompe, 
que  le  dict  Melendez  n'avoit  commission  d'aller  ailleurs  qu'en  la 
dicte  isle  craignant  que  la  flotte  qui  proiette  d'aller  à  la  Floride 
n'ayme  mieux  s'adresser  là,  et  s'emparer  d'un  pais  riche,  peuplé  et 

basti  que  d'un  désert 

Madrid,  5  novembre  1565. 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  37,  inédit. 

(2)  Elisabeth  de  Valois,  troisième  femme  de  Philippe  II. 

(3)  Le  roi  d'Espagne. 

[h]  L'Amérique  espagnole,  et  spécialement  le  Mexique. 
(5)  Manuscrit  10751,  fol.  M,  inédit. 


DE   FORQUEVAULX.  411 

iv  0). 

FOBQUEVAULX  A  LA  ROYNE. 

Elle  (2)  m'a  dit  n'estre  rien  plus  certain  que  le  Roy  Catho- 
lique prend  à  cœur  le  faict  de  la  Floride  pour  y  employer  ce  qu'il 
pourra  de  ses  forces ,  afin  d'en  chasser  les  François  qui  s'en  sont 
emparez,  et  qu'il  a  mandé  à  don  Francez  d'Alava  (3)  en  advertir 
Yostre  Maiesté,  ie  luy  ay  respondu  qu'il  seroit  bon,  pour  beaucoup 
de  considérations,  que  la  navigation  audict  pais,  et  autres  en- 
droicts  où  Sa  Maiesté  Catholique  n'a  de  ses  gens,  fust  libre  à  vos  su- 
biects  afin  que  ceulx  qui  sont  tant  enclins  et  adonnez  aux  armes, 
qu'ils  ne  peuvent  vivre  en  repos,  ne  soufrir  que  les  autres  y  vivent, 
allassent  passer  leur  cholere  au  dict  pais,  loin  de  ceulx  qui  désirent 
ia  tranquillité  de  vostre  royaulme.  le  m'asseure  que  Vos  Maiestés 
auront  faict  telle  response  à  don  Francez  d'Alava  qu'il  s'en  debvra 

•contenter 

Madrid,  5  novembre  1565. 

V  (4). 

FORQUEVAULX   AU   ROY. 

Au  surplus  des  nouvelles ,  Sire ,  une  flotte  de  soixante  vaisseaux 
estoit  partie  de  Séville  le  mois  passé ,  et  constraincte  par  tormente 
de  mer  de  prendre  port  ;  elle  a  derechef  faict  voile,  et  au  temps 
qu'elle  a  eu,  on  espère  qu'elle  sera  arrivée  pour  le  moins  aux  Ca- 
naries qui  est  leur  vraye  route.  Il  y  a  sur  ces  nefs  quelques  vivres 
et  munitions  pour  Pedro  Melendez  et  des  soldats  pareillement  qui 
l'iront  trouver  à  Sainct-Domingo  Real,  où  il  les  attend  pour  puis 
aprez  passer  oultre  vers  la  Floride  :  le  scay  qu'encore  ya  vers 
€ordoue  six  ou  sept  capitaines  qui  sont  gens  pour  le  suivre  sur  la 
flotte  qui  partira  en  mars  comme  feront  semblablement  tous  les  In- 
diens de  Mexico  et  d'autres  lieux  de  la  neufve  Espaigne,  qui  sont  en 
ce  royaume ,  car  il  leur  a  esté  commandé  se  retirer,  lesquels  sont 
plus  de  trois  cens. 

Il  reste  à  voir  si  les  Espaignols  seront  plus  affectionnez  à  chasser 

(1)  Manuscrit  10751  fol,  UZ,  inédit. 

(2)  La  reine  Elisabeth. 

{3)  Ambassadeur  d'Espagne  en  France. 

(ft)  Manuscrit  10761,  fol.  50.  —  Cf.  du  Prat,  p.  Ml, 


^12  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

les  François  de  la  Floride  qu'à  résister  aux  mahometaus,  car  si  la 
nouvelle  qu'un  courrier  venu  d'Allemagne  raconte  est  véritable,  il 
est  à  croire  que  le  grand  Seigneur  employera  toutes  ses  forces  contre 
ceste  maiesté,  iusques  à  y  envoyer  les  ianissaires  et  toute  sa  garde, 
comme  portent  les  derniers  advis  qu'on  a  de  delà.  Et  les  navires 
que  le  Roy  faict  fréter  en  Lisbosgne  pour  y  embarquer  au  printemps 
qui  vient  un  nombre  de  gents  de  guerre  biscaïens  pour  passer  à  la 
Floride,  serviroyent  mieulx  contre  les  Turcs  que  de  les  employer 

contre  vos  subiects 

Madrid,  20  novembre  J060. 

VI  (1). 

Charles  IX  a  Forquevaulx. 

l'ay  esté  très-aise  d'entendre  par  vostre  lettre  du  cinquiesme  de  ce 

mois  les  nouvelles  de  delà  dont  elle  faict  mention  (2) I'ay  veu 

ce  que  vous  m'escrivez  du  desplaisir  qu'ils  ont  par  delà  de  mes  gens 
qui  sont  à  la  coste  de  la  Floride,  de  quoy  l'ambassadeur  (3)  qui  est 
icy  n'a  pas  failli  de  faire  la  mesme  plaincte  et  bailler  le  mémoire 
dont  ie  vous  envoyé  (4)  copie  :  sur  quoy  luy  a  esté  respondu  que 
vous  verrez  et  que  vous  pourrez  suivre  si  le  Roy  mon  frère,  ou  ceulx 
de  son  conseil  vous  en  retournent  parler,  comme  i'estime  qu'ils 
fairont  ;  et  quand  tout  est  dit ,  ie  ne  voy  pas  grand  propos  de  me 
vouloir  frustrer  d'une  chose  où  mes  subiects  ont  passé  à  si  long 
temps  planté  mes  armes,  et  possédée  sans  aucun  empeschement,  et 
d'alléguer  l'ombre  qu'ils  peuvent  avoir  pour  leurs  vaisseaux  qui 
retourneront  de  plus  avant.  Entre  amis  ceste  considération  la  n'a 
point  de  lieu ,  d'autant  que  ie  veuls ,  et  entends  que  les  actions  de 
moy  et  de  mes  subiects  soient  si  sincères  que  non  pas  le  Roy  Ca- 
tholique seulement,  mais  le  moindre  amy  que  ie  puisse  avoir,  y 
treuve  la  mesme  seureté  qu'il  sçauroit  demander  en  ses  propres 
subiects.  Et  que  s'il  y  en  a  aucun  des  miens  qui  face  chose  contre 
le  devoir  de  nostre  amitié  ne  qui  s'advance  d'entreprendre  contre 
la  teneur  des  traictés  que  nous  avons  ensemble,  ie  le  feroy  si  bien 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  58.  —  Cf.  du  Prat,p.  U08. 

(2)  Cf.  lettre  IV. 

(3)  D'Alava. 

{U)  Cette  note  de  l'ambassadeur,  rédigée  en  espagnol,  a  été  conservée  dans  le  ma- 
nuscrit (fol.  59).  —  Du  Prat  l'a  reproduite  à  la  page  fi09. 


DE   FORQUEVAULX.  k  1  3 

chastier  qu'il  connoistra  que  ie  chemine  clairement  et  candidement 
en  toutes  choses,  comme  ie  vous  prie  de  l'en  bien  asseurer. 

Plessis-les-Tours,  28  novembre  1565. 

VII  (t). 

Note  de  Charles  IX  en  réponse  a  celle  de  l'ambassadeur 
d'Espagne  (2). 

Le  Roy  n'entend  point  que  ses  subiects  entreprenent  en  quelque 
sorte  que  ce  soit  sur  les  païs  possédez  et  conquis  par  le  Roy  Catho- 
lique des  Espaignes,  son  bon  frère,  en  quelque  lieu  que  ce  soit;  mais 
aussi  ne  seroit-il  raisonnable  que  Sa  Maiesté  Catholique  voullit  tel- 
lement empescher,  brider  et  coarcter  aux  subiects  de  Sa  Maiesté  la 
liberté  de  la  navigation  qu'ils  ne  puissent  aller  naviguer  et  raccom- 
moder es  autres  lieux,  mesme  en  celluy  qui  a  esté  descouvert  passé 
cent  ans  par  ses  subiects,  et  qui  est  dès  ce  temps  en  tesmoignage 
et  mémoire  de  la  descouverte  faicte  par  les  François  ,  appelée  la 
terre  et  coste  aux  Bretons.  Mais  si  Sa  Maiesté  Catholique  a  pensé  que 
les  François  voulussent  delà  entreprendre,  soit  par. mer  ou  par 
terre,  chose  qui  soit  au  préiudice  des  subiects  de  sa  Maiesté  Catho- 
lique et  des  pays  qui  sont  à  elle,  Sa  Maiesté  sera  tousiours  preste 
d'entendre  aux  moyens  qui  seront  propres  pour  y  donner  l'ordre 
et  la  seureté  nécessaire  et  si  ses  subiects  viennent  à  s'oublier  en 
cella,  et  font  chose  qui  soit  au  préiudice  du  traicté  de  paix,  elle  les 
fera  si  rigoureusement  chastier,  que  l'on  connoistra  qu'elle  n'a  autre 
désir  et  intention  que  de  vivre  perpétuellement  en  la  mutuelle,  sin- 
cère et  fraternelle  amitié  qui  s'est  conservée  et  continuée  entre  leurs 
deux  Maiestés  iusques  à  présent. 

VIII  (3). 

Forquevaulx  au  Roy. 

I'attendois  ,  Sire,  qu'il  (4)  me  deust  parler  de  la  Floride,  et 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  60.—  Cf.  du  Prat,  p.  &09. 

(2)  C'est  la  note  à  laquelle  nous  faisions  allusion  plus  haut.  Le  mémorandum  du 
roi  accompagnait,  selon  toute  vraisemblance,  la  lettre  VI. 

(3)  Manuscrit  10751.  fol.  70,  inédit  jusqu'à  :  «  et  trouve  le  pire  du  monde.  »  Cf.  du 
Prat,  p.  U10. 

(G)  Le  roi  Philippe. 


414  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

des  plainctes  que  son  ambassadeur  a  faictes  à  Vostre  Maiesté  ,  sur 
lesquels  faicts  luy  a  esté  respondu  ainsi  que  i'ay  veu  par  les  coppies 
qu'il  a  plu  à  Yostre  Maiesté  m'envoyer.  Neantmoins,  Sire,  le  dict 
seigneur  Roy  ne  m'en  a  ieté  un  seul  mot ,  ny  de  chose  qu'en  ap- 
proche; ce  qu'a  bien  monsieur  le  duc  d'Albe  quand  i'ay  parlé  à  luy  le 
vingt-neufvieme  de  ce  mois,  et  trouve  le  pire  du  monde  que  d'une 
province  et  pais  dont  les  Espaignols,  à  ce  qu'il  soustient,  sont  pos- 
sesseurs dès  le  règne  du  Roy  don  Hernando  (1),  les  François  les 
soient  allez  troubler  et  déposséder,  lequel  lieu  leur  importe  trop 
pour  le  laisser  perdre  et  si  la  coste  fut  esté  saisie  par  vos  subiects 
devant  ou  durant  les  guerres  qu'il  s'en  fust  parlé  par  le  traicté  (2) 
de  paix,  mais  c'est  une  exspoliation  et  usurpation  faicte  de  peu  de 
temps  ença,  et  sçait-on  assez  en  Espaigne  par  qui  et  comment  Ion 
y  a  envoyé  des  ministres  avec  leurs  femmes  et  enfans. 

le  luy  ai  respondu,  Sire,  et  dit  la  substance  de  vostre  response,  et 
que  i'ay  veu  trente  ans  par  cartes  marines  fort  antiennes,  que  la 
coste  où  Ion  dit  que  la  Floride  est  assise ,  et  s'appeloit  la  coste  des 
Bretons,  et  estoit  grandement  distante  des  isles  de  l'Espaignolle  (3); 
Cube  et  autres  de  la  neufve  Espaigne.  De  sorte  que  leur  navigation 
ne  pouvoit  estre  empeschée  par  les  François,  lesquels  n'y  estoient 
point  allez  par  vostre  commandement,  ne  pour  rien  attenter,  ouïes 
déposséder,  ains  comme  pretendans  aller  sur  leur  propre  conqueste, 
et  à  une  navigation  libre  et  accoustumée  à  eulx  de  tout  temps  :  et 
quant  ainsin  seroit  que  les   vaisseaux  d' Espaigne  seroient  cons- 
traincts  passer  par  devant  la  Floride  ils  se  peuvent  promettre  d'y 
recevoir  toute  faveur  et  commodité  ;  estant  croyable ,  puisque  vos 
deux  si  grands  royaumes  contigus  vivent  paisiblement  et  en  bons 
voisins,  qu'aussi  fairont  vos  subiects  par  delà,  et  seront  plus  puis- 
sans  contre  les  Indiens  ou  autres  qui  vouldront  entreprendre  à  les 
molester.  Le  tout  va  que  nos  Roys  soient  tousiours  bons  frères,  et 
amis,  comme  ils  sont ,   car  leurs  subiects  le  seront  pareillement. 
Quant  à  ce  qu'il  dit  n'avoir  esté  parlé  de  la  Floride  au  traicté  de 
paix,  ce  ne  fut  que  leur  faute,  et  cella  est  signe  qu'ils  n'y  alloient 
point  encore  en  ce  temps.  Ledit  duc  m'a  répliqué,  Sire,  que  le  Roy 
Catholique  employera  toutes  ses  forces  pour  recouvrer  sa  posses- 
sion, et  que  desià  les  affaires  des  François  y  vont  mal  pour  la  des- 


(1)  Ferdinand  le  Catholique. 

(2)  Celui  de  Cateau-Cambrésis. 

(3)  Haïti. 


DE   FORQUEVAULX.  415 

cente  des  Espaignols  qui  y  furent  envoyés  l'esté  dernier,  laquelle 
nouvelle  est  autre  à  Lisbonne  et  à  Séville,  car  on  dit  que  Pierre 
Melendez  s'est  arresté  à  Santo  Domingo  de  l'Espaignolle  attendant 
renfort  de  gents  pour  descendre  en  la  Floride.  le  ne  sçay  mainte- 
nant, Sire,  si  la  flotte  qui  se  remit  à  la  voile  à  l'entrée  de  novembre 
y  seroit  arrivée  ,  car  elle  a  eu  fort  bon  vent ,  sur  laquelle  y  avoit 
quelque  nombre  de  soldats,  vivres  et  munitions ,  et  doibt  croire 
Vostre  Maiesté  qu'ils  feront  leur  possible  d'en  chasser  vitupéreuse- 
ment  vos  subiects.  Parquoy,  si  la  conqueste  importe  au  bien  de 

vostre  service,  il  leur  faut  envoyer  un  bon  secours  promptement 

Madrid,  24  décembre  1565. 

IX  (1). 

FORQUEVAULX   A    CATHERINE   DE    MÉDICIS. 

La  Royne  (2)  m'a  dit  que  le  Roy  son  mari  mande  à  son  ambassa- 
deur qu'il  parle  de  haute  gamme  à  Vostre  Maiesté  du  faict  de  la 
Floride,  et  n'a  voulu  n'en  rien  dire  à  moy,  ny  eut  voulu  que  le 
duc  d'Albe  m'en  eust  sonné  mot ,  car  c'est  à  vous ,  Madame,  qu'il 
s'en  veult  adresser,  et  prend  l'affaire  fort  à  cœur  :  tellement  que 
ma  dicte  Dame  a  opinion  que  quelque  altération  de  vostre  amitié 
s'en  pourroit  ensuivre  voulant  soustenir  ou  deffendre  ceulx  qu'ils 
disent  usurpateurs  de  la  Floride.  le  luy  ay  respondu  que  si  c'est 
chose  usurpée  par  les  Espaignols  il  desplairoit  à  Vostre  Maiesté  de 
favoriser  en  cella  vos  subiects  :  mais  qu'il  ne  faut  pas  aussi  pour 
estre  menacez  laisser  et  quitter  le  sien.  Car  s'ensuivroit  que  chascun 
iour  Ion  vous  useroit  de  bravades,  et  que  la  France  Dieu  mercy  a 
faict  teste  à  quiconque  l'a  assaillie,  et  se  deffendra  de  qui  l'assaul- 

dra 

Madrid,  25  décembre  1565. 

X  (3). 

Catherine  de  Médicis  a  de  Forquevaulx. 

Au  demeurant  par  ce  que  ie  désire  plus  que  nulle  chose  en- 
tretenir l'amitié  qui  est  entre  ces  deux  grands  Roys,  mes  enfans , 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  102,  inédit. 

(2)  Elisabeth  de  Valois. 

(3)  Manuscrit  10751,  fol.  131.  Cf.  du  Prat,  ps  M2. 


M  6  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

et  voir  cesser  toute  occasion  contraire,  i' attends  en  bonne  dévotion 
à  sçavoir  comme  aura  esté  prinse  par  délia  la  response  que  der- 
nièrement nous  fismes  à  Tours  à  l'ambassadeur  d'Espaigne  sur 
l'instance  qu'il  faisoit  encor  du  faict  de  la  Floride,  par  où  ils  auront 
bien  conneu  de  quel  pied  nous  y  cheminon,  car  nous  ne  prétendons 
rien  en  cest  endroit  que  conserver  une  terre,  qui  pieça  a  esté  des- 
couverte et  possédée  par  des  François  :  comme  le  nom  de  la  terre 
aux  Bretons  le  tesmoigne  encore  assez  et  non  pas  entreprendre  sur 
le  sien  :  en  quoy  si  nos  gents  s'estoient  oubliez  ils  sont  bien  asseurés 
d'estre  chastiez  durement,  qui  me  faict  croyre  que  s'ils  connoissoient 
aprez  le  commandement  qu'ils  en  ont.  eu,  et  qui  leur  a  esté  assez  de 
fois  reitéré  despuis  y  avoir  mespris,  qu'ils  ne  faudront  à  se  retirer 
hors  de  ce  qui  ne  sera  dudict  sieur  roy  d'Espaigne.  Car  telle  est 
l'intention  du  Roy  mon  fils,  qui  entend,  et  moy  aussi,  que  quand  on 
vous  parlera  de  cest  affaire  par  délia,  vous  en  respondiez  suivant  ce 
que  dessus,  et  que  ce  n'est  pas  chose  dont  nous  ayons  iamais  au- 
trement faict  cas,  sinon  autant  que  les  princes  doivent  estre  ialoux 
de  ce  qui  est  leur,  et  regarde  leur  honneur  et  autorité,  à  quoy  ie 
m'asseure  aussi  que  de  leur  cousté  ils  ne  voudront  toucher,  qui  est 
tout  ce  que  vous  aurez  de  moi  pour  asture  (1). 

Moulins,  30  décembre  1565. 

XI  (2). 

FORQUEVAULX   A   CaTIIERTNE   DE   MéDICIS. 

l'ay  monstre  à  ma  dicte  Dame,  vostre  fille  (3)  l'article  de  la 

lettre  qu'il  a  pieu  à  Yostre  Maiesté  m'escripre  par  ce  courrier  parlant 
de  la  Floride,  afin  si  le  Roy  son  mari  luy  en  touchera  quelque  mot 
qu'elle  luy  en  responde  selon  vostre  intention  comme  ie  ne  feray 
faute  de  mon  endroit  si  Ion  m'en  parlera;  toutesfois  le  Roy  Catho- 
lique ne  m'en  a  onques  rien  dit  ny  le  duc  d'Albe  sinon  une  fois, 
ainsin  que  i'ay  escript,  par  une  miene  à  Vos  Maiestés  (4).  Si  est-ce, 
Madame,  qu'ils  n'espargneront  chose  du  monde  pour  en  chasser  les 
François ,  car  ils  prennent  ce  faict  fort  à  cœur,  et  s'ils  sont  victo- 


(1)  Pour  cette  heure. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.  137,  inédit. 

(3)  Elisabeth  de  Valois. 
(h)  Voir  lettre  Vil . 


DE    FORQUEVAULX.  417 

neux  Vos  Maiestés  entendront  piteuses  nouvelles  de  leurs  subiects, 

lesquels  ils  feront  tous  mourir  cruellement 

Madrid,  17  janvier  1 566. 

XII  (1). 

FORQUEVAULX  AU  ROY. 

Le  dit  duc  (2)  ne  m'a  pas  adverti  comment  ceste  Maiesté  (3) 

envoyé  sept  ou  huiet  grands  navires  à  la  Floride  avec  lesquels 
passera  la  flotte  des  marchands  et  autres  particuliers  tant  de  Se- 
ville  que  de  Biscaye,  et  porteront  deux  mille  soldats,  et  sept  cents 
bons  mariniers.  Le  chef  des  soldats  est  Biscayn  et  s'appelle  Sancho 
de  Porto-Galeto  (4),  et  y  va  pour  substituer  Pierre  deMelendez  Iourdan 
de  Valdez,  parent  de  l'archevesque  de  Seville.  Et  doivent  se  renfor- 
cer de  mille  hommes  des  isles  et  terre  ferme  des  Indes  touts  de  leur 
nation  qui  mèneront  trois  cents  chevaux  ,  et  sera  ceste  armée  preste 
à  faire  voile  en  février,  afin  d'arriver  au  dict  pais ,  devant  le  secours 
de  France.  Car  ils  sont  advertis  qu'il  y  va  de  Bordeaux,  et  d'autres 
endroits  de  vostre  royaume ,  quelques  bons  vaisseaux  avec  quinze 
cents  hommes,  ils  disent  avoir  avec  eux  un  pilote  et  quelques  Bre- 
tons qui  estoient  venus  avec  marchandise  à  Seville ,  lesquels  ont 
promis  les  mener,  et  guider  dans  les  ports  de  Floride ,  dont  les  en- 
trées sont  estimées  fort  dangereuses 

Madrid,  22  janvier  1566. 

XÏÏI    (5). 

FORQUEVAULX  AU  ROY. 

Au  surplus,  Sire,  ie  vous  ay  faict  entendre,  par  ma  lettre  du 

vint  et  deux  de  ianvicr,  l'appareil  qu'on  faict  à  Seville  pour  passer 
en  Floride.  le  suis  adverti  que  le  desseing  de  leur  voyage  continue 
(nonobstant  que  les  François  ayent  perdu  le  fort,  et  abandonné  le 
païs).  Ayant  sceu  qu'on  arme  un  nombre  de  navires  ,  en  aucuns 
ports  de  vostre  Royaume,  et  la  nouvelle  qu'ils  ont  de  leur  victoire 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  141,  inédit. 

(2)  Alhe. 

(3)  Philippe  II. 
[ii)  Cf.  lettre  XV. 

(5)  Manuscrit  10751,  fol.  \hh,  inédit. 

LA   FLORIDE.  27 


418  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

vient  de  don  Francez  d'Alava  et  d'un  Biscayn  (1)  descendu  à  la  Ro- 
chelle, avec  le  fils  du  capitaine  lehan  Ribaut,  lequel  estoit  marié 
long  temps  a  en  la  dicte  terre,  et  est  venu  rapporter  au  roy  tout  ce 

qu'il  en  a  veu 

Madrid,  4  février  1566. 

XIV  (2). 

Catherine  de  Médicis  a  Forquevaulx. 

Par  ma  dernière  (3)  despesche  ie  m'estois  réservée  à  vous  faire 
entendre  ce  que  i'apprendrois  de  l'ambassadeur  d'Espaigne  sur 
l'occasion  de  celle  qu'apporte  icy  dernièrement,  de  vous,  le  gen- 
tilhomme qu'envoyaste 

Ce  que  m'a  dit  l'ambassadeur  a  esté  que  son  maistre  désire  sça- 
voir  si  le  Roy  monsieur  mon  fils  a  commandé  à  ceux  qui  sont  allés 
à  la  Floride  faire  ceste  entreprise,  et  aussi  commerce  et  trafic  par 
delà.  S'il  ne  leur  a  commandé,  demande  s'il  les  advoue,  d'autant  que 
ce  seroit  contre  nostre  amitié  commune  et  la  bonne  paix  qui  est 
entre  nous.  Ma  response  a  esté  que  son  maistre  et  luy  eut  assez 
peu  connoistre  par  noz  actions  combien  nous  avons  tousiours  dé- 
siré l'entretennement  de  ceste  paix  et  amitié,  et  la  désirons  singu- 
lièrement, estimants  qu'elle  est  réciproquement  utille  à  tous  deux, 
pour  leur  particulier  repos,  et  le  bien  universel  de  la  chrestienté. 
Chose  qui  luy  doibt  bien  faire  croire  que  si  quelqu'un  des  nostres 
est  allé,  ou  a  faict  entreprise  en  lieu  qui  soit  dudict  seigneur  Roy 
son  maistre,  ce  n'a  pas  esté  du  sceu  ny  commandement  du  Roy 
mon  fils  ny  de  moy. 

Quant  au  commerce ,  nous  avons  estimé  qu'il  est  libre  entre  les 
subiects  des  amis,  et  que  la  mer  n'est  fermée  à  personne  qui  va  et 
trafique  de  bonne  foy.  Bien  scavois-ie  qu'aucuns  des  nostres  estoint 
allez  en  une  terre  qui  s'appelle  la  Terre  aux  Bretons,  pièça  descou- 
verte par  subiects  de  ceste  couronne,  enquoy  faisant  n'ont  pensé 
entreprendre  chose  preiudiciable  à  la  dicte  paix  et  amitié,  ne  nous  (4) 
semble  aussi  qu'ils  eussent  aucunement  failly,  pour  estre  terre  que 
nous  estimons  nostre,  mais  que  s'ils  avaient  en  cest  endroit  mespris, 

(1)  11  se  nommait  Perrico.  Cf.,  lettre  XVI. 

(2)  Id.  fol.  162.  Cf.  du  Prat,  p.  M2. 

(3)  Voir  lettre  X. 

{Ji)  Ce  mot  manque  dans  le  manuscrit. 


DE    FORQUEVAULX.  419 

et  touche  à  chose  qui  appartint  au  Roy  Catholique,  ils  avoient  piéça 
esté  admonestez  et  commandez  d'y  bien  adviser,  et  si  ainsin  es- 
toient  s'en  despartir,  avec  asseurance  que  le  Roy  mon  fils  leur  fe- 
roit  sentir  combien  ils  l'ont  offensé  en  ce  faisant  qui  a  esté  l'inten- 
tion que  tousiours  nous  avons  portée  en  cest  endroit.  Aussi  s'ils 
estoient  sur  le  nostre  estimons-nous  que  le  Roy  son  maistre  ne 
voudroit  les  molester,  ny  empescher  le  commerce,  et  aussi  peu  que 
les  siens  troublassent  les  nostres,  qu'il  peust  penser  le  semblable  de 
nous. 

L'ambassadeur  se  monstrant  estre  peu  satisfait  de  toutes  ces 
raisons,  bien  qu'elles  soient  et  véritables  et  iustes,  est  entré  à  me 
dire  que  son  maistre  ne  pouvoit  tolérer  telles  façons  de  faire  sans 
s'en  respentir,  avec  quelques  paroles  que  i'ay  prise  pour  menaces. 
le  luy  ay  dit  qu'estant  mère  de  ces  deux  Roys,  il  estoit  croyable 
que  ie  seroys  trop  marrie  qu'il  auroint  occasion  qui  alterast  l'amitié 
que  ie  veux  de  tout  mon  pouvoir  faire  durer  entre  eux,  et  me  sem- 
bloit  qu'il  se  debvoit  contenter  de  la  vérité  que  ie  luy  disois,  et 
sincérité  de  noz  actions  en  cest  endroit,  et  tout  autre,  où  son  maistre 
ne  luy  ne  trouveroient  rien  iamais  à  redire.  Qu'il  souvint  aussi  que 
les  Roys  de  France  n'ont  pas  accoustumé  à  se  laisser  menasser. 
Que  le  mien  estoit  bien  ieune  mais  non  pas  si  peu  connoissant  ce 
qu'il  est  qu'il  n'y  ait  tousiours  plus  affaire  à  le  retenir  qu'à  le  pro- 
voquer. A  quoy  i'estime  que  son  maistre  ne  gaigneroit  rien  :  du- 
quel ie  voulois  croire  aussi  que  ceste  menace  ne  venoit  pas. 

Geste  response  qui  (est  d'une  mère  qui  connoit  bien  son  fils,  et 
qui  ne  voudroit  pour  rien  qu'il  eust  moins  de  cœur  ni  d'honneur 
que  ses  prédécesseurs)  a  ramené  ledict  ambassadeur  à  plus  douces 
parolles,  d'sant  que  ce  qu'il  en  faisoit  estait  pour  le  désir  qu'il  a 
de  voir  que  les  affaires  d'entre  nous  aillent  tousiours  de  bien  en 
mieux,  et  que  son  maistre  n'a  pas  autre  opinion  de  bonne  volonté 
en  son  endroit,  que  nous  nous  devons  asseurer  de  la  sienne  mais 
qu'il  avoit  entendu  qu'aucuns  parloient  du  faict  de  la  Floride  au- 
trement. Si  est  ce  qu'à  la  fin  il  s'est  contenté  desdictes  raisons,  et 
est  aprez  venu  à  parler  d'aucunes  déprédations  faictes  sur  les  sub- 
iects  du  Roy  son  maistre,  dont  il  poursuit  icy  la  iustice,  qui  sont 
choses  particulières.  En  quoy  ie  l'ay  bien  asseuré  qu'elle  sera 
faicte  si  bonne  que  ie  ne  la  demande  pas  meilleure  pour  les  nostres 
quand  ils  auront  affaire  par  délia.  Et  voudrois  que  ceux  dont  le 
mal  vient  en  telles  choses  fussent  aussi  loyaux  observateurs  des 
ordonnances  et  de  la  bonne  volonté  que  le   Roy   mon  fils  et  moy 


420  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

portons  en  cest  endroit  qu'il  seroit  requis.  Mais  tant  y  a  que  vous 
pouvez  dire  et  asseurer  partout  que  ie  tiendray  tousiours  la  main  à 
faire  chastier  ceux  qui  seront  trouvez  coupables,  si  roicle,  que 
l'exemple  y  donnera  l'ordre,  ainsi  que  ie  désire  qu'il  se   fasse  de 

l'autre  costé . 

Moulins,  20  janvier  1566. 

XV  (I). 

FoliQUEVAULX  A  CHARLES  IX. 

Encore  qu'il  n'y  ait  sinon  sept  ioursquei'ay  escriptàVostreMa- 

iesté  par  le  maistre  de  la  poste  de  Calais,  ce  que  ie  scavois  de  nouveau, 
ie  ne  veux  faillir  toutes  fois  de  luy  faire  entendre,  comme  ie  sceux 
hier,  que  pour  vray  l'armée  Espaignole  pour  la  Floride  doibt  partir 
de  Séville  dans  ce  présent  moys,  laquelle  consiste  en  dix  neuf  na- 
vires, le  moindre  de  soixante  tonneaux,  duquel  nombre  y  en  a  cinq 
de  quatre  et  de  cinq  cents.  Les  petits  navires  partirent  de  Séville 
le  iour  de  sainct  Sébastien  et  sont  descendus  à  Sainct  Lucar  (2) 
où  ils  attendent  l'arrivée  des  grands.  Ccste  flotte  porte  deux 
mille  bisoignes  (3),  et  chargent  artillerie,  munitions  et  vivres  en 
grosse  quantité,  faisant  la  meilleure  dilligence  qui  leur  est  possible 
de  s'équiper,  leur  capitaine  en  chef  s'appelle  Sanche  (4)  Chiniga  de 
Porto  Galeto  en  Biscaye,  et  n'est  point  arrivé  à  Séville  aucune  nou- 
velle de  Pierre  Melendez  que  celle  qu'on  a  escripte  de  France  qu'il 
a  pris  le  fort  des  François.  Au  moyen  de  quoy  on  creint  par  dessa 
que  le  capitaine  Iehan  Ribaut  aura  bruslé  les  navires  de  Melendez, 
les  ayant  trouvez  mal  gardez,  puis  que  ses  gents  estoient  descendus 
à  terre,  ou  bien  qu'il  les  tient  assiégez  en  quelque  destroit  ou  port, 
sansozer  sortir,  comme  lesdicts  Espaignols  nel'avoient  osé  attendre 
au  combat  sur  la  mer.  A  tout  le  moins,  Sire,  laioie  qu'on  menoit 
icy  à  la  première  nouvelle  qui  vint  de  la  prinse  du  fort  n'a  gueres 
duré  de  peur  qu'ils  ont  du  contraire  et  n'en  osent  quasi  parler  main- 
tenant. La  certanéité  ne  peut  tarder  d'en  venir  en  bref 

Madrid,  M  février  1566. 

(i)  Manuscrit  10751,  fol.  15G.  Cf.  Dupral,  p.  ftlG. 

(2)  San  Lucar  de  Barrameda  à  l'embouchure  duGuadalquivir. 

(3)  Leçon  inintelligible  du  manuscrit  :  peut-être  faut-il  lire  Biscayr-ns. 
(fi)  Cf.,  lettre  XII. 


DE   FORQUEVAULX.  421 

XYI  (1). 

FORQUEVAULX    AU  R.OY. 

Sire,  i'ay  escript  à  Vostre  Maiesté comment  un  petit  Biscayen  (2) , 

nommé  Perrico,  descendu  à  la  Rochelle,  avec  le  fils  de  Iehan  Ri- 
baut,  est  venu  raconter  tout  plein  de  nouvelles  de  la  Floride  au 
Roy  Catholique.  Il  dit  avoir  espousé  la  sœur  d'un  Roy  indien  voisin 
de  vint  lieues  du  fort  des  Francoys,  et  parle  la  langue  indienne  mieux 
qu'Espaignol  ne  que  la  sienne  maternelle,  parquoy  ce  Roy  le  ren- 
voyé par  delà  avec  tiltre  d'ambassadeur,  afin  d'attirer  son  dict 
beau  frère,  et  autres  Roys  sauvages  à  ceste  dévotion  contre  les 
François,  et  leur  porte  des  accoustremens,  et  des  espées,  dagues, 
cousteaux,  ciseaux,  cognées  et  autres  semblables  choses  de  présent 
de  la  part  de  ceste  Maiesté,  et  doibt  entrer  ce  Biscayn  le  plus  avant 
qu'il  pourra  au  pays,  estant  venu  nouvelle  certaine  de  la  Floride 
par  un  cousin  de  Pierre  Melendez,  arrivé  samedi  dernier,  lequel 
conte  comment  Pierre  Melendez  allant  avec  son  armée  de  mer, 
pour  assaillir  les  François  dans  leur  port ,  il  lui  survint  une  tor- 
mente  de  nuict,  qui  sépara  toutes  ses  navires,  si  bien  qu'il  demeura 
seul  avec  une  galeace,  et  doubtant  d'estre  apperceu,  et  suivi  de 
quatre 'navires  François  qui  estoient  audict  port,  s'il  attendoit  ius- 
ques  au  iour,  il  se  mit  à  la  haute  mer,  et  comme  le  iour  vint  se 
retira  à  l'ambouscheure  d'une  rivière  qui  est  en  la  coste  de  la  Flo- 
ride à  dix  lieues  du  fort  des  François,  pour  s'y  cacher,  attendant  que 
son  armée  se  remit  ensemble,  ce  qu'elle  fit.  Sur  cella,  Sire,  le  ca- 
pitaine Iehan  Ribaut  ayant  descouvert  ceste  armée  s'estoit  em- 
prumpté  des  gçms  du  fort,  sans  y  en  laisser  que  bien  peu,  en  inten- 
tion d'aller  combattre  les  Espaignols,  et  pensant  qu'à  cause  de  la 
tormente  passée  partie  d'iceux  se  seront  sauvés  dans  la  dicte  ri- 
vière, il  y  print  sa  route  mais  nouvelle  tormente  survint  si  violante, 
que  ses  quatre  navires  donnèrent  à  travers,  dont  ses  hommes  se 
sauvèrent  en  terre,  et  s'assemblèrent  en  deux  troupes  quelques 
lieues  les  uns  des  autres.  Cependant  Pierre  Melendez  avoit  des  ara- 
barqué  quatre  cents  soldats,  lesquels  passants  les  marets  en  eau 
iusques  soubs  les  aisselles,  pour  ce  qu'il  avoit  fort  plu,  arrivèrent 
au  fort  en  cinq  iours,  et  le  forcèrent  facilement,  n'y  estant  demeu- 
rez sinon  petit  nombre  de  soldats,  qui  furent  tous  tuez,  excepté  quatre 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  167,  inédit. 

(2)  Cf.  lettre  XIII. 


422  LETTRES    ET    PAPIERS    ©'ESTAT 

ou  cinq,  qui  eschaperent  dont  le  capitaine  estoit  l'un,  et  pardonnè- 
rent aux  femmes  et  enfans.  Celafaict,  Sire,  estants  advestis  du 
naufrage  s'en  vont  trouver  l'une  des  troupes  des  François,  où  pou- 
voit  avoir  deux  cents  hommes,  sans  armes,  mourans  de  faim,  qu'ils 
tuèrent  sans  en  prendre  aucun  à  mercy,  quoy  qu'ils  leur  remons- 
trassent  tout  ce  dont  ils  se  sceurent  adviser,  comme  soldats,  pour 
les  adoucir.  Puis  passèrent  oultre  iusques  au  lieu  où  le  capitaine 
Iehan  Rilbaut  estoit  au  delà  d'une  petite  rivière  creuse,  avec  environ 
quatre  cents  hommes,  aussi  nuds,  et  affamez  que  les  premiers.  Le- 
quel voyant  approcher  les  Espaignols,  envoya  un  des  siens  devers 
eux,  sur  un  petit  bateau,  les  priant  leur  faire  bon  traictement 
comme  à  subiects,  et  soldats  du  Roy  de  France,  ami,  et  beau-frère 
du  Roy  d'Espaigne,  leur  seigneur,  ce  qu'ils  refusèrent  criant  aux 
François  qu'ils  se  tuent  entre  eux  mesmes  s'ils  veulent,  car  au 
mourir  sont-ils  sans  rémission.  Sur  cela  une  partie  de  la  troupe 
désarmée  print  la  fuite  vers  les  montaignes,  desquels  n'ont  sceu 
nouvelles  depuis.  Mais  quelque  remonstrance  que  Iehan  Ribaut 
sceut  faire,  ne  alléguer,  que  Vostre  Maiesté  l'avoit  envoyé  de  par 
délia,  il  eust  la  teste  tranchée,  et  touts  ses  compaignons  tuez  en  di- 
verses façons,  excepté  un  tabourin,  un  phifre  et  un  charpentier. 
Melendez  fait  continuer  la  fortification  du  fort,  et  va  poursuivant  la 
conqueste  et  desrouverte  dudict  pais.  A  quoy  s'emploiera  sembla- 
blement  l'armée  que  le  Roy  Catholique  envoyé  a  présent  par  délia. 
Ceste  cour  s'en  est  plus  réiouie  que  si  ce  fut  pour  une  victoire  ob- 
tenue contre  le  Turc  :  aussi  disent-ils  que  la  Floride  leur  importe 
plus  que  Malte.  En  récompense  du  massacre  fait  par  Melendez  sur 
vos  pauvres  subiects,  la  Floride  sera  érigée   en  marquisat,  et  luy 

créé  marquis  d'icelluy 

Madrid,  18  février  1506. 

XVII  (1). 

FORQUEVAULX  A  CATHERINE  DE  MÉDICIS. 

....  le  luy  (2)  ay  raconté  les  propos  que  l'ambassadeur  d'Espai- 
gne a  tenus  à  Vostre  Maiesté  touchant  la  Floride,  et  vostre  response 
qui  m'est  advis  ne  pouvoir  estre  plus  pertinente  ne  plus  digne  (3). 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  172,  inédit. 

(2)  Elisabeth  de  Valois. 

(3)  6f.,  lettre  XV. 


DE   FORQUEVAULX.  423 

Sa  Maiesté  m'a  respondu  que  la  querelle  estoit  vuidée,  puisque  les 
François  qui  sansvostre  commandement  y  estoient  allez,  sont  esté 
deffaicts  ;  ie  luy  ay  respliqué,  suivant  vostre  lettre,  car  il  seroit  im- 
possible de  mieux 

Madrid,  18  février  1566. 

XVIII  (1). 

FORQUEVAULX    AU  ROY. 

.....  Estant  d'opinion  que  ce  courrier  (2)  va  pour  advertir  l'ambas- 
sadeur d'Espaigne  du  massacre  que  Pierre  Melendez  et  ses  gens  ont 
faict  de  tous  les  François  de  la  Floride,  sans  en  prendre  un  seul  à 
mercy  excepté  un  tabourin,  un 'phifre,  un  charpentier  et  deux  ou 
trois  gentilshommes  (3)  Allamans;  le  surplus  a  esté  passé  au  fil  de 
l'espée  tant  lehan  Ribaut  que  tle  Courset  et  autres,  aprez  avoir 
donné  de  travers  avec  les  navires ,  et  estre  sauvez  du  naufrage  nuds 
et  affamez.  Vray  est  qu'ils  ont  pardonné  à  trente  femmes,  et  dix  et 
huict  enfans,  qui  se  trouvèrent  dans  le  fort,  ainsi  que  i'ay  escript 
amplement  à  Vostre  Maiesté  par  ma  (4)  dernière  despesche,  n'ayant 
loisir  d'en  dire  davantage  par  ceste  cy  pour  la  haste  de  ce  cour- 
rier  

Madrid,  23  février  1506. 

XIX  (5). 

FORQUEVAULX  A    CATHERINE   DE  MÉDICIS. 

Madame,  i'euse  despesché  courrier  exprez  à  Vos  Maiestez  pour  les 
advertir  delà  desfortune  de  la  France,  mais  estant  la  chose  advenue 
le  vingt  et  un  de  septembre  i'ay  pensé  que  la  nouvelle  seroit  pièça 
en  France.  Sur  quoy  le  duc  d'Albe  m'a  parlé  de  la  part  du  Roy  Ca- 
tholique, ainsi  que  i'escriptz  (6)  au  Roy,  par  où  Vos  Maiestez  con- 
noistront  qu'ils  veulent  s'attaquer  contre  Monsieur  l'Admirai  pour 

courir  et  déguiser  le  tort  qu'ils  vous  ont  faict  de  tuer  vos  subjects 

Madrid,  23. février  1566. 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  180,  inédit. 

(2)  11  s'agit  d'un  courrier  adressé  par  Philippe  II  à  son  ambassadeur  eu  France.    , 1 

(3)  On  ignore  leurs  noms. 
[k)  Cf.,  lettre  XVI. 

(5)  Manuscrit  10751,  fol.  181,  inédit. 

(6)  Cf.,  lettre  XX. 


424  LETTRES    ET    PAPIERS    D'ESTAT 

XX  (1). 

FORQUEVAULX    AU  ROY. 

...  Il  (2)  m'a  dit,  aprez  autres  propos,  avoir  charge  du  Roy  Ca- 
tholique me  faire  entendre  que  des  devant,  et  aprez  le  partement  de 
monsieur  de  Saint  Suplice  horsd'Espaigne  ce  Roy  a  esté  adverti  que 
les  François  luy  avoint  occupé  la  Floride.  Il  s'en  estoit  ressenti,  et 
plainct  à  Vostre  Maiesté  par  son  ambassadeur  la  priant  les  faire  re- 
tirer, et  ne  le  mettre  en  penne  d'y  envoyer  ses  forces,  comme  il 
estoit  contrainct  de  faire.  Ce  qu'il  a  faict,  et  adverti  Vostre  Maiesté 
qu'il  y  envoyoit  voulant  procéder  clairement  envers  icelle.  Vostre 
response,  Sire,  fust  telle  qu'ils  la  dévoient  espérer  d'un  tel  prince, 
frère  et  amy  de  ce  Roy,  que  si  aucuns  de  vos  subiects  estoint  allez 
à  la  Floride,  ce  n' estoit  de  vostre  commandement,  il  en  est  en- 
suivi que  son  armée  est  arrivée  a  dict  pais,  prins  le  fort,  et  a  puni 
les  coursaires,  pyrates,  occupateurs  de  la  terre  où  ils  avoint  basti 
un  fort,  et  faicts  des  pillages  sur  les  Espaignols,  allans  et  venants 
des  Indes,  mesme  mis  à  fonds  deux  navires  ensemble  les  hommes 
aprez  les  avoir  saccagez,  ainsi  que  les  Espaignols  ont  reconneu   à 
la  prinse  du  dict  fort.  Cela  faict  les  Indiens  trois  ou  quatre  iours 
aprez  donnent  advis  à  Pierre  Mclendcz  qu'il  yavoit  des  François  en 
terre  près  delà,  il  y  va  accompagné  de  quatre  cents  hommes,  en 
trouve  environ  deux  cents,  qu'il  faict  tuer,  et  sceux  de  l'autre  troupe 
où  estoit  Iehan  Ribaut  il  les  alla  trouver,  et  en  fait  le   semblable 
excepté  trois  ou  quatre  gentilshommes  Allemans,  qui  furent  sauvez. 
Et  escript  Melendez  que  tout  ceux  du  fort,  qui  estoient  cent  cin- 
quante, que  les  susdicts  nommément  Ribaut  et  le  Coursset  ont  dict 
et  confessé  qu'ils  estoient  allez  à  la  Floride  par  commandement  de 
Monsieur  l'Admirai,  et  à  ces  fins  ont  trouvé  ses  commissions,  let- 
tres, et  instructions,  et  pour  se  devoir  impatroniser  de  la  Havana.  A 
ceste  cause  le  Roy  prie,  et  requiert  Vostre  Maiesté,  lui  faire  raison, 
et  punition  dudict  sieur  Admirai,  comme  perturbateur  de  la  paix  et 
cause  du  désordre  advenu.  Car  quant  un  sien  vassal  entreprendroit 
telle  chose  encontre  Vostre  Maiesté,  il  en  fairoit  une  punition  exem- 
plaire, me  priant  aincy  le  vouloir  faire  entendre  à  Vostre  Maiesté 
comme  pareillement  luy  en  sera  faicte  instance,  et  remonstrance 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  182,   inédit. 

(2)  Le  duc  d'Albe. 


DE    FORQUEVAULX.  425 

par  son  ambassadeur.  Et  assez  d'autres  parolles  m'a  dictes  sur  ce 
faict,  qui  seroint  longues  à  escripre. 

Sire,  ie  luy  ay  respondu  qu'il  ne  se  parloit  quand  ie  partis  de 
vostre  court  un  seul  mot  de  la  Floride  ne  que  voz  subiects  fussent 
allez  ny  descendus  sur  rien  de  la  conqueste  d'Espaigne.  Il  est  vray 
que  depuis  que  ie  suis  par  dessà  i'ay  resceu  lettres  de  Vostre  Maiesté 
pour  respondre  à  qui  m'en  parleroit  ce  que  Vos  Maiestez  avoint  res- 
pondu à  l'ambassadeur  de  ce  Roy  en  novembre  dernier  que  ce  n'es- 
toit  vostre  intention,  Sire,  que  vos   subiects  eussent  entreprins  ny 
qu'ils  entreprennent  sur  les  pais  conquis  et  possédez  par  Sa  Maiesté 
Catholique  en  quelque  lieu  ne  comment  que  ce  soit,  mais  aussi  ne 
seroit  raisonnable  les  ampescher  en  la  navigation  qu'ils  ne  puissent 
aller  naviguer,  et  s'accommoder  aux  autres  lieux  mesme  en  celluy 
qui  a  esté  descouvert  il  y  a  plus  de  cent  ans,  et  devant  qu'on  ait 
commencé  à  manger  des  moulues  en  France,  car  des  lors  a  esté  le- 
dict  pais  appelle  la  terre  des  Bretons  en  laquelle  est  comprins  l'en- 
droit que  les  Espaignols  s'attribuent,  lequel  ils  ont  baptizé  du  nom 
qu'ils  ont  voulu.  C'est  donc  bien  loing  de  vostre  intention,  Sire,  ce 
que  le  duc  d'Albe  allègue  que  Vostre  Maiesté  a  desadvouez  les  subiects 
qui  sont  allez  ou  iront  audict  pais,  d'antienne  conqueste,  parquoy 
ce  qui  a  esté  exécuté  très-inhumainement  contre  vos  subiects,  par 
Pierre  Melendez ,  plus  digne  bourreau  que  bon  soldat,  ne  touche 
Monsieur  l'Admirai  sinon  pour  le  devoir  de  sa  charge  laquelle  veut 
qu'il  sache  qui  va,  et  qui  vient  par  les  mers  de  vostre  Royaume. 
Mais  le  dict  Melendez  et  les  siens  ont  bien  monstre  qu'ils  extermine- 
ront volontiers  tous  les  François  s'ils  en  avoint  le  pouvoir.  Que  ie  ne 
scay  de  quelle  sorte  sera  esté  prins  un  si   cruel  massacre  quand 
Vostre  Maiesté  et  Messieurs  de  vostre  conseil  l' auront  entendu.  Et  au 
regard  de  monsieur   l'Admirai  qu'il  est  en  vostre  court  quant  et 
les  plus  grands  de  vostre  Royaume,  en  bonne  iustification  qu'il  se 
iustifîera  fort  bien  de  tout  ce  qu'on  luy  voudra  imputer.  Toutesfois 
que  la  nouvelle  que   l'homme  de  Melendez  a  portée  le  capitaine 
Iean  Ribaut,  le  Coursset  et  autres  dirent  qu'ils  estoint  vos  sub- 
iects, et  envoyez  de  vostre  part,  Sire,   ainsi  qu'ils  feroint  tous- 
iours  foy  de  votre  adveu.  Il  me  sembloit  que  cella  devoit  appaiser 
la  fureur  des   Espagnols,  ores  qu'il  n'en  fut  rien,  lesquels  Espai- 
gnols ont  monstre  leur  proësse  sur  gents  des-armez,  morts  à  demi 
de  faim,  rendeux,  et  requérants  qu'on  les  priât  à  mercy.  Laquelle 
inhumanité  ne  fut  pas  usée  par  les  Turcs  aux  vieux  soldats  qu'ils 
prindrent  à  Castelnovo,   et  aux  Gerbes,  ny  iamais  Barbares  usé- 


426  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

rent    de   telle   cruauté Comme   François    et  vostre    subiect, 

i'  avois  horreur  quand  ie  pensois  à  un  fait  si  exécrable ,  et  qu'il 
me  sembloit  que  Dieu  ne  le  vouldroit  laisser  impuni.  Ledict  duc, 
Sire,  m'a  asseuré  que  Melendez  escript  le  contraire  de  ce  que  son 
messager  a  publié  parmi  ceste  court,  s'il  est  vray  qu'il  l'aye  dict; 
car  iamais  les  François  ne  feirent  mention  d'y  estre  allez  parjostre 
commandement,  mais  bien  de  Monsieur  l'Admirai,  auquel  tantluy 
que  toute  ceste  nation  veulent  infiniment  mal.  l'entends,  Sire,  que 
trente  femmes  Françoises,  et  dix  ethuict  enfans,  sans  plus  ont  esté 
sauvez  dans  le  fort  lesquels  ont  envoyez  au  port  de  St-Iacques  (1)  de 
Cube.  Il  y  avoit  leans  deux  cents,  et  plus  petits  enfants  des  Indiens 
de  la  Floride,  pour  estre  instruicts  par  des  ministres  françois,  et  les 
auront  randus  à  leurs  pères  en  poursuivant  la  conqueste.  Au  reste, 
Sire,  Ion  a  envoyé  haster  le  partement  de  l'armée  de  Seville,  pour 
avoir  entendu  depuis  peu  de  iours  que  de  France  doivent  aller  trois 
mill  hommes  à  la  Floride  sur  dix  huict  grands  vaisseaux. 

Madrid,  16  mars  1566. 

XXI  (2) 

&IARLES  IX  A   FORQUEVAULX. 

Il  y  a  quatre  ou  cinq  iours  que  i'ay  resceu  vostre  despesche  de 

l'unzième  du  moys  passé  par  où  i'ay  entendu  le  nouveau  prepara- 
tif  qui  s'estoit  fait  à  Seville  (3),. pour  envoyer  à  la  Floride,  et  comme 
ia  aucuns  navires  de  ceste  flotte  estoint  à  la  mer.  le  ne  puis  penser 
qu'ils  fassent  ceste  despense  pour  le  respect  de  la  Floride  seulement, 
d'autant  qu'ils  sçavent  pieça  qu'il  n'y  a  plus  de  François,  et  me 
fera  plaisir  que  vous  preniez  peine  de  pénétrer  s'il  est  possible ,  s'il 

y  a  point  autre  intention,  pour  m'en  advertir 

Moulins,  6  mars  1506. 

XXII  (4). 
Catherine  de  Médicis  a  Forquevaulx. 

Avant  que  l'ambassadeur  d'Espaigne  ait  despesche  son  courrier, 


(1)  Santiago. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.  198,  inédit. 

(3)  Cf.,  lettre  XV. 

(&)  Manuscrit  10751,  fol.  198.  Cf.  Duprat,  p.  &13. 


DE   FORQUEVAULX.  427 

est  arrivé  vostre  premier  (1)  paquet  dont  vostre  autre  despesche 
faict  mention  par  où  i'ay  esté  bien  particulièrement  advertie  comme 
est  passé  ce  malheureux  massacre  faict  à  la  Floride,  et  les  propos 
que  vous  en  a  tenus  le  duc  d'Albe  ,  avecques  la  response  que  vous 
y  avez  faicte,  bonne  et  pertinente,  et  telle  que  requiert  un  cas  si  cruel 
et  inhumain,  dont  ie  navois  voulu  faire  aucun  bruit,  ne  faire  con- 
noistre  que  i'en  sceusse  rien  iusqu'à  hier,  que  ledict  ambassadeur 
ayant  demandé  audience  au  Roy,  monsieur  mon  fils,  et  à  moy,  nous 
vint  trouver  et  âpre  plusieurs  autres  propos  qu'il  nous  tint  nous 
dit  qu'il  avoit  charge  de  son  maistre,  monsieur  mon  beau-fils,  nous 
advertir  qu'il  estoit  arrivé  en  Espaigne  un  capitaine  portant  nou- 
velles que  Pierre  Melendez  ayant  trouvé  en  la  terre  de  Floride  quel- 
ques François  advouez  et  chargez  de  lettres*  de  Monsieur  l'Admirai , 
qui  avoint  en  leur  compaignie  quelques  ministres  qui  plantoint  là 
la  religion  nouvelle,  il  les  avoit  chastiez  comme  il  dit  en  avoir  com- 
mandement du  Roy  son  maistre.  Bien  confessoit  il  que  ce  avoit  esté 
un  peu  plus  rudement  et  cruellement  que  son  dict  maistre  n'eust 
désiré,  mais  qu'il  n'avoit  peu  moins  faire  que  de  leur  courir  sus 
comme  à  pirates  et  gents  qui  estoint  la  pour  entreprendre  sur  ce 
qui  luy  appartenoit.  Disant  neantmoins  que  le  Roy  son  maistre  de- 
mandoit  iustice  dudict  Admirai.  Le  Roy,  mon  fils,  qui  estoit  encore 
dans  le  lict  assez  debille  pour  la  maladie  qu'il  a  eue ,  dont  il  est, 
grâces  à  Dieu,  du  tout  dehors,  voulut  que  ie  luy  fisse  response.  Qui 
fut  que  ie  l'avois  desia  bien  sceu  par  homme  qui  nous  en  estoit  re- 
venu, et  ne  pouvois,  comme  mère  commune,  que  ie  n'eusse  une 
douleur  incroyable  au  cœur,  d'avoir  entendu  qu'entre  princes  si 
amis,  alliez  et  apparentez  que  sont  ces  deux  Roys,  et  en  si  bonne 
paix  lors,  et  au  temps  que  nous  observerons  envers  eux,  tant  et  de 
si  grands  offices  d'amitié,  un  carnage  si  horrible  eust  esté  commis 
des  subiects  du  Roy  mondict  fils  auquel  iusqu'alors ,  à  cause  de  sa 
maladie ,  ie  n'en  avois  pas  v.oulu  parler.  Que  i'estois  comme  hors 
de  moy  quand  i'y  pensois,  et  ne  me  pouvois  persuader  que  le  Roy 
son  maistre  ne  nous  en  feit  la  réparation  et  iustice.  Car  de  couvrir 
cella  sur  l'adveu  dudict  Admirai  qu'il  n'y  a  pas  de  quoy,  estant  bien 
croyable  qu'il  n'a  pas  laissé  aller  tant  de  gents  hors  de  ce  royaume 
sans  le  sceu  du  Roy  mon  fils,  qui  estime  que  le  commerce  et  la  na- 
vigation est  libre  partout  à  ses  subiects.  Et  que  ceste  terre  où  le 
faict  s'est  commis  n'est  point  à  luy  mais  de  si  longtemps  descouverte 

1)  Cf.,  lettre  XX. 


428  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

de  nos  subiects,  qu'elle  en  porte  encores  le  nom  comme  il  en  a  esté, 
et  ses  ministres  aussi,  ia  adverti  par  vous.  Et  quand  bien  ils  eus- 
sent esté  dans  les  propres  pays  du  Roy  son  maistre,  faisants  autre- 
ment qu'il  n'appartenoit  entre  amis,  qu'ils  se  debvoient  contenter 
de  les  prendre  prisonniers  et  les  rendre  au  Roy  mon  fils,  pour  les 
faire  punir,  s'ils  avpient  failli,  sans  en  user  ainsi,  dont  ie  ne  pou- 
vois  croire  qu'il  ne  nous  rendit  contents.  Qu'il  (1)  sembloit  que  l'on 
vouloit  brider  le  Roy  mon  fils,  l'enfermer  en  ce  royaume  et  luy  roi- 
gner  les  aisles,  chose  qu'il  ne  pourroit,  et  ne  seroit  aussi  conseillé 
de  soufnr,  lui  apportant  parla  un  argument  d'autrement  penser  et 
pourvoir  à  ses  affaires  :  comme  il  scaura  bien  faire,  si  Dicuplaict, 
et  ne  luy  en  défaillent  les  moyens,  de  manière  que  i'esperois  qu'il 
n'auroit  que  faire  de  ses  voisins,  et  ne  les  respecteroit  non  plus 
qu'ils  font  luy.  Grâces  à  Dieu,  que  son  royaume  estoit  en  bonne 
paix,  et  luy  mieux  obéi  qu'il  ne  fut  iamais,  par  où  se  pouvoit  aisee- 
ment  croire  qu'il  ne  luy  sera  malaisé  de  faire  connoistre  et  sentir  à 
ceux  qui  luy  voudront  mal  faire  qu'il  n'a  pas  moindre  moyen  de 
s'en  garder,  que  ont  eu  les  Roys  ses  prédécesseurs.  Ledict  ambas- 
sadeur essaioit  tousiours  découvrir  le  faict  sur  l'Admirai,  et  qu'il  y 
avoit  des  ministres  de  la  religion  qui    estoit  chose  fort  dcsplaisante 
à  son  maistre;  mais  ie  luy  ay  dict  que  nous  ne  sommes  pas  enquis 
quelles  gents  alloient  audict  voyage,  et  que  si  c'estoit  à  souëter,  ie 
voudrois  que  touts  les  huguenots  fussent  en  ce  païs-là,  où  il  ne  peut 
iustement  dire  qu'il  ait  interest,  puisque  la  terre  est  nostre,  comme 
nous  la  prétendons;  nous  faisant  bien  connoistre  qu'on  ne  veut 
gueres  le  repos  de  ce  royaume,  puisque  Ion  nous  veut  ainsi  oster  le 
moyen  de  l'y  mettre;  mais  quoy  que  ce  soit,  ce  n'est  pas  à  eux  de 
punir  nos  subiects,  et  ne  disputons  point  s'ils  estoient  de  la  reli- 
gion, ou  non,  ains  du  meurtre  qu'ils  en  ont  faict,  dont  il  est  bien 
raisonnable  que  son  maistre  fasse  faire  iustice  que  nous  luy  en  de- 
mandons. A  quoy  il  m'a  semblé  que  l'ambassadeur  a  esté  bien  em- 
pesché  de  respondre,  et  s'est  advancé  pour  fortifier  ses  plaintes  de 

nous  parler  aussi  de  Corségues  (2),  etc 

Quand  tout  est  dict,  il  avoit  amassé  un  monde  de  plainctes  pour 
donner  couleur  à  celle  de  la  Floride,  où  il  y  a  aussi  peu  de  fonde- 
ment; mais  ce  qu'il  en  a  rapporté  est  qu'il  a  bien  connu  que  nous 
l'avons  trouvé  très  mauvais,  et  ne  pense  pas  crue  nous  l'oublions. 

1)  On  aura  remarqué  l'énergie  patriotique  de  ces  paroles. 
(2)  Corses. 


DE    FORQUEVAULX.  4*29 

Ce  que  i'ay  bien  voulu  vous  escripre  ainsi  au  long,  de  la  part  du 
Roy  mon  fils  :  vous  priant,  et  ordonnant  de  faire  bien  entendre  au 
Roy  Catholique,  en  le  priant  très  affectueusement  qu'il  veuille,  pour 
le  devoir,  et  la  raison  en  faire  faire  la  iustice,  et  réparation  que 
mérite  un  si  énorme  outrage,  par  démonstration  digne  de  l'amitié 
et  bonne  paix  qui  est  entre  nous,  et  qu'il  considère  le  tort  qu'il  y 
fairait  s'il  ne  nous  en  donne  la  satisfaction  que  le  Roy  mon  fils  en 
attend,  et  que  ie  désire  de  ma  part,  car  ie  ne  serai  iamais  à  mon 
aise  ne  bien  contente ,  iusques  à  ce  que  ie  la  croye  conforme  à  la 
sincérité  de  noz  affections  et  actions  en  son  endroit,  dont  il  me  fas- 
cheroit  trop  qu'on  abusast,  et  aurois  un  merveilleux  regret  d'avoir 
perdu  tant  de  peines,  de  soings  et  de  moyens  que  i'ay  cherchez  pour 
nourrir  ces  deux  princes,  et  leurs  couronnes  en  perpétuelle  amitié, 
et  qu'aulieu  du  bien  que  i'en  esperois  voir  sortir,  le  Roy,  mon  fils, 
me  reprochast  un  iour  que,  durant  qu'il  s'est  reposé  sur  moy  de 
ses  affaires,  i'aye  laissé  faire  une  telle  escorne  à  sa  réputation  dont 
ie  vous  prie  que  par  vostre  première  despcsche  ie  sois  eclairaie, 
m'asseurant  que  le  dict  ambassadeur  n'oubliera  rien  à  faire  scavoir 
de  ce  que  ie  luy  en  ai  dict,  et  du  tort  qu'il  fait  au  bien  que  ie  cher- 
che à  ce  royaume 

Moulins,  17  mars  1566. 

XXIII  (1). 

FORQUEVAULX    AU    ROY. 

L'armée  pour  la  Floride  partit  de  Seville  le  vingt-six  du 

passé,  et  descendit  à  San-Lucar  attendre  le  vent  propre,  lequel  leur 
sera  esté  contraire  tousiours  depuis.  La  dicte  armée  consiste  en 
vingt  et  sept  navires,  et  trois  pataches;  ils  portent  douze  ou  quinze 
cents  hommes  mal  en  ordre,  bonne  partie  desquels  est  d'Auvergne, 
ou  d'autres  de  vos  païs,  il  y  a  quatre  hourques  de  Flandres  du  port 
de  trois  cents  tonneaux,  et  deux  du  port  de  cent,  les  autres  sont  de 
soixante,  et  de  quatre-vints.  Ils  portent  beaucoup  de  bleds,  poudres 
et  boulets  pour  la  Floride  en  laquelle  Pierre  Melendez  marquis  nou- 
veau d'icelle  faict  fortifier  quatre  lieux  pour  les  tenir  contre  les 
François,  desquels  ils  se  tiennent  pour  certain  d'estre  assaillis,  et 
font  bruict  icy  que  Vostre  Maiesté  y  envoyé  huict  mille  bons  soldats, 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  207,  inédit. 


430  LETTRES  ET  PAPIERS  d'eSTAT 

et  trente  grands  navires ,  sans  conter  les  autres  des  marchans  par- 
ticuliers  

Madrid,  29  mars  1566. 

XXIV  (1). 

FORQUEVAULX   AU   ROY. 

.  Sire,  depuis  le  partement  du  sieur  de  Villeroy,  i'ay  eu  audience 
du  Roy  et  Royne  catholiques  pour  la  plainte  et  réquisition  qu'il  a 
plu  à  Vostre  Maiesté  me  commander  faire  pour  avoir  iustice  et  répa- 
ration de  ceux  qui  ont  malheureusement  et  cruellement  massacré 
vos  subiects  de  la  Floride.  La  response  n'y  satisfaict  en  rien,  que  de 
parole,  disant  avoir  santi  grand  desplaisir  du  faict  advenu;  voilà 
tout,  Sire,  encore  que  le  propos  remonstre  et  respondu  d'une  part, 
et  d'autre  soit  esté  plus  long,  ainsi  qu'il  vous  plaira  voir  la  lettre 
que  i'escrips  à  la  Royne.  Ne  voulant  faillir  de  dire  à  Vostre  Maiesté 
comment  i'ay  entendu  que  contant  les  gents  qui  passèrent  avec 
Melendez  et  les  douze  ou  quinze  cents  (qu'on  veut  estre  icy  deux 
mille)  lesquels  le  vont  trouver,  il  aura  en  tout  six  ou  sept  mille 
hommes,  comprins  d'autres  Espaignols  de  la  Neufve  Espaigne,  ce  sont 
six  cents  hommes  à  cheval  sur  les  isles  de  l'Espaignolle  et  de  Coube, 
pour  les  passer  en  la  Floride,  afin  de  résister  aux  François  s'ils 
y  passèrent;  c'est  le  bruit  de  ceste  court. 

Madrid,  9  avril  1566. 

XXV   (2). 

FORQUEVAULX   A    CATHERINE  DE    MÉDICIS. 

Le  samedi  i'eus  le  propre  iour  audience  de  la  Royne,  vostre 

fille,  luy  présentis  vostre  lettre,  et  voulut  voir  la  miene,  bien  esbaye 
et  desplaisante  de  voir  leans  vostre  iuste  douleur  :  car  elle  ne  pen- 
soit  point  que  le  carnage  advenu  sur  vos  subiects  deut  estre  prins  si 
aigrement,  et  me  sembla  qu'il  tint  à  peu  qu'elle  ne  pleurast  son 
soûl ,  de  crainte  qu'il  ne  survienne  quelque  altération  entre  ces 
deux  Roys.  le  la  suppliay  vouloir  remonstrer  au  Roy  son  mary  qu'il 
failloit  pour  le  devoir  de  raison  et  contenter  Vos  Maiestez  et  vostre 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  219,  inédit. 

(2)  Manuscrit  1075, 1  fol.  225  inédit. 


DE    FORQUEVAULX.  13k 

royaume  faire  iustice  des  murtriers  qui  avoint  excédé  sa  commis- 
sion par  un  si  exécrable  massacre ,  ce  qu'elle  me  promit,  et  me  con- 
seilla parce  que  le  Roy  Catholique  seroit  occupé  le  dimanche  au  ser- 
mon, et  vespres  que  i' attendisse  au  lundi  d'avoir  audience ,  ce  que 
i'ay  faict,  et  devant  qu'y  aller  ma  dicte  Dame  m'a  dit  luy  avoir  re- 
monstré  le  contenu  de  ce  que  Vostre  Maiesté  lui  avoit  escript ,  et 
amoy.  Sa  response  a  esté  qu'il  n'avoit  point  envoyé  à  la  Floride 
sans  plus  tost  en  faire  advertirle  Roy,  et  vous,  Madame ,  et*qu'il  ne 
pensoit  endurer  l'usurpation  de  ce  pais  par  nation  du  monde,  et 
moyns  par  les  adversaires  et  ennemis  de  la  religion  comme  il  me 
respondroit  plus  amplement.  le  suis  donc  allé  à  l'audience  vers  Sa 
Maiesté  le  premier  iour  de  ce  moys,  et  luy  ay  faict  entendre  d'en- 
trée la  maladie  et  convalescence  du  Roy,  et  vostre.  Jl  m'a  dit  qu'il 
estoit  fort  aise  de  scavoir  aussi  tost  la  guerison  comme  le  mal  pour 
le  soucy  que  ce  luy  eust  esté  d'entendre  l'un  sans  l'autre. 

le  luy  ay  rementeu  le  discours  que  Monseigneur  le  duc  d'Albe  me 
feit  de  son  mandement  aussi  tost  aprez  l'advis  venu  du  succez  de  la 
Floride,  avec  la  mort  des  François,  laquelle  il  imputoit  à  Monsieur 
l'Admirai  comme  occasion  et  motif  qu'ils  y  estoint  allez,  et  me  re- 
quérant vouloir  escripre  à  Vos  Maiestez  qu'il  fust  leur  bon  plaisir 
de  faire  iustice  du  dict  Admirai  comme  infracteur  de  la  paix.  Sur 
quoy  ie  n'avois  failly  de  donner  advis  à  Vos  Maiestez  tant  de  la 
dicte  réquisition  que  du  discours,  et  narré  de  tout  le  succez,  lequel 
toutesfois  s'estoit  raconté  avoir  esté  plus  cruel  que  le  Duc  ne  m'a- 
voit  dict.  Semblable  demande  avoit  pareillement  faicte  l'ambassa- 
deur d'Espaigne  à  Vos  Maiestez  ,  àlaquelle  Vostre  Maiesté  au  nom 
du  Roy  son  bon  frère,  et  mon  maistre  avoit  respondu  parolles  sor- 
tant d'une  Royne ,  mère  commune  de  leurs  Maiestez ,  très  dolante 
et  bien  estonnée  d'entendre  qu'entre  princes  si  amis,  aliez  et  appa- 
rentez qu'ils  sont  fust  survenu  un  massacre  si  horrible  des  subiects 
de  l'un  par  ceux  et  du  commandement  de  l'autre,  que  c'estoit  une 
nouvelle  indigne  d'estre  entendue,  et  moins  advenue  entre  chres- 
tiens.  Que  si  Pierre  Melendez  et  ses  gens  fussent  soldats  ils  se  dé- 
voient contenter  de  la  victoire  que  la  mer  leur  avoit  donnée,  et 
n'eussent  voullu  pour  aucun  commandement  exécuter  tel  carnage, 
sur  hommes  presque  mors  de  faim,  et  du  naufrage,  requeransestre 
traictez  en  subiects  du  Roy ,  son  bon  fraire ,  et  bons  amis  des  Espai- 
gnols  avec  lesquels  ils  n'avoient  guerre,  ni  différent;  qu'il  faut  que 
les  ministres  soient  sages,  et  aillent  plus  retenus  en  leurs  commi- 
tions,  pour  amples  qu'elles  soint  :  car  aux  Roys  chrestiens  craignants 


432  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

Dieu  est  assez  de  repousser  une  violance,  ou  demeurer  victorieux, 
par  le  plus  gratieux  moyen  qu'il  est  possible.  Qu'il  y  a  quarante  un 
an  que  ie  porte  les  armes  duquel  temps  les  forces  de  ces  deux  co- 
ronnes  ont  souvent  combatu  l'une  contre  l'autre,  mais  si  exécrable 
faict  n'est  iamais  intervenu;  n'estant  possible  qu'un  si  grand  bon 
prince,  si  humain  et  si  chrestien,  ait  eu  agréable  ceste  inhumanité; 
car  les  mesmes  Turcs  et  Barbares  n'en  usèrent  onc  de  semblable 
hors  la  chaleur  du  combat.  Que  les  François  avoint  esté  agressez 
sans  les  sommer  de  vuider  la  terre,  et  n'avoint  donné  loisir  à  ceux 
du  fort  de  respondre,  car  sans  leur  rien  dire  estoint  entrez  d'emblée 
leans,  qu'il  estoit  de  costume  entre  soldats  de  sommer  l'ennemi  à 
vuider  les  places,  et  les  rendre,  mais  là  ne  s'estoit  observée  tant  de 
solennité,  ains  les  avoint  assaillis,  combien  qu'ils  fussent  en  la  terre 
de  l'antienne  conqueste  de  France,  où  les  François  pensoint  estre 
en  seureté  de  tous  hormis  des  Indiens,  et  ores  qu'ils  fussent  dans 
les  pais  tenus,  et  possédez  par  sa  Maiesté,  qu'il  devoit  suffire  les 
faire  prisonniers,  et  les  garder,  et  les  renvoyer  à  leur  Roy  et  maistre. 
Car  entre  princes  esgaux,  et  qui  ne  recônnoissent  supérieur  l'on  n'a 
pouvoir  ne  autorité  de  punir  des  subiects  de  l'autre,  quelques  mal- 
faiteurs qu'ils  sont,  ains  se  les  doivent  renvoyer  l'un  l'autre,  pour 
en  avoir  raison.  Il  appert  de  l'antienne  conqueste,  par  le  nom  de 
la  dicte  coste,  qui  s'appelle  la  terre  des  Bretons,  la  Franciscane  et 
la  Neufve  France.  Et  mesme  que  les  Espaignols  n'y  plantèrent  en- 
seigne ny  marque  d'habitation,  ains  Melendez  aprez  sa  malheureuse 
victoire  des  François,  a  prins  possession  de  la  terre,  qu'est  signe 
qu'il  ne  la  tenoit  pour  prinse  ne  conquise,  d'antienneté.  C'estoit  aux 
huguenots  la  meilleure  nouvelle  qu'ils  peussent  entendre  de  voir 
que  du  costé,  et  endroit  dont  Vos  Maiestez  pensoint  s'estre  fortifiez 
d'amitié ,  et  alliance  pour  vous  en  valloir,  et  estre  secouruz  et 
assistez  en  touts  grands  affaires,  ce  fust  de  la  que  vos  subiectz  es- 
toint murtris,  déboulez  et  chassez.  Que  c'estoit  un  mauvais  moyen 
de  les  contenir  en  obéissance  fust  par  mespris  de  vostre  puissance, 
ou  pour  se  vanger  de  l'outrage  faict  en  haine  d'iceux,  et  surtout 
que  le  chemin  des  terres  neufves  pensoit  servir  aux  plus  entrepre- 
nants et  séditieux  d'une  religion,  et  d'autre,  pour  y  aller  habiter,  et 
vuider  la  France  qui  devoit  désirer  que  tout  cerveau  gaillard  s'y 
en  allast,  afin  que  les  bons  et  paisibles  demeurent  en  repos.  Toutes- 
fois,  grâces  à  Dieu,  il  n'y  avoit  en  vostre  Royaume  sinon  toute  pa- 
cification, et  iamais  ne  fust  plus  obéissant  qu'auiourd'huy,  ne  plus 
uni  pour  résister  à  qui  le  vouldroit  offencer,  et  se  faire  respecter  à 


DE    FORQUEVAULX.  433 

qui  tenteroit  à  rencontre.  Sur  quoy  Yostre  Maiesté  prioit  très  affec- 
tueusement le  dict  Roy,  son  beau  fils,  pour*  le  devoir,  et  raison  de 
vouloir  faire  iustice  de  Melendez  et  des  siens,  et  telle  réparation 
que  mérite  un  si  énorme  oultrage,  et  que  ce  soit  par  démonstra- 
tions dignes  de  l'amitié,  et  bonne  paix  qui  est  entre  Vos  Maiestez,  et 
veuille  considérer  le  tort  qu'il  fairoit  à  la  dicte  amitié,  laissant  un  tel 
faict  impuni,  mesme  que  vous,  Madame,  ne  serez  iamais  contente, 
ny  à  vostre  aise,  iusques  à  ce  que  vous  verrez  quelque  réparation 
conforme  à  la  syncérité  des  affections,  et  actions  dont  Vos  Maiestez 
ont  usé ,  et  usent  en  son  endroit  de  laquelle  Yostre  Maiesté  seroit 
bien  faschée  d'endurer  qu'on  abusast  comme  elle  auroit  pareille- 
ment merveilleux  regret  d'avoir  tant  pris  de  peine  et  de  soing  pour 
chercber  les  moyens  pour  nourrir  le  Roy  mon  maistre,  et  luy,  en- 
semble leurs  couronnes  en  perpétuelle  amitié,  et  que  en  lieu  de 
cella,  et  du  bien  que  Vostre  Maiesté  en  espéroit  voir  sortir,  il  faille 
qu'il  vous  soit  reproché    quelque  iour  d'avoir  soufert  estre  faict 
une  si  lourde  escorne  et  afront  à  la  réputation  de  la  couronne  de 
France.  Et  assez  d'autres  parolles  ai-ie  dictes  sur  le  mesme  subiect. 
Madame,  il  m'a  faict  response  que  la  conservation  des  Royaumes 
e  estats  consiste  en  ce  qu'il  faut  aucune  fois  sortir  de  la  voye  ordi- 
naire pour  repousser  une  violance  quand  c'est  sur  un  nouveau  faict, 
et  de  telle  importance  comme  seroit  à  luy  de  permettre,  ou  passer 
par  dissimulation  qu'on  entreprint  sur  le  pais  des  Indes  lesquels  luy 
ont  tant  cousté,  et  à  ses  prédécesseurs  de  conquérir  et  conserver. 
Car  le  permettant  et  soufrant,  il  donneroit  occasion  aux  mesmes 
Indiens  de  rebeller,  et  osteroit  le  cœur  à  ses  Espaignols  d'y  habiter, 
voyant  estre  molestez  et  travaillez  par  forces  estrangeres,  et  en 
crainte  de  rébellion  des  naturels  du  pais.  A  ceste  cause  ayant  sceu 
l'allée  d'une  bonne  force  de  Luthériens  de  diverses  nations,  tant 
François  que  autres,  et  leur  descente  en  l'endroit  des  Indes  le  plus 
important  à  sa  navigation,  à  cause  qu'il  faut  que  touts  les  navires 
qui  veullent  reprendre  la  route  d'Espaigne  passent  devant  la  coste, 
et  premontoire  de  la  Floride,  il  n'avoit  peu  ny  deu  moins  faire  que 
d'envoyer  gents  par  delà  pour  les   en  desloger.  Ce  toutesfois  qu'il 
n'avoit  voulu  faire  sans  avoir  requis  ,  et  prié  Vostre  Maiesté,  une  et 
plusieurs  fois,  tant  par  son  ambassadeur,  que  mesme  par  le  duc 
d'Albe  à  Bayonne,  qu'il  vous  plust  révoquer  vos  subiects  qui  es- 
toint  allez  au  pais  de  son  antienne  conqueste,  et  aprez  s'en  estre 
plainct  auparavant  à  Mr  de  Sainct-Suplice ,  et  avoir  remonstré,  et 
protest   ne  pouvoir  soufrir  telle  nouveauté,  ains  déliberoit  y  envoyer 

LA    FLOKIDE.  28 


434  LETTRES    ET    PAPIERS    ©'ESTAT 

forces  compétentes,  pour  en  chasser  les  occupateurs  de  ces  pais,  et 
perturbateurs  de  la  paix'.  A  quoy  il  dit  luy  avoir  esté  respondu  que 
personne  n'estoit  allé  à  la  Floride,  de  vostre  sceu  ne  commande- 
ment, et  ne  seroient  marries  Vos  Maiestez  qu'il  les  enTeit  deschasser, 
et  repousser  par  tels  moyens  qu'il  pourroit.  Qu'il  est  bien  desplai- 
sant que  ses  gents  ayent  usé  si  rigoureusement  de  leur  bon  heur,  et 
victoire  pour  ce  seullement   qu'ils   estoint   François  la  pluspart. 

Neantmoins  qu'a  pirates  comme  ils  estoint ne  failloit  user  de 

grâce,  ni  bon  traictement  à  telles  gents,  ne  aussi  peu  observer  en- 
vers eux  les  cérémonies  accoustumées  entre  gents  de  guerre.  Qu'il 
estoittrop  dangereux  pour  Pierre  Melendez  de  les  emprisonner,  car 
il  n'avoit  que  cent  cinquante  soldats,  et  eux  estoint  beaucoup  da- 
vantage, aussi  n'avoit-il  sur  le  lieu  navires  ne  barques  pour  les  trans- 
porter hors  de  là  et  les  despartir  les  uns  d'avec  les  autres,  ny  vivres 

pour  les  nourrir n'y  a  lieu  de  penser  que  pour  desgombrer,  et 

deschascher  la  France  de  ceux  qui  la  troublent,  et  tiennent  divisée 
qu'il  les  veuille  rescevoir  en  ses  terres,  ny  les  avoir  pour  voisins. 
Touchant,  à  la  possession  que  Melendez  a  prinse  de  nouveau  que 
c'est  son  ordinaire  en  tout  changement  de  gouverneur  de  ses  pro- 
vinces des  Indes,  et  que  cella  qu'il  a  faict  n'empesche  point  que  Sa 
Maiesté  n'en  soit  possesseur  des  la  première  descouverte  qui  se  feit 
du  temps  du  roy  don  Ferrand  son  bisayeul,  et  que  d'autant  qu'il 
est  porté  par  les  traictez  de  paix  de  faire  mourir  les  pirates  de  part 
et  d'autre,  il  n'y  avoit  lieu  de  sommer  les  susdicts,  hommes  desad- 
vouez. 

le  luy  ay  répliqué ,  Madame,  que  vos  subiects  ne  pouvoint  estre 
estimez  pirates,  puisqu'ils  offroint  monstrer  patente  du  Roy,  ou  pour 
le  moins  en  monstroint  ils  de  monsieur  l'Admirai,  lequel  au  faict  de  la 
marine  represante  la  personne  de  Sa  Maiesté,  et  n'eust  permis  sor- 
tir tel  nombre  de  François  et  de  navires  armés  hors  des  havres  de 
France,  sans  le  sceu,  etadveu  du  Roy  monmaistre.  Mais  que  Melen- 
dez et  les  siens  s'estoint  voullu  signaler  par  le  trophée  des  osse- 
ments des  François,  vos  soldats,  et  subiects.  Lequel  faict  Dieu  ne 
permettroit  demeurer  impuni  et'queSa  Maiesté  ne  le  devoit  permettre, 
ains  apprendre  à  Melendez  et  autres  ministres  d'user  d'une  victoire 
moins  insolentement.  Si  victoire  méritât  estre  appellee  une  deffaicte 
advenue  mieux  à  son  advantage  qu'il  n'eust  sceu  soûeter,  et  quelque 
rigueur  qu'il  eust  chargé  d'user  aux  François  en  venant  au  dessus, 
cela  s'entendoit  s'ils  faisoint  résistance,  et  durant  l'ardeur  du  com- 
bat ,  et  non  à  froid  sang;  lequel  acte  si  cruel  requeroit    our  la  repu- 


DE   FORQUEVAULX.  435 

tation  de  Sa  Maiesté  Catholique,  et  pour  satisfaire  à  la  réparation 
que  Vos  Maiestez  en  demandent  et  appaiser  tout  un  royaume  de 
France,  qui  ne  parle  auiourd'huy  d'autre  chose  que  Melendez 
et  ses  gens,  qui  ont  commis  le  crime,  en  soufrent  con digne  puni- 
tion. Ledit  sien  Roy  m'a  derechef  respondu  qu'il  communiqueroit 
la  dessus  avec  le  duc  d'Albe,  pour  adviser  ce  qui  se  devroit  faire, 
mais  ie  m'asseure  que  c'estoit  pour  se  défaire  de  moy,  car  ledict 
duc  ne  contredira  iamais  à  soi-mesme,  estant  la  commune  opi- 
nion de  touts,  que  c'est  luy  qui  conseilla  ce  massacre,  si  les  Espai- 

gnols  avoint  le  meilleur 

Madame,  i'ay  parlé  au  duc  d'Albe  lendemain  de  mon  audience ,  le- 
quel m'a  dict  avoir  charge  du  Roy  son  maistre  de  me  respondre  à  ce 
que  i'avois  remonstré  de  vostre  part  à  Sa  Maiesté.  Parquoy  luy  ayant 
desduict  la  plaincte,  remonstrance  et  réquisition  quei'avais  faicte  au 
Roy  Catholique,  ce  duc  m'est  allé  remémorer  les  antiens  traictez  de 
paix,  ou  tresve,  qui  sont  esté  pourparlez,  et  passez  entre  les  couron- 
nes de  France  et  d'Espaigne  depuis  la  descouverte  des  Indes ,  par 
touts  lesquels  est  porté  que  l'une  Maiesté  et  l'autre  pourront  faire 
mourir  les  pyrates,  et  escumeurs  qui  infesteront  les  costcs,  et  terres 
de  leurs  royaumes,  et  pais,  ou  leurs  subiects  soit  par  terre  ou  par 
mer,  et  que  ayant  entendu  ce  Roy  qu'il  y  avoit  quelques  navires 
François  qui  vouloint  ces  années  passées  aller  aux  Indes  travailler 
les  subiects  de  ceste  couronne,  il  avoit  prouveu  pour  autres  navires 
à  ce  qu'on  eut  voulu  attenter  par  la  mer,  toutes  les  fois  qu'ils  n'eus- 
sent pas  estimé  devoir  estre  assaillis  en  terre  ny  expoliez  des  pais 
qui  sont  à  ce  roy,  comme  les  François  ont  faict.  Sur  quoy  aprez 
avoir  entendu  leur  descente  à  la  Floride  on  s'estoit  adressé  au  Roy 
et  à  Vostre  Maiesté  plusieurs  fois  pour  scavoir  s'ils  y  estoint  allez  de 
vostre  mandement,  et  supplièrent  Vos  Maiestez  les  vouloir  révoquer; 
vostre  response  portoit  que  iamais  vos  Maiestez  n'avoint  donné 
congé  ne  commandement  à  vos  subiects  d'aller  es  dicts  pais,  et  ne 
sauriez  que  c'estoit.  Aussi  ne  vous  desplairoit  que  le  Roy  Catholique 
y  envoyast  pour  deffendre  le  sien.  Disant  ledict  duc  que  vous,  Ma- 
dame, ne  vous  estez  laissée  entendre  clairement  en  vostre  res- 
ponse; car  si  leur  eussiez  dict  franchement  qu'ils  y  estoint  descen- 
dus par  vostre  permission  et  commandement,  ils  eussent  de  ce  costé 
cherché  autres  remèdes.  Et  touchant  à  ce  que  i' avais  dict  que  ce 
massacre  estoit  advenu  aux  iours,  et  temps  que  Vos  Maiestez  faisoint 
tous  les  offices  possibles  pour  honorer  leur  Roy,  et  Royne,  et  leurs 
subiects,  c'estoit  un  reproche  qu'ils  pouvoint  abatre ,  parce  qu'ils 


4-36  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

s'estoint  amployez  de  personnes,  et  finances  pour  secourir  n'a  gueres 
de  temps  vostre  royaume  en  ses  plus  forts  affaires,  en  récompense 
duquel  secours  les  François  leur  estoint  allez  occuper,  et  invader  la 

Floride,  et  maltraicter  leurs  subiects 

Ains ,  Madame,  par  ces  petits  propos  et  reproches,  nous  avons 
debatu  de  ce  massacre  duquel  il  dit  que  le  Roy  son  maistre  est  des- 
plaisant, et  luy  iusques  au  plus  profond  du  cœur.  Toutefois  la  per- 
mission de  Melendez  portoit  de  degollar  (1)  et  faire  mourir  tous 
ceux  qu'ils  trouveroint  en  la  Floride,  ne  le  peut  ceste  Maiesté  des- 
advouer,  ny  pouvoit  le  dit  Melendez  moins  faire  de  ce  qu'il  a  exé- 
cuté, se  trouvant  foible,  et  sans  moyen  de  sauver  les  François  sans 
hazarder Testât,  et  service  de  son  maistre,  et  la  vie  de  soy  et  de  ses 
gerits  pour  ce  que  lesdicts  François  estoint  plus  qu'eux,  et  n'avoint 
navires  ne  barques  pour  les  despartir,  et  transporter  en  divers  en- 
droits, ne  vivres  pour  les  nourrir,  car  le  fort  avec  ce  qui  estoit  dedans 
fut  bruslé  bien-tost  aprez  l'avoir  prins,  et  ses  navires  estoient  loing 
de  là  ne  pouvant  servir  pour  lors  :  mais  leur  pouvoit  advenir  ce 
qui  advint  d'un  de  leurs  navires  quelques  iours  aprez  dans  lequel 
se  trouvant  douze  ou  quatorze  François,  quiavoient  eu  la  vie  sauve, 
ils  furent  induicts  facilement,  par  un  pilote  levantin,  et  trois  autres 
estrangersde  s'en  aller  avec  le  navire  nonobstant  certains  Espaignols 
qui  estoint  dedans,  et  l'emmenèrent  enDamarly  (2),  où  leroy  du  pais 

les  a  faicts  arrester  et  emprisonner Le  duc  d'Albe 

soutenant  le  contraire  nous  n'orions  iamais  achevé,  car  il  veut  le 
droit  de  son  parti  plus  par  opinion  queparraison,  de  sorte,  Madame, 
qu'il  ne  faut  espérer  aucune  réparation  dudict  massacre. 

Madrid,  9  avril  i  566. 

XXVI  (3). 

FORQUEYAULX    AU    ROY. 

Au  surplus  i'ay  sceu  que  Pierre  Melendez  a  escript  du 

sixiesme  de  ianvier  de  l'isledela  Havana(4),  où  il  faict  fortifier  un 
fort  pensant  que  les  François  l'assaudront  devant  toutautre,  parce  que 
quiconque  tiendra  la  Havana,  il  commandera  à  la  Floride  et  à  la  na- 

(1)  Décapiter. 

(2)  Danemark  ? 

(S)  Manuscrit  10751,  loi.  257,  inédi 
(û)  Cuba. 


DE    FORQUEVAULX.  437 

vigation  des  Indes  Occidentales.  Il  mande  que  la  moitié  des  gents 
qu'il  avoit  laissez  en  la  Floride,  et  de  ceux  qu'il  avoit  menez  en  la 
Havana  est  morte  de  faim,  et  de  pauvreté,  et  que  s'il  n'est  secouru 
d'hommes  et  de  vivres  luy,  et  ce  qui  luy  reste  de  gents  fairont  la 
lin  des  susdicts,  et  les  François  s'ils  y  retournent  auront  les  Espai- 
gnols,  et  les  vaincront  à  aussi  bon  marché,  comme  les  François  le 

furent  par  eux 

Madrid,  dernier  d'avril  1566. 

XXVII  (1). 

Charles  IX  a  Forquevaulx. 

le  vous  ay  bien  voulu  encores  toucher  ce  mot  afin  que  vcms 

connoissiez  que  ma  volonté  est  que  vous  renouvelliez  vostre  plainte 
et  requériez  avec  toute  instance  que  pour  le  bien  et  union  d'entre 
nous  et  l'entretenement  de  notre  commune  amitié,  ils  regardent  de 
me  faire  réparation  du  tort  qui  m'a  esté  faict  et  de  la  cruauté  dont 
on  a  usé  envers  mes  subiects.  qui  ne  se  peut  par  moy  soufrir  sans 
trop  de  diminution  de  ma  réputation.  Iescay  bien  qu'ils  ne  faudron 
de  vous  faire  tousiours  une  mesme  response,  et  vous  ne  cesserez 
de  leur  dire  qu'il  ne  faut  espérer,  que  ie  sois  iamais  satisfaict,  qui 
ie  ne  voye  une  réparation  telle  que  requiert  nostre  amitié.  ... 

Saint-Maur,  12  mai  lo66. 

XXVIII  (2). 

Mémoire  envoyé  par  Charles  IX  et  Catherine  de  Médicis 
a  Forquevaulx. 

Encore  que  par  les  lettres  (3)  envoyées  par  M.  de  Forquevaulx,  du 
neufîesmedu  moys  passé,  le  Roy  ait  fort  amplement  entendu  la  grande 
et  vive  instance  qu'il  a  faicte  envers  le  Roy  son  beau-frère,  pour  faire 
faire  réparation  et  iustice  de  la  cruauté  exercée  par  Pierre  Melendez 
envers  les  subiects  de  Sa  Maiesté  estants  à  la  Floride,  et  que  pa*r  les 
responsesqui  luy  ont  esté  faictes,  tant  par  luy  que  par  le  duc  d'Albe, 
il  ait  assez  conneu  avec  combien  de  raisons  colorées  ils  veulent  ius- 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  286,  inédit. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.292.  Cf.  Duprat,  p.  Wl.  Inédit  depuis.  «  Et  que  peu  les  res- 
ponses  qui  luy  ont  esté  falctes,  »  jusqu'à  :  «  D'où  par  ceste  occasion.  » 

(3)  Cf.  lettres  XXIV  et  XXV. 


438  LETTRES    ET    PAPIERS    DESTAT 

tifier  leur  exécution,  par  où  ils  demonstrent  assez  le  peu  de  volonté 
qu'ils  ont  que  iustice  soit  faicte  des  auteurs  et  exécuteurs  d'un  acte 
si  barbare  et  inhumain  :  ce  neantmoins  considérant  combien  une 
telle  entreprinse  importe  à  la  grandeur  et  réputation  de  Sa  Maiesté, 
Sa  Maiesté  a  choisi  le  moyen  plus  convenable  à  leur  amitié,  qui  est 
luy  remonstrer  le  tort  qui  luy  est  faict,  et  le  prie  luy  garder  le  mesme 
respect  qu'il  désire  luy  estre  usé  par  Sa  Maiesté,  et  que  iusque  icy 
lui  a  esté  usé  en  tout  ce  qui  la  touche. 

Pour  lequel  effectledict  sieur  de  Forquevaulx  fera  avec  les  plus  pre- 
gnans  termes  dont  il  se  pourra  adviser  nouvelle  instance  que  iustice 
et  réparation  soit  faicte  à  Sa  Maiesté  dudict  Pierre  Melendezet  autres 
qui  ont  commis  ce  cruel  meurtre,  qui  ne  peust  estre  entre  amis 
excusé,  ny  passé  soubs  dissimulation  par  le  Roi  catholique  sans 
monstrer  qu'il  faictpeu  d'estime  de  l'amitié,  et  bienveillance  d'un  si 
grand  Roy,  de  laquelle  il  peut  plus  rescevoir  de  bien ,  commodité, 
et  advantage  pour  le  maintien  de  sa  grandeur  que  d'autre  ami 
quelconque  qu'il  sçauroit  avoir. 

L'acte  de  foy  si  vilain,  et  infâme  qu'il  est,  le  semond  luy  qui  a  faict 
toute  sa  vie  profession  d'équité  et  de  iustice  de  le  faire  punir, 
et  l'alliance  fraternelle,  l'union  de  ces  deux  royaumes,  et  l'amitié 
contractée  entre  Leurs  Maiestez  d'une  part,  et  d'autre  le  requiert. 
De  façon  qu'il  ne  faut  ny  baptizer  du  nom  de  pyrates  les  subiects  de 
Sa  Maiesté  qui  n'ont  faictaucun  acte  de  briganderie,  mais  sont  allez 
au  lieu  où  leurs  prédécesseurs  ont  esté  de  tout  temps  sans  faire  tort 
ni  dommage  à  personne  avec  patente ,  et  commandement  qui  les 
délivre  de  la  faute  qu'ils  pourroient  avoir  commise,  en  faisant  quel- 
que nouveauté  d'eux-mesmes  n'y  alléguer  qu'on  ait  usé  delà  dissi- 
mulation, et  du  desadveu  que  dit  le  duc  d'Albe  ny  aussi  pour  attri- 
buer ce  voyage  à  M.  l'Admirai ,  et  autres  de  la  nouvelle  religion 
qui  ayent  eu  volonté  d'aller  troubler  le  pais  de  Sa  Maiesté  Catho- 
lique. 

D'où  par  ceste  occasion  Sa  Maiesté  ne  se  peut  désister  de  requé- 
rir avec  toute  instance  que  réparation  luy  soit  faicte  d'un  si  cruel 
meurtre  de  ses  subiects,  espérant  que  le  Roy  son  beau  frère,  aprez 
qu'il  aura  bien  considéré  le  bien  et  le  mal  de  l'acte,  l'équité  ou  ini- 
quité de  la  requeste  qui  luy  est  faicte,  de  soy-mesme  choisira  la  voye 
plus  raisonnable  ,  et  aymera  mieux  contenter  un  si  grand  Roy,  son 
si  proche  allié  et  si  utille  amy,  en  faisant  iustice,  que  le  mal  contenter 
en  pardonnant  à  des  brigans  de  qui  la  vie  ne  luy  peut  apporter  au- 
cun bien  à  l'advantage  de  ses  affaires.  Et  de  ceste  requeste  et  instance 


DE   FORQUEVAULX.  439 

quelque  raison  qu'on  lui  allègue,  ne  se  despartira  iamaisle  sieur  de 
Forquevaulx,  afin  que,  tant  le  Roy  Catholique  que  son  conseil,  con- 
noissent  en  premier  lieu  que  Sa  Maiesté  n'a  le  cœur  moindre  que  ses 
prédécesseurs,  pour  soufrir  une  iniure,  ny  si  peu  de  iugement  qu'il 
ne  connoisse  et  ressente  ce  qui  luy  est  honnorable  ou  desadvanta- 

geux,  et  ce  qu'il  doibt  trouver  bon  ou  mauvais  de  son  ami 

Saint-Maur  des  Fossés,  12  mai  1566. 

XXIX  (1). 
Charles  IX  a  Forquevaulx. 

le  vous  envoyé  aussi  un  mémoire  des  mariniers  qui  sont 

restez  en  vie  de  ceux  qui  furent  envoyez  à  la  terre  aux  Bretons  les- 
quels sont  détenus  en  misérable  captivité,  et  pour  ce  vous  fairez 
instance  qu'ils  soint  relaschez,  et  mis  en  liberté,  car  c'est  le  moins 
qu'on  puisse  faire  pour  eux,  et  me  mandez  ce  que  l'on  vous  aura 

respondu 

Saint-Maur  des  Fossés,  4  juin  1566. 

XXX  (2). 
Forquevaulx  a  Charles  IX. 

Sire,  la  despesche  (3)  qu'il  a  pieu  à  Vostre  Maiesté  me  faire  par  le  sieur 
de  Laguian  en  may,  il  me  la  rendue  le  dixiesme  de  iuin.  l'eus  au- 
diance  du  Roy  Catholique  le  dix-huict,  et  luy  fis  sçavoir  vostre  bonne 
santé  ensemble  l'heureux  estât  de  voz  affaires  et  pacification  de  tout 
vostre  royaume,  ce  qu'il  monstra  recevoir  de  fort  bonne  oreille,  me 
disant  qu'il  ne  pouvoit  entendre  nouvelle  qui  luy  fut  plus  agréable. 

Aprez,  Sire,  ie  lui  remonstray que  tant  s'en  falloit 

que  Vostre  Maiesté  se  teint  satisfaicte  du  peu  de  cas  qui  s'estoit  faict 
de  vouloir  punir  Pierre  Melendez  et  ses  gents  qui  ont  cruellement 
meurtri  voz  subiects  en  la  terre  aux  Bretons,  qu'on  appelle  par  dessa 
la  Floride,  que  Vostre  Maiesté  me  commandoit  le  plus  chaudement 
qu'il  luy  estoit  possible  de  refaire  nouvelle  instance  d'en  avoir  iustice 
et  réparation,  et  la  réitérer  par  infinies  requestes  iusques  à  ce 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  313,  inédit. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.  314.  Cf.  du  Prat,  p.  426. 

(3)  Cf.  lettres  XXVII  et  XXVIII. 


440  LETTRES   ET   PAPIERS    d'eSTAT 

qu'elle  ait  obtenu  la  satisfaction  qu'un  tant  indigne  massacre  mérite. 
Lequel,  Sire,  ie  luy  ai  de  plus  aigri  qu'il  m'a  esté  dict  que  ledict 
Melendez  avoit  resceu  vos  subiects  la  vie  sauve,  et  promis  de  les 
faire  mener  en  Espaigne  pour  y  attendre  l'adveu  ou  desaveu  de 
Vostre  Maiesté,  car  sans  cella  ils  ne  se  fussent  rendus,  ni  desarmez 
comme  ils  feirent,  ains  eussent  vandu  leurs  vies  chairement.  Ceste 
remonstrance  fut  bien  nouvelle  ,  se  me  sembla,  à  Sa  Maiesté,  com- 
bien qu'il  ne  me  respondit  mot  là-dessus,  car  il  est  quelque  bruit 
sourd  par  dessa  de  ladicte  composition,  et  aucuns  blasment Melendez 
d'avoir  usé  tel  massacre,  et  mesme  contre  sa  foy,  n'estant  pas  vray- 
semblable  que  Jean  Ribaut  ny  les  autres  se  fussent  laissés  désarmer, 
ny  couper  la  gorge  si  pauvrement,  si  Ion  ne  leur  eût  promis 
les  vies  sauves.  Vostre  Maiesté  le  pourra  sçavoir  plus  au  vray  par 
ceux  qui  sont  eschappés.  Sa  Maiesté  me  respondit  qu'en  luy  baillant 
toutes  les  dictes  doléances  par  escript  qu'il  m'y  fairoit  response.  .  . 

' Et  ne  veux  oblier  d'adiouter  ce  mot  a  ma  lettre  que  la 

flotte  espaignole  qui  doibt  venir  du  Pérou  et  de  la  Neufve  Espaigne, 
ne  s'ose  bonnement  mettre  à  la  voile  ,  cregnant  la  rencontre  des 
François,  et  par  dessa  les  redoubtent  à  cause  du  bruit  qui  court 
qu'en  France  s'arment  quelque  bons  navires  pour  aller  au  devant 
de  ladicte  flotte,  laquelle  porte  grandes  richesses,  et  en  or  ou  en 

argent,  la  valeur  de  six  ou  sept  millions 

Ségovie,  o  juillet  1566. 

XXXI  (1). 

FORQUEVAULX    A   CATHERINE   DE    MÉDICIS. 

Touchant  la  plaincte  des  dix-huit  François  prisonniers  en 

Alicante,  il  fut  ordonné  dès  la  feste  de  Pasques  qu'ils  sortiront,  en 
payant  ce  qu'ils  avoint  despendu  en  prison,  et  ie  n'en  ay  ouy  nou- 
velles despuis  en  ça  qui  est  signe  qu'ils  sont  esté  délivrez ■ 

Ségovie,   5  juillet  1566. 

XXXII  (2). 
Mémoire  des  plainctes  baillées  a  l'ambassadeur  d'Espaigne. 
Requiert  aussi  Sa  Maiesté  que  les  dix  et  huict  François  retenus 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  323,  inédit. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.  33U,  inédit. 


DE   FORQUEVAULX.  Hl 

en  Alicante  sointmisen  liberté,  à  la  charge  que,  s'il  y  a  aucunsEspai- 
gnols  sur  le  navire  desdicts  François,  qu'ils  soint  aussi  renvoyez,  es- 
tant bien  vraysemblable  qu'estant  iceux  François  en  pais  estrange, 
ils  n'ont  pas  des  premiers  donné  occasion  à  ce  qui  s'est  ensuivi 
entre  ceux  de  la  ville  d' Alicante  et  eux 

Combien  que  le  Roy  s'asseure  que  le  Roy  Catholique ,  son  bon 
frère,  comme  prince  iuste,  et  équitable  donnera  ordre,  suivant  la 
prière  et  instance  qu'il  luy  a  si  devant  faict  faire,  que  la  iustice 
et  réparation  soit  faicte  de  ses  pauvres  subiects  meurdris  à  la  Floride, 
néantmoins  forcé  des  pitoyables  plainctes  des  veufves,  et  enfans, 
qui  viennent  tous  les  iours  devers  luy  en  demander  la  raison,  prie 
derechef  Sa  Maiesté  Catholique  que  son  bon  plaisir  soit  en  faire  la 
démonstration,  et  réparation  telle  qu'il  appartient,  digne  de  la  bonne 
paix,  amitié,  et  alliance  qu'ils  ont  ensemble. 

Davantage  requiert  le  Roy  que  Ion  ait  considération  aux  pauvres 
François  de  si  longtemps  retenus  aux  galleres,  lesquelles  par  tant 
de  fois  on  avoit  promis  faire  relascher  ;  ce  qui  a  esté  remis  de  iour 
à  autre  qui  est  une  pitié,  et  grande  charge  de  conscience,  de  ceux 
qui  ainsi  les  détiennent  contre  l'intention  du  Roy  Catholique,  à 
quoy  il  pourvoira  s'il  luy  plaict 

XXXIII   (1). 

FORQUEVAULX    AU   ROY. 

le  croy  quant  àmoy  qu'il  (2)  n'y  satisfairai  iamais,  si  négli- 
gent il  est,  et  lent  en  ce  qui  concerne  tels  négoces ,  principalement  ie 
n'espère  rien  qui  vaille  du  massacre  de  la  Floride,  car  s'a  esté  luy 
tousiours  qui  l'a  conseillé  et  est  certain,  Sire,  comme  i'ay  sceu  par 
homme  qui  se  trouva  à  l'exécution,  que  Pierre  Melendez  avoit  pro- 
mis à  Iehan  Ribaut  et  à  ses  gens  les  vies  sauves,  et  qu'ils  ne  resce- 
vroint  aucun  mal ,  ains  les  feroit  honnestement  nourrir  iusques  à 
ce  qu'il  eustresponse  de  l'Espaigne  de  ce  qu'il  en  devroit  faire  :  les 
pauvres  gents  ne  furent  pas  sitost  desarmez  que  son  lieutenant 
commença  par  ledict  Ribaut ,  un  peu  escarté  des  autres,  lequel 
aprez  luy  avoir  dict  qu'il  se  confessât  il  tua  de  sept  à  huict  pognial- 
lades  dans  le  corps;  tout  le  demeurant  fut  incontinent  mis  en  pièces 
usques  au  nombre  de  huict  cents  septante  trois 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  363.  Cf.  du  Prit,  p.  430. 

(2)  Le  duc  d'Albe. 


khi  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

XXXIY  (1). 

FORQUEVAULX      AU   ROY. 

Ie,l'(2)ay  supplié  contenter  Vostre  Maiesté^touchant  la  Floride  à 

occasion  duquel  massacre  toute  la  France  est  esmue  d'une  commune 
et  iuste  douleur,  désireuse  de  vengeance  si  Vostre  Maiesté  le  vouloit 
consentir,  et  que  grand  nombre  de  femmes  et  enfans  son  iournel- 
lement  à  voz  pieds  et  de  la  Royne  vostre  mère,  requerans  iustice  de 
la  mort  de  leurs  pères  et  maris.  Il  m'a  dict  qu'il  fairoit  adviser  à 

vous  rendre,  Sire,  le  moins  mal  satisfaict  qu'il  pourroit 

Ségovie,  18  août  1560. 

XXXV  (3). 

FORQUEVAULX   A   CATHERINE   DE  MéDICIS. 

Madame,  ie  fus  hyer  visiter  le  prince  d'Eboli  Ruy  Gomez  (4) et 

luy  remonstroi  amplement  de  quelle  longueur  on  use  de  respondre 
aux  articles  par  moy  présentez  du  Roy  Catholique,  et  la  mauvaise 
satisfaction  que  Vos  Maiestezont  du  peu  de  compte  qu'ils  font  de  pu- 
nir les  bourreaux  qui  tuèrent  vossubiects  àlaFloride,  le  priant  d'en 
vouloir  parler  vifvement  à  ce  Roy,  il  me  l'a  promis,  mais  il  dict  que 
l'ordonnance  de  ceste  court  est  de  procéder  lentement  en  toutes 

choses 

Ségovie,  23  août  1566. 

XXXVI  (5). 
Charles  IX  a  Forquevaulx. 

Monsieur  de  Forquevaulx,  i'ay    oublié  de  vous  dire  par  mon 
autre  lettre  que  quant  et  ceux  qui  furent  prins  à  la  Floride  il  y  avoit 
un  mien  conseiller  aux  monnoyes  nommé  le  sieur  du  Lys,  qui  estoit 
allé  là  avec  Iehan  Ribaut  comme  personnes  qui  sont  curieuses  de 
voir;  lequel  nous  avons  entendu  n'avoir  esté  tué  avec  ledict  Iehan 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  378,  inédit. 

(2)  Le  duc  d'Albe. 

(8)  Manuscrit  1075t,  fol.  397,  inédit. 

(U)  Un  des  principaux  ministres  de  Philippin. 

(5)  Manuscrit  10751,  fol.  fi58,  inédit. 


DE    FORQUEVAULX.  443 

Ribaut,  mais  est  encores  prisonnier  entre  les  mains  d'un  Espaignol 
qui  luy  demande  cinq  cents  escus  de  rançon,  et  pour  ce  que  c'est 
une  estrange  façon  entre  amis  de  vouloir  faire  payer  rançon  en 
temps  de  paix  à  mes  subiects  ne  se  contentant  de  les  avoir  si  cruel- 
lement traictez  comme  ils  sont. 

A  ceste  cause  ie  vous  prie  ne  faillir  avecques  ce  que  vous  avez  à 
remonstrer  pour  le  faict  de  ladicte  Floride  de  faire  instance  qu'il 
soit  mis  en  liberté  comme  chose  iuste,  raisonnable,  et  conforme  aux 
traitez  de  paix. 

Pont  Sainct-Maixan,  3  septembre  1566. 

XXXVII  (1). 

FORQUEVAULX     AU    ROY. 

Au  surplus,  Sire,  un  ieune  homme  de  la  Rochelle  s'est  venu 

retirer  à  moy,  et  estant  eschappé  d'un  Espaignol  qui  l'avoit  faict 
prisonnier  à  la  Floride.  I'ay  fay  rédiger  par  escript  ce  qu'il  racompte 
de  la  deffaicte  de  vos  subiects  et  l'envoyé  à  Votre  Maiesté,  par  où  elle 
verra  que  les  Espaignols  ne  feirent  seuls  le  massacre,  ains  la  mer 
en  engloutit  sa  part  par  la  faute  et  négligence  des  chefs.  le  ne  feray 
faute  de  requérir  qu'on  mette  en  liberté  ceux  qu'il  dict  estre  vivants, 
et  captifs  aux  Indes,  sans  oublier  le  sieur  du  Lys  :  duquel  i'ay  desia 
parlé  à  ce  Roy,  et  au  duc  d'Albe. 

Madrid,  20  octobre  1566. 

XXXVIII  (2). 

Déposition  de   Iehan  Mennin,   marinier. 

Iehan  Mennin,  aagé  de  vint  et  trois  à  vint  et  quatre  ans,  natif 
de  la  Rochelle,  fils  de  Guillaume  Mennin,  sieur  du  Viart,  bourgeois 
d'icelle  ville,  ouy  par  serement  de  dire  vérité. 

Interrogé  de  l'occasion  pour  laquelle  il  est  en  Espaigne,  arespondu 
estre  venu  avec  la  flotte  de  quarante  deux  navires  et  deux  caravel- 
les, venues  de  la  Neufve  Espaigne,  et  autres  lieux  des  Indes  occi- 
dentales, au  port  de  Sainct  Lucar  le  vingt  six  du  mois  d'aoust 
dernier  passé,  s'estant  anbarqué  au  port  de  Sainct  Domingue,  en 
l'isle  Espaignolle  (comme  prisonnier  d'un  soldat  Espaignol  nommé 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  Ù70,  inédit. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.  571,  Cf.  du  Prat,  p.  ^30. 


kkk  LETTRES    ET    PAPIERS  DESTAT 

Herrera,  natif  de  Pelagos,  prez  de  Seville)  quelques  iours  avant  la 
Sain  et  Iean. 

Interrogé  pourquoy  estoit  il  prisonnier  dudict  soldat,  a  respondu 
qu'au  moys  de  may  prochain,  aura  trois  ans  que  le  capitaine  Iehan 
du  Bois  faisoit  des  gents  de  guerre  en  la  ville  de  la  Rochelle  pour 
aller  sur  mer  à  la  Floride  porter  vivres,  et  mener  secours  aux 
François,  qui  y  estoient  passez  un  an  auparavant,  etluy  comme  ieune 
homme  curieux  de  voir  le  monde  s'embarqua  sur  une  robergue 
qui  s'assembla  à  Bele-Isle  avec  l'armée  que  conduisoit  le  capitaine 
Iehan Ribaut,  etleur  route  fut  par  les  Cannaries,  etl'isle  Dominique, 
où  ils  furent  à  l'hancre  quinze  iours  pour  faire  aiguade  :  puis  à 
l'ile  de  la  Monnie,  et  finalement  à  la  Floride,  où  ils  arrivèrent  sur  la 
fin  du  mois  de  iuillet  audict  an,  par  un  vendredi,  en  nombre  de 
six  navires,  c'est  à  savoir,  le  navire  de  la  Truite  de  Diepe,  autre 
uommé  Espaule  de  Moton,  la  robergue  sur  laquelle  il  estoit,  dont 
Iehan  du  Boys  estoit  capitaine,  du  nom  des  autres  ne  se  souvient. 

Estant  arrivez  à  la  Floride  ils  trouvèrent  le  capitaine  Laudoniere 
et  autres  François  au  fort  qu'il  avoint  faict,  auquel  furent  portez 
les  vivres  qu'ils  avoint  conduicts  sur  l'armée,  comme  bleds,  vins, 
biscuits,  chairs  salées ,  et  autres  provisions  nécessaires  ensemble 
artillerie  et  munitions  pour  la  deffense  du  fort. 

Interrogé  quel  nombre  d'hommes  y  pouvoit  avoir  sur  l'armée  , 
et  dans  le  fort,  et  les  noms  des  capitaines  :  a  respondu  qu'ils  me- 
noint  aussi  des  femmes,  enfans,  et  des  ieunes  hommes  pour  tra- 
vailler la  terre,  parmi  lesquels  et  tout  le  nombre  des  soldats  de 
l'armée,  et  du  fort,  ils  pouvoint  estre  six  cents  bouches,  ou  environ, 
en  tout ,  sous  quatre  enseignes  :  les  capitaines  estoint  Iehan  Ri- 
baut, Loys  Ribaut,  son  fils  ,  Iehan  du  Bois  ,  Gros,  Bellot,  Martin  , 
Pierre  Rennat,  et  autres,  et  y  avoit  pareillement  des  gentilshommes 
de  Normandie;  mesme  un  nommé  le  sieur  de  Grandpred,  lequel  est 
encores  vivant  et  prisonnier  à  la  Havana,  et  avec  luy  un  enfant  de 
Paris  nommé  Iacques,  le  père  duquel  est  serviteur  domestique  de 
M.  le  cardinal  de  Bourbon  (1). 

Interrogé  de  racompter  le  faict  de  la  prinse  du  fort  et  deffaicte  des 
François  a  respondu  qu'environ  quinse  iours  aprez  leur  arrivée  par 
un  ieudi  matin ,  furent  descouverts  vingt  cinq  navires  qu i  venoient  droi  t 
au  fort,  pour  reconnoistre  lesquels  Iehan  Ribaut  envoya  son  fils 
dans  unepatache,  pourvoir  de  parlementer  avec  eux,  mais  approchant 

(1)  Le  futur  roi  de  la  Ligue,  Charles  X. 


DE   FORQUEVAULX.  445 

lesdicts  navires,  lesquels  estoient  Espaignols  et  Portugais,  leur  fu- 
rent tirées  six  pièces  sans  vouloir  autrement  parler.  Quoy  voyant 
ceulx  de  la  patache  s'en  retournèrent  au  port  du  fort  :  despuis  les 
capitaines  Iehan  Ribaut  et  Laudoniere  s'accordèrent  de  mettre  des 
soldats  dans  les  navires  pour  aller  voir  et  sçavoir  qui  estoient  les 
vingt  cinq  navires,  et  de  faict  les  six  navires  feirent  voile  pour  aller 
trouver  les  vingt-cinq  :  lesquels  voyant  venir  les  six  navires  François 
droit  à  eux,  se  prinrent  à  fuir  si  bien  qu'on  les  perdict  de  veue,  car 
ils  se  meirent  dans  une  rivière  à  quinze  lieues  du  fort,  et  pour  lors 
les  mariniers  François  s'en  retournèrent  au  port  prez  de  leur  fort 
où  la  tormente  survint  très  grande.  Quoy  voyant  Iehan  Ribaut,  et 
que  la  tormente  augmentoit,  il  descendit  à  terre  accompaigné  d'un 
nombre  de  ses  gens,  et  s'en  alla  au  fort  avec  des  barques ,  où  estant 
arrivé  environ  la  minuit  la  tormente  s'augmenta  si  fort  que  les  ca- 
bles des  navires,  qui  estoint  demeurez  à  l'hancre,  rompirent,  dont 
les  quatr.es  allèrent  à  travers,  se  perdirent,  et  tous  les  gents  furent 
noyez,  excepté  trois  mariniers  et  un  garçon,  touts  de  Diepe,  lesquels 
sont  en  vie  captifs  des  Espaignols  à  la  Havana.  Les  autres  deux 
navires  dans  lesquels  estoint  Laudoniere  et  Louys  Ribaut,  voyant 
la  tempeste  si  impétueuse  debouscarent,  et  dura  la  tempeste  deux 
iours  et  deux  nuicts. 

Cependant  les  navires  Espaignols  s'estoient  retirez  en  une  rivière 
à  quinze  lieues  du  fort,  meirent  leurs  soldats  à  terre,  pour  le  venir 
surprendre,  comme  ils  feirent,  car  la  seconde  nuict  de  la  tempeste 
s'estant  avancée,  un  d'eux  qui  parloit  François  s'approcha  de  la  sen- 
tinelle, auquel  disant  qu'il  estoit  François  le  tua,  tandis  que  l'autre 
abusé  du  langage  se  laissoit  entretenir  de  parolles,  et  incontinent, 
s'entourna  vers  ses  compaignons  lesquels  tous  ensemble  arrivèrent 
au  fort  environ  minuict,  et  entrèrent  dedans,  où  ils  trouvèrent  tous 
les  François  dormants,  et  en  feirent  une  belle  boucherie  excepté 
de  quelques  uns  en  bien  petit  nombre  et  d'iceux  furent  le  déposant, 
et  trois  tabourinsl'un  de  Diepe  et  les  deux  autres  de  Rouan,  et  qua- 
tre trompetes,  les  trois  de  Normandie,  et  l'autre  de  Bourdeaux,  qui 
s'appelle  Iacques  Dulac  :  des  autres  ne  scait  leurs  noms ,  qui  sont 
encore  à  la  Floride,  ou  aux  isles  de  par  delà.  Touchant  à  Iehan 
Ribaut  et  environ  soixante  d'autres,  ils  furent  gardez  iusques  au  len- 
demain puis  les  tuèrent  à  coups  d'espée,  ayant  plustost  coupé  la 
barbe  audict  Ribaut,  disant  la  vouloir  envoyer  au  Roy  d'Espaigne  : 
ceux  qui  furent  tuez,  tant  dans  le  fort  qu'à  une  isle  qui  est  auprez, 
pouvoint  eslre  environ  trois  cent  cinquante  personnes. 


446  LETTRES    ET    PAPIERS    d'eSTAT 

Voyant  le  capitaine  Laudoniere  la  prinse  du  fort  et  deffaicte  de 
ses  compaignons,  s'enfuit  en  France  avec  un  navire,  et  une  patache, 
et  le  capitaine  Louys  Ribaut  se  retira  à  une  rivière,  à  trente  lieues 
de  là,  avec  un  navire,  et  avec  lui  trente  six  hommes  tant  soldats 
que  mariniers.  A  ladicte  deffaicte,  et  naufrage,  moureurent  les 
capitaines  Iehan  Ribaut,  Iehan  du  Boys,  Gros,  Martin  et  Re- 
nat,  et  beaucoup  d'autres,  desquels  il  ne  se  souvient.  Les  femmes, 
et  les  petits  enfans  furent  menez  à  l'isle  de  Porto  Rique  :  dit  aussi 
que  le  sieur  de  Grandpred,  et  environ  dix  sept  ou  dix  huict  mari- 
niers, sont  vivans  et  prisonniers  à  la  Havana.  Les  Portugais  estoient  à 
la  deffaicte  autant  ou  plus  que  les  Espaignols,  et  ce  furent  ceux  qui 
feirent  plus  de  murtres  et  de  cruautez.  Le  fort  fut  bruslé  le  len- 
demain et  tous  les  vivres  qui  y  estoient. 

Aprez  la  prinse  du  fort,  Melendez  envoya  deux  cents  hommes 
iusques  à  une  montaigne,  trente  lieues  loing  du  lieu  de  la  deffaicte, 
et  le  déposant  alla  en  leur  compaignie,  en  laquelle  montaigne  il  y  a 
mines  d'argent,  puis  au  bout  de  quinze  iours  Je  menèrent  à  la 
Havana  où  ils  font  un  chasteau  de  pierre  taillée  qui  sera  très  fort, 
quant  il  sera  achevé;  et  n'a  maintenant,  sinon  trois  ou  quatre  toises 
de  haut,  au  village  ne  sçauroit  avoir  qu'environ  trois  cents  maisons 
tout  ouvert,  où  il  dict  avoir  veu  onze  François  pendus;  mais  il  ne 
sçauroit  dire  pour  quelle  occasion.  Puis  fut  mené  à  Porto-Rique, 
qui  est  une  ville,  auquel  lieu  furent  portées  de  la  Floride  huict 
femmes  Françoises  et  quatre  petits  enfans,  l'une  desquelles  estoit 
femme  d'un  orfèvre  de  Rouan,  et  a  espousé  maintenant  un  Portu- 
gais :  aprez  fut  transporté  à  Sainct  Domingue,  qui  est  une  cité 
grande  et  forte;  vers  laquelle  on  l'embarqua,  avec  la  flotte  qui  est 
n'agueres  arrivée  en  Espaigne. 

Interrogé   d'autres    particularitez  sur  cette  affaire,   a  dict 

n'en  savoir  que  ce  que  dessus. 

XXXIX  (1). 

FORQUEVAULX  AU  ROY. 

Le  roy  de  Portugal  en  ayant  sceu  la  nouvelle  (2)  a  inconti- 
nent mis  ordre  d'équiper  et  armer  les  nefs  et  galleres  qui  estoient 

• 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  U9li.  Cf.  du  Prat,  p,  UM. 

(2)  Il  s'agit  de  l'expédition  du  capitaine  Peyrot  Monluc,  fils  de  l'auteur  des  Com- 
mentaires, contre  Madère. 


DE     FORQUEVAULX.  kk*l 

à  Lisbonne,  en  intention  de  les  envoyer  deffaire,  et  menasse  de  les 

massacrer  comme  ceux  de  la  Floride 

Au  reste  les  Portugais  accompagnèrent  Melendez  à  la  Floride  et 
furent  ceux  qui  feirent  la  plus  grande  boucherie  des  pauvres  Fran- 
çois, dont  la  vengeance  commence  à  ce  faire  par  la  Madère 

Madrid,  2  novembre  1566. 

XL  (1). 
Charles  IX  a  Forquevaulx. 

le  suis  attendant  la  response  qui  vous  sera  faicte  sur  nos 

plainctes  des  frontières  qui  sont  d'un  costé  et  d'autre  assez  tirées  à 
la  longue,  et  ny  a  faute  d'excuses,  ayant  veu  aussi  la  déposition  de 
celuy  (2)  qui  est  retourné  de  la  Floride,  que  ie  ne  treuve  guères  con- 
forme, ne  accordante  aux  autres  advis  que  i'en  ay  ci-devant  eu; 
toutesfois  le  retour  de  tels  gens  qui  parlent  d'avoir  veu  et  participé 
au  malheur  pourra  tousiours  servir  à  faire  tant  mieux  connoistre  la 
vérité  des  choses  quand  il  sera  besoin. 

Cependant  ce  me  sera  service  très-agréable  que  vous  fassiez  tout 
office  pour  essayer  de  faire  mettre  en  liberté  ceulx  qui  restent  de 
ce  massacre  aux  Indes,  où  il  y  a  grande  pitié. 

Saint-Maur  des  Fossés,  27  novembre  1566. 

XLI  (3). 

Forquevaulx  a  Catherine  de  Médicis. 

Madame,  i'entends  que  les  gens  qui  furent  avec  Pierre  Melen- 
dez à  la  Floride  se  sont  mutinez  plusieurs  fois  contre  luy  iusques  à 
l'avoir  voulu  meurdrir,  et  comme  désespérez  à  faute  de  payemens 
et  de  vivres  ils  se  sont  presque  tous  desbandez  allant  chercher  leur 
adventure  bien  avant  en  pays,  qui  d'une  part  et  qui  d'autre,  en 
sorte  qu'on  estime  qu'ils  auront  servi  de  carnage  aux  Indiens  Carï- 
bes,  et  n'en  sont  demeurez  au  fort  que  les  François  perdirent,  sinon 
environ  cent  duquel  nombre  les  trente  sont  desdicts  François  qui 
restèrent  de  la  deffaicte  de  Iehan  Ribaut,  lesquels  ont  donné  la  foy 
à  Melendez  qui  leur  sauva  la  vie. 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  575.  Cf,  Duprat,  p.  UW. 

(2)  Cf.  lettre  XXXVIII. 

(3)  Manuscrit  10751,  fol.  587.  Cf.  du  Prat,  p.  hk\. 


448  LETTRES  ET    PAPIERS    DESTAT 

Suis  pareillement  adverti  qu'il  est  venu  aux  Canaries,  en  l'isle 
Lancelotte  ,  n'estant  osé  venir  iusques  en  Espaigne,  de  crainte  des 
coursaires,  auquel  lieu  il  attend  deux  compaignies  de  gens  de  pied 
que  on  luy  doibt  envoyer  de  Seville;  avec  lequel  renfort  il  reprendra 
sa  route  vers  son  gouvernement  de  la  Floride,  mais  il  retrouvera  le 
fort  en  cendres,  car  outre  qu'il  fut  bruslé  le  second  iour  aprez  la 
prinse,  le  feu  s'y  est  mis  n'a  pas  longtemps  qui  a  tout  consumé  ce 

qui  avoit  esté  rebasti 

Madrid,  4  janvier  1507. 

XL1I  (1). 

FORQUEVAULX  AU  ROY. 

Sire,  ie  ne  scay  autre  chose  digne  de  Vostre  Maiesté  pour 

le  présent.  Elle  aura  le  sieur  du  Lys  en  bref,  car  il  est  délivré  de 
prison,  par  commandement  du  Roy  d'Espaigne  despuis  hyer  matin, 
et  contera  au  vrai  à  Vostre  Maiesté  le  succez  de  la  Floride,  car  il  en 
est  parti  ce  mois  d'octobre  dernier. 

Madrid,  23  février  1567. 

XLI1I  (2). 

FORQUEVAULX    A  CATHERINE  DE  MeDICIS. 

Madame ,  le  sieur  du  Lys  a  esté  délivré  des  prisons  de  Madrid 
par  commandement  du  Roy  d'Espaigne  qui  n'en  a  point  faict  diffi- 
culté. Qu'aussi  prompts  fussent  les  ministres  à  faire  ce  qu'il  leur  remet 
de  requestes consernant  le  service  du  Roy,  ouïe  bien  de  ses  subiects. 
Le  dict  du  Lys  saura  bien  respondre  à  Vostre  Maiesté  des  choses 
qu'il  a  veùes.  Le  pauvre  gentilhomme  a  beaucoup  soufert  en  son 
voyage,  et  s'il  est  reconneu  en  partie  comme  il  mérite  cella  don- 
nera cœur  à  d'autres  de  bien  espérer  de  vostre  bonté,  quand  ils 
se  trouveront  en  semblables  hazards,  et  devant  que  s'y  embarquer. 

Madrid,  4  mars  1507. 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  G87,  inédit. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.  69a,  inédit. 


DE   FORQUEVAULX.  449 

XLÏV  (1). 

FORQUEVAULX   AU     HOY. 

Commandements  leur  ont  esté  faicts  despuis  la  paix  pour  la 

délivrance  des  François  qui  estoient  détenus  à  la  chenne  en  leurs  ga- 
lères, desquels  en  avoint  esté  reconneus  seulement  en  passant  une 
quarantaine  dont  ie  luy  en  ay  baillé  le  nom,  et  surnom  qu'il  a  pieu 
à  Vostre  Maiesté  m'envoyer  par  un  roolle ,  et,  luy  ay  remonstré  le 
plus  chaudement  et  vivement  qu'il  m'a  esté  possible  que  c'est  chose 
que  Votre  Maiesté  sent  iusques  au  cœur,  pour  la  pitié  qu'elle  a  de 
ses  povres  subiects.  ' 

Madrid,  24  avril  1567. 

XLY  (2). 

FORQUEVAULX   A    CATHERINE    DE  MÉDICIS. 

le  luy  (3)  ay  parlé  au  sortir  de  l'audience  de  ce  Roy  (4jafin  de 

la  supplier  de  remantevoir  la  recharge  qu'il  me  venoit  de  pro- 
mettre pour  la  liberté  des  forçats  françois 

Madrid,  24  avril  1567. 

XLYI  (5). 

FORQUEVAULX    AU    ROY. 

11(6)  m'a  accordé  la  liberté  des  huict  François  qui  furent  menez 

de  la  Havana  prisonniers  à  Seville,  où  ils  ont  esté  détenus  bien  lon- 
guement, mais  ceulx  des  galleres  sont  en  danger  d'y  tremper  s'il  ne 
se  trouve  homme  exprez  à  Gennes  (7)  pour  remantevoir  à  monsieur 
le  duc  d'Albe  le  commandement  que  luy  a  faict  ceste  Maiesté  de  les 

délivrer,  ce  que  ie  luy  refreschiray  à  son  retour  d'Escurial 

Madrid,  21  mai  1567. 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  761,  inédit. 

(2)  Id.,  fol.  766,  inédit. 

(3)  Elisabeth  de  Valois. 
{U)  Philippe  II. 

(5)  Manuscrit  10751,  fol.  780,  inédit. 

(6)  Philippe  II. 

(7)  Alors  à  Gênes  pour  y  préparer  l'armée  destinée  à  opérer  en  Flandre. 

LA    FLORIDE.  29 


450  LETTRES    ET    PAPIERS    DESTAT 

XLYII  (1). 

FORQUEVAULX  AU   ROY. 

Sire la  mesme  veille  (2)  est  pareillement  arrivé  Pierre Melendez, 

qui  a  esté  bienvenu;  car  on  dict  que  le  Roy  l'a  envoyé  quérir  à  la 
Floride  à  fin  de  conduire  le  navire  où  ira  sa  personne,  et  toute  la 
flotte;  car  ils  l'estiment  très  bon  marinier.  Toutesfois  un  capitaine 
MiquelHenrriquez,  qui  fut  envoyé  un  an  a  avec  une  compagnie  d'Es- 
paignols  au  fort  de  Saint-Augustin  en  ladicte  Floride,  m'a  dict  que 
Melendez  vient  pour  se  iustifier  de  quelques  malversations  qui  luy 
sont  imposées,  comme  d'avoir  laissé  mourir  -de  faim  un  nombre 
d'Espaignols  qui  se  trouvèrent  au  massacre  des  François,  et  d'avoir 
vandu  les  farines  et  autres  choses  de  la  munition.  Et  est  ledict  Henr- 
riquez  son  ennemy  pour  querelle  particulière.  le  ne  scay  s'il  y  au- 
roit  lieu  que  ie  requisse  ceste  Maiesté  de  faire  punir  le  dict  Melendez, 
veu  qu'il  n'en  a  tenu  conte  aux  autres  réquisitions  que  ie  luy  en  a 
faictes,  ains  l'a  advoué  du  massacre.  le  m'y  avanceray  point  sans 
commandement. 

Il  a  semé  en  ceste  court  qu'en  venant  on  l'a  adverti  que  le  fils 
de  Iehan  Ribaut  estoit  à  la  Floride  avec  neuf  gallions,  et  a  mené  avec 
luy  un  trompeté,  qui  m'a  dict  estre  de  Montargis,  qui  m'asseure 
n'y  avoir  aucun  fort  auxdicts  païs  qui  vaille  rien,  ie  suis  aprez  pour 
le  faire  délivrer  des  mains  de  Melendez,  afin  de  vous  l'envoyer;  car 
il  se  vante  connoistre  mieux  ladicte  terre,  et  d'avoir  entré  et  con- 
versé avec  les  Indiens  plus  avant  que  nul  autre  François  qui  y  soit 

esté 

Madrid,  sans  date,  juillet  1567. 

XLMII  (3). 

FORQUEVAOLX  AU   ROY. 

Sire,  le  partement  du  Roy  d'Espaigne  approche  fort  (4) et  n'y  a 

considération  qu'on  luy  ait  sceu  alléguer,  'que  c'est  desia  bien  avant 
sur  l'automne',  qui  l'en  puisse  destourner,  car  il  a  son  Pierre  Me- 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  901.  Cf.  du  Prat,  p.  UU5. 

(2)  De  la  Madeleine,  22  juillet. 

(3)  Manuscrit  10751,  fol.  90&.  Cf.  du  Prat,  p.  &Ô5. 
{U)  Départ  projeté  pour  la  Flandre. 


DE   FORQUEVAULX.  451 

lendez  venu  exprès  de  la  Floride  pour  conduire  son  navire,  qu'ils 
tiennent  icy  pour  un  Neptune  en  la  mer 

Touchant  à  Melendez  il  partit  de  la  Floride  le  iour  de  la  Festc 
Dieu,  et  arriva  icy  le  vint  et  unième  de  iuillet  :  il  dict  avoir  esté 
mandé  pour  conduire  le  navire  de  ce  Roy,  car  il  a  bonne  expérience 
de  la  navigation  qui  se  doibt  faire,  et  est  venu  aussi  pour  rendre 
conte  de  Testât  de  son  gouvernement,  et  respondre  à  ce  qu'il  est 
accusé  d'avoir  laissé  mourir  de  faim  la  plupart  des  Espaignols  qui 
passèrent  avec  luy  et  d'avoir  vendu  les  vivres  de  sa  munition  :  no- 
nobstant cela  il  a  esté  si  bien  venu ,  qu'un  grand  seigneur  plus 
homme  de  bien  qu'il  n'est  s'en  seroit  contenté  (1). 

l'espère  qu'il  plaira  à  Votre  Maiesté  que  ie  vous  dise  de  bouche  ce 
qu'il  dict  davantage  pour  couper  la  navigation  des  terres  neufves  à 
vos  subiects.  Il  a  faict  croire  à  ce  Roy  que,  comme  il  passoit  prez  de 
la  Cube  en  venant  le  gouverneur  de  l'isle  luy  envoya  deux  frégates 
r advenir  qu'il  y  avoit  neuf  gallions  de  coursaires  François  bien 
équipez  autour  de  ladicte  Cube  qui  guettoient  la  flotte  de  la  neufve 
Espaigne,  laquelle  porte  deux  millions,  et  avoint  prins  deux  navires 
Espaignols  chargez  de  cuirs,  de  quoy  on  est  ici  fort  malcontent  tant 
y  a  que  personne  ne  m'en  a  rien  dit  de  la  part  du  Roy,  ni  faict  men- 
tion des  autres  qu'on  dit  estreau  cap  Saint-Vincent 

Madrid,  2  août  \  567. 

XLIX  (2). 

FORQUEVAULX  AU  RoY. 

Sire,  un  Espaignol  nommé  capitaine  Parra  s'en  ira  bientost  à  la 
Floride  avec  commission  du  roy  d'Espaigne  de  desterrer  un  trésor 
estimé  quatre  cent  mille  escus,  ou  plus  :  sur  le  donner  entendre  et 
relation  de  certain  soldat  françois  qu'il  tient  secrètement  en  sa 
chambre,  bien  gardé,  lequel  soldat  a  promis  de  monstrer  ledict  se- 
cret sur  sa  vie,  disant  que  lors  de  la  première  arrivée  des  François 
à  la  Floride,  il  fut  un  iour,  luy  sixième,  courre  dans  le  pais,  où  ils 
s'encontrerent  sur  une  troupe  d'Indiens,  qui  s'en  fuyoient  de  peur 

(1)  Tel  n'était  pas  l'avis  de  Melendez.  Nommé  peu  après  commandeur  de  Sainte- 
Croix  de  la  Sarre  «  il  feit  encore  le  desdaigneux,car  il  s'en  estoit  promis  une  meil- 
leure. »  Lettre  de  Forquevaulx  à  Charles  IX,  datée  de  Madrid,  19  janvier  1568,  manus- 
crit 10751,  fol.  1154. 

(2)  Manuscrit  10751,  fol.  975.  Cf.  du  Prat,  p.  hhl. 


452  LETTRES    ET   PAPIERS    d'eSTAT 

desdicts  François,  et  estoint  chargez  de  grandes  pièces  d'or  et 
d'argent  marquées  du  coing  d'Espagne,  de  la  valeur  à  son  advis  de 
quatre  cent  mille  escus,  ou  davantage,  et  d'autres  richesses,  le  tout 
estant  venu  au  pouvoir  desdicts  Indiens,  par  bris  et  naufrage  de  na- 
vires qui  avoint  donné  à  travers  en  ladicte  coste,  comme  cesdicts 
six  François  sceurent  par  les  fuyants,  en  nombre  de  vint,  qu'ils 
tuèrent.  Cella  faict,  ils  cachèrent  sous  terre  le  butin,  avec  grand 
serment  entre  eux  de  n'en  dire  mot  à  capitaine  ny  à  autre  personne  ; 
ains  le  reserver  pour  eulx  six,  quand  ils  verront  leur  commodité  de 
le  pouvoir  sauver,  et  s'en  retourner  en  France  ;  desquels  six  les 
cinq  furent  tuez  à  la  deffaicte  de  Iehan  Ribaut,  et  n'en  est  demeuré 
que  le  denontiateur,  lequel  offre  de  franche  volonté  de  retourner 
à  la  Floride,  sur  les  belles  promesses  qu'on  lui  a  faict,  s'il  monstrera 
ce  qu'il  dict. 

Pierre  Melendez  partira  cest  hyver,  et  mènera  environ  quinze 
cents  hommes,  tous  ieunes  et  la  plus  part  mariez,  et  iront  leurs 
femmes  avec  eux  pour  peupler  la  Floride ,  et  cultiver  les  terres,  à 
ces  fins  feront  besoing  plusieurs  navires.  Il  est  tous  les  iours  au  con- 
seil des  Indes  à  consulter  et  presser  ceux  du  conseil  pour  son  em- 
barquement, et  pour  avoir  les  choses  nécessaires,  mesme  qu'il  ne 
laissa  vivres  dans  les  trois  forts  quand  il  partit,  qui  fut  le  iour  de 
la  Feste-Dieu,  sinon  pour  trois  mois,  encore  estoit-ce  à  vivre  si  so- 
brement, qu'ils  n'auront  pour  homme  que  dix  onces  de  farine  chas- 
cun  iour,  et  bien  leur  aura  servi  d'aller  à  la  chasse  et  pescher  du 
poisson,  car  leur  portion  est  bien  maigre  à  durer  longuement. 
Après  qu'il  aura  refraischi  lesdicts  ports,  il  donnera  plus  avant  en 
pais  pour  descouvrir  et  peupler;  et  mettra  toute  diligence  de  se  bien 
asseurer  de  ladicte  Floride,  et  provinces  adiacentes  à  plus  de  deux 
cents  lieues  au  dedans,  afin  de  iouir  plus  librement  de  la  naviga- 
tion des  autres  Indes  descouvertes  et  à  descouvrir  :  et  le  prennent 
icy  fort  à  cœur,  mais  pour  ce  commencement  ne  leur  seront  envoyez 

que  trois  navires  avec  quelques  vivres  en    attendant  la    flotte 

Madrid,  12  septembre  1567. 


DE   FORQUEVAULX.  453 

L  (1). 

FORQUEVAULX  A  CATHERINE  DE  MÉDICIS. 

Et  sont  (2)  icy  avec  leur  Pierre  Melendez  pour  adviser  les 

moyens  d'empescher  que  vos  limites  ne  s'advancent  par  la  mer,  et 
que  vos  subiects  ne  naviguent  que  par  leur  mercy,  et  des  Portugois 
comme  i'ay  desia  escript  à  Vos  Maiestez.  En  quoy  n'espargneront 
chose  du  monde  pour  en  venir  à  bout  :  car  ils  sont  coustumiers  de 
poursuivre  à  bon  escient  ce  qu'ils  ont  une  fois  entrepris  et  com- 

mancé 

Madrid,  23  septembre  1567. 

LI  (3). 

FORQUEVAULX  AU    ROY. 

Pierre  Melendez  disoit  n'a  gueres  d'heures  à  un  capitaine  qu'il 

sçavoit  que  vingt  navires  estoint  partis  de  France,  ou  estoint  prest 
à  partir  pour  la  Floride,  et  qu'il  s'y  en  doibt  aller  aussi  dans  peu  de 

iours  pour  rompre  leurs  dessaings 

Madiid,  17  octobre  1567. 

LH  (4). 

FORQUEVAULX   AU  ROY. 

.  L'un  et  l'autre  (5)  sont  délibérez  de  garder  non-seulement  le 

conquis,  ains  aussi  de  faire  mourir  touts  ceulx  qui  navigueront  aux 
terres  qui  restent  à  descouvrir,  et  ce  cœur  ont-ils  prins  depuis  avoir 
veu  que  les  massacres  du  Brésil  (6),  de  la  Floride  et  d'infinis  autres 
endroits  sont  mis  en  oubly  :  et  qui  en  a  mal  son  dam. 

Madrid,  30  novembre  1567. 


(1)  Manuscrit  10751,  fol.  1008,  inédit. 

(2)  Les  Espagnols. 

(3)  Manuscrit  10751,  fol.  1030,  inédit. 
(a)  Id.,  fol.  1083,  inédit. 

(5)  Les  rois  d'Espagne  et  de  Portugal. 

(6)  Allusion  à  la  colonie  fondée  au  Brésil  par  Villegagnon,  et  détruite  par  le  Por- 
tugais Men  de  Sa  après    son   retour  en  Fronce.  Cf.  Revue  politique  et  littéraire, 

15  août  187^. 


V54  LhTTCES    ET    PAPIERS    d' ESTAT 

LUI  (1). 

FORQUEVAULX    AU   ROY. 

Le  capitaine  Iehan  Pardo  gouverneur  du  fort  de  la  poincte  de 

Saincte  Hélène,  en  la  Floride ,  a  escript  avoir  envoyé  trente  de  ses 
ses  soldats  sur  un  brigantin  en  contremont  la  rivière  dudict  Saincte 
Hélène,  environ  cent  lieues,  etestans  les  aucuns  d'iceulx  descendus 
en  terre  du  costé  de  nort,  ils  sont  allez  trente  lieues  par  terre,  s'es- 
loignantde  ladicte  rivière,  et  ont  trouvé  au  pied  des  montaignes  une 
ville  ouverte,  les  maisons basties  de  pierre,  et  un  petit  chasteau  aussi 
de  la  pierre,  où  il  y  avoit  une  tour.  Les  habitans  sont  paisibles,  et 
semblent  bonnes  gents;  ils  sontvestus  de  chemises  de  cotton  et  de 
fourreures  de  diverses  bestes. 

Ils  servent  mahis  et  autres  grains.  11  y  a  des  bœufs,  mais  ils  sont 
petits,  la  terre  est  fertille,  et  ont  arbres  portants  diverses  espèces  de 
fruicts  bons  à  manger.  Il  y  a  des  mines  d'or  et  d'argent  :  et  dirent 
auxdicts  soldats  que  quelques  iournées  plus  avant  y  avoit  une  po- 
plation  d'hommes  barbus,  ne  sçauroint  entendre  s'ils  sont  Fran- 
çois ou  Espaignols  :  ny  aussi  peu  leur  fut  permis  de  passer  oul- 
tre  :  bien  leur  donnèrent  lesdicts  Indiens  à  manger  et  des  vivres 
pour  leur  retour  à  leurdict  brigantin,  et  ainfîn  s'en  retournèrent 
audict  fort. 

L'opinion  (2)  desdicts  descouvreurs  est  que  ladicte  rivière  va  à  Ca- 
nada, et  qu'il  y  a  passage  pour  aller  à  la  mer  de  Sud  et  à  la  Chine 
comme  i'entends;  semblablement  que  Pierre  Melendez  le  dict  et 
maintient.  A  ces  fins  il  faict  faire  en  Biscaye  douze  navires  de  ro- 
berges,  de  deux  cents  thonnaulx  la  moindre,  lesquelles  seront  pres- 
tes pour  apvril  qui  vient,  auquel  temps  il  faict  estât  de  repasser  à 
ladicte  Floride,  et  faire  merveille  par  delà  comme  i'ay  escript  par 
aultre  advis  (3). 

Au  fort  dudict  Floride  quf  s'appelle  S.  Matheo  (lequel  Melendez 
print  sur  les  François)  y  a  deux  cents  hommes.  Au  fort  Sainct 
Augustin  qui  est  le  port  où]  il  descendit,  y  a  autres  deux  cents,  et 
au  fort  de  Saincte  Hélène  ne  sont  que  cent  soixante.  Touts  lesquels 
hommes  feroint  petite  deffense ,  car  eulx  et  leurs  forts  ne  vallent 

(1)  Manuscrit  10751,  fol.  1091,  inédit. 

(2)  C'était  aussi  l'opinion  de  Cartier  {Relation  de  son  voyage,  éd.  Charton,  passim). 
et  deMenendez  (Cf.  Parkman,  Pionniers  français  en  Floride,  p.  67). 

(3)  Cf.  Lettres  XL1X  et  L. 


r.  r; 


DE   FORQUEVAULX.  455 

guère,  selon  qu'il  m'a  esté  dict;  vray  est  qu'ils  ont  de  l'artillerie. 
Melendez  est  allé  à  Scville  fréter  troys  navires  et  les  charger  de  fa- 
rines, vins  et  autres  vivres  pour  les  envoyer  auxdicts  forts  ,  qui  en 
sont  à  l'extrémité. 

En  la  coste  de  Cube,  et  de  l'Espaignolle,  y  a  huict  navires  fran- 
çais, qui  ont  bruslé  quelques  villages  desdictes  îles;  il  n'en  faudroit 

guères  davantage  pour  forcer  les  trois  forts  susdicts 

Madrid,  3  novembre  1567. 

LIV  (1). 

FORQUEVAULX  AU  ROY. ' 

.....  Quant  à  ce  que  i'ay  escript  à  Votre  Maiesté  que  les  Espagnols 
de  la  Floride  estoint  morts,  il  est  venu  nouvelle  de  Sainct-Domingue 
que  ceulx  que  Pierre  Melendez  avoit  laissez  en  ladicte  Floride  fu- 
rent si  constraincts  de  famine  que  gouverneur  et  soldats  entrèrent 
dans  le  pays,  bien  avant,  pour  chercher  vivres  sur  les  Indiens  ,  les- 
quels s'estant  assemblez  les  ont  deffaicts  et  mangez,  qu'il  n'en  est 
eschappé  un  seul  en  vie,  puis  se  sont  emparez  du  fort.  Melendez  est 
icy  pour  se  despescher,  afin  d'aller  reconquérir  le  perdu. 

Madrid,  6  avril  1568. 

(1)  Manuscrit  10751 ,  fol.  1285,  inédit. 


V. 

HISTOIRE  MÉMORABLE 


DU 


DERNIER  VOYAGE  EN  FLORIDE 

PAR  LE  CH ALLEUX. 


Le  Roy  et  plusieurs  princes  et  seigneurs  en  son  conseil ,  aupara- 
vant que  les  troubles  et  tumultes  de  la  guerre  civile  s'eslevassent  en 
ce  royaume,  avoitarresté  d'envoyer  un  bon  nombre  d'hommes  avec 
plusieurs  navires  en  l'une  des  contrées  des  Indes,  nommée  la  Flo- 
ride, nouvellement  cognue  et  descouverte  par  les  François,  pourquoy 
l'éditde  pacification  (l)publié  de  l'autorité  de  SaMaiesté,  le  propos  se 
continua,  et  pour  exécuter  l'entreprise,  Iean  Ribaut,  homme  de  cœur 
et  de  conseil,  et  grandement  exercé  en  la  marine,  fut  mandé  à  la  cour 
et  receut  la  commission  du  Roy  de  faire  équipper  sept  navires,  qui 
portassent  hommes,  vivres  et  munitions  par  de  là,  l'honorant  du  titre 
de  son  lieutenant,  et  chef  de  tous  ces  gens  de  guerre,  qu'il  luyavoit 
commandé  lever,  à  l'expédition  d'une  telle  entreprise,  et  luy  fut  ex- 
pressément défendu  de  n'attenter  aucune  descente  en  quelque  autre 
pays  ou  isle  que  ce  fust,  singulièrement  en  nulle  qui  seroit  sous  la 
seigneurie  du  Roy  d'Espagne,  ainsi  que  singlant  la  grand'mer  Oceane, 
il  fîst  route  droit  à  la  Floride.  Les  nouvelles  de  ce  voyage  à  faire  fu- 
rent incontinent  divulguées  par  tout,  et  plusieurs  furent  persuadez 
à  se  submettre  au  commandement  de  ce  capitaine,  et  sous  l'autorité 
du  Roy,  menez  toutes  fois  d'affections  diverses,  car  les  uns  estoyent 
incitez  d'un  désir  honneste  et  louable  d'avancer  en  la  cognoissance 
de  l'univers,  pour  en  rapporter  la  science  que  le  cœur  de  l'homme 
bien  assis  désire  naturellement,  ayant  opinion  qu'à  cela  la  naviga- 
tion leur  apporteroit  grand  avantage,  les  autres  eschauffezencor  en 
leur  cœur  guerrier,  si  rendirent  aussi  :  aimans  mieux  encourir  la 
fascherie  des  eaux,  que  posans  les  armes  se  retirer  à  leur  pre- 

(1)  Paix  d'Amboise,  qui  termine  la  première  guerre  civile. 


^58  VOYAGE    EN    FLORIDE 

mière  condition.  Ce  qui  pouvoit  aussi  bien  fort  inviter  les  uns  et  les 
autres,  c'estoit  le  bruit  qui  couroit  par  deçà,  c'est  à  savoir  que  la 
Floride  promettoit  le  suffisant  contentement  de  tout  ce  que  l'homme 
pourroit  désirer  en  la  terre,  d'autant  que  ce  pays  recevoit  du  ciel 
une  faveur  et  demeure  singulière,  quand  il  ne  seroit  ne  glacé  ne  gelé 
de  la  roide  froidure  du  Septentrion,  ne  rosty  et  bruslé  de  l'ardeur  du 
Midy  :  que  les  champs  sans  estre  labourez  ou  ancienement  exercez, 
produisent  assez  de  quoy  soustenir  et  suffisamment  entretenir  la  vie 
du  peuple  qui  y  habiteroit  :  qu'il  semble  que  pour  en  faire  un  pays 
des  plus  fertiles  et  riches  de  toute  la  rondeur  des  terres,  ne  seroit 
requis  sinon  qu'hommes  deligens  et  industrieux  qui  employassent 
la  bonté  et  graisse  de  la  terre  à  l'utilité  du  genre  humain,  qu'ayant 
son  estendue  de  l'Aquilon  au  Septentrion,  quasi  en  pareille  longitude 
que  nostre  Europe,  et  la  latitude  de  23  degrez,  souvent  qu'elle  est 
frappée  des  rayons  de  son  haut  soleil,  reçoit  en  elle  force  chaleur, 
laquelle  toutes  fois  est  tempérée,  non  seulement  de  la  fraischeurde 
la  nuit  ou  de  la  rosée  du  ciel,  mais  aussi  de  gracieuses  pluyes  en" 
abondance,  dont  le  gazon  en  devient  fertile,  voires  de  sorte  que 
l'herbe  forte  y  croist  en  hauteur  admirable,  qu'elle  est  riche  d'or  et 
de  toute  sorte  d'animaux  :  qu'ayant  les  champs  pleins  et  spacieux; 
ce  neantmoins  aussi  ses  montagnes  sont  assez  hautes,  les  fleuves  plai- 
sans  à  merveille,  arbres  divers,  rendant  la  gomme  odoriférante.  Que 
tout  cela  considéré,  ne  pouvoit  autrement  advenir  que  l'homme  ne 
trouvast  là  grand  plaisir  et  singulière  délectation. 

Plusieurs  donc  alléchez  de  telles  promesses,  aucuns  aussi  d'un  avare 
désir  de  se  faire  riches  en  ce  voyage,  à  cause  de  l'or,  se  rendoyent 
par  troupes  en  ceste  ville  (\),  où  la  monstre  se  devoit  faire,  pour  en 
choisir  ceux  qui,  au  iugement  du  lieutenant  du  Roy  en  ceste  part,  se 
trouveroyent  les  plus  idoines  à  continuer  l'entreprise.  Or,  elle  ne  fut 
pas  si  tost  mise  en  effect,  comme  aucuns  le  desiroyent,  et  ceux  prin- 
cipalement qui  avoyent  receu  les  soldats  en  leur  hostel;  car  ils  es- 
toyent  ennuyez  d'avoir  hommes  qui  fassent  telle  chère  sans  payer 
leur  escot,  combien  qu'on  leur  promit  avec  asseurance,  qu'en  bref 
temps  ils  seroyent  contentez  et  satisfaits,  et  furent  quatre  mois  et  plus 
en  ceste  ville  à  faire  la  piaffe  ;  et  finalement  ils  furent  obligez,  par 
serment  solennel,  de  se  porter  fidèlement  au  service  du  Roy,  recevant 
la  paye  pour  six  mois,  ce  qui  ne  vint  pas  au  contentement  du  coronal, 
car  environ  le  mois  de  may,  que  de  rechef  le  dénombrement  des 

(t)  Dieppe. 


PAR    LE    CIJALLEUX.  459 

hommes  se  devoit  faire  pour  embarquer,  aucun  de  ceuxmesmes  qui 
avoyent  touché  la  paye,  se   formans  une  conscience  d'un   si  long 
voyage,  estonnez  aussi  de  la  force  barbare  de  la  mer,    changèrent 
incontinent  leur  propos,  et  se  retirèrent  secrètement  sans  passer  plus 
outre.  Or,  pour  aller  au  devant  de  ceste  dissolution  et  desbauchement 
d'hommes  qui  se  promettoit,  ils  furent  de  rechef  instamment  appe- 
lez, et  leur  fut  commandé  que  tout  incontinent  et  à  la  même  heure 
s'embarquassent,  qui  fut  le  10e  jour  de  may,  etdemeurasmes  en  ceste 
rade  jusques  au  22e  jour  du  mesme  mois,  attendant  quelques- bes- 
tiails  et  farines.  Le  nombre  des  hommes  qui  montèrent  pour  le  vo- 
yage estoit  de  trois  cens,  compris  aucuns  artisans  avec  leurs  familles; 
et  comme  nous  attendions  le  commandement  et  commodité  de  nostrc 
lieutenant   du   Roy,  et  vent  favorable,  le   mardi,  22  'dudit  mois, 
no'fusmesassaillis  de  vents  impétueux,  soufflantsd' une  part  et  d'autre, 
de  sorte  que  les  vagues  s'entrerencontroyent  d'une  façon  indicible; 
et  donnèrent  telle  frayeur  à  nos  mariniers,  qu'ils  ne  trouvèrent  autre 
remède  ni  moyen  propre,  sinon  couper  les  cables,  quitter  les  ancres 
et  nous  abandonner  au  gré  du  vent,le  plus  violent  qui  fust,  un  vent 
de  nord  est, lequel  nous  chassa  dételle  vitesse,  qu'incontinent  nous 
volasmes  au  Havre-de-Grace,  et  là  demeurasmes  trois  jours,  atten- 
dans  nouvelles  de  Dieppe,  par  un  brigandin  que  nous  y  envoyasmes 
exprès;  et  puis  nous  appareillasmes  de  ceste  rade  le  26  du  mesme 
mois;  et  comme  nous  tendions  à  singler  droit  à  nostre  route,  nous 
trouvasmes  incontinent  vent  contraire,  et  nous  commanda  d'aller 
terrir  et  poser  les  ancres  en  l'isle  Wich,  l'une  des  contrées  d'Angle- 
terre, où  les  Anglais  voulurent  cognoistre  de  nostre  entreprise;  et  nous 
ayans  cogneus  s'offrirent  à  nous  faire  plaisir.  Or  du  jour  que  nous 
arrivasmes  là,  qui  fut  le  28  de  ce  mois,  nous  y  demeurasmes  ancrez 
iusques  au  14  de  iuin,  et  le  iour  mesme  nous  eusmes  le  vent  nord  est 
à  souhait  et  levasmes  les  voiles  pour  chasser  droit  à  la  Floride,  la- 
quelle  nous  appellions  comme  une  nouvelle  France,  et  demeurasmes 
singlant  lagrand'mer  Oceane  deux  mois  entiers,  premier  que  puis- 
sions avoir  aucune  cognoissance  des  terres  de  la  Floride,  réservé 
l'une  des  isles  de  Entilles,  appellée  des  paysans  Yocaiouques  (i),  et 
en  françois  la  Grand-Lucoise;  aucun  des  nostres  la  voulurent  ap- 
peler du  nom  de  Catherine  la  Royne,  mère  du  Roy;  et  disent  qu'elle 
«st  de  27  degrez  de  latitude;  nous  trouvasmes  aussi  quelque  navire 


(1)  Sans  doute  le  groupe  des  Caicos,  dans  l'archipel  des  Lucayes. 


460  VOYAGE   EN    FLORIDE 

à  deux  cents  lieues  de  là  vers  l'eau,  mais  nous  ne  l'approchasmes  de 
plus  près  que  de  trois  ou  quatre  lieues. 

Lorsque  no'  fusmes  arrivez  en  la  terre  de  la  Floride,  qui  fust  le  14 
d'aoust,  nous  apperceusmes  le  feu  q'  les  Indes  nous  faisoyent;nousen- 
voyasmes  le  brigandin  qui  descouyrit  une  petite  rivière,  et  au  dessus 
da  l'embracheure  s'y  trouvèrent  quelques  sauvages  qui  troquèrent 
quelque  argent  à  de  la  marchandise  que  nous  avions  portée  de  ce 
pays,  et  disoyent  que  l'argent  leur  estoit  demeuré  d'un  navire  là  es- 
choùé,  revenant  des  Entilles;  no'y  trouvasmes  aussi  un  seul  Espagnol 
eschappé  d'un  naufrage  il  y  avoit  vingt  ans  passez,  lequel  nous  re- 
cueillismes  avec  nous,  et  nous  enquismes  s'il  auroit  entendu  quelque 
chose  des  François,  et  où  ils  pourroyent  estre  campez;  lequel  nous 
respondit  ne  rien  savoir  autre  chose  que  ce  qu'il  avoit  entendu  des 
sauvages,  c'est  qu'ils  estoyent  placez  à  cinquante  lieues  plus  nord  que 
le  lieu  où  nous  avions  terri.  Or  de  là  nous  resinglasmes  loin  au  long 
de  la  coste,  qui  nous  sembla  basse  et  la  terre  sablonneuse,  plantée 
d'arbres  fort  petits,  et  y  sont  aussi  les  marées  qui  viennent  du  sud- 
oest,  assez  petites,  et  à  mi-chemin  de  là  nous  descouvrimes  une  ri- 
vière que  nos  gens  auparavant  avoyent  appellee  la  rivière  de  May  , 
où  mesmes  les  marées  ne  sont  grandes,  qui  viennent  du  nord  nord 
est,  et  peut-on  voir,  à  cause  de  la  basse  eau,  la  bouche  des  ancres, 
et  avons  esprouvé  qu'à  trois  ou  quatre  lieues  de  la  terre,  il  n'y  a 
que  six  ou  sept  brasses  d'eau  ou  environ  ;  il  me  souvient  aussi  qu'en- 
tre la  rivière  de  May,  et  une  autre  qu'on  appelle  d'Ay,  nous  en  co- 
gnêusmes  une  autre  qui  demeure  nord  de  celle  de  May  environ  deux 
lieues,  et  la  mouillans  l'ancre  chasque  nuict  à  huit  ou  neuf  brasses 
d'eau,  trouvions  fonds  de  sable,  aucunes  fois  de  graviers,  et  aucune 
fois  de  vase,  nous  sondasmes  aussi  la  rivière  des  Dauphins,  et  la 
trouvasmes  haute  sur  la  barre  de  deux  brasses  ;  mais  la  mer  y  croist 
de  trois  quartiers  de  brasse  ;  et  après  que  nous  eusmes,  le  long  de 
la  coste,  regardé  à  descendre,  le  27  d'aoust  no'  vinsmes  mouiller  à  la 
rade  de  la  rivière  de  May,  à  sept  brasses  d'eau,  demeurant  de  l'eau 
à  la  terre  environ  deux  lieues.  Le  mercredi,  29  du  mesmemois,  nous 
entrasmes  trois  des  petits  navires  et  chassasmes  amont  la  rivière, 
droit  au  fort  de  la  Carreline,  que  nos  genz  avoyent  auparavant  basti 
pour  leur  estre  lieu  d'asseurance  et  de  retraite,  place  assez  com- 
mode, tant  pour  la  rivière  qu'elle  a  d'un  costé  et  le  bois  de  l'autre, 
qui  n'est  distant  que  d'un  bien  petit  quart  de  lieue,  et  le  champ  entre 
le  fort  et  le  bois,  et  un  costau  fort  plaisant  tout  couvert  d'herbes 
fort  grandes  et  expresses,  et  n'y  a  chemin  au  bois,  sinon  que  la  lar- 


PAR   LE    CH ALLEUX.  461 

geur  d'un  pas  d'homme  que  nos  gens  avoyent  fait  pour  aller  à  la  fon- 
taine dans  le  bois. 

Quand  donc  nous  fusmesarrivezpres  d'icelle  place,  nostre  lieutenant 
fist  descharger  et  porter  les  vivres  au  fort,  et  autres  munitions  pour 
recréer  la  place,  et  commanda  que  nous  artisans,  femmes  et  petits 
enfans,  y  allissions,  et  nous  y  fait  conduire  par  le  sieur  d'Ully,  de 
Beauchaire  et  autres,  ausquels  aussi  il  laissa  la  garde  de  son  plus 
précieux  bagage.  Ceux  qui  nous  attendoyent  au  fort  furent  grande- 
ment resiouys  de  notre  venue,  car  ils  estoyent  angoissez  et  troublez 
d'estre  si  longtemps  sans  rien  ouïr  de  la  France  :  et  qui  plus  aug- 
mentât leur  douleur,  ils  estoyent  sans  vivres,  mais  qu'ils  se  vousis- 
sent  renger  à  la  façon  de  vivre  des  païsans  sauvages,  desquels  encor 
ne  pouvoyent-ils  rien  avoir,  si  non  par  courses,  avec  force  et  vio- 
lence, comme  plus  amplement  nous  dirons  en  son  lieu. 

Or  quand  nous  fusmes  de  séjour,  ie  consideray  la  forme  des 
habitans  de  la  terre,  qui  me  sembla  bonne  et  assez  humaine,  car  les 
hommes  sont  droits  et  quarrez,  et  d'un  taint  tirant  au  rouge.  I'ay 
entendu  dire  qu'ils  ont  Roys  en  chasque  village,  et  pour  ornement  il 
ont  le  cuir  marqueté  d'une  estrange  façon;  ils  n'ont  aucun  accous- 
trement,  non  plus  les  hommes  que  les  femmes;  mais  la  femme  ceint 
un  petit  voile  de  pellisse  de  cerf  ou  d'autre  animal,  le  nœud  bastant 
le  costé  gauche  sur  la  cuisse,  pour  couvrir  la  partie  de  sa  nature  la 
plus  honteuse  ;  ils  ne  sont  ne.  camus  ne  lippus,  ains  ont  le  visage 
rond  et  plain,  les  yeux  aspres  et  vigoureux;  ils  nourrissent  leurs  che- 
veux fort  longs,  et  les  troussent  proprement  à  l'entour  de  leurs 
testes,  et  ceste  trousse  de  cheveux  leur  sert,  comme  de  carquois,  à 
porter  leurs  flèches  quand  ils  sont  en  guerre  ;  c'est  merveilles  que 
soudainement  il  les  ont  en  main  pour  en  tirer  loin  et  droit  au  pos- 
ible.  Quant  aux  mœurs,  ils  sont  dissolus,  ils  n'enseignent  point  leurs 
enfans  et  ne  les  corrigent  aucunement,  ils  prennent  sans  conscience 
et  s'attribuent  tout  ce  qu'ils  peuvent  secrètement  emporter.  Chacun 
a  sa  femme  propre,  et  gardent  le  mariage  voire  avec  toute  rigueur. 
Ils  sont  en  guerre  contre  les  pais  frontiers,  qui  sont  de  divers  lan- 
gages. Les  armes  les  plus  insignes  sont  arcs  et  flèches;  leurs  demeures 
sont  de  figure  ronde  et  quasi  à  la  façon  des  colombiers  de  ce  pais, 
fondées  et  establies  de  gros  arbres,  couvertes  au  dessus  de  feuilles  de 
palmiers,  et  ne  craignent  point  les  vents  et  tempestes;  ils  sont  sou- 
vent faschez  de  petites  mouches,  lesquelles  ils  appellent  en  leur  lan- 
gage maringous,  et  faut  qu'ordinairement  aux  maisons  ils  facent  feu, 
et  expressément  sous  leurs  lits,  afin  d'estre  délivrez  de  eeste  ver- 


462  VOYAGE  EN    FLORIDE 

mine;  ils  disent  qu'elles  piquent  fort  aspremeïît,  et  la  partie  de  la 
chair  touchée  de  leur  morsure  devient  comme  celle  d'un  ladre.  Ils 
n'estiment  rien  plus  riche  ou  plus  beau  que  plumes  d'oiseaux  de 
diverses  couleurs;  ils  ont  en  grand  prix  petits  calcules,  qu'ils  font 
d'os^de  poissons  et  autres  pierres  verdes  et  rouges  ;  leurs  vivres  sont 
racines,  fruits,  herbes  et  poissons  de  diverses  sortes,  et  lepoisson  leur 
est  fort  gras  qu'ils  sorissent,  et  l'appellent  en  leur  langue  bouquanê; 
ils  en  Lirent  la  graisse  et  s'en  servent  au  lieu  de  beurre  ou  d'autre 
sausse  ;  ils  n'ont  pas  de  blé,  mais  ils  ont  le  mil  en  abondance  et 
croist  à  la  hauteur  de  sept  pieds  ;  il  a  son  tuyau  gros  comme  celui 
d'une  canne,  et  son  grain  est  gros  comme  un  pois,  l'espy  long  comme 
d'un  pied  ;  sa  couleur  est  ainsi  que  celle  de  la  cire  récente  ;  le  moyen 
d'en  user  est  premièrement  de  le  froisser  et  résoudre  en  farine;  puis 
après  le  defïbnt  par  meslinge,  et  en  font  leur  migan,  qui  ressemble 
le  risque  l'on  sert  en  ce  pays;  il  le  faut  manger  aussitost  qu'il  est 
fait,  parce  qu'il  se  change  incontinent,  et  n'est  point  de  garde;  ils 
ont  force  vignes  bastardes,  rampantes  àl'entour  des  arbres,  ainsi 
que  nous  voyons  en  quelques  contrées  de  ce  royaume;  mais  ils  n'ont 
pas  l'usage  d'en  tirer  le  vin;  leur  boisson,  qu'ils  appellent  cassïnnet, 
se  fait  d'herbes  composées,  et  m'a  semblé  de  telle  couleur  que  lacer- 
voise  de  ce  pays;  i'en  ay  gousté  et  ne  l'ay point  trouvé  fort  estrange. 
Quant  au  pays  il  me  semble  montueux,  et  y  a  beaucoup  de  forests, 
qui  peut  bien  estre  cause  de  tant  de  bestes  sauvages,  lesquelles  ils 
disent  porter  grande  nuisance  à  ceux  qui  ne  se  donnent  garde.  le 
laisseray  à  dire  beaucoup  de  choses  des  animaux  estranges,  desquels 
seulement  i'ai  ouy  parler;  ce  m'est  assez  de  raconter  ici  ce  que  i'ay 
veuet  qui  me  semble  digne  de  mémoire,  pour  la  postérité;  et  sin- 
gulièrement des  crocodilles  (1)  que  l'on  voit  assez  souvent  sortir  du 
sable  pour  aller  à  leur  proye.  Nous  en  avons  veu  plusieurs,  mesmes 
un  mort;,  et  avons  mangé  de  sa  chair,  qui  nous  sembla  tendre  et 
blanche  comme  celle  d'un  veau,  et  quasi  de  mesme  goust  ;  il  avoit 
esté  tué  d'un  coup  de  harque  bouzade,  porté  entre  deux  escailles;  que 
s'il  n'eustété  là  frappé,  ses  escailles  autrement  sont  assez  fortes  pour 
le  garentir  de  tous  coups  ;  il  avoit  la  gueulle  fort  grande  et  les  mas- 
chouëres  renversées  d'une  horrible  façon,  desquelles  les  dents  s'en- 
tretenoyent  ainsi  qu'un  peigne,  et  pouvoit  ouvrir  la  gueulle  assez 
grande  pour  dévorer  une  génisse;  il  estoit  long  de  corps  de  douze  à 
treze  pieds;  il  avoit  les  iambes  fort  courtes  à  la  proportion  du  corps; 

(1)  Caïmans. 


PAR    LE    CHALLEUX.  4G3 

ses  ongles  estranges  et  cruels,  sa  queue  forte  et  longue,  en  quoi  gist 
et  consiste  sa  vied.  sa  principale  défense.  Aussi  ie  n'ay  veu  en  sa 
gueulle  aucune  apparence  de  langue,  si  elle  n'estoit  cachée  en  son 
palais',  car  il  avoit  (comme  i'ai  dit)  la  maschouère  de  dessus  dessous, 
chose  monstrueuse,  et  qui  seulement  à  regarder  pouvoit  donner  fra- 
yeur aux  hommes  ;  i'ai  veu  aussi  un  serpent  mort,  assez  près  du 
bois,  qui  avoit  esté  tué  par  l'un  de  nos  gens  duquel  les  sauvages  vin- 
drentcoupperlateste,  et  l'emportèrent  ave  cun  grand  soin  et  diligen- 
ce; iè  n'ay  seu  savoir  la!  raison  pourquoy  ifavoitailesjpar  lesquellesil 
pouvoit  aucunement  voltiger  sur  la  terre.  Aucuns  des  'nostres  esti- 
moyent  que  les  sauvages  faisoyent  cela  par  quelque  superstition,  et 
à  ce  que  i'en  ay  veu,  ils  ne  sont  pas  sans  opinion  de  divinité,  mes- 
mes  aussi  ay-ie  pris  conjecture  de  quelques  circonstances  que  faci- 
lement on  les  pourroit  dresser,  non  seulement  à  civilité  et  honnes- 
teté,  mais  aussi  àsaincteté  et  religion,  si  le  décret  du  Seigneur  le 
permettait;  car  aussitost  que  la  cloche  du  fort  avoit  sonné  pour  faire 
les  prières, ils  se  tournoyent  en  la  place,  etlà  comme  nous  dressoyent 
les  mains  au  ciel,  voire  avec  révérence  et  attention. 

Ce  temps  après  notre  coronal  estoit  après  pour  s'acquitter  fidèle- 
ment de  sa  charge,  et  donnoit  ordre  que  la  place  fust  tellement  rem- 
paree  et  munie,  qu'elle  servist  après  de  sauvegarde,  si  d'aventure  les 
sauvages  nous  eussent  voulu  courir  sus,  lorsque  le  lundi,  troisième 
de  septembre,  arrivèrent,  près  de  nostre  equippage,  cinq  navires  Es 
pagnols.  L'Admirai  se  monstrant  à  la  grandeur  de  quatre  cens  ton- 
neaux, la  barque  de  cent  cinquante,  suivis  de  trois  patenas  qui  vin- 
drent  mouiller  l'ancre  à  l'enfonseure  de  nos  quatre  navires,  environ 
les  neuf  heures  du  soir.  La  nuictils  parlementèrent  ensemble,  et  sur 
ce  que  les  nostres  demandèrent  pourquoy  et  à  quelle  fin  ils  les  cher- 
choyent,  respondirent  qu'ils  estoient  ennemis  et  que  la  guerre  estoit 
suffisamment  déclarée.  Lors  lés  nostres  regardant  à  la  force  des  Espa- 
gnols, à  leur  enviç  et  mauvais  vouloir,  déshabillèrent  et  mirent  les 
voiles  haut,  et  les  Espagnols  firent  chasse  après  eux;  mais  ils  ne  les 
peurent  avoir  à  la  voile.  Par  quoy  ils  se  retirèrent  en  la  rivière  des 
Dauphins;  car  là  ils  avoyent  délibéré  de  faire  descente,  après  avoir 
communiqué  de  nostre  ruine  avec  les  sauvages,  comme  l'issue  de 
leur  entreprise  l'a  fait  finalement  cognoistre  ;  et  de  ceste  rivière  en- 
voyèrent de  leurs  hommes  par  embuscade,  autant  que  ils  pensèrent 
estre  de  nécessité  pour  exécuter  leur  entreprise.  Et  avons  entendu 
depuis  des  sauvages  qu'ils  estoyent  en  armes  environ  six  cens  hom- 
mes; tost  après  trois  de  noz  navires  revenus  à  la  rade,  car  la  Trinité, 


46  %  VOYAGE   EN   FLORIDE 

nostre  admiralle,  avoit  esté  emportée  vers  l'eau  ;  le  capitaine  Iean 
Ribaut  se  délibéra  avec  ces  trois  d'aller  trouver  les  Espagnols,  après 
avoir  résolu  en  son  conseil  qu'il  estoit  nécessaire  de  se  monstrer  contre 
eux  sur  les  eaux,  sinon  que  nous  vousissions  encourir  la  perte  de 
nos  vaisseaux.  Car  nos  hommes  estant  à  terre,  rien  ne  les  eut 
empesché  d'aborder  noz  navires,  de  les  crocher,  qui  nous  sembloit 
une  perte  intolérable,  pour  ce  regard  principalement;  c'est  à  savoir 
que  n'aurions  pour  l'avenir  commodité  d'envoyer  en  France,  pour 
faire  entendre  à  la  maiesté  du  Roy,  de  Testât  de  notre  entreprise. 
Parquoy  le  lundi,  dixièmejourdeseptembre,  trois  heures  après  midi, 
le  capitaine  etlieutenant  de  Roy  voulutrecevoir  ses  hommes,  et  après 
les  avoir  exhortez  de  bien  faire  pour  le  service  du  Roy,  s'embarqua 
ensemble  avec  eux;  prenant  pour  sa  défense,  non  seulement  les  sol- 
dats qu'ils  avoyent  nouvellement  amenez,  mais  aussi  les  plus  signa- 
lez de  ceux  qui  tenoyent  la  place  auparavant,  nommèrent  (1)  l'ensei- 
gne, caporal  etsergent  du  capitaine  Laudonière.  Ce  capitaine,  ennuyé 
de  n'avoir  entendu  nouvelles  de  France  et  fasché  d'estre  privé  de 
vivres,  un  peu  auparavant  quenousfussions  là  arrivez,  pensoità  re- 
tourner, et  cependant  ne  se  soucioit  beaucoup  si  ceux  de  sa  com 
pagnie  faisoyent  choses  aux  sauvages  ;  de  quoy  leur  bonne  affection 
se  destournast  des  François;  ains  il  les  permettoit  forcer  et  amener 
prisonniers  dans  le  fort,  prendre  et  ravir  leur  mil  et  autres  choses 
que  la  nécessité,  laquelle  ne  peut  estre  so'aucune  loy.  leur  comman- 
doit.  Et  d'autant  que  le  désir  de  se  venger  est  naturellement  plante 
au  cœur  de  l'homme,  mesme  aussi  l'appétit  commun  à  tous  les  ani- 
maux de  se  défendre,  son  corps  et  sa  vie  et  de  destourner  les  cho- 
ses qui  semblent  apporter  quelque  nuisance,  il  ne  faut  douter  que 
ce  sauvage  ne  complota  et  prattiqua  avec  l'Espagnol,  comme  il  se 
pourroit  délivrer  de  ceste  gent,  de  laquelle  il  estoit  et  en  son  corps 
en  ses  biens  travaillé.  Le  mardy,  onziesme  de  septembre,  à  huict  heu- 
res du  matin  ou  environ,  lorsque  nos  gens  estoyent  assez  près  des 
Espagnols,  se  leva  un  tourbillon  de  vent  qui  dura  longtemps,  avec 
de  grosses  pluyes,  esclairs  et  tonnerres  ;  de  sorte  qu'à  la  fois  l'air  es- 
toit comme  en  feu,  et  les  parties  effrayées  des  menaces  du  ciel  s'es- 
carterent;  les  nostres  trois  navires  furent  contraints  de  ponger;  et  les 
autres,  admirai  et  barque  espagnole,  de  faire  le  vent  bon  ;  et  dura 
la  malice  de  ce  temps  jusques  au  vingt  troisième  jour  de  septembre. 
Or  les  Espagnols  descendus  à  terre  eurent  assez  de  loisir  de  nous 

(1)  D'Erlach,  d'Ottigny,  Lacaille. 


PAR    LE    CHALLLTJX.  465 

espionner  et  mesmes  de  s'informer  des  moyens  qu'ils  tiendroyent 
pour  nous  surprendre,  estans  bien  advertis  que  nos  forces  estoyent 
sur  les  eaux,  et  que  le  reste,  qui  estoit  demeuré  au  fort,  estoit 
composé  partie  de  malades,  encore  altérez  de  l'air  de  la  mer  :  partie 
aussi  d'artisans,  de  femmes  et  petits  enfans,  le  tout  montant  au 
nombre  de  deux  cens  quarante  âmes,  recommandées  à  la  garde 
et  diligence  du  capitaine  Laudaniere  qui  ne  se  doutoit  aucune- 
ment qu'aucune  force  peust  venir  par  terre  pour  les  endommager. 
Parquoy  la  garde  leva  pour  s'en  aller  rafraischir,  à  cause  des  mau- 
vais temps  qui  avoient  continué  toute  la  nuict,  un  peu  devant 
soleil  levant,  lapluspart  des  nostres  au  fort  dormans  et  en  leurs  licts  ; 
le  guichet  ouvert,  l'Espagnol  ayant  tracassé  bois,  estangs  et  ri- 
vières, conduit  par  le  sauvage,  et  arrivé  le  jeudi  vingtième  jour 
de  septembre  au  matin,  temps  fort  pluvieux,  et  entrent  sans  nulle 
resistence  dans  le  fort,  et  font  une  horrible  exécution  de  la  rage 
et  furie  qu'ils  avoyent  conceue  contre  nostre  nation  ;  c'estoit  lors  à 
qui  mieux  mieux  esgorgeroit  hommes,  sains  et  malades,  femmes  et 
petits  enfans,  de  sorte  qu'il  n'est  possible  de  songer  un  massacre 
qui  puisse  estre  esgalé  à  ceslui-ci,  en  cruauté  et  barbarie. 

Aucuns  des  nostres  les  plus  habiles  sortans  de  leurs  licts  s'escou- 
lerent,  et  se  sauvèrent  de  vistesse  dans  les  navires  qui  estoyent  en 
la  rivière,  laissez  du  coronal  à  la  garde  de  laques  Ribaut,  capitaine 
d'un  navire  nommé  la  Perle,  et  de  Loys  Ballard,  son  lieutenant  : 
les  autres  surpris  sautèrent  par  dessus  la  pallissade,  singulièrement 
le  capitaine  Laudunière  se  sauva  par  la,  avec  celle  qui  le  servoit 
à  la  chambre.  le  fus  aussi  surpris  allant  à  ma  besongne,  le  fermoir 
à  la  main  ;  car  sortant  de  la  cabane,  ie  rencontray  les  ennemis,  et  ne 
treuvay  autre  moyen  deschapper,  sinon  tourner  le  dos  et  me  haster 
au  possible  de  sauter  aussi  par  dessus  la  palissade;  car  i'estoye  aussi 
poursuivi  de  pas  à  pas  d'une  picque  et  pertizane,  et  ne  say  com- 
ment autrement,  sinon  de  la  grâce  de  Dieu,  mes  forces  se  redou- 
blèrent, de  moy,  dis-ie,  povre  vieillard  que  ie  suis,  et  tout  gris  : 
toutes  fois  ie  sautay  le  rampart,  ce  qu'à  loisir  ie  n'eusse  peu  faire 
en  rampant,  car  il  estoit  élevé  de  huict  à  neuf  pieds,  et  lors  ie  me 
hastay  de  me  sauver  au  bois  :  et  comme  i'estoye  assez  près  de  la 
rive  du  bois,  à  la  distance  d'un  bon  trait  d'arc,  ie  meretournay  vers 
le  fort  et  m'arrestay  un  peu  de  temps  sur  la  coste,  et  d'autant  plus 
hardiment,  parce  que  personne  ne  me  poursuivoit.  Et  comme  de 
cest  endroit,  tout  le  fort,  mesmes  la  basse  court,  me  fut  descou- 
verte, aussi  vi-ie  là  une  horrible  tuerie,  qui  se  faisoit  de  noz  gens, 

LA   FLORIDE.  30 


i66  VOYAGE    EN    FLORIDE 

et  trois  enseignes  de  nos  adversaires  plantées  sur  les  rampars.  Ayans 
donques  perdu  toute  espérence  de  voir  noz  gens  ralliez,  ie  resignay 
tous  mes  sens  au  Seigneur,  et  me  recommandant  à  sa  miséricorde, 
grâce  et  faveur,  ie  me  lançay  dans  le  bois,  car  il  me  sembloit  que 
ie  ne  pourroye  trouver  cruauté  plus  grande  entre  les  bestes  sauvages 
que  celle  des  ennemis  :  laquelle  i'avoye  veu  se  desborder  sur  les 
nostres. 

Or  la  misère  et  angoisse  en  laquelle  ie  me  trouvay  lors  pressé 
et  enserré,  ne  voyant  plus  en  terre  moyen  de  salut,  sinon  que  le 
Seigneur  de  grâce  spéciale  et  pardessus  toute  opinion  d'homme 
me  delivrast;  me  faisoit  ietter  souspirs  et  sanglots,  et  d'une  parole 
rompue  de  destresse,  crier  ainsi  au  Seigneur  :  0  Dieu  de  noz  pères, 
et  Seigneur  de  miséricorde,  qui  nous  as  commandé  de  t'invoquer, 
mesmes  du  profond  des  enfers  et  des  abysmcs  de  mort,  promettant 
incontinent  ton  ayde  et  ton  secours,  monstre  moy  pour  l'espérance 
que  i'ay  en  toy  quel  chemin  ie  doy  tenir,  pour  venir  à  fin  de  ceste 
misérable  vieillesse,  plongée  au  gouffre  de  douleur  et  d'amertume. 
Au  moins  fay  que  sentant  l'effect  de  ta  mercy,  l'asseurancc  que  i'ay 
de  tes  promesses  conceûe  en  mon  cœur,  ne  me  soit  arrachée,  pour 
l'appréhension  de  la  cruauté  de  ces  bestes  sauvages  et  furieuses 
d'un  costé,  et  de  tes  ennemis  et  les  nostres  d'autre  :  qui  nous  en 
veulent  plus,  pour  la  mémoire  de  ton  nom  qui  est  invoqué  sur  nous 
q'  pour  autre  chose  :  ayde-moy,  mon  Dieu,  assiste-moy,  car  ie  suis 
tant  affligé  que  plus  n'en  puis.  Et  cependant  que  ie  faisois  ce  dis- 
cours, traversant  le  bois  fort  espès  et  comme  tissu  de  ronces  et  es- 
pines,  au  dessous  des  hauts  arbres,  où  il  n'y  avoit  chemin  ne  sen- 
tier aucun,  à  peine  avoy-ie  tracassé  le  chemin  de  demie  heure, 
quand  ie  vins  à  entendre  un  bruit  comme  de  pleurs  et  gemissemens 
d'hommes,  qui  estoyent  à  l'entour  de  moy.  Et  m'avançant  au 
nom  de  Dieu  et  en  la  confiance  de  son  secours,  ie  descouvri  l'un  de 
nostres,  nommé  le  sieur  de  la  Blonderie,  et  un  peu  arrière  de  luy, 
un  autre,  nommé  maistre  Robert,  assez  cognu  de  no'  tous,  d'autant 
qu'il  avoit  charge  de  faire  les  prières  en  nostre  fort.  Tost  après  nous 
trouvasmes  le  laquais  du  sieur  d'Ully,  le  neveu  de  M.  Lebeau, 
maistre  Jaques  Tousé,  et  plusieurs  autres  :  et  nous  assemblez  con- 
férions de  nos  misères,  en  commun,  en  délibérions  de  ce  que  nous 
aurions  à  faire  pour  sauver  noz  vies:  l'un  des  nostres,  assez  estimé 
d'estre  fort  exercé  en  leçon  des  Escritures  saintes,  proposa  quasi  en 
ceste  manière  :  Frères,  nous  voyons  en  quelle  extrémité  nous  som- 
mes, quelque  part  que  nous  tournions  les  yeux,  nous  ne  voyons 


PAR    LE    CH ALLEUX.  467 

que  barbarie.  Le  ciel,  la  terre,  la  mer,  les  bois,  les  hommes  :  bref 
rien  ne  no' favorise  :  que  savons-nous  si  nous  rendansàla  miséri- 
corde de  l'Espagnol,  il  nous  fera  grâce?  Bien  encore  qu'il  nous  tue, 
ce  sera  pour  souffrir  un  peu  de  temps  :  ils  sont  hommes,  et  ce  peut 
faire  que  leur  fureur  appaisee,  ils  nous  receuvront à  quelque  compo- 
sition; autrement  que  pourrions-nous  faire  ?  Ne  vaut-il  pas  mieux 
tomber  en  la  main  des  hommes,  qu'en  la  gueulle  des  bestes  sauvages, 
ou  bien  se  laisser  mourir  de  faim   en  ceste  terre  estrange  ?  Après 
qu'il  eut  ainsi  parlé,  la  pluspart    de  notre   compagnie  fut  de  son 
advis,  et  loua  son  conseil.  Nonobstant  que  ie  remonstrasse   la  cru- 
auté encore  toute  sanglante  des  adversaires,  et  que  ce  n'estoit  point 
seulement  pour  une  cause  ou  débat  humain  qu'ils  avouent  exécuté 
d'une  telle  fureur  leur  entreprise,  mais  principalement  pour  l'ad- 
vertissement  qu'on  leur  avoit  donné,  que  nous  serions  de  ceux  qui 
seroient  reformez  à  la  prédication  de  l'Évangile;  que  nous  serions 
lasches  de  regarder  plnstost  aux  hommes  qu'à  Dieu  qui  fait  vivre  les 
siens  au  milieu  de  la  mort,  et  donne    ordinairement  son  assistance 
lorsque  l'espérance   des  hommes  est  en    défaut.  Aussi  alleguoy-ie 
quelques  exemples    de  l'Escriture  à  propos    de  Joseph,  de  Daniel, 
d'Élie  et  des  autres  prophètes,     mesme  des  apostres,  comme   de 
saint  Pierre  et  de  saint  Paul,  qui  tous  ont  esté  tirez  hors  d'afflictions 
voire  par  moyens  extraordinaires  et  estranges  au  sens  et  à  la  raison 
de  l'homme  :  son  bras,  disoy-ie,  n'est  amoindri  ni  affoibli  aucune- 
ment, sa  main  est  toujours  une.  Ne  vous  souvient-il  point,    disoy-ie, 
de  la  fuite  des  Israélites  devant  Pharaon  ?  Quelle  espérance  avoit 
le  peuple  d'eschapper  des  mains  de  ce  tyran  puissant  et  cruel?  Il 
leur  marchoit  quasi  sur  les  talons.  Devant  eux  ils   avoyent  la  mer, 
aux  deux  costez  les  montagnes  inaccessibles.  Quoy  donc?  celui  qui 
a  ouvert  la  mer   pour  faire  la  voye  à    son  peuple,  et   pour  puis 
après  engloutir  ses   ennemis,    ne  pourroit-il  nous  conduire  par  les 
lieux  champestres  de  ce  pays  estrange  ?  Quoy  que  ietinse  tels  propos, 
six  de  la  compagnie  suivirent  la  première   proposition,  et  nous 
abandonnèrent  pour  se  retirer  à  la  part  de  noz  ennemis,   espérant 
trouver  grâce  devant  eux;  mais  ils  cogneurent  incontinent  et  par 
expérience,  quelle   folie  c'est  de  se   fier  plus  aux  hommes  qu'aux 
promesses  du  Seigneur.  Car   estans  sortis  hors  le  bois,  comme  ils 
descen  ioyent  au  fort,   ils  furent  incontinent  saisis  des  Espagnols, 
et  traittez  à  la  façon  des  autres.  Ils  furent  donc  esgorgez  et  mas- 
sacrez, et  puis  trainez  au  bord  de  la  rivière,  où  les  autres  tuez  au 
fort  estoyent  par  monceaux. 


468  VOYAGE    EN    FLORIDE 

le  ne  veux   pas  ici  me  taire   d'un   exemple  d'extrême  cruauté, 
laques  Ribaut,  capitaine  de  la  Perle,  tenoit  les  navires  à  l'ancre,  à 
cent  paspres  de  ceste  boucherie,  où  il  receut  beaucoup  de  ceux  qui 
eschapperent  de  ceste  tuerie.  Or  les  Espagnols  ayant  le  cœur  gros 
à  cause  de  leur  victoire,  et  acharnez  à  partuer  le  reste  des  François, 
braquèrent  les  canons  du  fort  contre  les  navires  et  batteaux;  mais 
à  cause   du  temps  pluvieux,  et  que  les  canons   aussi  estoient  mal 
apprestez,  ils  ne  feirent  aucun  dommage  à  nos  gens;  mais  ils  firent 
marcher  une  trompette  iusqu'à  eux  pour  les  sommer  de  se  rendre. 
Et  quand  ils  veirent  que  cela  ne  les  intimidoit  aucunement,  ils  en- 
voyèrent un  de  leurs  hommes  iusquesaux  navires,  mettant  en  avant 
l'authorité  de  Don  Pèdre  de  Malvando,  coronal  de  leur  compagnie, 
pour  composer  avec  noz  gens,  à  telle  condition  qu'ils  quittassent  les 
navires  et  qu'ils  se  retirassent  avec  les  batteaux,  leurs  bagues  sauves, 
aux  autres  navires  qui  estoyent  bas  à  l'anbouchure  de  la  rivière, 
distant  du  fort  environ  deux  lieues,  à  quoy  nos  gens  respondirent 
qu'il  y  eust  aucune  guerre  entre  eux,  que  depuis  six  mois  ils  avoyent 
reçeus  commandement  du  Roy  pour  faire  ce  voyage,  que  tant  s'en 
faut  qu'il    fust  entrepris  pour  faire  tort    ou  exaction    à  aucun, 
quand  il  leur  estoit  expressément  défendu  de  Sa  Maiesté,  et  mesmes 
de  son  Admirai,  de  ne  faire  descente  en  aucune  terre  d'Espagne, 
ni  mesmes  en  approcher  de  peur  de  les  offenser.  Nous  avons  gardé  et 
observé  inviolablement  le  commandement  du  Roy  et  ne  pouvez  dire 
contre  nous  que  nous  ayons  esté  cause  du  massacre  que  vous  avez 
fait  de  nos  hommes  contre  tout  usage  de  guerre,  ce  qui  nous  fait  seigner 
le  cœur  et  de  quoy  vous  pourrez  bien  vous  ressentir  en  temps  et 
lieu.  Quant  au  navire  que  vous  demandez,  vous  auriez  plus  tost  noz 
vies;  et  où  vous  n' voudrez  parforcer,  nous  emploierons  le  moyen  que 
Dieu  et  nature  nous  a  donné  pour  nous  défendre.  L'Espagnol  re- 
tourné rapporta  que  noz  gens  ne  se  mouvoyent  pour  rien,  ains  qu'ils 
estoyent  délibérez  de  se  bien  défendre.  Lors  ceste  furieuse  troupe 
reietta  sa  colère  et  sanglant  despit  sur  les  morts,  et  les  exposèrent 
en  monstre  aux  François  qui  restoyent  sur  les  eaux,  et  taschoyent 
à  navrer  le  cœur  de  ceux  desquels   ils  ne  pouvoyent,  comme  ils 
eussent  bien  voulu,  desmembrer  les  corps  ;  car,  arrachant  les  yeux 
des  morts,  les  fichoyent  au  bout  des  dagues,  et  puis  avec  cris,  hur- 
lemens  et  toute  gaudisserie,  les  iettoyent  contre  nos  François  vers 
l'eau. 

Quant  à  nous  qui  demeurasmes  au  bois,  nous  continuasmes  à  tra- 
verser, tirant  à  nostre  iugement  au  plus  près  de  la  mer.  Et  comme 


PAR    LE    CHALLKUX.  k69 

il  pleut  à  Dieu  de  conduire  noz  pas  et  dresser  noz  voies,  bientost 
nous  parvinsmes  à  la  croupe  d'une  montagne,  et  de  là  commenças- 
mes  à  voir  la  mer.  Mais  il  y  avoit  encor  grande  distance;  et  qui 
pis  estoit,  le  chemin  que  nous  avions  à  tenir  se  monstroit  mer- 
veilleusement estrange  et  difficile;  premièrement,  la  montagne  de 
laquelle  descendre  il  nous  estoit  nécessaire,  estoit  de  telle  hauteur 
et  si  roide  qu'il  n'estoit  possible  à  hommes,  en  descendant,  se  tenir 
debout,  et  iamais  n'eussions  osé  nous  mettre  à  descendre  sans  l'es- 
pérance que  nous  avrions  de  nous  contretenir  par  les  branches 
des  buissons  qui  estoyent  fréquens  sur  le  costau  de  la  montagne,  et 
pour  sauver  la  vie,  n'espargnant  point  les  mains,  lesquelles  nous 
avions  toutes  gastees  et  sanglantes,  mesmes  les  iambes  et  quasi  tout 
le  corps  deschiré.  Or,  descendus  que  nous  fusmes  de  la  montagne,  no' 
perdismes  la  veùe  de  la  mer,  à  cause  d'un  petit  bois  qui  estoit  contre 
nous  planté  sur  une  petite  colline,  et  pour  aller  au  bois  il  nous  falloit 
traverser  une  grande  pree  toute  de  vase  et  de  fondrière,  couverte 
de  roseaux  et  autres  sortes  d'herbes  fort  estranges;  carie  tuyau 
estoit  dur  comme  bois,  et  les  feuilles  nous  découpoyent  pieds  et  iam- 
bes iusques  au  sang,  estans  tousiours  en  l'eau  iusques  au  fourc,  et 
qui  redoubloit  nostre  misère  et  calamité,  la  pluye  tombait  telle- 
ment du  ciel  sur  nous  que,  comme  en  un  déluge,  nous  estions  tout 
ce  temps-là  entre  deux  eaux;  et  plus  nous  marchions  avant,  aussi 
nous  trouvions  l'eau  profonde.  Et  lors  pensant  bien  estre  au  dernier 
période  de  nostre  vie,  nous  embrassasmes  l'un  l'autre,  et  d'affection 
commune  nous  commençasmes  à  souspirer  et  crier  au  Seigneur,  ac- 
cusant noz  péchez,  et  recognoissans  sur  nous  la  rigueur  de  ses  iuge- 
mens.  Hélas  !  Seigneur,  disions-nous,  que  sommes-nous  plus  q'  povres 
vermisseaux  de  terre?  Noz  âmes,  toutes  altérées  de  douleur,  se  ren- 
dent entre  tes  bras;  ô  Père  de  miséricorde  et  Dieu  de  charité  !  délivre 
nous  de  ce  pas  de  la  mort;  ou  si  tu  veux  qu'en  ce  désert  nous  tirions 
le  dernier  soupir  de  la  vie,  assiste-nous  à  ce  que  la  mort,  de  toutes 
choses  la  plus  terrible,  nous  venant  saisir,  ne  nous  estonne  davan- 
tage, mais  que  nous  demeurions  fermes  et  stables  au  sens  de  ta  fa- 
veur et  bienveillance  que  nous  avons  tant  et  tant  esprouvee  à  cause 
de  ton  Christ,  pour  donner  lieu  à  l'esprit  de  Satan,  esprit  de  deses- 
poir et  de  deffiance;  car,  soit  que  nous  mourions,  nous  protestons 
maintenant  devant  ta  maiesté,  que  nous  voulons  mourir  à  toy  ;  soit 
que  nous  vivions,  ce  sera  pour  raconter  tes  merveilles  au  milieu  de 
l'assemblée  de  tes  serviteurs. 
Nos  prières  faites,  nous  marchasmes  à  grand'  peine  droit  au  bois 


470  VOYAGE  EN    FLORIDE 

tant  que  nous  arrivasmes  près  d'une  grosse  rivière  q'  couroit  au 
milieu  de  ceste  pree;  le  canal  estoit  assez  estroit,  mais  fort  profond, 
et  l'eau  y  coulloit  de  grande  vitesse,  d'autant  que  tout  le  champ 
pendoit  verslamer.  Ce  fut  une  autre  augmentation  de  noz  angoisses, 
car  il  n'y  avoit  homme  des  nostres  qui  osast  entreprendre  à  passer 
la  rivière  à  nage;  mais  en  ceste  confusion  de  noz  pensées,  quant 
à  trouver  moyen  de  passer  outre,  il  me  souvint  du  bois  que  nous 
avions  laissé  derrière  nous;  après  avoir  exhorté  mes  frères  à  patience 
et  à  continuer  à  bien  espérer  du  Seigneur,  ie  retournay  au  bois,  et 
y  coupay  une  longue  perche,  avec  un  fust  d'un  fermoir  assez  grand 
qui  me  demeura  en  la  main,  de  l'heure  que  le  fort  fut  pris,  et  retour- 
nay aux  autres  qui  m'attendoyent  en  grande  perplexité.  Or  ça,  dis- 
ie,  frères,  essayons  si  Dieu,  par  le  moyen  de  ce  baston,  nous  vou- 
dra donner  quelque  avantage  à  parfaire  nostre  chemin.  Lors  nous 
couchasmes  la  perche  dessus  l'eau;  l'un  desnostres,  et  chacun  à  son 
tour,  le  tenant  par  un  bout  et  entrant  en  l'eau,  portoit  la  perche 
quant  à  soy;  et  au  milieu  du  canal,  comme  nous  en  perdions  la 
veiie,  le  poussasmes  de  force  assez  près  de  l'autre  rive,  où  il  print 
terre  à  l'aide  des  cannes  et  autres  herbes  qui  estoyent  de  l'autre 
bord;  et,  à  son  exemple,  passasmes  ainsi  un  à  la  fois;  mais  ce  ne 
fut  pas  sans  grand  péril  et  sans  boire  beaucoup  de  ceste  eau  salée, 
voire  et  tellement  que  nous,  venans  à  l'autre  bord,  nous  avions  le 
cœur  tout  espousseté,  et  estions  ainsi  affadis  comme  si  nous  eussions 
esté  à  demi  noyés.  Apres  que  nous  fusmes  revenus  et  que  nous 
eusmes  repris  courage,  tendans  toujours  à  ce  bois  que  nous  avions 
remarqué  proche  de  la  mer,  la  perche  mesme  no'  fut  nécessaire  à 
passer  un  autre  bras  d'eau,  qui  ne  nous  donna  pas  moins  de  fascherie 
que  le  premier;  mais,  grâces  à  Dieu,  nous  le  passasmes  et  entrasmes 
le  soir  mesme  dedans  le  bois,  où  demeurasmes  la  nuict  en 
grande  crainte  et  tremblement,  estant  debout  contre  les  arbres.  Et 
combien  que  nous  fussions  travaillez  tant  et  plus,  si  n'avions-nous 
pas  volonté  de  dormir.  Car  quel  pourroit  estre  le  repos  des  esprits 
en  telle  frayeur.  Mesmes  no'  vismes  environ  le  poinct  du  jour  une 
beste  grande  comme  un  cerf,  à  cinquante  passes  près  de  nous,  qui 
avoit  la  teste  fort  grosse,  .les  yeux  flamboyans  et  sans  silles,  les 
oreilles  pendantes,  ayant  les  parties  de  derrière  eminentes.  Elle 
nous  sembla  monstrueuse  à  cause  de  ses  yeux  fort  estincellans  et  grans 
à  merveilles  :  laquelle  toutesfois  ne  s'approcha  de  nous  pour  nous 
faire  aucune  nuisance.  Le  iour  venu  nous  sortismes  du  bois  et  revis- 
mes  la  mer,  à  laquelle  nous  aspirions   après  Dieu,  comme  au  seul 


PAR    LE    CIIALLEUX.  471 

moyen  de  sauver  noz  vies;  mais  nous  fumes  de  rechef  faschez  et 
troublez,  car  nous  apperceusmes  un  pays  de  mareses  et  lieuxfangeux, 
plein  d'eau  et  couvert  de  roseaux,  comme  celui  que  nous  avions 
passé  le  jour  précédent.  Nous  marchasmes  donc  au  travers  de  ceste 
pree,  et  assez  près  de  la  route  que  nous  avions  à  faire.  Nous  apper- 
ceusmes parmi  les  roseaux  une  troupe  de  gens  que  nous  estimions 
estre  de  prime  face  noz  ennemis,  qui  fussent  là  venus  pour  nous 
coupper  chemin  ;  mais  quand  nous  eusmes  veu  de  près  que  ils  es- 
toyent  désolez  comme  nous,  nuds  et  effrayez,  nous  entendismes  in- 
continent qu'ilz  estoient  de  noz  gens;  aussi  estoit-ce  le  capitaine 
Lauduniere,  sa  fille  de  chambre,  Jacques  Morgues  de  Dieppe,  Fran- 
çois Duval  de  Rouen,  le  fils  de  la  Couronne  de  fer  de  Rouen,  Nigaise 
delà  Crotte,  Nicolasle  menuzier,  le  trompette  du  sieur  de  Lauduniere 
et  autres,  qui  tous  ensemble,  faisoyent  le  nombre  de  vingt-six 
hommes.  Sur  la  délibération  dece  que  nous  avions  à  faire,  deux  de 
noz  gens  montèrent  au  couppeau  de  l'un  des  arbres  le  plus  haut, 
et  descouvrirent  l'un  de  noz  petits  navires,  qui  estoit  celui  du  capi- 
taine Maillard,  an  quel  ils  donnèrent  le  signal,  pour  lequel  il  fut  adverti 
que  nous  avions  besoin  de  son  secours.  Lors  il  nous  fait  arriver  sa  petite 
barque;  mais  pour  approcher  du  rivage  il  nous  estoit  nécessaire  de 
traverser  des  roseaux  et  autres  deux  rivières  semblables  à  celles 
que  nous  avions  passées  le  jour  procèdent.  A  quoi  nous  furent  gran- 
dement utiles  et  nécessaires  la  perche  que  i'avoye  couppee  l'autre  ma- 
tin, et  deux  autres  desquelles  ceux  du  sieur  de  Lauduniere  avoyent 
fait  provision,  et  vinsmes  après  près  de  la  barque,  mais  le  cœur 
nous  faillit  et  de  faim  et  de  travail,  et  fussions  demeurez  là,  sinon 
que  les  matelots  nous  eussent  preste  la  main,  qui  se  monstrerent 
fort  secourables,  et  nous  portèrent  les  uns  après  les  autres  iusques 
dedans  la  barque,  et  nous  rendirent  tous  au  navire  où  nous  fusmes 
bien  et  chèrement  receus  ;  ils  nous  donnèrent  pain  et  eau,  et  après 
avoir  mangé  nouscommençasmes  petit  à  petit  àreprendre  force  et^vi- 
gueur  quinousfutargumenttrès  certain  derecognoistrele  salut  du  Sei- 
gneur, lequel  nous  avoit  sauvez  contre  l'espérance  d'une  infinité  de 
dangers  de  mort,  desquels  nous  avions]esté  environnez  et  assiégez  de 
toutes  parts,  pour  luy  en  rendre  grâces  et  louanges  à  iamais.  Nous 
passasmes  ainsi  toute  la  nuict,  racontans  les  merveilles  du  Seigneur, 
et  nous  consolasmes  les  uns  les  autres  en  la  souvenance  de  nostre 
salut.  Et,  le  iour  estant  venu,  laques  Ribaut,  capitaine  de  la  Perle, 
nous  aborda  pour  conférer  avec  nous  de  ce  que  nous  pourrions 
faire,  et  du  moyen  que  nous  pourrions  tenir  pour  sauver  le  reste  de 


472  VOYAGE    EN    FLORIDIÎ 

noz  hommes  et  les  vaisseaux.  Et  alors  il  fut  remonstré  le  peu  de 
vivres  que  nous  avions,  noz  forces  rompues,  noz  munitions  et  ap- 
parats de  défense  saisis,  l'incertitude  de  Testât  de  nostre  coronal,  ne 
sachant  s'il  estoit  eschoùé  en  quelque  costé,  au  loin  arrière  de  nous, 
emporté  de  la  tourmente.  Nous  conclûmes  donc  que  nous  ne  pour- 
rions mieux  faire  que  d'essayer  de  retourner  en  France,  et  furent 
d'advis  les  plus  grands  de  nostre  compagnie  de  séparer  en  deux 
parties  ceux  qui  estoyent  eschappez  de  laiournée  du  fort,  et  que  l'une 
demeurast  en  la  Perle,  et  l'autre  se  retirast  sous  la  charge  du  capi- 
taine Maillard.  Or  le  ieudi,  vingt  cinquième  iour  du  mois  de  sep- 
tembre, nous  partismes  de  ceste  coste  à  la  faveur  d'un  gros  vent 
du  nord,  estans  délibérez  de  nous  retirer  en  France;  et,  dès  le  pre- 
mier jour,  noz  deux  navires  ont  esté  tellement  escartez,  que  plus  ne 
nous  sommes  entre-trouvez  sur  les  eaux. 

Nous  singlasmes  cinq  cens  lieues  assez  heureusement;  et  alors, 
un  matin,  environ  soleil  levant,  fusmes  assaillis  d'un  navire  Espa- 
gnol, lequel  nous  soutinsmes  au  possible,  et  les  canonnasmes  d'une 
telle  sorte  que  nous  les  rendismes  subiects  à  nostre  dévotion  et  les 
batismes  tellement  qu'on  voyoit  le  sang  regorger  par  les  naugeres; 
nous  les  tenions  ainsi  comme  rendus  et  descendus  tout  bas;  mais  il 
n'y  avoit  aucun  moyen  de  les  cramponner,  à  cause  du  temps  qui 
estoit  fort  impétueux  ;  car  il  y  avoit  danger  en  les  cramponnant 
s'entrefroisser,  qui  eust  esté  pour  nous  enfondrer  et  faire  couler 
bas,  eux  aussi  se  contentans  de  ceste  charge  nous  donnèrent  congé, 
et  les  laissasmes  ioyeux,  et  remercians  Dieu,  de  ce  qu'aucun  de 
nous  ne  fut  blessé  en  ceste  escarmouche  ne  tué ,  si  non  nostre  cui- 
sinier. Le  reste  de  nostre  navigation  a  esté  sans  aucune  rencontre 
d'ennemis;  mais  nous  avons  esté  fort  tourmentez  des  vents,  qui 
nous  ont  maintes  fois  menassez  de  nous  jetter  à  la  coste  d'Hespagne, 
qui  eust  esté  le  comble  de  noz  malheurs ,  et  la  chose  que  nous 
avions  en  plus  grande  horreur.  Nous  avons  aussi  enduré  sur  les 
eaux  beaucoup  d'autres  choses,  comme  froit  et  faim,  car,  il  faut 
bien  entendre  que  nous  autres  qui  estions  eschappez  de  la  terre  de 
la  Floride  ,  n'avions  pour  tout  vestement  ou  accoustrement,  tant 
pour  le  jour  comme  pour  la  nuict ,  fors  que  la  simple  chemise,  ou 
quelque  autre  petit  haillon,  qui  estoit  bien  peu  de  chose  pour  nous 
défendre  à  rencontre  de  l'iniure  du  temps  :  et  qui  pis  est,  le  pain 
que  nous  mangions ,  nous  le  mangions  fort  escharsement ,  et  es- 
toit tout  corrompu  et  gasté ,  mesmement  aussi  l'eau  que  nous 
avions   estoit  toute  empuantie ,  de  laquelle  néantmoins  no'  n'a- 


PAR    LE    CUALLKUX.  473 

vions  pour  tout  le  long  de  la  iournée  que  plein  une  petite  tasse. 

Ceste  mauvaise  nourriture  a  esté  cause  que  nous  estans  des- 
cendus à  terre ,  sommes  tombez  en  beaucoup  de  diverses  maladies , 
lesquelles  ont  emporté  plusieurs  des  hommes  qui  estoyent  en  nostre 
compagnie,  et  fusmes  pour  la  fin  de  ceste  navigation  périlleuse  et 
lamentable,  rendus  à  la  coste  de  la  Rochelle,  où  nous  avons  esté 
receus  et  traittez  fort  humainement  et  gracieusement  de  habitants 
du  pays  et  de  ceux  de  la  ville,  nous  donnant  de  leurs  biens  autant 
que  nostre  nécessité  le  requéroit  :  et  assistez  que  avons  esté  de  leur 
grâce,  nous  avons  eu  assez  de  quoy  chacun  retourner  en  son  pays. 

Nous  avons  dit  de  Iean  Ribaut  qu'il  s'embarqua  avec  l'eslite  de 
nos  soldats  pour  aller  trouver  les  Espagnols  ,  et  les  ayant  cercliez 
par  l'espace  de  cinq  jours  ne  les  trouva  pas,  mais  il  rencontra  l'Ad- 
mirale  de  son  équippage,  nommée  la  Trinité,  et  résolu  de  continuer 
à  défendre  la  coste  contre  la  descente  des  Espagnols,  ignorant  ce  qui 
nous  estoit  advenu  au  fort,  entra  dedans  :  pour,  selon  la  disci- 
pline ordinaire  en  mer,  mieux  commander  à  tous  ses  hommes  :  le 
temps  leur  estoit  fort  fascheux,  d'autant  que  le  vent  estoit  merveil- 
leusement impétueux,  et  plouvoit  incessamment.  Le  cinquième  iour 
la  tempeste  se  redoubla,  et  les  pressa  de  telle  sorte,  qu'onques  ne  se 
peurent  garder  d'estre  eschouez  à  la  coste,  au  dessus  de  la  rivière 
de  May,  environ  cinquante  lieues  :  les  vaisseaux  furent  tous  rompus, 
et  leurs  munitions  perdues  :  les  hommes  toutes  fois  vindrent  tous  à 
terre,  réservé  le  capitaine  La  Grange,  qui  se  jetta  sur  un  mast,  et 
fut  englouti  des  eaux  :  homme  entre  les  autres  lequel  est  à  regretter, 
tant  pour  le  bon  conseil  et  adresse  qui  estoit  en  luy,  que  aussi  pour 
les  fruicts  de  son  aimable  accointance,  tant  il  estoit  commode  à 
dresser  les  hommes  pour  les  rendre  vertueux  et  semblables  à  luy. 

Noz  gens  alors  estans  sauvez  à  terre  de  la  furie  des  ondes ,  se 
trouvèrent  incontinent  en  une  autre  fascherie  :  car  à  la  faim  qui 
les  tenoit  ils  n'avoyent  aucun  remède,  sinon  qu'ils  le  prinssent  tel 
que  la  terre  le  leur  présentoit,  c'est  à  savoir,  herbes,  racines  ou 
autres  telles  choses,  desquelles  ils  pensassent  appaisser  leur  abbayant 
estomach.  Il  n'y  avoit  aussi  de  quoy  satisfaire  à  leur  soif  :  sinon 
des  vieilles  cisternes,  où  l'eau  estoit  fort  trouble,  mesmement  l'es- 
cume  qu'elle  iettoit,  ;  pouvoit  tant  seulement  au  regarder  faire  des 
plus  sains  les  plus  malades  :  neantmoins  la  rage  de  leur  grande  fa- 
mine les  emportoit  à  tout  avaler,  combien  qu'il  leur  semblast  fort  es- 
trange,  et  furent  en  telle  misère  l'espace  de  huict  iours  entiers.  Le 
neufième  iour  ils  trouvèrent  d'aventure  une  barque  assez  petite,  et 


kïïk  VOYAGE  EN  FLORIDE 

furent  de  cela  aucunement  recréez,  espérans  que  par  ce  moyen  ils 
pourroyent  faire  entendre  leur  naufrage  à  ceux  du  fort.  Or  entre 
eux  et  le  fort ,  il  y  avoit  distance  de  douze  lieues  par  terre ,  et  cin- 
quante par  mer,  et  eust  fallu  qu'ils  eussent  traversé  la  rivière  des 
Dauphins  qui  est  fort  profonde  et  large,  environ  d'un  grand  quart 
de  lieue,  parquoy  sans  vaisseau  ce  leur  estoit  une  chose  impossible 
de  passer  outre.  Quand  donc  ils  eurent  recouvré  la  barque,  ils  la  cal- 
fadèrent  de  leurs  chemises  en  lieu  d'estouppcs.  Adonc  le  capitaine 
Iean  Ribaut ,  de  sa  grâce  et  modestie  accoustumée,  en  appela  plu- 
sieurs de  son  conseil,  et  leur  fist  environ  telle  remontrance  :  Com- 
pagnons et  amis,  il  n'y  a  moyens  de  continuer  la  vie  en  telles  misères 
et  calamitez  :  la  mort  nous  seroit  plus  à  souhaitter,  que  de  vivre 
estans  chargez  de  telles  afflictions,  sinon  que  nostre  bon  Dieu  nous 
a  donné  la  foy  de  sa  providence,  pour  attendre  le  secours  tel  qu'il 
luy  plaira  nous  donner,  et  cependant  c'est  à  nous  d'employer  tout 
nostre  entendement,  si  nous  pourrons  trouver  l'issue  de  ces  an- 
goisses. Te  suis  d'advis  qu'il  y  en  ait  quelques  uns  d'entre  nous,  les- 
quels par  ceste  petite  barque  tendent  par  devers  le  fort,  à  fin  d'a- 
vertir noz   gens    qu'ils  nous    viennent    donner  secours   en   ceste 
extrême  nécessité.  Et  sur  le  champ  iettant  grosses  larmes  com- 
mença à  invoquer  le  nom  de  Dieu  ,  se  prosternant  à  terre,  et  tous 
ceux  aussi  de  sa  compagnie.  Les  prières  estant  faites,  ils  commen- 
cèrent à  regarder  qui  seroit  le  plus  idoine  à  faire  le  voyage;  et 
nommèrent  Thomas  le  Vasseur  de  Dieppe,  à  qui  Iean  Ribaut  donna 
charge,  qu'au  plus  tost  il  fist  entendre  à  nos  gens  en  quel  désastre 
ils  estoyent  tombez,  et  allèrent  avecques  luy,  Vincent  Simon,  Michel 
Gonor  et  autres  jusqu'au  nombre  de  seize.  Noz  gens,  comme  i'ay 
dit  ci  devant,  estoyent  du  costé  de  la  rivière  au  delà  du  fort,  et  le 
iour  mesme   veirent  de    l'autre  costé   vers  le  fort   une    trouppe 
d'hommes  en  armes,    l'enseigne   desployee.  Après  qu'ils   eurent 
cognu  par  conjectures,  autant  qu'ils  en  peurent  prendre,  en  telle 
distance  de   lieu ,  que  c'estoyent  Espagnols,  noz  François  en  telle 
abysme  d'angoisse,  pour  extrême  recours  envoyèrent  à  nage  quel- 
ques uns  de  la  compagnie,  pour  leur  faire  offre  de  se  rendre  leurs 
vies  sauves.  Les  déléguez  furent  reçus  de  prime  face  assez  humai- 
nement. Le  capitaine  de  ceste  compagnie  espagnole,  lequel  se  faisoit 
nommer  Vallemande,  protesta  en  foy  de  gentilhomme,  chevalier 
et  chrestien ,  de  sa  bienveillance  envers  les  François ,  mesmement 
aussi  que  c'estoit  la  façon  qui  avoit  esté  de  tout  temps  pratiquée  en 
la  guerre  que  l'Espagnol  victorieux  se  contentast,  à  l'endroit  du 


PAR    LE    ClIALLEUX.  475 

François  principalement,  sans  passer  plus  outre  :  exhortant  en  tru- 
chement, afin  q'  tous  fussent  persuadez  de  ceste  belle  promesse,  que 
iamais  il  ne  voudroit  faire  faire  en  cest  endroit,  de  quoy  les  nations 
se  puissent  en. après  ressentir,  et  prestement  fist  accoustrer  une 
barque,  en  laquelle  il  commanda  qu'il  y  eust  cinq  hommes  Espagnols 
qui  entrassent  dedans,  et  qu'ils  passassent  outre  à  noz  gens,  ce  qu'ils 
firent.  Or  estans  passez  et  la  harangue  faite  de  la  part  du  capitaine 
Vallemande,  le  capitaine  Iean  Ribaud  entra  des  premiers  dans  la 
barque  avec  les  autres,  jusques  au  nombre  de  trente,  qui  fut  receu 
de  Vallemande  assez  humainement ,  mais  les  autres  lesquels  es- 
toyent  de  sa  compagnie  furent  menez  assez  loin  arrière  de  luy  et 
liez  tous ,  deux  à  deux,  les  mains  derrière  le  dos. 

Alors  le  reste  des  nostres  passoit,  trente  à  la  fois,  cependant  que 
Vallemande  faisoit  entretenir  de  paroles  feintes  et  simulées  ce  bon 
capitaine  Iean  Ribaut,  lequel  s'attendoit  simplement  à  la  foy  de  ce 
Vallemande,  à  laquelle  il  s'estoit  rendu.  Or  les  nostres  estans  tous 
passez  furent  ainsi  liez  ensemble  deux  à  deux,  et  comme  ils  estoyent 
tous  ensemble ,  François  et  Espagnols,  cheminoyent  vers  le  fort  : 
le  capitaine  Iean  Ribaud  et  autres  nommeiment  le  sieur  d'Ottigny, 
quand  ils  veirent  ainsi  les  nostres  estans  couplez  ensemble,  commen- 
cèrent à  changer  de  couleur,  et  de  rechef  se  recommandèrent  à  la 
foy  dudit  sieur  de  Vallemande  qui  les  asseuroit  :  leur  disant,  que 
ces  lieus  estoyent  seulement  pour  les  mener  iusques  au  fort  en  as- 
seurance  et  que  là  il  leur  tiendroit  ce  qu'il  avoit  promis  :  et  comme 
ils  estoyent  assez  près  du  fort,  il  commença  à  s'enquérir  de  ceux 
qui  estoyent  matelots,  charpentiers  de  navire,  canoniers  et  autres, 
lesquels  seroyent  utiles  aux  offices  de  la  marine,  lesquels  estans 
choisis  se  trouvèrent  le  nombre  de  trente  hommes,  et  bientost  après 
voici  une  compagnie  du  fort,  laquelle  compagnie  venoit  à  rencontre 
de  noz  gens,  lesquels  on  faisoit  marcher  arrière  du  sieur  de  Valle- 
mande et  de  sa  compagnie,  ainsi  comme  on  feroit  un  trouppeau  de 
bestes  lequel  on  chasseroit  à  la  boucherie,  lors  à  son  de  phiffres , 
tabourins  et  trompes,  la  hardiesse  de  ces  furieux  Espagnols  se  des- 
bende  sur  ces  povres  François ,  lesquels  estoyent  liez  et  garottez  : 
ia  c'estoit  à  qui  donneroit  le  plus  beau  coup  de  picque,  de  hallebarde 
et  d'espée,  de  sorte  que  en  demye  heure  ils  gagnèrent  le  champ  et 
emportèrent  ceste  glorieuse  victoire,  tuans  ceux  la  vaillamment  qui 
s'estoyent  rendus,  et  lesquels  ils  avoyent  receu  à  leur  foy  et  sauve- 
garde. 
Or  durant  ceste  cruauté  le  capitaine  Iean  Ribaud  fait  quelques 


476       VOYAGE  EN  FLORIDE  PAR  LE  C  HALL  EUX. 

remontrances  à  Yallemande,  pour  sauver  sa  vie  :  mesmes  le  sieur 
d'Ottigny  se  iettant  à  ses  pieds,  l'appelloit  de  sa  promesse  :  mais 
tout  cela  ne  servit  de  rien  :  car  leur  tournant  le  dos  marcha  quel- 
ques pas  arrière  d'eux,  et  l'un  de  ses  bourreaux  frappa  par  derrière 
d'un  coup  de  dague  le  capitaine  Iean  Ribaud,  tellement  qu'il  le  fist 
tomber  par  terre,  et  puis  bien  tost  après  redoubla  deux  ou  trois 
coups,  tant  qu'il  luy  eust  osté  la  vie. 

Voilà  quel  a  esté  le  traitement  que  les  nostres  (lesquels  s'estoyent 
endus  sous  ombre  de  bonne  foy)  ont  reçu  de  l'Espagnol  et  pour 
combler  leur  cruauté  et  barbarie  :  ils  ont  rasé  la  barbe  du  lieute- 
nant du  Roy,  pour  faire  monstre  de  leur  expédition  et  l'ont  bien  tost 
après  envoyée  à  Civile  (1),  ainsi  comme  aucuns  de  noz  matelots  ré- 
servez et  employez  pour  ce  mesme  voyage,  nous  ont  ces  iours  passez 
fidèlement  raconté ,  nommément  Christophe  le  Breton  du  Havre  de 
Grâce,  lequel  s'est  secrettement  retiré  de  Civile  à  la  ville  de  Bour- 
deaux,  et  s'est  fait  porter  par  les  navires  de  Bourdeaux  à  Dieppe,  et 
pour  le  trophée  de  leur  renommée  et  victoire,  démembrèrent  le  corps 
de  ce  bon  et  fidèle  serviteur  du  Roy ,  et  firent  de  sa  teste  quatre 
quartiers  lesquels  ils  fichèrent  en  quatre  picques,  et  puis  les  plan- 
tèrent aux  quatre  coings  du  fort. 

(1)  Se ville. 


VI. 

REOUESTE  AU  ROY 

FAITE  PAR  LES  FEMMES  VEFVES 

ENFANS  ORPHELINS,  PARENS 
ET  AMIS  DE  SES  SUIETS 

ONT  ESTÉ  CRUELLEMENT  MASSACREZ  PAR  LES  HESPAGNOLS 
EN  LA    FRANCE   ANTARTIQUE ,    NOMMÉE    LA    FLORIDE 


Sire,  il  y  ha  une  infinité  de  povres  et  misérables  personnes, 
femmes  vefves  et  enfans  orphelins,  tous  vos  suiets  et  vassaux  qui  se 
présentent  aux  pieds  de  Vostre  Maiesté,  les  larmes  aux  yeux,  avec 
l'entière  obéissance  et  naturelle  subiection  qu'ils  vous  doivent  et 
portans  en  leur  main,  devant  Yostre  Excellence  et  Grandeur,  un 
pitoyable  discours  de  leurs  très  justes  complaintes  et  doléances 
ou  plustost  le  triste  spectacle  oupourtrait  visible  de  leurs  pères,  leurs 
maris,  leurs  enfans,  leurs  frères,  leurs  neveux  ,  cousins  et  alliez, 
jusques  au  nombre  de  huict  ou  neuf  cens  hommes  que  femmes  et 
enfans,  quasi  tous  massacrez  et  taillez  en  pièces  en  la  terre  de 
Floride  par  le  capitaine  Pétremclaude  (1)  et  ses  soldats  Hespagnols. 

Et  d'autant  que  l'outrage  du  faict  est  assez  odieux  et  trop  vilain  de 
soy-mesme,  et  que  le  sang  de  vos  povres  suiets  ainsi  traistreusement 
respandu  crie  vengeance  devant  Dieu,  c'est  à  Yostre  Maiesté  ,  Sire, 
de  considérer,  s'il  vous  plaist,  que  comme  il  vous  ha  establi  pour 
souverain  Roy  et  baillé  l'obéissance  de  tant  de  peuples  en  main 
pour  les  régir  par  bonnes  loix  et  les  maintenir  et  défendre  sous 
vostre  sauvegarde,  aussi  les  povres  -supplians  n'ont  autre  attente  et 

(1)  Le  nom  de  Menendez  est  singulièrement  défiguré. 


478  REQUESTE    AU    ROY 

recours  (après  Dieu)  qu'à  implorer  vostre  aide  et  protection,  et  sup- 
plier très-humblement  Yostre  Maiesté  de  leur  tendre  la  main ,  les 
redresser  et  soustenir,  mesmement  au  temps  que  la  playc  saigne 
encore  de  leurs  angoisses  ;  bref,  leur  assister  avec  telle  douceur  et 
consolation  que  l'embrassement  du  père  apporte  à  ses  propres  en- 
fans,  ou  le  bon  visage  du  maistre  à  ses  affectionnez  et  fidèles  servi- 
teurs. Et  de  faict,  leurs  plaintes  ne  sont  moins  dignes  de  commiséra- 
tion et  pitié  que  la  cruauté  de  Pétremclaude,  Hespagnol ,  est 
contraire  à  toutes  factions  de  la  guerre  et  à  toutes  loix  et  ordon- 
nances qui  jamais  ayant  esté  receiies  de  Dieu  ne  des  hommes.  Et 
pour  vous  le  faire  entendre  en  particulier,  Vostre  Maiesté,  Sire,  est 
bien  informée  que  vos  subiets  ont  esté  envoyez  par  vous  en  ladite 
Floride  sous  vostre  authorité,  et  suivant  vostre  commandement 
exprès  et  par  vertu  de  vos  lettres  patentes,  en  forme  de  commis- 
sion et  congé ,  portées  par  Iean  Ribaut.  Lesdits  vassaux,  arrivez 
audit  lieu  de  la  terre  de  Floride,  ont  esté  furieusement  envahis  par 
cinq  navires  hespagnols,  dont  le  plus  grand  estoit  du  port  de  huict 
cens  tonneaux  et  les  autres  de  moyen  port;  les  gens  desquels  ont 
premièrement  pris  le  fort  qui  avoit  esté  construit  en  vostre  nom 
par  les  François,  et  les  hommes,  femmes  et  enfans  trouvez  dedans 
ledit  fort  ont  esté  par  lesdits  Hespagnols  tuez  et  meurtris  sans  les 
prendre  à  merci;  au  contraire,  monstroyent  les  corps  des  petits  en- 
fans  transpercez,  plantez  au  bout  de  leurs  picques;  et  secondement 
ont  fait  tuer  et  massacrer  ledit  Ribaut  et  toute  sa  compagnie,  de 
sept  à  huict  cens  hommes  contre  l'asseurance  et  la  foy  qu'ils  luy 
avoient  promise  de  leur  sauver  la  vie,  les  ayans  liez  bras  et  mains 
par  derrière,  appelans  vos  subiets  meschans  bougres,  ladres,  lar- 
rons François,  et  le  tout  en  la  présence  et  devant  les  yeux  dudit  Ri- 
baut. Lequel,  pour  l'horreur  dudit  massacre,  se  vouloit  approcher 
dudit  Pétremclaude  pour  se  mettre  en  sa  protection,  et  néantmoins 
ledit  Pétremclaude  l' avoit  repoussé,  et  fait  tuer  à  l'instant  par  un 
de  ses  soldats,  qui  lui  bailla  un  coup  de  dague  dans  le  corps  par 
derrière,  duquel  coup  ledit  Ribaut  tomba  par  terre;  et  estant  tombé, 
ledit  soldat  lui  bailla  encore  un  coup  dedans  le  corps  par  devant,  en 
sorte  que  ledit  Ribaut  demeura  mort  en  la  place.  Et  ce  fait,  ledit 
soldat  luy  coupa  la  teste  ,  luy  raza  le  poil  de  la  barbe  et  partit  la 
teste  en  quatre  quartiers ,  qui  furent  plantez  sur  quatre  picques  au 
milieu  de  la  place  où  les  François  estoyent  morts. 

Finalement  ledit  capitaine  Hespagnol  envoya  une  lettre  au  Roy 
d'Hespagne,  et  fit  enclore  dedans  ladite  lettre  le  poil  de  la  barbe 


FAITE    PAR    LES    FEMMES  VEFVES.  479 

dudit  Ribaut;  que  Pétremclaude  avec  ses  gens,  faisant  recevoir 
une  honte  avec  telle  bravade  aux  serviteurs  d'un  Roy  si  puissant  et 
si  renommé ,  veut  bien  qu'on  entende  qu'il  aime  peu  l'honneur  et 
craint  encore  moins  la  force  et  la  rencontre  du  maistre.  Vostre 
Maiesté,  d'autre  part,  n'ignore  pas  que,  pour  mieux  triompher 
d'une  meschanceté  et  redoubler  l'outrage  de  ce  crime  tant  exécrable, 
mesme  après  la  mort,  on  s'est  joué  et  fait  comme  une  moquerie 
de  la  teste  et  du  poil  de  celuy  qui  n'estoitrien  moins  que  vostre  lieu- 
tenant général,  et  que  le  papier  d'une  missive  a  servi  de  plat  pour 
faire  un  présent  du  poil  de  sa  barbe. 

Toutesfois  c'est  chose  incroyable  qu'un  Roy  ne  prince  chrestien, 
ne  payen  quelconque  ,  voulust  avouer  ledit  Pétremclaude  pour  un 
faict  de  cruauté  si  barbare  et  qui  surpasse  la  rage  et  fureur  des 
tygres  et  lions,  et  d'autant  plus  exécrable  que  l'exécution  s'en  est 
faite  en  plein  jour  de  paix,  à  trefve  et  appointement  d'amitié,  sans 
guerre  ouverte  de  vostre  part  contre  une  nation  ne  seigneurie 
quelconque.  Et  néantmoins  les  Hcspagnols  y  ont  mis  la  main, 
voire  sur  les  lieux  et  personnes  qui  de  rien  ne  touchent  ne  appar- 
tiennent à  autre  qu'à  vostre  sceptre  et  couronne,  sinon  que  Pé- 
tremclaude volust  dire  que  la  force  d'un  estranger  ha  lieu  contre 
le  Roy  pour  usurper  ce  qui  est  vostre,  ou  s'approprier  la  puissance 
de  commander  en  vostre  place  ,  ou  bien  se  donner  l'autorité  des 
lettres,  et  le  regard  ou  soin  de  chastiment  et  correction  sur  eux, 
comme  Dieu  vous  a  commis  pour  subiects,  avec  un  lien  si  estroit  de 
subiection,  d'obéissance  et  naturelle  affection  envers  vous,  que  plus- 
tost  ils  mourroyent  de  mille  morts  que  de  condescendre  à  l'opinion 
de  changer  de  maistre,  ni  baisser  le  col  sous  la  merci  d'autre  joug 
à  nouvelle  principauté. 

Si  doncques  Pétremclaude  est  désavoué,  son  maistre  n'a  que 
dire  qu'il  n'en  fait  ou  vous  laisse  faire  la  justice,  avec  satisfaction 
ou  réparation  telle  qu'à  vous  appartient,  vous  remettant  et  quittant 
au  surplus  la  jurisdiction  et  possession  de  ladite  terre  de  la  Floride, 
qui  de  long  temps  vous  estoit  occupée  et  emparée  par  vos  subiets, 
en  vostre  nom  et  sous  le  titre  et  authorité  de  vostre  sceptre  et  cou- 
ronne. Ioinct  que  vosdicts  subiets  n'y  ont  pas  esté  chassez  ni  rédigez 
comme  fugitifs  ou  forbannis,  mais  comme  ambassadeurs,  officiers 
et  ministres  de  Vostre  Maiesté,  et  tels  recogneus  et  advouez  par  vos 
lettres  patentes  de  commission  dudict  Ribaut,  tenu  et  réputé  en 
ceste  part  comme  vostre  personne  mesme.  Et  combien  que  cette 
indignité  soit  atroce  de  soy-mesme,  si  est-ce  qu'elle  redouble  quand 


480  REQUESTE   AU    ROY 

elle  demeure  impunie,  et  cela  augmente  le  déshonneur  et  estend  le 
scandale  plus  loin  quand  les  meurtriers,  violateurs  de  la  foy  pu- 
blique ,  sont  impunément  soustenuz  et  nourris  en  leur  malice  et 
authorisez. 

Ce  que  vostre  débonnaireté ,  Sire,  ne  voudra  iamais  faire,  ains 
embrassera  le  fait  et  la  querelle  de  ses  povres  subiets  ainsi  inius- 
tement  outragez  au  préjudice  de  toutes  loix ,  avecques  si  grande 
cruauté  qu'il  semble  que  ce  soit  pour  dissoudre  les  liens  de  toute 
société  humaine  et  rompre  l'ordonnance  de  Dieu  ;  si  bien  que  ledit 
Pétremclaude  voudroit  par  sa  ruse  faire  perdre  toute  occasion  de 
modestie,  quand  iusques  à  l'extrême  la  patience  est  blessée. 

Les  Carthaginois  et  peuples  affricains  ont  receu  grand  blasme  et 
vitupère  de  rompre  leur  foy  contre  tout  propos,  quand  l'occasion 
s'est  offerte  à  leur  avantage.  Les  Romains  ont  tellement  tenu  la 
leur  que  mesmement  ils  la  gardoyent  à  leurs  propres  ennemis. 
Pleust  à  Dieu  qu'on  peust  donner  aujourd'huy  telle  louange  à  Pé- 
tremclaude et  à  ceux  de  sa  maison,  qui  se  sont  légèrement  dispensez 
de  rompre  leur  foy  et  promesse,  jurer  par  hypocrisie,  en  abusant 
du  nom  de  Dieu ,  comme  pour  le  faire  compagnon  de  leur  traistre 
desloyauté  !  Que  si  Dieu  se  sert  quelquefois  des  meschans  et  leur 
lasche  la  bride  pour  accomplir  la  mesure  de  leur  forcenerie,  comme 
les  Cananéens,  il  n'est  pourtant  suiet  à  la  force  des  hommes,  ains 
comme  il  est  plus  fort  que  tous,  aussi  il  fortifie  les  plus  foibles  et 
nous  solicite  et  poursuit  de  faire  nostre  devoir,  afin  de  n'oublier  la 
rigueur  de  sa  justice  et  vengeance  sous  ombre  de  sa  douceur  et 
miséricorde.  Tant  y  ha  que,  comme  en  un  mesme  acte  les  crimes 
et  forfaits  des  hommes  se  déclarent  et  la  justice  de  Dieu  se  pro- 
duit, ainsi  l'advertissement  leur  est  propre  de  ce  qui  est  dit  que 
Dieu  besongne  aux  cœurs  des  meschants  comme  il  luy  plaist,  et 
néantmoins  leur  rend  selon  leur  desmérite. 

Sire,  vous  avez  ouy  quels  gémissemens  et  regrets,  quelles  larmes 
et  plus  tost  quels  derniers  soupirs  accompagnent  le  triste  souvenir 
de  nostre  misère  et  calamité  ;  le  piteux  discours  et  progrés  de  l'au- 
dacieuse et  scandaleuse  entreprise  de  Pétremclaude,  les  marques 
de  son  injustice  et  tyrannie  resprouvée  par  toutes  les  loix,  les  tristes 
vestiges  de  son  infidélité  et  trahison,  le  mespris  intolérable  qu'il  ha 
fait  de  vostre  authorité  et  grandeur;  bref,  le  meurtre  et  cruauté 
commise  à  rencontre  de  vos  serviteurs  et  subiects,  tous  ou  la  plus- 
part  vertueux  et  vaillans  capitaines,  gens  d'honneur  et  bonne  re- 
nommée, gens  qui  estoyent  pour  servir  de  muraille  vive  à  l'entour 


FAITE   PAR    LES    FEMMES    VEFVES.  481 

de  Vostre  Maiesté  et  faire  teste  et  frontière  à  tous  ennemis  de  vostre 
Estât;  par  quoy,  s'il  fut  iamais  mémoire  d'humaine  compassion  et 
miséricorde,  les  supplians  espèrent  que  Dieu  par  sa  bonté  en  tou- 
chera si  vivement  vostre  cueur,  que  Yostre  Maiesté  se  voudra  res- 
sentir de  nos  iustes  doléances  et  pitoyables  complaintes,  embrassera 
nostre  fait  pour  en  rendre  iustice,  et  pour  cest  effect  nous  tendra  la 
main  de  sa  faveur  et  protection ,  qui  sera  une  œuvre  de  pitié  digne 
de  vostre  vocation  et  un  effect  de  charité  envers  vos  propres  sujets, 
pour  adoucir  l'amertume  de  leurs  afflictions  et  tesmoigner  leur 
innocence  à  toute  la  chrestienté.  Et  par  ce  moyen,  serez  aimé  et 
receu  de  toute  nation  non  seulement  comme  Roy,  mais  comme  père 
de  vostre  peuple. 


LA    FLORIDE. 


31 


VII 
LA 

REPRINSE  DE  LA  FLORIDE 

PAR 

LE  CAPPITAINE  GOURGUE 


I.  Entre  plusieurs  singularitez  incongneues  (1)  aux  siècles  passez 
que  Dieu  a  réservées  pour  les  hommes  de  ce  temps,  la  plus  admi- 
rable à  monadvis  est  une  quatreiesme  (2)  partie  de  la  terre  descou- 
verte depuis  quatre  vingts  ans  aussy  grande ,  en  plus  que  les  trois 
jà  congneues  (3)  et  descrites  par  les  anciens,  et  une  infinité  de  belles 
isles  qui  sont  autour  de  ceste  nouvelle  terre,  dont  nous  sont  adve- 
nues (4)  infinies  commoditez  :  et  entre  autres  ceste-cy,  que  les 
hommes  studieux  n'estimeront  la  moindre.  Que  la  géografie  aupa- 
ravant manque  de  moitié ,  par  ce  moien  h'a  (5)  maintenant  reçue 
son  accomplissement  et  perfection  :  et  l'histoire  naturele  des  ani- 
maux, des  plantes,  de  la  pierrerie,  et  des  métaulx  en  a  esté  de 
beaucoup  augmentée.  Plusieurs  belles  choses  que  les  anciens 
avoient  plustost  conclues  par  ratiocination,  que  congneues  par  ex- 
périence en  ont  esté  confermées,  comme  :  qu'il  y  a  des  antipodes; 
et  (6)  (ce  qu'à  peine  eust-on  osé  espérer)  qu'on  peult  y  aller  et  venir, 
négotier,  traffiquer  (7)  et  contracter  avec  eulx.  Beaucoup  d'erreurs 
invétérées  en  ont  aussi  esté  convaincues,  comme  que  la  terre  entre 
les  deux  tropiques  fust  inhabitable ,  stérile  et  bruslée  :  où  elle  s'est 

(1)  Manuscrit  2145,  inconneûes. 

(2)  Id  :  quatrième. 

(3)  Id  :  conneûes. 

(4)  Id  :  advenuz. 

(5)  Id  :  a. 

(6)  Manuscrit  3384  :  et  non-seulement  cela  mais  aussi  ce  qu'à  peine. 

(7)  Manuscrit  2145  :  trafficquer. 


484  REPRINSE    DE  LA   FLORIDE 

trouvée  très  peuplée  et  plus  fertile  et  tempérée  qu'elle  n'est  es  ré- 
gions mesmes  que  iusques  icy  ont  eu  la  réputation  et  le  nom  de  tem- 
pérées. 

II.  Ceste  descouverte  aiant  esté  faicte  par  Chistofle  Colomb  gene- 
vois l'an  mil  quatre  cens  quatre-vingts  et  douze,  les  princes  (1)  qui 
pour  lors  en  furent  les  premiers  advertiz  et  qui  en  estoyent  les  plus 
près,  envoierent  tout  aussi  tost  chacun  en  son  endroict  pour  s'em- 
parer de  ce  pays  le  plus  (2)  qu'ils  pourroient ,  et  iouir  seulz  ou  les 
premiers  des  grandes  richesses  dont  on  leur  avoit  faict  rapport, 
lesquelles  ont  depuis  surmonté  leur  expectation  et  celle  de  tous  les 
hommes.  Mais,  ce  pays  estant  si  grand  comme  nous  avons  dit  tout 
ce  qu'ils  ont  peu  faire  c'a  esté  d'en  avoir  une  grande  partie ,  et  des- 
couvrir les  meilleurs  endroictz  pour  s'y  arrester,  et  y  peupler.  Et 
après  en  avoir  occupé  aultant  qu'ils  ont  peu ,  il  est  resté  du  pais  (3) 
encores  plus  que  tous  les  princes  de  l'Europe  n'en  pourroient  tenir. 
En  ce  pais  vuide  et  non  occupé  par  eulx  estoit  la  Floride.  Au  com- 
mencement du  règne  du  Roy  Charles  IX  (4)  à  présent  régnant  que 
les  François  y  allèrent  et  en  prinrent  possession  pour  le  Roy  y  éri- 
geant (5)  deux  collonnes  de  pierre  avec  la  devise  de  Sa  Maiesté.  Et 
y  aians  basti  (6)  ung  fort  sur  la  rivière  de  May  près  de  la  mer,  et  s'y 
estans  accomodez  de  maisons  pour  le  nombre  qu'ils  estoient,  y  com- 
mandèrent au  gré  mesmes  des  Indiens  iusques  en  l'an  mil  cinq  cens 
soixante  quatre  (7) ,  que  les  Espaignols  ialoux  de  ce  que  les  Fran- 
çois (8)  voulloient  part  en  ce  nouveau  monde,  se  délibérèrent  d'exé- 
cuter sur  eulx  en  trahison  ce  qu'ils  n'esperoient  pouvoir  faire  en 
gens  de  bien.  Et  souz  couleur  de  la  paix  et  alliance  qui  estoit  entre 
les  Rois  très  chestien  et  catholique,  estans  descenduz  à  la  coste  de 
la  Floride  avec  grand  nombre  de  navires  (9)  au  mois  de  septembre 
dudit  an  quinze  cent  soixante  quatre  demandent  à  parler  au  cappi- 
taine  IehanRibault,  lieutenant  du  Roy,  et  nouvellement  arrivé  en  ce 

(1)  Manuscrit  388ft  ;  les  roys  d'Espaigne  et  de  Portugal,  qui  en  sont  les  plus  près, 
et  qui  en  furent,  etc. 

(2)  Manuscrit  21  &5  :  aussytost. 

(3)  ld.  :  du  pays. 
(éi)  ld.  :  neufieme. 

(5)  Erigeans. 

(6)  Basty. 

{!)  Le  manuscrit  3884  omet  ce  mot. 

(8)  Manuscrit  2145  :  vouloient. 

(9)  Cette  phrase  est  omise  dans  le  manuscrit  3884.   Aussi  bien  l'indication  est 
inexacte  :  car  le  massacre  n'eut  lieu  qu'en  1565. 


PAR   LE   CAPP1TAINE   GOURGUE.  485 

pais  de  la  Floride  avec  puissance  et  commission  de  Sa  Maiesté,  le- 
quel (1),  estant  venu  àeulx  à  la  bonne  foy  est  massacré  par  eulx  traî- 
treusement (2)  et  cruellement  avec  toute  sa  compaignie,  puis  cestrais- 
tres  (3)  et  meurtriers  vont  vistement  trouver  les  autres  François  qui 
estoient  autour  du  fort  en  peu  de  nombre,  ne  se  doubtans  d'aucune 
trahison,  et  les  tuent,  entrent  dans  le  fort  et  s'en  emparent,  et  quand 
ilz  ne  trouvent  plus  d'hommes  se  iectent  (4)  sur  les  pauvres  femmes, 
et  après  avoir  par  force  et  violence  abusé  de  la  pluspart,  les  assu- 
ment (5)  toutes  et  couppent  la  gorge  aux  petits  enfans  indifferam- 
ment.  Or,  il  faut  noter  que  quand  ils  se  veirent  au  dessus  des  Fran- 
çois, ils  enprinrent  envie  le  plus  qu'ils  peurent,  et  les  aiant  gardez 
trois  iours  sans  leur  rien  donner  à  manger  et  les  aiant  faict  en  durer 
tous  les  tourmens  et  toutes  les  mocqueries  dont  ils  se  peurent  adviser, 
ils  les  pendirent  à  des  arbres  qui  estoient  auprès  du  fort.  Mesmes  ils 
escorchèrent  le  lieutenant  (6)  du  Roy,  et  en  envoïerent  la  peau  au 
Roy  d'Espaigne ,  arrachèrent  les  yeulx  qu'ils  avaient  meurtris ,  et 
les  aiant  fichez  à  la  poincte  de  leurs  dagues  faisoient  entre  eulx  à 
qui  plus  loing  les  ietteroit  (7). 

III.  Les  nouvelles  de  ce  cruel  (8)  massacre  estans  apportées  en 
France,  les  François  furent  merveilleusement  oultrez  d'une  si  lasche 
trahison  et  d'une  si  détestable  cruaulté  ;  et  principalement  quand  ils 
entendirent  que  les  traistres  (9)  et  meurtriers  au  lieu  d'estre  blasmez 
et  punis  en  Espaigne,  y  estoient  louez  et  honorez  des  plus  grands  estats 
et  honneurs  (10).  Tous  les  Françoys  s'attendoient  qu'une  telle  injure 
faicte  au  Roy  et  à  toute  la  nation  françoise  seroit  bien  tost  vengée 
parauthorité  publique  :  mais  ceste  attente  les  aiant  frustrez  l'espace 
de  (H)  trois  ans,  ils  souhaitoient  qu'il  se  trouvast quelque  particu- 
lier qui  entreprist  (12)  un  acte  si  nécessaire  pour  l'honneur  etréputa- 

(1)  L'ordre  des  événements  est  interverti  :  car  Ribaut  ne  fut  massacré  qu'après  la 
paix  de  la  Caroline.  Voir  ci-dessus,  p.  227. 

(2)  Manuscrit  2145  :  trahistreusement. 

(3)  Id.  :  trahistres. 

(4)  Manuscrit  3884  :  se  iettarent. 

(5)  Manuscrit  2145  :  assomment. 

(6)  Manuscrit  3884  :  le  capitaine  Jehan  Ribault. 

(7)  Ces  détails  sont  omis  dans  le  manuscrit  3884. 

(8)  «  Cruel  »  manque  dans  le  même  manuscrit. 

(9)  Manuscrit  2145  :  trahistres. 

(10)  Cf.  lettres  de  Fourquevaulx. 

(11)  Omis  dans  le  manuscrit  3884. 

(12)  Manuscrit  2145  :  entreprint. 


486  REPRINSE  DE  LA    FLORIDE 

tiori  de  la  France.  Il  n'y  avoitceluy  qui  n'eust  bien  voulu  avoir  le 
louange  d'avoir  parachevé  une  telle  entreprise;  mais  il  y  avoit  tant 
de  difficultez  et  si  grandes  que  l'amertume  d'icelles  degoustoit  (l)un 
chacun  de  la  doulceur  de  ceste  louange  ;  la  chose  ne  se  pouvoit  faire 
sans  une  grande  despence,  tant  pour  la  construction  et  équipage  des 
navires,  que  pourles'armes,  vivres  et  paiement  des  hommes  de  guerre 
et  mariniers  qu'il  y  falloit ,  peu  (2)  de  gens  peuvent,  moins  encore 
veullent  faire  de  si  grands  fraiz,  davantage  l'événement  pour  infinies 
considérations  en  estoitfort  incertain,  hazardeuxet  périlleux  ,  et  qui 
pis  est  on  ne  voioit  poinct  que  ceste  entreprise  estant  mesme  con- 
duicte(3)  et  exécutée  sagement  et  heureusement  peustestre  exempte 
de  quelque  calomnie.  Ainsy  il  estoit  fort  difficile  de  trouver  qui  vou- 
lust  racheter  ceste  calomnie'(4)  avec  la  perte  de  ses  biens,  et  avec  une 
infinité  d'aultres  incommoditez  et  périls.  Touttefois  (5)  lecappitaine 
Gourgue,  gentilhomme  gascon,  incité  du  zèle  qu'ilatousiours  eu  au 
service  de  son  Roy,  où  il  s'est  continuelement  employé  dés  son 
ieune  aage  tant  en  France  qu'en  Ecosse  (6) ,  Piedmont  et  Italie,  se- 
lon que  les  affaires  se  sont  présentez  soit  par  mer  ou  par  terre,  fer- 
mant lesyeulx  à  toutes  ces  difficultez  qu'il  prévoioit  bien  ,  entreprit 
d'exécuter  ceste  si  iuste  vengeance,  ou  de  mourir  à  la  poursuicte  (7). 
IV.  Le  cappitaine  Gourgue  doncq  au  commencement  de  l'année 
mil  cinq  cens  soixante  sept  voiant  que  son  service  n'estoit  requis 
de  par  deçà,  le  royaulme  estant  paisible  dedans  et  dehors,  et  n'y 
aiant  encores  aucune  apparence  des  guerres  civiles  qui  se  renou- 
vellerent  neuf  mois  après  (8),  résolut  d'aller  à  la  Floride  tenter  s'il 

(1)  Manuscrit   2145  :  desgoustoit. 

(2)  Dans  le  Manuscrit  388U  :  Peu  de  gens  moins  encore  peuvent  et  veullent,  etc. 

(3)  Manuscrit  2145  :  conduicte. 

û)  Id.  :  Calomnye,  le  manuscrit  3884  ajoute  :  ny  mesmesde  quelque  dangier. 

(5)  Manuscrit  2145  :  toutefois. 

(6)  Id.  :  Eccosse,  Pyemont. 

(7)  Id.  :  poursuitte  :  toute  cette  phrase  est  modifiée  par  le  manuscrit  3884  :  tou- 
tefois le  cappitaine  Gourgue,  gentilhomme  gascon  de  la  vicomte  de  Marsan,  fermant 
les  yeux  à  toutes  ces  difficultez  qu'il  prevoyoit  bien,  entreprint  d'exécuter  si  iuste 
vengeance,  ou  de  mourir  à  la  poursuite;  lequel  pour  s'estre  dès  son  ieune  aage  con- 
tinuellement employé  au  service  du  Roy  a  adiousté  à  son  naturel  hardy  et  courageux 
une  singulière  cognoissance  et  expérience  du  fait  de  la  guerre,  non-seulement  par 
terre,  ce  qui  il  a  de  commun  avec  beaucoup  de  sages  capitaines  de  ce  royaume, 
mais  aussy  par  mer,  en  quoy  il  n'ait  guières  de  périls.  Cela  aussi  faisoit  que  plusieurs 
avant  sa  délibération  avoient  les  yeux  iettez  sur  luy,  estimans  que  la  louange  d'une 
telle  entreprise  et  exécution  luy  estoit  destinée. 

(8)  En  1563,  après  la  rupture  de  la  paix  d'Amboise. 


PAR   LE   CAPPITAINE  GOURGUE.  487 

pourroit  venger  l'iniure  faicte  au  Roy  et  à  toute  la  France.  Et  en- 
cores  qu'il  commençast  à  faire  ses  préparatifz  dès  le  commence- 
ment de  l'année,  toutesfois  il  ne  fut  prest  à  partir  iusques  au  mois 
d'aoust.  C'estoit  une  exécution  qui  ne  consistoit  pas  seulement  en 
vertu  et  expérience,  mais  (comme  nous  avons  dit)  elle  requeroit 
aussi  une  grande  despence,  à  laquelle  le  revenu  d'un  simple  gen- 
tilhomme ne  pouvoit  suffire,  et  de  luy  moins  que  de  tout  autre,  qui 
toute  sa  vie  s'est  étudié  plus  à  aquerir  honneur  et  réputation  qu'à 
amasser  des  biens  de  fortune.  Par  quoy  se  trouvant  court  de  ce 
costé-là  il  vent  son  bien  et  empruncte  de  ses  amis  (1)  tant  pour 
faire  bastir,  armer  et  équipper  deux  petites  navires  en  forme  de  ro- 
berge  et  une  patache  en  façon  de  frégatte  de  Levant,  qui  à  faulte 
de  vent  peussent  voguer  à  la  rame ,  et  Jfeussent  propres  pour  en- 
trer en  la  bouche  des  grandes  rivières,  qu'aussi  pour  achapter  (2)  la 
provision  d'une  année  de  vivres  et  autres  choses  nécessaires  pour 
les  hommes  de  guerre  et  mariniers  qu'il  entendoit  mener.  Et  aiant 
faict  toutes  ces  choses  et  bien  pourveu  à  tout,  il  s'embarqua  (3) 
àBourdeaux  le  second  iour  d'aoust,  avec  permission  de  monsieur  de 
Montluc  (4),  lieutenant  pour  le  Roy  en  Guyenne  (touteffois  son  congé 
nefaisoit  mention  d'aller  à  la  Floride,  mais  d'aller  àlacoste  duBenin 
en  Afrique  faire  la  guerre  aux  nègres),  et  descend  le  long  delà  ri- 
vière à  Roy  an,  à  vingt  lieues  de  Bourdeaulx,  où  il  fait  (5)  sa  monstre, 
tant  de  soldats  que  de  mariniers.  Il  y  avoit  cent  harquebouziers 
aians  tous  harquebouzes  de  calibre  "et  morrion  en  teste ,  dont  plu- 
sieurs estoient  gentilshommes,  et  quatre  vingtz  mariniers  qui  au 
besoing  sçavoient  bien  faire  l'office  de  soldats,  aussi  (6)  avoit-il  des 
armes  propres  pour  eulx  comme  arbalestre,  picques  et  toutes  sortes 
de  long  bois.  Après  la  monstre  faicte ,  le  cappitaine  Gourgue  donne 
le  rendez-vous  accoustumé  en  telles  expéditions.  Mais  ainsi  qu'il 
estoit  prest  à  partir,  se  levé  ung  vent  contraire  qui  le  contrainct  de 
seiourner  huict  iours  à  Royan  (7),  ce  vent  estant  ung  peu  remis 
il  se  meit  sur  mer  pour  faire  voille  ;  mais  bientost  après  il  fut  re- 

(1)  Manuscrit  2145  :  amys. 

(2)  Manuscrit  2145  :  acheter,  variante  fautive  dans  le  manuscrit  3884  :  et  pour  une 
aultre  de  vivres  et  provisions  pour  les  hommes,  etc. 

(3)  Manuscrit  2145  :  emharca. 

(4)  Id.  Monluc.  Cette  orthographe  est  aujourd'hui  adoptée.  (V.  la  dernière  édition 
de  Monluc  par  M.  de  Ruble.) 

(5)  Manuscrit  2145  :  feit. 

(6)  Id.  :  aussi  y. 

(7)  Petit  port  à  l'embouchure  de  la  Gironde. 


488  REPRINSE  DE    LA    FLORIDE 

poussé  (1)  vers  la  Rochelle,  et  ne  pouvant  mesme  estre  à  la  radde 
de  la  Rochelle  pour  la  violance  du  temps ,  il  fut  contrainct  de  se  re- 
tirer à  la  bouche  de  la  Charente  et  seiourner  la  huict  iours  à  quoy 
il  avoit  grand  regret  pour  les  vivres  qui  se  consomment  (2) ,  et  pour 
la  craincte  qu'il  avoit  que  ses  gens  ne  prinsent  ce  retardement 
pour  (3) ,  ung  mauvais  presaige  (4)  et  n'en  perdissent  l'allégresse 
qu'il  y  avoit  trouvée  du  commencement. 

V.  Le  vingt-deuxiesme  iour  d'aoust,  le  vent  estant  cessé,  et  le 
ciel  donnant  apparence  d'un  plus  doulx  temps  pour  l' advenir,  il  se 
remect  (5)  sur  mer  et  faict  voille,  le  temps  ne  luy  est  guères  propice, 
et  avec  grande  difficulté  il  parvient  au  cap  de  Finibus-Terrae ,  où  de 
rechef  il  fut  assailly  du  vent  ouest,  qui  souffla  par  l'espace  de  huict 
iours  pendant  lesquels  il  fut  en  grand  danger  de  naufraige,  et  en 
toutes  les  peines  du  monde  pour  ses  gens  qui  le  prièrent  instam- 
ment de  s'en  retourner.  La  navire  où  estoit  son  lieutenant  s'esgara 
et  ne  peust-on  sçavoir  de  quinze  iours  si  elle  estoit  sauve  ou  périe. 
A  la  parfin  elle  se  rendit  au  lieu  du  rendez-vous ,  qui  estoit  en  la 
rivière  de  Lor(6)  en  Barbarie,  où  le  cappitaine  Gourgue  l'atteudoit, 
lequel  faict  icy  (7)  reposer  et  rafraischir  ses  gens,  si  travaillez  et  re- 
creuz  qu'ils  n'en  pouvoient  plus,  il  les  console  et  conforte  par  tous 
les  moiens  dont  il  se  peuvoit  (8)  adviser,  et  quand  il  les  a  bien  re- 
mis et  r'asseurez,  il  faict  lever  les  ancres  (0) ,  et  costoiant  une  par- 
tie de  l'Afrique  recongnoit  (10)  le  pais  en  passant,  pour  y  pouvoir 
mieux  faire  service  à  Sa  Maiesté  (11),  si  la  commodité  se  presentoit 
quelquefois.  Et  comme  il  seiournoit  (12)  au  cap  Blanc  pour  faire  peu 
à  peu  accoustumer  l'air  à  ses  gens,  et  par  ce  moien  les  entretenir 
en  santé ,  trois  Roys  de  nègres  les  viennent  assaillir  suscitez  par  les 
Portugois  qui  ont  ung  chasteau  à  dix  lieues  de  là,  n'osans  y  venir 

(1)  Manuscrit  2145   :  repoulsé. 

(2)  Id.  :  consommoicnt. 

(3)  Manuscrits  3884  :  un  mauvais  augure  et  présage. 

(4)  Omis  dans  le  manuscrit  2145. 

(5)  Id.  :  remet. 

(6)  Id.  :  Lore. 

(7)  Id.  :  illec. 

(8)  Id.  :  peut. 

(9)  Version  absurde  du  manuscrit  3884  :  les  autres. 

(10)  Manuscrit  2145  :  reconnoit. 

(11)  Manuscrit  3884  :  et  costoye  une  grande  partie  de  l'Affrique,  pour  recognoistre 
le  pays,  affin  d'y  faire  quelque  iour  service  à  Sa  Maiesté. 

(12)  Manuscrit  3884  :  il  se  toumoit  ! 


PAR    LE   CAPP1TAINE  GOURGUE.  489 

eulx-mesmes.  Ces  nègres  sont  si  bien  receuz  par  deux  fois  qu'ils  n'y 
veullent  retourner  pour  la  troisiesme ,  et  abandonnent  (1)  le  port  au 
cappitaine  Gourgue  :  lequel  touteffois  bien  tost  après  partit  de  là 
et  costoiant  encore  l'Affrique  vint  surgir  au  cap  Vert;  de  là  prenant 
la  routte  des  Indes  il  singla  en  hautte  mer;  et  aiant  traversé  la  mer 
de  Nort,  la  première  terre  où  il  aborda  fut  une  isle  appellée  la  Domi- 
nique habitée  des  sauvages  seulement,  où  il  demeura  huict  iours 
pour  les  bonnes  eaux  (2)  qui  s'y  trouvoient.  Après  lequel  temps 
poursuivant  ses  erres  il  vint  à  une  autre  isle  qu'on  appelle  Sainct- 
Germain  de  Portericque,  que  les  Espaignols  tiennent,  où  ils  trouvè- 
rent d'une  sorte  de  figues  fort  grosses  et  longues  qui  naissent  es 
buissons,  elles  sont  vertes  et  espineuses  par  dehors  et  rouges  au 
dedans  comme  escarlatte.  Ils  en  mangèrent  sous  l'asseurance  d'un 
qui  avoit  esté  à  la  Floride  du  temps  que  les  François  y  comman- 
doient  que  le  cappitaine  Gourgue  menoit  avec  soy  pour  luy  servir 
de  trompette  et  de  truchement,  elles  sont  ung  peu  aigrettes,  au 
reste  de  fort  bon  goust,  et  desaltèrent  fort.  Mais  quant  on  en  a 
mangé  une  demie  douzaine  elles  font  uriner  à  force  et  rendent  l'eau 
rouge  comme  leur  dedans  est  rouge.  Nos  gens  pensoient  faire  du 
sang  et  estre  morts,  et  crioient  contre  le  trompette  qui  se  rioit 
d'eulx,  et  comme  on  se  vouloitruer  sur  luy,  il  les  asseura  qu'il  n'y 
avoit  aucun  danger,  et  que  c'estoit  le  naturel  de  ce  fruict  de  colo- 
rer ainsi  l'urine  sans  faire  aucun  mal  n'y  apporter  aucun  dommage. 
Partansdelà,ils  vinrent  à  la  Monne  (3),  isle  non  habitée  que  de  sau- 
vaiges,  fort  fertile  et  plantureuse,  où  entre  autres  fruicts  on  trouva 
des  plus  beaulx  et  meilleurs  oranges,  citrons  et  melons  qu'on  eust 
iamais  mangé,  et  d'une  sorte  de  figues  longues  de  demy-pied  en 
forme  de  cocombres  (4)  aians  la  peau  verte  et  le  dedans  iaulne 
fort  bonnes  à  manger  qu'on  appelle  platanes  (5)  à  la  mode  du  pais. 
On  y  use  aussi  d'une  espèce  de  racine  semblable  à  des  naveaux, 
laquelle  cuitte  à  l'eaue  ou  sur  la  brèze  h' a  le  goust  de  chastaignes 
cuittes,  les  gens  du  pais  l'appellent  patattes  (6).  Les  habitansy  sont 
bonnes  gens  et  fort  simples,  leur  Roy  vint  veoir  les  navires  du  cap- 

(1)  Manuscrit  21^5  :  habandonnent. 

(2)  Manuscrit  3884  :  les  bonnes  canes  ! 

(3)  Manuscrit  3884  :  à  la  Momie.  C'est  l'île  de  Mona  entre  Porto-Rico  et  Haïti. 

(4)  Manuscrit  2145  :  concombres. 

(5)  Sans  doute  bananes. 

(6)  Le  manuscrit  3884  ajoute  :  on  y  voit  aussy  de  fort  beaulx  chevaulx  comme  che- 
vaulx  d'Espaigne. 


490  BEPR1NSE  DE   LA  FLORIDE. 

pitaine  Gourgue  et  y  passa  deux  nuicts  :  puis  (1)  le  mena  en  terre 
veoir  ses  iardins,  et  sa  maison  faicte  en  forme  de  caverne,  et  sa  fon- 
taine qu'il  appelloit  paradis ,  dans  ung  creux  de  rocher  fort  profond, 
où  Ton  descendoit  par  degrez,  et  disoit  que  l'eaue  de  ceste  fontaine 
guérissoit  des  fîebvres.  Au  partir  de  ceste  ysle,  le  Roy  donna  une 
grande  quantité  de  fruictz  (2)  au  cappitaine  Gourgue ,  en  recom- 
pense de  quelque  toile  pour  faire  des  chemises  que  le  cappitaine 
Gourgue  luy  avoit  donnée,  dont  (3)  ils  n'ont  l'usaige  par  delà. 

YI.  Au  partir  de  là,  il  alla  costoier  la  terre  ferme  vers  le  cap  de 
la  Belle,  pourtousiours  descouvrir  pais,  dont  le  vent  contraire  les  (4) 
repoulsa,  et  les  iette  à  l'isle  Espaignolle  autrement  appelée  Saint- 
Dominique,  qui  est  pour  le  iourd'huy  habitée  des  Espaignols  seule- 
ment, après  qu'ils  ont  faict  mourir  tous  les  Indiens  naturels  qu'ils  y 
avoient  trouvez,  qui  estoient  plus  d'un  million;  car,  ou  ils  les  ont 
tuez  avec  (5)  le  cousteau,  ou,  pour  le  continuel  travail  qu'ils  leur  fai- 
soient  prandre,  es  mines  d'or  et  d'argent  sans  leur  donner  aucun 
relasche,  et  pour  (6)  infiniz  autres  mauvais  traictemens,  ils  les  ont 
contraincts  de  se  deffaire  eulx-mesmes  de  leurs  mains  propres,  ou 
de  s'empoisonner,  ou  de  se  laisser  mourir  de  faim,  sans  vouloir 
rien  manger,  et  mesmes  les  pauvres  femmes  indiennes  ont  esté  ré- 
duites iusques  à  poulser  leur  fruict  hors  de  leur  ventre  avant  le 
temps ,  pour  r'acheter  par  ce  moien  leurs  enfans  de  la  servitude  des 
Espaignols  mesmes;  et  ne  les  laisser  venir  en  une  vie  pire  que  la 
mort  (7). 

VII.  Chose  incroiable  si  les  (8)  Espaignols  mesmes  n'avoient  escrit 
tout  cecy  de  point  en  point  en  leurs  histoires.  Voilà  comment  ils 
ont  converti  les  Indiens  à  la  foy  chrestienne  dont  ils  se  vantent  et  tou- 
teffois(9)  ces  pauvres  Indiens  estoientsidocilles(lO)  avant  qu'avoir  ex- 
périmenté lacruaulté  des  Espaignols,  lorsque  Christophe  (11)  Colomb 


(1)  Manuscrit  2145  :  puys. 

(2)  Id.  :  fruitz. 

(3)  Cette  phrase  manque  dans  le  manuscrit  388'-». 

(4)  Manuscrit  2145  :  le. 

(5)  Manuscrit  3884  :  par. 

(6)  Manuscrit  2145  :  par. 

(7)  Pas  d'alinéa  dans  le  manuscri  12145. 
(8)ld.    des. 

(9)  Id.  :  toutesfoys. 

(10)  Manuscrit  2884  :  imbécilles. 

(11)  Manuscrit  2145  :Christofle. 


PAR  LE  CAPPITA1NE  GOURGUE.  491 

y  alla  la  première  fois,  que  seullement  à  veoir  faire  les  chrétiens, 
ils  se  mettoientà  genoulxd'eulx-mèmes,  adoroient  la  croix,  se  frap- 
poient  la  poictrine  et  faisoient  tous  actes  de  dévotion  qu'ils  voioient 
faire  aux  chrestiens,  ausquels  oultre  tout  cela  ils  servoient  avec 
une  promptitude  incroyable,  de  quoy  aussy  rendent  tesmoignage 
les  Espaignols  mesmes  en  leurs  histoires.  En  ceste  isle  donc  ainsi 
tenue  par  les  Espaignols,  il  n'estoit  pas  permis  au  cappitaine  Gour- 
gue  prendre  seulement  de  l'eaùe,  s'il  ne  l'avoit  par  force,  lequel  se 
trouva  là  en  très  (1)  grand  dangier  estant  la  mer  agittée  de  tour- 
mente horriblement  et  la  terre  luy  estant  encore  plus  ennemie ,  car 
les  Espaignols  enragent  tout  aussi  tost  qu'il  veoient  un  François  aux 
Indes,  et  encores  que  cent  Espaignes  ne  pourroient  fournir  assez 
d'hommes  pour  tenir  la  centiesme  partie  d'une  terre  si  large  et  es- 
pacieuse(2);  néantmoings  il  est  advis  aux  Espaignols  que  ce  nouveau 
monde  ne  fut  iamais  créé  que  pour  eulx,  et  qu'il  n'appartient  à 
l'homme  vivant  d'y  marcher  ou  d'y  respirer  sinon  à  eulx  seuls  :  tou- 
tefois (3)  le  cappitaine  Gourgue  contrainct,  s'arresta  là  (4)  atten- 
dant que  la  mer  fust  appaisée ,  s'asseurant    qu'il  se  deffendroit 
plus  aisément  des  Espaignols  que  des  vents  et  de  la  tempeste.  Au- 
tour de  ceste  isle  et  d'autres  prochaines  ils  trouvoient  des  tortues 
si  grandes  que  la  chair  d'une  suffisoit  à  plus  de  soixante  (5)  per- 
sonnes pour  ung  repas,  et  la  coquille  pourroit  servir  de  targe  au 
plus  grand  homme  qui  soit ,  qui  au  reste  est  si  dure  qu'à  bien  grand 
peine  une  pistolle  la  pourroit  percer.  Ces  tortues  demeurent  le  iour 
en  la  mer,  et  la  nuict  paissent  en  terre,  et  font  leurs  œufs  en  une 
fosse  (6)  dedans  le  sablon  mille  ou  douze  cents  chacune  :  aussi  bons 
à  manger  qu'œufs  de  poulie;  il  en  fut  prise  une  (7)  entre  autres, 
qui  aiant  quatre  soldats  sur  soy  ne  laissoit  pourtant  à  chemyner. 

VIII.  La  mer  estant  devenue  calme  ,  le  cappitaine  Gourgue  part 
de  là ,  et  va  surgir  au  cap  de  Saint-Nicolas ,  où  il  feit  calfeutrer  sa 
navire  que  la  tempeste  avoit  ouverte ,  dont  luy  advint  la  perte  de 
tout  le  pain  qui  estoit  dedans  pour  ce  qu'il  s'estoit  mouillé ,  et  peu 
s'en  fallut  que  tout  le  reste  qui  estoit  en  ceste  navire  ne  fust  perdu 

(1)  Manuscrit  2145  :  fort. 

(2)  Id.  :  spatieuse. 

(3)  Id.  :  toutesfois. 
(U)  Id.  :  icy. 

(5)  Manuscrit  3884  ;  à  six-vingts  personnes. 
(£)  Manuscrit  2145  :  un  fossé. 
(7)  Id.  :  à  terre. 


492  REPRINSE  DE  LA  FLORIDE 

et  la  navire  mesmes.  Mais  elle  arriva  tout  à  temps  au  cap  de  Sainct- 
Nicolas,  où  elle  fut  si  bien  réparée  que  oncques  depuis  n'en  advint 
faulte  (1).  Ceste  perte  de  pain  fut  au  cappitaine  Gourgue  et  à  sa  com- 
pagnie ung  dommage  inestimable,  car  il  fallut  retrancher  les  vivres 
de  moitié,  et  celuy  qui  auparavant  mangeoit  deux  biscuits  le  iour 
n'en  prenoit  qu'ung.  Et  les  isles  par  où  il  falloit  passer  après  estoient 
tenues  par  les  Espaignols,  comme  l'isle  de  Coube  (2)  qu'ils  trouvèrent 
la  première  estans  partiz  du  cap  de  Sainct-Nicolas ,  en  laquelle  les 
Espaignolz  ne  voulurent  iamais  bailler  des  vivres  pour  des  toiles  (3)  de 
Rouen ,  ny  pour  autres  choses  qu'à  ceste  fin  le  cappitaine  Gourgue 
avoit  portées  au  cas  que  sa  provision  luy  deffaillist.  Ils  ne  vouloient 
pas  seulement  permettre  qu'au  print  de  l'eaûe ,  mais  on  en  prenoit 
malgré  (4)  eulx.  Environ  (5)  ceste  isle  se  leva  ung  vent  le  plus  vio- 
lent et  impétueux  qu'ils  eussent  poinct  encores  eu;  mais  il  ne  dura 
que  six  heures.  Que  s'il  eust  esté  de  plus  longue  durée ,  c'estoit  faict 
d'eulx,  car  il  les  gectoit  (6)  à  la  coste;  où  leurs  navires  s'allpient 
perdre,  et  eulx  quant  et  quant. 

IX.  Le  cap  de  Sainct-Anthoine  est  au  bout  de  l'isle  de  Coube  où 
ils  vindrent  surgir  bien  tost  après  que  la  tempeste  fut  passée,  loing 
de  la  Floride  environ  deux  cents  lieues  de  mer.  Icy  le  cappitaine 
Gourgue  aiant  assemblé  tous  ses  gens,  leur  déclare  ce  qu'il  leur 
avoit  teu  iusques-là ,  comment  il  avoit  entrepris  ce  voiage  pour  al- 
ler à  la  Floride  vanger  sur  les  Espaignols  l'iniure  qu'ils  avoient  faicte 
au  Roy  et  à  toute  la  France ,  s'excuse  de  ce  qu'il  ne  leur  a  commu- 
niqué son  entreprise  plustost  :  leur  ouvre  les  moiens  par  lesquels  il 
espéroit  venir  au  bout  de  son  desseing;  les  enhorte  (7)  et  prie  de  les 
suivre  d'aussi  bon  cueur  comme  il  h'a  espéré  d'eulx  lors  qu'il  les  a 
choisiz  d'entre  plusieurs  comme  les  plus  propres  à  une  telle  exécu- 
tion. Il  leur  met  au  devant  la  trahison  et  la  cruaulté  de  ceulx 
qui  avoient  massacré  les  François,  et  la  honte  que  c'estoit  d'avoir 
si  longtemps  laissé  impuny  ung  acte  si  meschant  et  malheureux.  Il 
leur  propose  l'honneur  et  l'aise  qui  leur  reviendra  d'un  si  bel  acte; 
bref  il  les  anime  si  bien  qu'encores  que  du  commencement  ils  trou- 

(i)  Manuscrit   2145  :  foultc. 

(2)  Manuscrit  3884  :  isle  de  Couc  ! 

(3)  Manuscrit  2145  :  toilles. 

(4)  Id.  :  maugré.  \ 

(5)  Id.  :  environnant. 

(6)  Id.  :  gettoit. 

(7)  Id.  :  exhorte. 


PAR   LE   CAPPITAINE   GOURGUE.  493 

vassent  la  chose  presque  impossible  pour  le  peu  de  gens  qu'ils 
estoient,  et  pour  estre  ceste  coste  des  plus  dangereuses  qui  soient 
en  toutes  les  Indes;  neantmoings  (1)  ils  promisrent  ne  l'aban- 
donner poinct ,  et  de  mourir  avec  luy,  mesme  les  gens  de  guerre 
devindrent  siardens  qu'à  peine  pouvoient-ils  attendre  la  pleine  lune 
pour  passer  le  canal  de  Bahame  qui  est  fort  dangereux  :  et  les  pil- 
lotes  et  mariniers  qui  estoient  froids  du  commencement  furent  bien 
tost  eschauffez  par  ceste  ardeur  des  soldats.  La  lune  donc  estant 
pleine,  ils  entrent  au  canal  de  Bahame,  et  bien-tost  après  ils  des- 
couvrent la  Floride. 

X.  Quand  les  Espaignols  qui  estoient  au  fort  veoient  (2)  les  na- 
vires du  cappitaine  Gourgue,  ils  les  saluent  de  deux  coups  de  canon 
pensant  que  ce  feussent  des  Espaignols.  Le  cappitaine  Gourgue , 
pour  les  entretenir  en  ceste  erreur  leur  respond  de  mesmes ,  et  fai- 
sant semblant  d'aller  ailleurs  passa  oultre  iusques  à  ce  que  la  nuict 
fust  venue ,  et  qu'il  eust  perdu  la  Floride  de  veûe.  Quant  la  nuict  (3) 
est  venue  il  tourne  voille,  et  vient  descendre  à  quinze  lieues  du  fort 
où  les  Espaignols  ne  pouvoient  rien  descouvrir,  devant  (4)  une  ri- 
vière que  les  sauvaiges  appellent  Tacatacourou  qui  est  aussi  le  nom 
du  Roy  de  ce  pais;  les  François  luy  avoient  donné  le  nom  de  Seine 
pour  ce  qu'elle  ressemble  à  notre  Seine. 

XI.  Aussy-tost  que  le  iour  est  venu,  le  cappitaine  Gourgue  estant 
à  la  radde ,  veoit  que  la  rive  de  la  mer  est  toute  bordée  de  sauvaiges 
armez  de  leurs  arcs  et  flesches  pour  l'empescher  de  prandre  cote 
pensant  qu'il  fust  Espaignol.  Le  cappitaine  Gourgue  qui  avoit  bien 
préveu  ceci  en  son  esprit,  avoit  aussi  advisé  de  faire  en  sorte  qu'il 
ne  fust  point  empesché  ains  aidé  par  eulx ,  et  pourtant  il  faict  tous 
signes  d'amitié ,  et  envoie  vers  eulx  son  trompette  qui  leur  estoit 
bien  congneu  (5),  et  scavoit  bien  parler  leur  langage  pour  avoir 
conversé  avec  eulx  lorsque  les  François  y  estoient  et  qu'ils  y  basè- 
rent le  fort.  Tout  aussi  tost  qu'ils  eurent  recongneu  le  trompette, 
ils  commencèrent  à  danser  qui  est  ung  signe  ordinaire  de  ioye  entre 
eulx,  et  luy  demandèrent  pourquoy  il  avoit  tant  tardé  à  retourner 
vers  eulx.  Il  respond  qu'il  n'avoit  tenu  à  luy  qu'il  ne  fust  retourné 


(1)  Manuscrit  2145  :  néantmoins. 

(2)  Id.  :  voyent. 

(3)  Id.  ;  nuyt. 

(4)  Manuscrit  3884  :  dedans. 

(5)  Manuscrit  2145  :  conneu. 


494  REPRINSE  DE    LA  FL0R1DK 

plus  tost;  mais  îe  n'eusse  peu  venir  en  seureté  (dist-il)  iusques  à 

présent  que  voicy  des  François  qui  sont  venuz  ici  pour  renouveller 

leur  amitié  avecques  vous ,   et  vous  apportent  des  choses  de  la 

France  qui  vous  sont  les  plus  nécessaires ,  et  que  vous  aymez  le 

mieulx.  Ils  commencèrent  à  danser  plus  que  devant;  et  leur  plus 

grand  Roy  nommé  Satiroua  (1)  envoia  avec  le  trompette  ung  de  ses 

gens  vers  le  cappitaine  Gourgue  pour  luy  offrir  (2)  ung  chevreuil, 

et  s'enquester  plus  avant  de  l'occasion  de  sa  venue.  Le  cappitaine 

Gourgue  respond  à  celuy  qui  luy  avoit  esté  envoie ,  qu'il  remerciast 

le  Roy  Satiroua  et  l'asseurast  que  ce  que  le  trompette  luy  avoit  dit 

estoit  vray,  qu'il  n'estoit  là  venu  que  pour  s'associer  avec  luy  et  les 

autres  Roys,   et  leur  donner  des  belles  choses  qui  se  faisoient  en 

France  dont  ils  avoient  faulte  par  delà.  Il  ne  vouloit  rien  dire  de 

son  entreprise  plus  avant,  iusques  à  ce  qu'il  eust  veu  qu'il  n'y  eusl 

aucun  Espaignol  parmy  eulx,  et  sondé  le  cueur  des  sauvaiges,  et 

advisé  comme  le  tout  (3)  alloit.  Les  sauvaiges  après  avoir  ouy  ccste 

responce  se  prennent  à  danser  plus  que  par  avant  (4).  Et  quelque 

temps  après  renvoièrent  au  cappitaine  Gourgue,  pour  luy  dire  qu'ils 

s'en  alloient  advertir  tous  les  Rois,parens  et  alliez  du  roy  Satiroua, 

qu'ils  eussent  à  eulx  trouver  le  lendemain  en  ce  lieu  pour  s'associer 

avecques  les  François;  à  quoy  ils  ne  feroient  faulte,  et  ainsi  s'en 

allèrent  pour  ce  iour-là.  Or  pendant  toutes  ces  allées  et  venues,  le 

cappitaine  Gourgue  avoit  envoie  son  pilote  pour  sonder  l'entrée  de 

la  rivière  :  et  avoit  entendu  de  luy,  qu'elle  estoit  aisée  ;  par  quoy 

il  entre  en  la  rivière  pour  y  estre  plus  à  couvert,  et  pour  pouvoir 

plus  facilement  traicter  avec  les  sauvages. 

XII.  Le  lendemain  vindrent  au  mesme  lieu  le  grand  Roy  Satiroua, 
les  Roys  Tacatacourou  ,  Halimacani  (5),  Atoré(O),  Harpahia,  Ilol- 
macapé  (7),  Helicopile,  Moulona  (8)  et  autres;  tous  parens  et  alliez 
du  Roi  Satiroua.  Quand  ils  furent  venuz  ils  envoierent  prier  le  cap- 
pitaine Gourgue  de  descendre,  ce  qu'il  feit  accompagné  de  ses  sol- 
dats portans  leurs  harquebouzes.  Quand  les  Roys  veirent  venir  les 
/ 

(1)  Manuscrit  2145  :  Satirova. 

(2)  Id.  :  porter. 

(3)  Réponse  toute  différente  dans  le  manuscrit  3884. 

(4)  Manuscrit  2145  :  encor. 

(5)  Id.  :  Hclmacaui.  —  Manuscrit  3884  :  Ilalimiacani. 

(6)  Manuscrit  3884  :  Hartore. 

(7)  Manuscrit  2145  :  Ilelinacapé. 

(8)  Id.  :  Montova. 


PAR    LE    CAPPITAINE    GOURGUE.  495 

François  armez  ils  eulrent  (1)  quelque  frayeur,  et  feirent  dire  au 
cappitaine  Gourgue  pourquoy  venoit-il  à  eulx  armé,  attendu  qu'ils 
vouloient  s'associer  avec  luy  ?  Il  leur  respondit  (2)  qu'il  les  voioit 
avec  leurs  armes,  et  qu'il  portoit  les  siennes.  Tout  aussi-tost  ils 
commandèrent  à  leurs  subiects  de  poser  leurs  arcs  et  flèches  (3), 
et  les  feirent  enlever  à  gros  faisseaulx  et  les  porter  chez  eulx  :  et  le 
cappitaine  Gourgue  faict  poser  les  harquebouzes  à  ses  gens  et  rete- 
nir les  espées,  et  ainsi  s'en  va  trouver  le  Roy  Satiroua  ,  qui  luy 
vient  au  devant,  et  le  faict  seoir  à  son  costé  droict  en  ung  siège  de 
bois  de  lentisque  (4)  couvert  de  mousse  qu'il  luy  feit  faire  sembla- 
ble au  sien.  Quand  eux  deux  furent  as^is ,  deux  des  plus  anciens  (5) 
d'entr'eulx  vindrent  arracher  les  ronces  et  toute  l'herbe  qui  estoit 
devant  eulx,  et  après  avoir  bien  nettoyé  la  place  tous  s'assirent  à 
terre  en  rond.  Et  comme  le  cappitaine  Gourgue  vouloit  parler,  le 
roy  Satiroua  (6)  (  qui  n'est  point  façonné  à  la  civilité  de  par  deçà)  le 
devança,  luy  disant  que  depuis  que  les  Espaignols  avoient  prins  le 
fort  basti  par  les  François,  la  Floride  n'avoit  iamais  eu  ung  bon 
iour,  et  que  les  Espaignolz  leur  avoient  faict  la  guerre  continuelle- 
ment, les  avoient  chassez  de  leurs  maisons,  avoient  coupé  leurs 
mils,  avoient  violé  leurs  femmes,  ravy  leurs  filles,  tué  leurs  petits 
enfans,  et  encores  que  luy  et  les  autres  Ryos  eussent  souffert  tous 
ces  maulx,  à  cause  de  l'amitié  qu'ils  avoient  contractée  avec  les 
François,  par  qui  la  terre  avoit  esté  habitée  premièrement,  toutef- 
ois (7)  ils  n'avoient  iamais  cessé  d'aymer  lesFrançoys,  pour  le  bon 
traictement  qu'ils  en  avoient  reçeu  lorsqu'ilz  y  commandoient.  Que 
après  le  massacre  que  les  Espaignols  avoient  faict  des  François ,  il 
avoit  trouvé  ung  enfant  qui  s'en  estoit  fuy  dans  les  bois,  lequel  il 
avoit  tousiours  depuis  nourry  comme  son  enfant  propre  ;  que  les 
Espaignols  avoient  faict  tout  ce  qui  estoit  possible  pour  l'avoir  affin 
de  le  tuer,  mais  il  l' avoit  tousiours  gardé  pour  le  rendre  quelque 
iour  aux  François ,  quand  ils  viendroient  à  la  Floride,  et  puisque 
vous  estes  icy  (dist-il  au  cappitaine  Gourgue),  tenez,  ie  vous  le 
rends.  Le   cappitaine    Gourgue  très  aise  de  ce  qu'il  trouvoit  les 

(1)  Manuscrit  2M5  :  eurcnf. 

(2)  Id  :  respond. 

(3)  Id.  :  flesches.  Toute  la  phrase  manque  dans  le  manuscrit  3884. 

(4)  Manuscrit  21^5  :  lantisque. 

(5)  Manuscrit  388^t  :  Deux  de  leurs  plus  anciens  capitaines. 

(6)  Toute  cette  phrase  est  supprimée  dans  le  manuscrit  3884. 

(7)  Manuscrit  2145  :  toutesfois. 


496  REPRINSE  DE  LA  FLORIDE 

Indiens  si  bien  disposez  pour  l'exécution  de  son  desseing,  etmesmes 
de  ce  que  le  roy  Satiroua  estoit  de  luy  mesmes  entré  le  premier  au 
propos  des  Espaignols,   le  remercia  bien  affectueusement  de  la 
bonne  amitié  qu'il  portoit  aux  François,  et  particulièrement  de  ce 
qu'il  avoit  conservé  ce   ieune  homme,  les  prie  tous  de  persévérer 
tousiours  en  ceste  bonne  affection,  leur  proposant  la  grandeur  et  la 
bonté  du  Roy  de  France.  Quand  aux  Espaignols,  que  le  temps  s'ap- 
prochoit  qu'ils  seroient  punis  des  maulx  qu'ils  àvoient  commis  tant 
contre  les  Indiens  que  contre  les  François,  et  si  les  Rois  et  si  leurs 
suiects  avoient  esté  maltraictez  en  haine  (1)  des  François  que  aussi 
seroient-ils  vengez  par  les  François  mesmes.  Comment  ?  dist  Sati- 
roua (2),  tressaillant  d'aise,  vouldriez-vous  bien  faire  la  guerre  aux 
Espaignols?  Et  que  vous  en  semble-t-il?  (dist  le  cappitaine  Gour- 
gue  dissimulant  son  affection  et  son  entreprise  pour  les  mettre  en 
ieu  quant  etsoy).  Il  est  temps  meshuy  de  venger  (3)  l'iniure  qu'ils  ont 
faicte  à  nostre  nation  ;  mais  pour  ceste  heure  ie  nem'estois  proposé 
que  de  renouveller  nostre  amitié  avecques  vous  et  veoir  comme  les 
choses  se  passoient  par  deçà  pour  revenir  incontinent  après  contre 
eulx,  avec  telles  forces  que  ie  verrois  estçe  besoing  :  touteffois  (4) 
quand  i'entends  les  grands  maulx  qu'ilz  vous  ont  faicts,  et  font 
tous  les  iours,  i'ay  compassion  de  vous,  et  me  prend  envie  de  leur 
courir  sus,  sans  plus  attendre,  pour  vous  délivrer  de  leur  oppres- 
sion plus  tost  huy  que  demain.  Hélas  (dist  Satiroua)  le  grand  bien 
que  vous  nous  feriez  I  hé  que  nous  serions  heureux  !  tous  les  autres 
s'escriérent  de  mesmes.  le  pense  (dist  le  cappitaine  Gourgue  )  que 
vous  seriez  volontiers  de  la  partie,  et  ne  vouldriez  que  les  François 
eussent  tout  l'honneur  de  vous  avoir  délivrez  de  la  tirannie  des  Es- 
paignols. Ouy,  dist  Satiroua ,  nous  ,  et  nos  subiects  irons  avecques 
vous,  et  mourrons  quant  et  vous  si  besoing  est.  Les  autres  Roys 
firent  aussi  pareille  responce  (5).  Le  cappitaine  Gourgue  qui  avoit 
trouvé  ce  qu'il  chercheoit  les  loue  et  remercie  (6)  grandement,  et 
pour  battre  le  fer  pendant  qu'il  estoit  chault  leur  dit  :  Voire  mais 
si  nous  voulions  leur  faire  la  guerre,  il  fauldroit  que  ce  fust  incon- 

(1)  Manuscrit  21îi5  :  hayne. 

(2)  Tout  ce  passage  jusqu'aux  mots  :  pensa  qu'il  ne  fallait  différer  plus  longtemps, 
manque  dans  le  manuscrit  388^1. 

(3)  Manuscrit  21^5  :  Yanger. 
{k)  Id.  :  toutesfois. 

(5)  Id.  :  response. 

(6)  Id.     remereye. 


PAK    LE    CAPPITAINE    GOURGUE.  ^97 

tinant.  Dans  combien  de  temps  pourriez-vous  bien  avoir  assemblé 
vos  gens  prêts  à  marcher?  Dans  trois  iours,  dist  Satiroua,  nous  et 
nos  subiects  pourrons  nous  rendre  icy,  pour  partir  avec  vous.  Et 
cependant  (dist  le  cappitaine  Gourgue)  vous  donnerez  bon  ordre 
que  le  tout  soit  tenu  secret  :  afin  que  les  Espaignols  n'en  puissent 
sentir  le  vent.  Ne  vous  soulciez,  dirent  les  Roys,  nous  leur  voulions 
plus  de  mal  que  vous  (1).  Et  voiant  le  cappitaine  Gourgue  que  les 
fondemens  de  son  entreprise  estoient  iectez  (2)  assez  bien  et  heu- 
reusement, pensa  qu'il  ne  falloit  différer  plus  longtemps  à  ces 
•bonnes  gens  ce  qu'il  leur  vouloit  donner;  et  commence  (3)  à  leur 
deppartir  de  ce  qu'il  avoit  faict  porter  à  ceste  fin  expressément, 
choses  dont  nous  ne  faisons  point  de  cas  par  deçà  pour  l'habon- 
dance  tant  de  la  matière  que  des  maistres  qui  en  sçavent  faire  ;  et 
pour  y  estre  accoustumez  de  tout  temps.  Mais  eulx  à  qui  ces  choses 
sont  nouvelles ,  et  qui  n'ont  n'y  matière  ,  ny  artisans  pour  en  faire , 
les  estiment  infiniment,  comme  cousteaux,  dagues,  haches,  ci- 
zeaux,  poinsons,  esguillettes,  bources,  miroirs,  sonnettes,  patenos- 
tres  de  voire  (4.) ,  et  autres  telles  (5)  choses.  Et  après  leur  en  avoir 
départi  à  tous  selon  ce  qu'il  pouvoit  iuger  de  la  qualité  et  mérites 
d'un  chacun  :  il  dist  au  Roy  Satiroua  et  aux  autres  Roys  :  advisez 
s'il  y  a  quelqu'aultre  chose  que  vous  veuilliez  avoir  ;  ne  l'épargnez 
poinct.  Eulx,  encore  qu'ils  fussent  plus  que  contens  de  ce  qu'ils 
avoient  des-ia;  touteffois  (6)  voiansla  bonne  volonté  du  cappitaine 
Gourgue,  respondent  qu'ils  vouldroient  bien  avoir  chacun  une  de 
ses  chemises,  lesquelles  ils  demandoient  non  pour  les  vestir  si  ce 
n'est  quelquefois  par  grande  singularité,  mais  pour  après  leur  très- 
pas  les  faire  enterrer  avec  eux ,  comme  aussi  ils  font  de  toutes  les 
.plus  belles  choses  qu'ils  ont  peu  amasser  en  leur  vie.  Le  cappitaine 
Gourgue,  tout  aussi  tost  en  donna  une  à  chacun  des  Roys,  y  adious- 


(1)  Alinéa  dans  le  manuscrit  21^5. 

(2)  Id.  :  iettez. 

(3)  Autre  rédaction  dans  le  manuscrit  388i  :  «  Si  vous  m'en  croyez,  dit-il,  nous 
irons  à  eulx  au  plus  tost,  mais  avant  toute  chose  ie  veux  vous  estrenner,  et  adviser 
que  vous  plaist-il  que  ie  vous  donne.  »  —  Cela,  disoit-il,  pour  ce  que  les  sauvages 
sont  merveilleux  convoiteux  des  choses  de  par  deçà,  et  s'attendent  touiours  qu'on 
leur  donne  quelque  chose,  comme  font  les  petits  enfants  chez  nous.  » 

(&)  Manuscrit  21U5  :  patinoïstres  de  voirre. 

(5)  Manuscrit  388i  :  et  autres  petites  choses  qu'ils  estiment  beaucoup,  lesquelles 
il  avoit  portées  expressément  pour  ceste  fin. 

(6)  Manuscrit  21fi5  :  toutesfois. 

LA    FLORIDE.  32 


498  REPRINSE  DE  LA    FLORIDE 

tant  encores  tout  ce  qui  luy  vint  à  la  main  qu'il  pensa  leur  pouvoir 
estre  agréable.  Le  Roy  Satiroua  (1)  qui  avoit  deux  cordes  de  grain 
d'argent  au  col,  en  donna  Tune  au  cappitaine  Gourgue ,  les  autres 
Royslui  donnèrent  despeaulx  de  cerf  accoustrées  à  la  mode  du  pais. 
XIII.  Pendant  que  les  sauvaiges  s'amusoient  à  leurs  presens  (2), 
le  cappitaine  Gourgue,  qui  ne  pensoit  à  aultre  chose  qu'à  exécuter 
son  entreprise  et  ne  voulloit  perdre  une  minute  de  temps,  interroge 
le  ieune  homme  françois  que  le  Roy  Satiroua  luy  avoit  donné,  et 
entendit  de  luy  comme  les  Espaignols  pouvoient  estre  environ  qua- 
tre cens  de  nombre  :  et  comment  ils  avoient  basti  deux  petits  forts 
à  l'entrée  de  la  rivière  de  May  oultre  le  grand  fort  que  les  François 
avoient  basty  sur  la  mesme  rivière  une  lieue  au  dessus.  Le  ieune 
homme  estoit  natif  du  Havre  de  Grâce,  de  l'aage  de  seize  ans, 
nommé  Pierre  Debré  (3),  lequel  pour  l'intelligence  et  usaige  qu'il 
avoit  des  deux  langues  a  esté  fort  utile  au  cappitaine  Gourgue  en 
ce  voiage  au  retour  duquel  il  a  esté  rendu  à  ses  parens.  Le  cappi- 
taine Gourgue  délibérant  d'envoier  recognoistre  (4)  les  forts,  dist 
au  Roy  Satiroua  :  Dans  trois  iours  comme  vous  m'avez  dit,  vous  se- 
rez de  retour  icy  avec  vos  subiects.  Dans  pareil  temps  pourront  aussi 
estre  revenuz  ceulx  que  i'envoieray  pour  recongnoistre  (5)  les  ennemis 
mais  pour  les  guider  il  est  besoin  de  quelqu'un  de  vos  gens  homme 
fidelle  et  seur.  Le  Roy  Satiroua  tout  aussytost  baille  un  sien  neveu 
nommé  Olotoraca,  homme  fort  vaillant  et  loyal  en  la  conduicte  du- 
quel ung  gentilhomme  Commingepys  nommé  Estampes  avec  deux 
autres,  s'en  vont  recognoistre  (6)  les  forts.  Après  que  le  cappitaine 
Gourgue  eust  pris  des  ostages  du  roy  Satiroua  pour  ceulx  qu'il  en- 
voioit  sous  sa  parole,  qui  luy  furent  baillez  tout  aussitost  que  deman- 
dez, le  vous  bailleray  mon  fils  unique,  dist  Satiroua,  et  celle  de  mes 
femmes  que  i'ayme  le  mieulx,  affin  que  vous  cognoissiez  que  nous 
ne  sommes  point  menteurs  n'y  traistres  (7),  comme  sont  ces  Espai- 
gnols, qui  nous  trompent  tousiours,  et  ne  font  rien  de  ce  qu'ils 
nous  promettent.  Le  cappitaine  Gourgue  est  bien  aise  de  ce  que  ses- 


(1)  Adonq,  le  Roy, 

etc. 

(2)  Manuscrit  2  Ui5 

:  presentz. 

(3)  Id. 

:  Debray. 

(4)  Id. 

reconnoistre. 

(5)  Id. 

Id. 

(6)  Id. 

Id. 

(7)  Id. 

:  irahistres. 

PAR   LE    CAPP1TA1NE    GOURGUE.  499 

affaires  s'acheminent  si  bien,  et  pour  envoier  les  sauvages,  à  ce 
que  plustost  ils  feussent  de  retour,  il  leur  dist  :  Ils  vous  ont  bien 
i'aict  du  mal  les  meschans,  mais  nous  en  aurons  la  raison  à  ceste 
fois  et  affin  que  nous  les  puissions  mieux  attraper,  ie  vous  prie  ne 
tarder  plus  que  des  trois  iours  que  m'avez  dit,  et  tenir  le  cas  bien 
secrect;  ce  que  le  Roy  Satiroua  et  tous  les  autres  promirent  de  faire, 
et  sur  cela  ils  s'en  allèrent  chez  eulx  dansans  et  saultans  d'aise,  et 
le  cappitaine  Gourgue  se  retira  en  ses  navires  avec  ses  ostages;  le 
fils  du  Roy  estoit  tout  nud  comme  aussi  sont  tous  les  autres  hommes  ; 
la  femme  du  Roy  estoit  vestue  de  mousse  d'arbre  aagée  d'environ  dix 
huict  ans.  Ils  furent  trois  iours  es  navires  du  cappitaine  Gourgue, 
attendant  que  l'on  feust  retourné  de  recongnoistre  (1)  les  forts,  et  à 
trois  iours  de  la  presqu'à  mesme  heure,  voicy  d'un  costé  le  gentil- 
homme Gommingeois  qui  faict  son  rapport  de  ce  qu'il  avoit  (2) 
veu,  et  d'aultre  costé  les  Rois  avec  bon  nombre  de  leur  subiects  (3), 
bien  armez  d'arcs  et  de  flesches,  tous  prêts  à  marcher. 

XIV.  Avant  que  partir  de  là  les  sauvaiges  feirent  ung  certain  bru- 
vage  nommé  par  eulx  cassivé  (4)  qu'ils  ont  accoustumé  de  prendre 
touteffois  (5)  et  quantes  qu'ils  vont  pour  combattre  en  lieu  où  il  y  a 
du  danger(6).  Ce  breuvage  faict  de  certaine  herbe  et  beu  tout  chault 
les  garde  d'avoir  faim  ni  soif  par  l'espace  de  vingt-quatre  heures;  ils 
en  présentèrent  premièrement  au  cappitaine  Gourgue,  qui  feit  sem- 
blant d'en  boire,  et  n'en  avalla  point,  puis  le  Roy  Satiroua  en  print 
et  après  luy  tous  les  autres  chacun  selon  son  degré.  Cela  faict  avec 
plusieurs  cérémonies,  ils  lèvent  tous  la  main,  iurent  et  promettent 
qu'ils  feront  leur  debvoir  de  bien  combattre,  et  qu'ils  n'abandon- 
neront le  cappitaine  Gourgues. 

XV.  Avant  que  tout  ceci  fust  faict,  la  plus  part  du  iour  s'estoit  pas- 
sée. Néantmoings  on  n'arresta  de  partir  ce  iour  mesmes,et  dirent  les 
sauvages  qu'ils  chemineroient  bien  toute  nuict  (7),  priant  (8)  le  cap- 
pitaine Gourgues  de  les  faire  mettre  de  là  la  rivière  de  Tacatacourou 
avec  ses  vaisseaulx  (9),  car  le  lieu  où  estoient  les  Espaignols  estoit 

(1)  Manuscrit  2m5  :  reconnoistre. 

(2)  Id.  :  a. 

(3)  Id.  :  subiets.     ' 

(U)  Manuscrit  388^  :  casme.  —  Manuscrit  21^5  :  cassive. 

(5)  Manuscrit  21^5  :  toutes  et  quantes  fois. 

(6)  Id.  :  du  est  omis. 

(7)  Id.  :  nuyt. 

(8)  Id.  :  prians. 

(9)  Id.  :  vaisseaux. 


500  REPR1NSE  DE  LA    FLORIDE 

de  là  la  rivière.  Le  cappitaine  Gourgues  les  voiant  ainsi  délibérez, 
leur  assigne  un  lieu  selon  qu'il  pouvoit  iuger  par  le  rapport  qu'on 
luy  avoit  faict  pour  s'y  rendre  tous  ensemble,  qui  fut  à  la  bouche 
d'une  rivière,  nommée  par  eulx  Halimacani,  et  par  les  François  qui 
avoient  habité  le  pais  eçtoit  appellée  la  Somme,  puis  il  les  feit  tous  met- 
tre de  là  la  rivière,  excepté  Olotoraca,  lenepveu  du  Roy  qu'il  retint 
avec  soy  pour  guide,  qui  onques  depuis  ne  l'abandonna  (1).  Et  pour 
ce  que  son  arc  ne  luy  avoit  esté  r'apporté  depuis  qu'il  fut  porté  au 
village  avec  les  autres,  il  demanda  des  armes,  et  lors  luy  fut  baillée 
une  picque  de  laquelle  il  se  sceut  bien  ayder  contre  les  Espaignols. 
Quand  les  sauvaiges  eulrent  passé  la  rivière,  le  cappitaine  Gourguc 
commençaàenhorter(2)  ses  gens,  leur  remonster  la  bonnedisposition 
des  sauvages,  et  l'ardeur  dont  ils  marcYioient  contre  les  Espaignols, 
s'asseurant  qu'ilz  feroient  d'autant  mieux  que  leur  nourriture  et 
aducation,  leur  police  et  religion  est  meilleure  que  celle  de  ces  pau- 
vres sauvaiges,  et  comme  il  vouloit  continuer,  ils  se  prindrent  à 
crier:  Allons,  allons  :  comme  ceulx  qui  y  eussent  voullu  est  desià, 
et  qui  estoienttous  résoluts  d'y  mourrir.  A  donc  le  cappitaine  Gour- 
gue,  avec  tous  ses  soldats  et  soixante  mariniers  s'en  va  par  mer  et 
deux  barques  qu'il  avoit  oultre  les  trois  navires,  la  garde  desquelles 
avec  le  reste  des  navires  il  laissa  à  François  Lague  (3)  Bourdelois, 
patron  et  maistre  de  sa  navire,  homme  aussi  expérimenté  au  faict 
de  la  marine  qu'il  en  soit  de  ce  temps,  lui  recommandant  de  les  bien 
faire  recalfeutrer  et  de  tenir  le  tout  prest  pour  eulx  en  retourner 
au  plus  tost  si  Dieu  leur  donnoit  bon  succez;  que  si  Dieu  veult 
(dit  il)  que  ie  meure  à  une  (4)  poursuicte  si  iuste,  ie  vous  laisse  tout  ce 
que  i'ay  icy  et  vous  prie  de  reconduire  et  ramener  mes  soldats  en 
France,  comme  ie  me  fie  de  vous,  et  en  disant  cela  luy  bailla  les 
clefs  de  ses  bahutz  et  de  tout  ce  qu'il  avoit  là.  Cecy  attendrist  fort 
le  cueur  de  tous,  et  mesmement  des  mariniers  qui  demeuroient 
pour  la  garde  des  navires,  lesquels  ne  peurent  contenir  leurs  larmes, 
et  fut  ceste  départie  plaine  de  compassion  d'oiiir  tant  d'adieux  de  (5) 
part  et  d'aultre,  et  tant  de  charges  et  recommandations  de  la  part  de 
ceulx  qui  s'en  alloient  à  leurs  parents  et  amis,  et  à  leurs  femmes  et 
alliez  au  cas  qu'ils  ne  retournassent.  Car,  au  partir'de  leur  pais,  ils 

(1)  Manuscrit  2145  :  habandonna. 

(2)  Id.  :  exhorter. 

(3)  Manuscrit  388?!  :  Largue. 

U)  Manuscrit  2145  :  poursuitte. 
(5)  ld.  :  d'une. 


PAR  LE  CAPPITAINE  GOURGUE.  501 

ne  pensoient  aller  à  la  Floride,  comme  dit  a  esté,  et  cependant  parmy  ' 
tout  cela  vous  eussiez  admiré  l'allégresse  de  ces  gens;  lesquels  encore 
qu'ils  pensassent  aller  à  une  mort  presque  certaine  :  toutefois  ils  ne 
craignoient  sinon  de  n'y  arriver  assez  à  temps  pour  l'honneur  qu'ils 
espéroient  d'avoir  seulement  prétendu  à  un  si  bel  acte. 

XVI.  Quand  ils  furent  à  la  bouche  de  la  rivière  de  Halimacani  où 
les  sauvages  les  attendoient,  qui  estoit  environ  la  poincte  du  iour,  le 
vent  de  nord-est  commença  à  souffler  si  fort  qu'il  s'en  fallut  bien 
peu  qu'ils  ne  périssent,  et  cela  apporta  tel  retardement  que  les  sau- 
vaiges  ne  peuvent  de  ce  iour  là  passer  la  rivière;  touteffois  (1)  le 
cappitaine  Gourgue  la  passa  à  grand  difficulté,  environ  les  huict 
heures  du  matin,  et  laissant  là  ung  de  ses  vaisseaux  pour  les  aider 
à  passer,  print  son  chemin  par  terre  pour  les  aller  attendre  à  la  ri- 
vière de  Sarabay  qui  estoit  à  quatre  lieues  de  là.  Mais  le  chemin  se 
trouva  si  mauvais,  il  y  eut  tant  d'eaùes  et  marescages  à  passer,  tant 
de  bois  à  traverser  ;  qu'à  faire  ces  quatre  lieues  ilz  furent  depuis  les 
huict  heures  du  matin  iusques  à  cinq  heures  du  soir,  le  cappitaine 
Gourgue,  aiant  tousiours  son  corps  de  cuirasse  sur  le  doz  et  ne 
trouvèrent  rien  à  manger  tout  le  iour,  sinon  quelques  racines  de 
palmiers  sauvaiges ,  au  moien  (2)  de  quoy  ils  estoient  si  las  et  si 
affamez  qu'ils  n'en  pouvoient  plus.  Quand  ils  furent  à  la  rivière  de 
Sarabay,  ils  y  trouvèrent  trois  Roys  sauvaiges  qui  les' attendoient, 
conduisans  chacun  cent  hommes.  Or  depuis  ceste  rivière  de  Sarabay 
iusques  au  lieu  où  estoient  les  deux  premiers  forts,  il  y  pouvoit  avoir 
deux  lieues.  Le  cappitaine  Gourgue  qui  voioit  que  l'issue  de  son 
desseing  concistoit  (3)  en  diligence  et  célérité,  encores  qu'il  n'eust  rien 
mangé  de  tout  le  iour,  pour  ce  que  les  mariniers  n'avoient  encore 
conduict  la  barque  où  il  avoit  faict  mettre  de  ses  provissions  par- 
tant de  la  rivière  de  Tacatacourou;  touteffois  (4)  il  partit  avec  dix  de 
ses  harquebouziers  et  sa.  guide  pour  aller  recongnoistre  le  premier 
fort,  affîn  de  l'assaillir  le  lendemain  au  matin.  Ce  chemin  se  trouva 
aussi  fascheux  et  difficile  que  l'aultre,  la  nuict  (5)  estoit  obscure  et 
sombre,  une  petite  rivière  qui  est  ioignant  le  fort,  enflée  (pour  ce 
que  la  mer  commançoit  à  monter)  ne  peut  estre  passée,  de  sorte 
que  le  cappitaine  Gourgue  est  contraint  de  s'en  retourner  à  la  rivière 

(1)  Manuccait  2145    :  toutefois. 

(2)  ld.  :  à  moyen. 

(3)  ld.  :  consistoit. 
(h)  ld.  :  toutesfois. 
(5)  ld.  :  nuit. 


502  REPR1NSE    DE  LA  FLORIDE 

de  Sarabay  trouver  ses  gens,  las  du  chemin  et  plus  fasché  de  n'avoir 
rien  faict.  Ung  des  Roys  nommé  Hilicopile  le  voiant  retourné  tout 
pensif  demande  au  truchement  en  son  langage  :  Qu'a  ton  Roy?  Le 
truchement  luy  respond,  qu'il  estoit  marri  (\)  de  ce  qu'il  n'avoit 
pu  recougnoistre  (2)  le  fort.  Dis-luy,  dist  Hilicopile,  que  ie  le  meneray 
le  long  de  la  mer  sans  trouver  boue  ni  marets;  mais  le  chemin  en 
est  plus  long.  Le  cappitaine  Gourgue  entendant  cela  voulut  que  l'on 
y  allastincontinant  (3),  et  accompaigné  de  ce  Roy  Hilicopile,  part 
avec  tous  ses  gens,  et  envoyé  les  deux  autres  Rois  par  le  bois  pour 
se  trouver  au  matin  au  passaige  de  la  petite  rivière  qu'il  n'avoit  peu 
passer  tout  ioignant  le  premier  fort,  il  faict  haster  ses  gens  et  (4) 
marche  en  grande  diligence  pour  estre  là  à  la  poincte  du  iour  avant 
qu'il  puisse  estre  apperçu.  Et  ainsi  que  le  iour  commençoit  à  poin- 
dre, il  arriva  à  ceste  rivière  qui  estoit  grosse  et  enflée  pour  la  mer 
qui  estoit  montée  :  néantmoings  il  faict  sonder  le  gué  par  quelques 
uns  de  ses  mariniers,  qui  trouvent  qu'elle  ne  se  peult  passer,  do 
il  est  bien  fasché;  car  il  estoit  arrivé  bien  à  j  oinct  poursurpren- 
dre  les  Espaignols  qui  dormoient  encores,  et  pourtant  il  se  déli- 
bère de  se  retirer  dans  le  bois  tout  ioignant  la  rivière,  attendant 
que  la  mer  fust  descendue,  et  tout  aussi  tost  les  aller  assaillir.  A 
peine  estoit-il  encores  dans  le  bois  qu'il  commença  à  plouvoir  (5) 
si  fort  qu'ils  dégouttoient  de  toutes  parts,  et  les  soldats  eurent  bien 
fort  à  faire  à  garder  leur  feu.  Le  iours'estant  esclaircile  cappitaine 
Gourgue  voioit  (6)  le  fort  à  son  aise  du  lieu  où  il  estoit,  et  aiant 
bien  regardé  de  costé  et  d'aultre  et  recongneu   (7)  le  tout,  il  s'ad- 
visa  qu'il  n'y  avoit  que  quelque  commencement  de  fossez,  et  pour- 
tant (8)  fut  confermé  (9)  en  la  résolution  qu'il  avoit  faicte  entrant 
dedans  le  bois,  de  l'assaillir  aussi  tost  qu'il  pourroit  passer  la  ri- 
vière. Cependant  il  voioit  les  Espaignols  qui  travailloient  dans  le 
le  fort,  qui  le  mettoit  en  quelque  doubte  que  sa  venue  ne  fust  des- 
couverte; mais  l'événement monstra  qu'ils  ne  se  doubtoient  de  rien; 


(1)  Manuscrit  21ft5  :  marry. 

(2)  Id.  :  reconnoistre. 

(3)  Id.  :  incontinent. 
(U)  Id.  :  en. 

(5)  Id.  :  pleuvoir. 

(6)  Id.  :  voyoit. 

(7)  Id.  :  reconneu. 
(S)  Id.  :  partant. 
(9)  Id.  :  confirmé. 


PAR   LE  CAPPITA1NE    GOURGUE.  503 

car  après  la  prinse  du  fort  on  veit  que  c'estoit  une  fontaine  à  quoy 
ils  travailloient. 

XVII.  Sur  les  dix  heures  la  mer  estant  basse,  il  alla  passer  la  ri- 
vière ung  peu  plus  hault  où  il  avoit  veu  ung  petit  bois  (1)  entre  la 
rivière  et  le  fort,  qui  luy  serviroit  pour  n'estre  point  apperçeu  tant 
à  passer  la  rivière  qu'à  mettre  ses  gens  en  ordre,  et  pour  ce  que 
l'eaue  de  la  rivière  passoit  la  ceinture,  il  commanda  aux  soldats 
d'attacher  leurs  fournimentz  aux  morrions,  et  prendre  en  Tune 
main  leur  harquebuze  (2)  avec  leur  mesche,  et  l'espée  en  l'aultre  (3). 

XVIII.  Et  au  (4)  passage  de  la  rivière  il  y  avoit  si  grande  quantité 
d'huistres  (5)  que  les  souliers  des  soldats  en  furent  couppez  (6)  et 
la  pluspart  d'eulx  Messez  aux  pieds  pour  ce  que  les  huistres  sont  là 
plus  grandes  et  leurs  escailles  plus  trenchantes  que  de  celles  que 
nous  voions  ordinairement  par  deçà.  Touteffois  (7)  on  ne  fut  pas  plus- 
tost  de  là  la  rivière  qu'ils  remettent  leurs  armes  et  d'eulx-mesmes. 
s'apprestent  au  combat.  Le  cappitaine  Gourgue  bailla  vingt  soldats 
à  son  lieutenant  et  dix  mariniers  portans  pots  et  lances  à  feu  pour 
mettre  le  feu  à  la  porte,  et  derrière  le  petit  bois  (8)  où  ilz  ne  pou- 
voient  estre  veuz,  il  rengea  ses  gens  en  bataille,  et  les  voiant  bien 
-disposez  et  asseurez  il  congneut  (9)  qu'il  n'estoit  besoing  de  grande 

exhortation  :  aussi  le  poinct,  où  il  estoit,  requéroit  plustost  une 
prompte  exécution  qu'une  longue  harangue;  et  partant  il  le  feit 
court.  le  veoy  (10)  bien  mes  amis  (dist-il)  que  le  cueur  vouscroist 
au  besoing,  aussi  vous  ay-ei  choisiz  pour  telz,  vostre  contenance 
asseurée  me  prédit  que  nous  vengerons  (11)  auiourd'huy  l'iniure 
faicte  au  Roy  et  à  nostre  pais  ;  et  leur  monstrant  le  fort  qu'ils  pou- 
voient  entreveoir  à  travers  les  arbres,  voilà  (dist-il)  les  volleurs  qui 
ont  voilé  ceste  terre  à  nostre  Roy,  voilà  les  meurtriers  qui  ont  mas- 
sacré nos  François.  Allons,  Allons,  revendions  nostre  Roy,  reven- 
dions la  France,  monstrons-nous  François;  et  aussy-tost  il  com- 


(1)  Manuscrit  388a 

:  taillis. 

(2)  Manuscrit  2145  : 

arquebouze. 

(3)  Pas  d'alinéa  dans  le  manuscrit  2145. 

(4)  Manuscrit  2145  : 

à  ce. 

(5)  Id.  : 

huystres. 

(6)  Id. 

:  coupez. 

(7)  Id.  : 

:  toutesfois. 

(8)  Id.  : 

boys. 

4 

(9)  Id.  : 

conneut. 

(10)  Id. 

:  vois. 

(Il)  H. 

:  vangero  ni 

50i  REPRINS    DE   LA  FLORIDE 

mande  (d)  à  son  lieutenant  de  donner  à  la  porte  avec  sa  trouppe,  et 
luy  avec  la  sienne  va  contre  une  terrasse  en  forme  de  platte  forme, 
fort  basse  qui  estoit  à  costé  du  fort ,  où  il  n'y  avoit  qu'ung  petit 
commencement  de  fossez. 

XIX.  Les  Espaignols  ne  faisoient  que  venir  de  disner  et  curoient 
encore  leurs  dentz  (2)  quand  nos  gens  marchans  à  grandz  pas,  la 
teste  baissée,  furent  apperceuz,  à  deux  cens  pas  du  fort,  par  le  canon- 
nier  qui  venoit  de  monter  sur  ceste  terrasse,  lequel  se  meit  (3)  in- 
continent à  crier  en  Espaignol,  arme,  arme,  voicy  des  François, 
voicy  des  François  ;  et  quant  et  quant  deslache  sur  eulx  une  grosse 
coullevrine,  qui  estoit  sur  la  terrasse ,  et  en  tira  par  deux  fois  (4) , 
et  comme  il  vouloit  charger  pour  la  troisième,  Olotoraca,  plus  viste 
à  la  course  que  nul  autre,  et  qui  n'estoit  instruict(5)  à  garder  son 
reng,  s'avança  et  monta  sur  la  terrasse  qui  n'estoit  guereshaulte et  le 
transperça  de  sa  picque  départ  en  part.  Les  Espaignols  s'estans  mis 
en  armes  au  cri  (6)  du  canonnier,  sortent,  hors  le  fort  ou  pour  com- 
battre, ou  pour  se  retirer  vers  leurs  compaignons  selon  ce  qu'ils 
verroient  quand  ils  seroient  dehors.  Le  cappitaine  Gourgue  à  leur 
sortie  estoit  arrivé  tout  à  poinct  au  pied  de  la  platteforme,  et  son  lieu- 
tenant près  de  la  porte,  et  comme  il  montoit  à  la  platteforme  son 
lieutenant  s'escrie  que  les  Espaignols  se  sauvoient,  et  lors  le  cappi- 
taine Gourgue  retournant  vistement  vers  la  porte  les  enferme  entre 
son  lieutenant  et  luy,  si  bien  que  de  soixante  qu'ils  estoient,  il  n'en 
eschappa  pas  ung  qui  ne  fust  mort  ou  pris,  on  en  print  en  vie  le 
plus  qu'on  peust  par  commandement  du  cappitaine  Gourgue,  pour 
leur  faire  comme  ils  avoient  faict  aux  François. 

XX.  Le  premier  fort  ne  fut  pas  plustost  pris  que  l'on  s'en  va  assail- 
lir le  second,  lequel  estoit  de  l'aultre  costé  de  la  rivière  de  May,  vis- 
à-vis  du  premier  pour  s'entre  secourir  ;  aussi  ne  cessa-t-il  (7)  de  tirer 
à  grands  coups  de  canon  pendant  qu'on  prenoit  le  premier  et  incom" 
modoit  noz  gens  grandement  :  lesquels  braquèrent  (8)  contre  trois 
pièces  d'artillerie  qu'ils  avoient  trouvés  dans  le  premier  fort,  et  la 

(1)  Manuscrit  21^15  :  commanda. 

(2)  Id.  :  denz. 

(3)  Id.  :  met. 
(ft)  Id.  :  foys. 

(5)  Id.  :  instruyt. 

(6)  Id.  :  cry. 

(7)  Id.  :  cessa-il. 

(8)  Id.  :  bracquerent. 


PAR    LE  CAPP1TA1NE  GOURGUE.  505 

coulleuvrine(l)  qui  avoit  esté  trouvée  sur  la  plateforme,  qui  estoit 
marquée  tout  au  long  des  armoiries  du  feu  roy Henry,  àquoy  l'on 
congneut  (2)  qu'elle  avoit  esté  prise  sur  les  François  au  temps  du 
massacre,  ce  qui  irrita  encores  plus  nos  François,  et  de  ces  quatre 
pièces  on  ne  cessa  de  tirer  contre-eulx,  pendant  que  le  cappitaine 
Gourgue  avec  quatre-vingts  harquebouziers  passoit  vistement  la  ri- 
vière en  sa  barque  qu'on  venoitde  conduire  là  tout  à  poinct.  Lequel 
va  descendre  entre  le  fort  et  ung  bois  (3)  qu'il  y  avoit  tout  auprès, 
se  doublant  de  ce  qui  advint  que  les  Espaignols  s'enfuiroient  dans 
les  bois  pour  puis  après  se  retirer  au  grand  fort,  qui  estoit  à  une 
lieue  delà.  A  peine  le  cappitaine  Gourgue  estoit  de  là  la  rivière  quand 
les  sauvaiges  ne  pouvant  attendre  qu'on  leur  r'amenast  la  barque 
pour  passer  saultent  dans  l'eaùe  etnageans  d'un  bras  et  tenans  leurs 
arcs  de  Faultre  couvrent  toute  la  rivière  de  bord  à  autre.  Les  Espai- 
gnols  qui  estoient  en  nombre  de  soixante  voians  une  si  grande  mul- 
titude et  si  délibérée,  et  pour  l'estonnement  dont  ils  estoient 
saisiz  ne  discernants  (4),  entre  François  et  sauvaiges,  se  cuidans  (5  ) 
sauver  à  bois  se  vont  précipiter  entre  les  François  qui  deschargent 
sur  eulx  si  dru  que  la  pluspart  en  sont  estenduz  sur  la  place,  les 
autres  voulans  tourner  le  dos  se  trouvent  enfermez  par  les  sauvai- 
ges. Ainsi  ne  pouvans  ne  (6)  combattre,  ny  fuir  ruent  (7)  les  ar- 
mes bas,  et  supplient  pour  la  vie  ,  qui  leur  est  ostée  plustost  qu'ils 
n'ont  achevé  de  la  demander  (8). 

XXI.  A  grand'peine  le  cappitaine  Gourgue  en  peult  (9)  faire  garder 
quinze  en  vie  pour  leur  estre  faict  selon  ce  qu'ils  avoient  faict  aux 
François.  Après  ceste  de  pesche  le  cappitaine  Gourgue  entra  au  se- 
cond fort,  d'où  il  feit  incontinent  transporter  tout  ce  qu'il  y  avoit 
trouvé,  et  repassant  la  rivière  avec  ses  prisonniers  retourna  au  pre- 
mier fort  pour  s'yfortiffîer  (10),  ne  sachant  quel  cueur  auroientles 
autres,  ny  en  combien  de  temps  il  pourroit  venir  à  bout  du  grand 
fort  qui  estoit  à  une  lieue  de  là  sur  la  mesme  rivière  du  costé  où 

(1)  Manuscrit  2145  :  coullevrine. 

(2)  Id.  :  conneut. 

(3)  Id.  :  un  boys. 

(4)  Id.  :  discernans. 

(5)  Id.  :  cuydans. 

(6)  Id.  :  ny. 

(7)  Id.  :  mettent. 

(8)  L'alinéa  n'existe  pas  dans  le  manuscrit  2145. 

(9)  ld.  :  peut  en. 

(10)  Id.  :  fortiffiée. 


506  REPRINSE    DE  LA    FLORIDE 

estoit  le  second  fort.  Parmy  les  prisonniers  qu'il  tenoit  il  y  avoit 
ung  sergent,  de  bande  vieux  soldat  duquel  il  sceut  la  haulteur  des 
remparts  du  grand  fort,  et  le  lieu  par  où  il  luy  seroit  plus  aisé  de 
le  prandre  (1). 

XXII.  Ces  deux  premiers  forts  furent  pris  la  veille  de  Quasimodo 
1568.  Le  cappitaine  Gourgue  séiourna  le  dimanche  et  le  lundy  :  et 
cependant  faict  faire  huict  eschelles  delà  haulteur  qui  luy  avoii  este 
monstrée  (2)  et  ung  pour  traict  (3)  de  tout  le  fort,  en  quoy  ce 
vieux  soldat  s'entendoit  bien.  Au  reste  il  avoit  si  bien  pourveu  à  son 
cas  que  tout  le  pais  estoit  levé  en  armes  contre  les  Espaignolz,  de 
sorte  que  ceulx  du  grand  fort  n'avoyent  moien  de  sortir  pour  rien 
descouvrir  ;  touteffoies  (4)  ils  desguisèrent  (o)  un  Espaignol  en 
sauvage,  et  l'envoièrent  le  lundy  pour  recongnoistre  quelles  gens 
c'estoient  et  combien.  Le  cappitaine  Gourgue  estant  à  l'entour  du- 
dict  fort  avec  Olotoraca  qui  tousiours  le  suivoit,  cest  Espaignol  est  re. 
congneu  (6)  par  Olotoraca,  et  quant  et  quant  empoigné,  il  voulut 
faire  le  fin  du  commencement,  disant  que  il  estoit  ung  (7)  de  ces 
soldats  qui  gardoient  le  premier  fort  qui  ne  s'estant  peu  retirer  au 
grand  fort  pour  la  multitude  des  sauvages,  s'estoit  ainsi  déguisé  de 
peur  d'estre  tué  par  eulx,  et  avoyt  mieux  aymé  se  venir  rendre  à 
la  mercy  des  François,  que  se  mettre  en  danger  d'estre  massacré 
par  les  sauvaiges,mais  quand  le  sergent  de  la  bande  (8)  qu'on  feit  ve- 
nir tout  incontinant  luy  eut  maintenu  qu'il  estoit  de  la  garde  du 
grand  fort,  et  espion,  il  confessa  qu'il  estoit  envoie  par  le  gouver- 
neur du  grand  fort,  poursscavoir  qui  estoit  ce  nouveau  venu  et  quel- 
les gens  il  avoit.  Le  cappitaine  Gourgue  luy  demanda  ce  qu'on  es- 
timoit  de  luy  au  grand  fort;  il  respond  que  l'on  avoit  donné  à 
entendre  au  gouverneur  qu'il  avoit  deux  mil  François,  dont  le  gou- 
verneur et  ses  gens  en  nombre  de  deux  cens  soixante  estoient  si 
estonnez  qu'ilz    ne  savoient  ce  qu'ils  faisoient  (9). 

XXIII.  Le  cappitaine  Gourgue  est  bien  aise  de  ces  nouvelles  et  se 
■délibère  de  les  aller   assaillir  le  lendemain  en  cest  effroy,  et  de 

(1)  Dans  le  manuscrit  21£i5,  la  phrase  suivante  appartient  à  l'alinéa  XV. 

(2)  Id.  :  montrée. 

(3)  Id.  :  un  pourtrait. 
{U)  Id.  :  toutcsfois. 

(5)  Id.  :  déguisèrent. 

(6)  Id.  :  reconneu. 

(7)  Id.  :  un. 

(8)  Id.  :  sergent  de  bande. 

(9)  L'alinéa  n'existe  pas  dans  le  manuscrit  21û5. 


PAR   LE  CAPPITAINE  GOURGUE.  507 

faict  ce  iour  là  mesme  il  faict  tousses  préparatifz,  ordonne  de  ceulx 
qu'il  devoit  laisser  pour  la  garde  de  la  bouche  de  la  rivière  et  du 
fort,  de  quoy  il  donne  la  charge  au  cappitaine  Mesmesson  enseigne 
avec  quinze  harquebouziers.  Et  la  nuict  ensuyvant  il  faict  partir  les 
sauvaiges  pour  s'aller  s'embuscher  (1)  dans  le  bois  partie  de  çà  partie 
de  là  la  rivière.  Et  le  lendemain  au  matin  il  part  avec  ses  gens  me- 
nant avec  soy  le  sergent  de  bande  et  l'espion  attachez  ensemble  pour 
luy  monstrer  à  l'œil  ce  qu'ils  luy  avoient  dict  (2)  de  parole,  et  faict 
veoir  en  paincture.  En  allant,  Olotoraca,  nepveu  du  Roy  Satiroua, 
celuy  qui  avoit  tué  le  canonnier  au  premier  fort,  homme  courageux 
-et  vaillant  à  merveilles  dist  au  cappitaine  Gourgue  duquel  il  ne 
s'esloignoit  iamais,  qu'il  l'avait  bien  servi  iusques  là,  et  qu'il  avoit 
faict  tout  ce  qu'il  luy  avoit  promis,  qu'il  scavoit  bien  qu'il  mour- 
roit  à  la  prinse  du  grand  fort,  mais  pour  la  vie  il  ne  vouldroict 
faillir  à  s'y  trouver,  et  vous  prie,  dist-il,  de  donner  à  ma  femme  ce 
que  vous  me  donneriez  à  moy  si  ie  vivois,  affin  qu'elle  l'enterre  avec 
moy  et  que  i'en  sois  mieux  venu  quand  i'arriveray  au  village  des 
esprits.  Le  cappitaine  Gourgue  dist  qu'il  aymoit  mieux  le  récom- 
penser et  honorer  vif  que  mort,  et  esperoit  le  ramener  vivant  et  vic- 
torieux. 

XXIV.  Cependant  ils  des  couvrent  le  fort,  et  tout  aussi-tost  que 
îes  Espaignols  les  voient,  îlz  commencent  à  tirer  sur  eulx  de  deux 
doubles  coullevrines  qui  estoient  sur  ung  boulevert,  qui  comman- 
<doit  le  long  de  la  rivière.  Le  cappitaine  Gourgue  gaigne  vistement 
une  montagne  couverte  de  bois  et  forets;  au  pied  de  laquelle  estoit 
le  fort,  et  qui  s'estendoit  depuis  le  lieu  où  il  avoit  esté  apperçeu  ius- 
ques de  là  le  fort  bien  loing.  Et  au  moien  des  arbres  qui  le  cou- 
vroient  il  s'approcha  du  fort  aussi  près  qu'il  voulut  sans  pouvoir 
estre offensé,  n'y  veu.  Il  s'arrestaen  ung  (3)  lieu  d'où  il  pouvoit 
veoir  (4)  à  son  aise  dans  le  kfort,  et  n'avoit  intention  de  l'assaillir 
dece  iour  là  :mais  de  leur  donner  l'escalade  le  lendemain  au  matin  du 
costémesmes  de  lamontaigne,  où  le  fossé  n'estoit  flancqué;  et  dont 
partie  de  ses  gens  pourroient  battre  ceulx  qui  vouldroient  deffendre 
le  rempart  pendant  que  les  autres  monteroient.  Mais  il  advint  que 
les  Espaignolz  feirent  une  saillie  de  soixante  harquebouziers  pour  rc- 


(1)  Manuscrit  2H5  :  embuscher. 
{2)  Id.  :  dit. 
(3)  Id.  :  un. 
(U)  Id.  :  voir. 


508  REPPRINSE  DE  LA  FLORIDE 

congnoistre  (1)  ses  forces,  il  les  veoit  ainsi  qu'ils  sortaient,  alloient 
courbez  le  long  du  fossé,  et  tout  aussi-tost  commanda  à  son  lieu- 
tenant d'aller  (avec  vingt  harquebouziers)  de  l'autre  costé  se  mettre 
entre  le  fort  et  eulx,  et  quand  il  veit  son  lieutenant  en  lieu  d'où  il 
pourroit  les  empescher  de  rentrer,  il  va  droit  à  eulx,  et  commanda 
à  ses  gens  de  ne  tirer  qu'ils  ne  fussent  fort  près  pour  incontinent 
après  avoir  tiré  mettre  la  main  l'espée.  Quand  les  Espaignols  fu- 
rent hors  du  fossé  prestz  à  entrer  en  la  montaigne,  le  cappitaine 
Gourgue  avec  ses  harquebouziers  se  trouvent  au  pied,  qui  les  choi- 
sirent de  si  près  qu'il  n'y  eut  pas  ung  coup  de  perdu,  dont  plusieurs 
furent  portez  parterre,  et  quand  et  quant  mettans  la  main  à  l'es- 
pée commencèrent  à  chamailler  ceulx  qui  restoient  debout,  et 
comme  ils  tournoient  le  dos  pour  (2)  retourner  au  fort,  voicy 
le  lieutenant  qui  charge  sur  eulx  de  l'autre  costé,  de  sorte 
qu'il  n'y  eut  pas  ung  d'entré  eulx  qui  eust  moien  de  r'entrer 
dans  le  fort,  et  furent  tous  là  tuez  :  ceulx  de  de  dans  voians 
qu'ils  avoient  en  ung  moment  perdu  le  plus  beau  et  le  meilleur  de 
leurs  gens,  et  pensans  que  ceulx  qui  avoient  faict  ceste  deffaicte  ne 
feussent  qu'une  petite  partie  d'ung  (3)  plus  grand  nombre,  déses- 
pèrent de  pouvoir  résister  :  et  d'ailleurs  ne  pouvans  espérer  aucune 
composition  de  ceulxqu'ils  avoient  iniuriez  si  oultrageuscment,  aban- 
donnent le  fort,  et  sortent  pour  s'aller  sauver  dans  les  bois,  qui  es- 
toient  de  l'autre  costé  du  fort,  où  le  cappitaine  Gourgue  avoit 
faict(4)  mettre  une  grande  multitude  de  sauvaiges,  qui  tout  aussitost 
descochèrent  leursflesches  sur  eulx,  et  entre  autres  il  y  en  eutung 
qui  d'un  coup  traversa  la  rondelle  d'un  cappitaine  espaignol,  et  luy 
entra  la  flesche  bien  avant  dans  le  corps  par  le  téton  gauche ,  et 
l'abattit  mort  par  terre.  Le  cappitaine  Gourgue  qui  les  avoit  veuz 
sortir,  et  estoit  accouru  après  eulx,  les  arresta  entre  les  bois  et  le 
fort  ainsi  qu'ils  fuyoient  les  traicts  des  sauvaiges,  et  là  ils  furent 
tous  tuez  et  taillez  en  pièces ,  sinon  ceulx  qu'à  grand  difficulté  il 
peust  réserver  pour  les  faire  mourir  en  volleurs. 

XXV.  Dans  ce  grand  fort  furent  trouvées  cinq  doubles  couleu- 
vrines  (5),  quatre  moyennes  et  d'aultres  petites  pièces  de  fer  et  de 
fonte,  avec  dix-huict  grosses  cacques  de  pouldre ,  on  y  trouva  aussy 

(1)  Manuscrit  21^5  :  reconnoistre. 

(2)  Id.  :  se  retirer. 

(3)  Id.  :  un. 
(U)  Id.  :  fait. 

(5)  Id.  :  coullevrines. 


PAR    LE   CAPPITAINE    GOURGUE.  509 

force  armes  comme  harquebouzies,  corcelets,  rondelles,  picques  et 
autres.  Le  lendemain  le  cappitaine  Gourgue  aiant  faict  charger  l'ar- 
tillerie en  deux  vaisseaulx,  ung  (1)  sauvaige  faisant  cuire  du  poisson 
meit  le  feu  à  une  traînée  de  pouldre  que  les  Espaignols  avoient 
faicte  dont  personne  ne  s'estoit  encores  apperceu.  Le  feu  se  print 
aux  pouldres  qui  renversa  les  magazins  defonsen  comble,  et  brusla 
entièrement  les  maisons  qui  estoient  de  bois  de  sappin,  les  hommes 
n'eurent  poinct  de  mal  pourcequ'ilz  estoient  tous  dehors  ça  et  là; 
mais  tout  ce  qui  estoit  dedans  fut  bruslé  et  perdu,  en  sorte  que  le 
cappitaine  Gourgue  n'en  raporta  rien  sinon  l'artillerie  qu'il  avoit  ia 
faicte  (2)  charger. 

Les  Espaignols  qui  avoient  esté  prins  en  vie  en  ce  dernier  fort, 
furent  menez  au  lieu  où  ils  avoient  pendus  les  François  (3),  après  que 
le  cappitaine  Gourgue  leur  eustremonstré  l'iniure  qu'ils  avoient  faicte 
au  Roy,  luy  massacrans  ses  subiects  (4),  et  luy  vollans  la  terre  que 
Sa  Maiesté  avoit  conquise,  et  le  fort  qu'il  y  avoict  faict  bastir  :  et  qu'ils 
dévoient  avoir  pensé  qu'une  si  lasche  trahison,  et  une  si  détestable 
cruauté  excercée  contre  ung  si  puissant  Roy  et  contre  une  nation  si 
généreuse,  ne  demeureroit  impunie,  que  luy,  qui  estoit  ung  (5)  des 
moindres  gentilshommes  que  le  Roy  eust  en  son  royaume  en  avoit 
entrepris  la  vengeanee  à  ses  propres  cousts  et  despens.  Quand  les 
Roys  très  chrestien  et  catholique  eussent  esté  ennemis  et  en  guerre 
mortelles,  encore  ne  se  pourroient-ils  excuser  de  trahison  et  cruau- 
té extrême.  Maintenant  que  Leurs  Maiestez  estoient  amis  et  alliez  si 
estroictement,  leur  faict  ne  pouvoit  trouver  nom  assez  abominable, 
et  moins  encore  peine  qui  luy  fust  correspondante,  mais  encores  que 
vous  ne  puisssiez  (dist-il)  endurer  la  peine  que  vous  avez  méritée,  il 
est  besoin  que  vous  enduriez  celle  que  l'ennemy  vous  peult  donner 
honnestement  :  aftin  que  par  votre  exemple  les  autres  appreignent 
à  garder  la  paix  et  alliance  que  si  meschamment  et  malheureuse- 
ment vous  avez  violée.  Cela  dit,  ils  sont  branchez  aux  mesmes  arbres 
où  ils  avoient  pendus  les  François,  et  au  lieu  d'un  escriteau  que  Pierre 
Malendes  (6)  y  avoit  faict  mettre,  contenant  ces  mots  en  langage  es- 

(1)  Manuscrit  2145  :  un. 

(2)  Id.  :  fait. 

(3)  Le  manuscrit  3884  ajoute  :  après  qu'on  les  eut  gardé  trois  iours,  comme  ils 
avoient  gardé  les  François. 

{U)  Manuscrit  2145  :  subiets. 

(5)  Id.  :  un. 

(6)  Manuscrit  3884  :  Malande. 


510  REPRINSE    DE  LA  FLORIDE 

paignol  :  le  ne  faicts  cecy  comme  à  Francoys  mais  non  comme  à  Luthé 
riens,  le  cappitaine  Gourgue  faict  graver  (1  )  en  une  table  de  sapin 
avec  ungfer  chault  :  le  ne  faicts  cecy  comme  à  Espaignols,  n'y  comme 
àmarannes;  mais  comme  à  traistres,  volleurs  et  meurtriers  (2). 

XXVI.  Ceste  exécution  étant  ainsi  faicte,  le  cappitaine  Gourgue  qui 
avoit  faict  (3)  ce  pourquoy  il  avoit  entrepris  le  voiage,  délibéra  de 
s'en  retourner,  et  n'aiant  assez  d'hommes  pour  laisser  à  la  Floride 
qui  peuissent  tenir  les  forts,  il  délibéra  de  les  ruiner  de  peur  que  les 
Espaignols  qui  tiennent  d'autre  (4)  terre  assez  près  de  là,  survenans 
ne  s'en  emparassent  de  rechef,  etmesme  que  ce  ne  fut  une  occasion 
pour  les  y  attirer,  ou  que  les  sauvages  mesme  ne  s'y  fortifiassent,  et 
que  par  ce  moien  (5)  l'accez  et  l'entrée  en  fust  plus  mal-aisée 
au  Roy  quand  il  plairoit  à  Sa  Maiesté  y  envoier  de  ses  subiets  pour  y 
peupler,  ausquels  seroit  plus  aisé  de  bastir  de  nouveau  que  de  pren- 
dre les  forteresses  qui  se  trouveroient  basties,  bien  emparées  (6)  et 
bien  munies  entre  eulx  :  mais  affin  que  les  sauvaiges  ne  trouvassent 
mauvais  que  les  fortz  fussent  ruinez,  ains  qu'en  estant  bien  aise  il  les 
ruynassenteulx-mesmes,  il  assemble  les  Roys  et  leur  aiant  remons- 
tré  du  commencement  il  leur  avoit  tenu  promesse,  et  les  avoit  van- 
gez  de  ceulx  qui  les  avoit  tirannisez  si  cruellement,  il  vint  tomber 
puis  après  sur  le  propos  de  ruiner  les  forts,  emploiant  tout  ce  qui 
pouvoit  servir  à  leur  persuader  que  tout  ce  qu'il  en  vouloit  faire  estoit 
pour  leur  proffict,  et  en  haine  de  tant  de  meschancetez  et  cruaultez 
que  les  Espaignols  y  avoient  commises.  A  quoy  ils  prestèrent  si 
volontiers  l'oreille,  que  le  cappitaine  Gourgue  n'eust  pas  plus  tost 
achevé  de  parler,  qu'ils  s'en  coururent  droict  au  fort  crians  etappel- 
lans  leurs  subiects  après  eulx,  où  ils  feirent  telle  diligence  qu'en 
moings  d'ung  iour  ils  ne  laissèrent  pierre  sur  pierre. 

XXVII.  Après  cela  on  part  pour  retourner  aux  deux  premiers  forts, 
lesquels  furent  abbatuz  de  pareille  ardeur  que  le  premier,  et  y  pen- 
dit-on trente  Espaignols  prisonniers  qu'on  y  avoit  laissez;  l'ung  des- 
quels confessa  avoir  pendu  cinq  François  de  sa  main,  ets'accusoit  (7) 
grandement,  disant  en  son  langage  que  Dieu  estoit  véritable  et  iuste 

(1)  Manuscrit  338U  :  escrire 

(2)  Id.  :  le  ne  fay  cecy  comme  à  Espagnols,  mais  comme  à  marraus,  mais  comme 
à  traistres,  voleurs  et  meurtriers. 

(3)  Manuscrit  2145  :  fait. 

(4)  Id.  :  autres  terres. 

(5)  Id.  :  moyen. 

(6)  Id.  :  remparées. 

(7)  La  phrase  n'existe  pas  dans  le  manuscrit  3884. 


PAR    LE   CAPPITAINE    GOURGUE.  511 

qui  l'avoit  à  la  parfin  conduict  au  supplice  dont  il  menace  les  in- 
humains et  cruelz  (1). 

XXVIII.  Ainsi,  ne  restant  plus  rien  à  faire,  le  cappitaine  Gourgue , 
voulant  retourner  à  ses  navires,  qu'il  avoit  laissez  à  la  bouche  de  la 
rivière  de  Tacatacourou,  aultrement  appelée  la  Seine,  à  quinze  lieues 
de  là,  il  envoie  par  mer  avec  l'artillerie  son  lieutenant  le  cappitaine 
Casenauve  (2),etluy  avec  quatre-vingts  harquebaziers  et  quarante 
mariniers  portans  picques,  s'en  va  par  terre,  menant  touioursses 
gens  en  bataille  à  toutes  adventures  (3)  pour  les  sauvaiges,  desquelz 
il  ne  se  vouloit  fier  trop.  Partout  où  ils  passoient,  ils  trouvoient les 
chemins  couverts  de  bonnes  gens  du  pays  qui  luy  venoient  au  de- 
vant de  toutes  parts  comme  à  leur  libérateur,  portant  du  poisson 
cuyt  et  autres  vivres  pour  les  soldatz,  et  entre  autres  une  vieille 
femme  qui  leur  dist  qu'elle  ne  se  soulcioit  poinct  de  mourir  main- 
tenant, puisqu'elle  avoit  veuune  aultrefois  les  François  à  la  Floride. 

XXIX.  Quand  le  cappitaine  Gourgue  est  arrivée  la  rivière  de  Taca- 
tacourou où  estoient  ses  navires,  il  trouve  que  le  maistre  avoit  re- 
calfeutré ses  navires,  changé  les  eaùes,  et  appresté  toutes  choses,  si 
bien  qu'il  ne  falloitque  s'embarquer.  Icy  donc  il  print  congé  desRoys, 
les  admoneste  de  persister  en  la  dévotion  qu'ilz  ont  touiours  eue  au 
Roy  de  France,  qui  les  détiendra  contre  les  Espaignolz  et  contre  tous 
autres.  Et  attendant  que  Sa  Maiesté  y  envoie  ung  bon  nombre 
d'hommespour  leur  protection  etdeffense  (4),  qu'ilz  se  tiennent  bien 
sur  leurs  gardes,  et  advisent  de  n'estre  point  surprins.  Ces  bonnes 
gens  sont  les  plus  marriz  du  monde,  et  se  mettent  à  pleurer  quand 
ils  veoient  que  le  cappitaine  Gourgue  les  veult  laisser,  et  mesmes 
Olotoraca  qui  avoit  mieulx  combattu  que  pronostiqué  de  soy.  Mais 
furent  remis  tout  aussi  tost  quand  il  leur  eurèt  dit  qu'il  reviendroit 
à  douze  lunes  de  là  (car  c'est  ainsi  qu'ilz  content)  et  leur  porteroit 
force  miroirs,  haches  et  cousteaulx,  qui  sont  les  choses  qu'ils  ayment 
le  mieux,  et  dirent  qu'ilz  s'en  alloient  faire  danser  leurs  femmes,  qui 
est  le  plus  grand  signe  de  réiouissance  dont  ilz  usent  entre  euz. 

XXX.  Après  que  le  cappitaine  Gourgue  eut  prins  congé  desRoys,  il 
feit  appeler  ses  gens  pour  rendre  grâces  à  Dieu  tous  ensemble  de  la 
victoire  qu'il  leur  avoit  donnée,  et  pour  le  prier  de  leur  estre  guide 


(1)  Pas  d'alinéa  dans  le  manuscrit  21W. 

(2)  Manuscrit  2145  :  Cazenauve. 

(3)  Id.  :  advantures. 
{U)  Id.  :  deffence. 


512  REPRINSE  DE  LA  FLORIDE 

et  conducteur  à  leur  retour  en  France.  Quand  ils  furent  assemblez  : 
Mes  amys  (dit-il),  rendons  grâce  à  Dieu  du  bon  succès  qu'il  a  donné 
à  nostre  entreprise,  c'est  lui  qui  nous  a  préservez  du  danger  de  la 
tempeste  au  cap  de  Finibus  Terrae,  à  l'isle  Espaignolle,  à  l'isle  de 
Coube  et  à  la  rivière  de  Halmacani  (1);  c'est  luy  qui  a  ployé  le  cueur 
des  sauvaiges  à  s'associer  avec  nous;  c'est  luy  quia  aveuglé  l'enten- 
dementdesEspaignolz,  en  sorte  qu'ilz  n'ont  iamais  pu  descouvrir  nos 
forces,  ny  cognoistre  et  emploier  les  leurs.  Ils  estoient  quatre  pour 
ung  en  places  fortes  bien  remparées  et  bien  pourveues  d'artillerie, 
de  munitions,  d'armes  et  de  vivres.  Nous,  pour  toutes  choses,  n'a- 
vions que  le  bon  droict;  et  toutefïbis  nous  les  avons  vaincuz  en 
moins  d'un  rien  (2). 

XXXI.Par  ainsi  ce  n'est  ànos  forces,  mais  à  Dieu  seul  que  nous  de- 
vons la  victoire.  Remercions-le  donc,  mes  amys,  et  cognoissons  toute 
nostre  vie  le  grand  bien  qu'il  nous  a  faict,  et  le  prions  de  continuer 
tousiourssa  faveurenvers  nous,  nous  guidant  à  nostre  retour,  et  nous 
préservant  de  tous  dangers.  Prions-le  aussy  qu'il  lui  plaise  disposer 
le  cueur  des  hommes,  en  sorte  que  tant  de  dangers  où  nous  nous 
sommes  mis,  et  tant  de  travaulx  que  nous  avons  endurez  trouvent 
grâce  et  faveur  devant  nostre  Roy  et  devant  toute  la  France.  Comme 
aussi  nous  ne  nous  sommes  proposez  autre  chose  que  le  service  du 
Roy  et  l'honneur  de  nostre  pays. 

XXXII.  Après  avoir  remercié  et  prié  Dieu,  ung  (3)  lundi ,  troisième 
iour  de  may,  le  rendez-vous  fut  donné  comme  l'on  a  accoustumé  de 
faire  sur  mer,  et  les  ancreslevées  firent  voille  et  eurent  le  vent  si  pro- 
pre (4)  qu'en  dix-sept  iours  ils  feirent  unze  cens  lieues  de  mer,  et  de- 
puis continuantz  leur  navigation  arrivèrent  à  la  Rochelle  le  lundy 
sixième  iour  de  iuing,*  qui  estoit  le  propre  iour  de  ï'enthecouste. 
Ainsi  ils  ne  meirent  au  revenir  que  trente  quatre  iours  toutef- 
ois (5)  une  si  grande  navigation  ne  fut  sans  quelques  traverses  ; 
car  la  patache  avec  huict  hommes  dedans  fut  perdue;  comme  aussi 
à  la  prinse  des  forts,  et  à  la  deffaicte  des  Espaignols  en  la  Floride, 
estoient  demeurez  quelques  gentilshommes  de  bon  lieu  et  de  bonne 
part,  hardis  etvaillans  au  possible  :  comme  Lantonie  de  Limosin, 


(1)  Manuscrit  21^5  :  Halimacany. 

(2)  Pas  d'alinéa  dans  le  manuscrit  21^5. 

(3)  Id.  :  un. 

(U)  Id.  :  propice. 
(5)  Id.  :  toutesfois. 


PAR   LE    CAPPITAINE   GOURGUE.  513 

Bière  (1),  Carrau,  Gachie,  gascons;  Pons  deXaintonge,  et  quelques 
soldats;  tous  lesquels  moururent  combattans  vaillamment,  après 
avoir  faict  des  plus  beaux  exploitz  et  actes  de  prouesse  que  l'on  eust 
peu  attendre  d'ung  cœur  noble  et  généreux  dédié  au  service  de  son 
prince  et  à  l'honneur  de  sa  patrie. 

XXXIII.  Au  retour,  oultre  la  patache  qui  se  perdit,  la  roberge  où 
estoit  ung  cappitaine  nommé  Deux  s'esgara  à  la  haulteur  d'une  isle 
qu'on  appelle  la  Vermude ,  et  ne  vint  d'un  mois  après  que  le  cap- 
pitaine Gourgue  fust  arrivé.  Peu  s'en  fallut  que  ceulx  qui  estoient 
en  ceste  navire  ne  périssent  de  la  tempeste  premièrement  et  puis  de 
la  faim.  Car  lors  mesmes  que  le  cappitaine  Gourgue  partit,  ils  n'a- 
voient  tous  ensemble  à  manger  que  pour  vingt  iours  à  raison  d'un 
biscuit  le  iour  de  quatre  en  quatre.  Mais  Dieu  voulut  que  le  cappi- 
taine Gourgue  estant  à  cinq  cents  lieues  de  France  rencontra  ung  (2) 
navire  d'un  Basque  sien  amy,  qui  luy  donna  dix  quintaulx  de  bis- 
cuits, qui  leur  fit  ung  bien  et  plaisir  incroiable  ;  et  ce  d'autant  plus 
qu'ils  ne  demeurèrent  guères  moins  à  faire  ces  cinq  centz  lieues 
qu'ils  avoient  faict  en  tout  le  reste.  Or  après  que  le  cappitaine  Gour- 
gue eut  séiourné  quelques  iours  à  la  Rochelle,  où  il  reçeut  tout 
honneur,  toute  courtoisie,  et  tout  bon  traictement  des  citoyens,  il  feit 
voille  vers  Bordeaux,  où  il  print  la  poste  pour  aller  vers  M.  de 
Montluc  (3)  luy  rendre  compte  de  son  voiage.  Il  ha  sceu  depuis,  que 
les  Espaignolz  advertiz  par  quelqu'un  g  de  ceulx  qui  l'avoient  veu 
arriver  à  la  Rochelle  de  ce  qui  avoit  esté  faict  (4)  à  la  Floride  avoient 
envoyé  dix-huit  pataches  avec  une  roberge  de  deux  ceuts  thonneaulx 
pour  le  surprendre,  et  estoient  arrivez  à  la  radde  de  la  Rochelle  le 
iour  mesmes  qu'il  en  estoit  parti.  Et  entendans  qu'il  avoit  faict  voille 
l'avoient  suivy  iusques  à  Blaye.  S'il  en  eust  esté  adverti  à  temps, 
il  n'eust  pour  rien  du  monde  refusé  de  parler  à  eulx  :  et  selon  leur 
demande  il  leur  eust  faict  la  responce  telle,  qu'ilz  eussent  eu  grand 
occasion  de  s'en  contenter  (5). 

XXXIV.  Voilà  en  somme  quel  a  esté  le  voiage  du  cappitaine  Gour- 

(1)  Dans  le  manuscrit  6124  on  trouve,  mais  d'une  autre  main,  le  préfixe  Lou  de- 
vant Bière. 

(2)  Manuscrit  2145  :  un. 

(3)  ld.  :  Monluc. 
4)  ld.  :  fait. 

(5)  Le  manuscrit  1886,  que  nous  avons  constamment  suivi,  s'arrête  là,  mais  nous 
avons  cru  nécessaire  d'y  joindre  les  alinéas  XXXIV  et  XXXV,  donnés  par  les  ma- 
nuscrits 2145,  3884  et  6124,  qui  complètent  la  narration. 

LA  FLORIDE.  33 


514  REPRINSE  DE  LA  FLORIDE 

gue  à  la  Floride,  où  l'on  peult  remarquer  un  zèle  merveilleux  au 
service  du  Roy  et  à  l'honneur  de  la  France,  et  plusieurs  autres  cho- 
ses notables.  Premièrement,  pour  venger  l'iniure  publique  qui  ne 
luy  attouchoit  non  plus  qu'à  un  chacun  des  François,  il  vend  son  bien 
et  s'endebte,  et  fait  une  despence  incroiable ,  et  s'expose  à  une  in- 
finité de  dangers,  tant  par  mer  que  par  terre.  Quand  il  est  prest  à 
partir,  il  est  arresté  par  les  vents  contraires,  l'espace  d'environ 
trois  sepmaines,  et  cependant  consomme  beaucoup  de  ses  provi- 
sions. Et,  estant  party,  il  cuyde  estre  abismé  par  quatre  divers  ora- 
ges et  tempestes  ;  et  à  l'une  fois  il  y  perdit  la  moitié  de  son  biscuyt, 
et  luy  fallut  retrancher  les  vivres  de  moitié  ;  et  toutesfois,  pour  tous 
ces  empeschements,  il  n'est  empesché,  ny  pour  aucun  danger  es- 
tonné.  Quand  il  est  arrivé  à  la  Floride,  il  pratique  finement  les 
sauvages,  et  s'en  scayt  bien  servir,  et  suppléer  par  ce  moien  au  peu 
de  gens  qu'il  avoit,  et  quant  et  quant  exécute  son  entreprise  avec 
une  extrême  diligence,  ne  cessant  iamais,  qu'il  n'ayt  osté  la  Floride 
et  la  vie  à  ceux  qui  l'avoient  ostée  aux  François. 

XXXV.  Que  si  l'Espaignol  ha  estimé  Pierre  Maleudes  digne  d'estre 
fait  marquis  et  adelentado,  pour  avoir,  aux  dépens  du  publicq  et 
avec  nombre  infiny  d'hommes,  massacré  en  trahison  une  poignée 
de  François  contre  la  foy  par  luy  promise ,  et  contre  la  paix  et 
alliance  des  deux  Roys,  c'est-à-dire,  pour  avoir  violé  tout  droit  divin 
et  humain,  et  pour  avoir  engravé  au  front  de  l'Espaigne  une  per- 
pétuelle marque  de  desloyaulté  et  de  trahison  ;  qu'estimerons-nous 
de  ce  François  qui,  à  ses  propres  coustz  et  despens,  avec  cent  hom- 
mes de  guerre  et  quatre-vingts  mariniers,  reconquestant  la  Floride, 
et  tuant  les  trahistres,  volleurs  et  meurtriers,  ha  vangé  l'oultrage 
fait  à  son  prince  et  à  son  pays?  et  par  ce  moien  ha  osté  la  tache  et 
macule  qui  enlaidissoit  et  deshonnoroit  le  nom  françois,  pour 
avoir  si  longtemps  laissé  une  telle  iniure  impunye  ?  La  conséquence 
en  estoit  grande,  pour  infinies  autres  raisons,  mais  particulièrement 
pour  ce  nouveau  monde,  qui  est  assez  large  et  spacieux  pour  suffire 
à  tous  les  princes  de  l'Europe,  et  où  Sa  Maiesté  a  belle  matière  pour 
exercer  sa  puissance,  et  les  grands  moiens  de  bien  faire  que  Dieu 
luy  a  donnez.  S'il  veult  agrandir  son  domaine  et  estendre  sa  domi- 
nation, il  n'y  a  endroit  au  monde  ny  plus  riche,  ny  plus  ample,  ny 
plus  aisé  à  conquérir  et  à  tenir  que  cestuy-là.  S'il  veult  à  l'exemple 
et  imitation  de  ses  ancestres  convertir  les  idolastres  à  la  foy  chres- 
tienne,  il  y  a  un  million  de  millions  d'hommes  qui  ne  connoissent 
Tesus  Christ,  et  qui  pour  leur  simplicité  seroient  plus  aisez  à  con- 


PAR   LE    CAPP1TAINE    GOURGUE.  515 

vertir  que  ne  furent  anciennement,  par  nos  François,  ceux  de  la 
Terre  Saincte.  Entreprise  pins  royale,  ny  plus  auguste  ne  pourroit 
SaMaiesté  faire,  que  de  faire  planter  la  religion  chrestienne  en  ces 
pays,  apprendre  la  civilité  et  les  lettres  à  ces  pauvres  sauvages  igno- 
rantz,  leur  donner  loix,  et  y  establir  une  bonne  police.  La  dixième 
partie  des  hommes  qui  sont  morts  en  la  moindre  de  nos  guerres  ci- 
viles eust  esté  trop  plus  que  suffisante  pour  y  conquester  l'estendue 
de  plusieurs  tels  royaumes  que  cestui-cy.  Il  y  a  tant  de  pauvres  gens 
en  un  royaulme  tel  que  le  nostre,  n'ayans  ne  maison  ne  buron,  que 
par  de  là  posséderaient  plusieurs  lieues  de  bonne  terre,  et  perce- 
vroient  le  fruict  de  tant  de  singularitez  que  nature  y  produyt  large- 
ment. Ce  royaulme  n'en  seroit  de  rien  diminué  mais  deschargé,  et 
eulx  ne  changeroient  de  foy  mais  de  fortune,  et  où  maintenant, 
pour  leur  dissette,  ils  sont  subiets  inutiles,  ils  deviendroient  subiectz 
utiles  et  profitables  ;  envoyans  par  deçà  de  grandes  richesses  et 
choses  exquises  et  pretieuses  de  par  delà,  au  soulagement  de  tout 
le  peuple  François,  et  grand  plaisir  et  contentement  de  Sa  Maiesté, 
laquelle  Dieu  veuille  maintenir  et  accroistre  en  toute  grandeur  et 
prospérité  (1). 

(1)  Le  manuscrit  388^1,  plus  explicite,  se  termine  ainsi  :  «  Encore  que  ce  n'est  le 
premier  service  que  le  cappitaine  de  Gourgue  a  fait  à  son  prince,  aussi  ne  sera-ce  le 
dernier,  Dieu  aidant,  s'il  plait  à  Sa  Maiesté  de  l'employer  ;  que  Sa  Maiesté  commande 
seulement,  il  s'en  trouvera  assez  qui  y  courront;  et  si  en  cela  le  service  du  cappitaine 
de  Gourgue  lui  est  agréable,  il  ne  désire  rien  tant  que  là,  et  partout  ailleurs,  exé- 
cuter ses  commandemens;  car  il  a  dédié  sa  vie  et  tout  ce  qu'il  pourroit  avoir  en  ce 
monde  au  service  de  Sa  Maiesté,  laquelle  Dieu  veuille  maintenir  et  accroistre  en  toute 
grandeur  et  prospérité.  » 


VIII 


CHRONOLOGIE   DES  QUATRE  EXPÉDITIONS 


PREMIÈRE   EXPÉDITION. 

Ribaut  part  du  Havre 18  février  1562. 

Découverte  du  cap  Français vers  le  1 5  avril. 

—  de  la  rivière  de  May 1  mai. 

—  de  la  Seine » . . .  v 

—  de  la  Somme 

—  de  la  Loire 

—  de  la  Charente !  première  quainzaine 

,    ,    n  )  de  mai. 

—  de  la  Garonne , , • 

—  de  la  Gironde 

—  de  la  Belle 

—  du  Jourdain / 

Fondation  de  Charlesfort du  1 5  au  20  mai. 

Marche  de  Ribaut  vers  le  nord du  20  au  25  mai. 

Ribaut  rentre  en  France 20  juillet. 

Famine  à  Charlesfort janvier-mai  1563. 

Débris  de  l'expédition  recueillis  en  Angleterre,    août  1563. 

SECONDE  EXPÉDITION. 

Laudonnière  part  du  Havre 22  avril  1 564. 

Arrivée    à  Ténériffe 5  mai. 

—  à  la  Martinique 20  id. 

—  à  la  Dominique 21  id. 

Découverte  de  la  rivière  des  Dauphins 22  juin. 

Première  arrivée  à  la  rivière  de  May 23  id. 

Entrevue  avec  Satouriona 24  id. 

On  remonte  la  rivière  de  May 25  id . 

On  reconnaît  la  Seine 26  id. 

—         la  Somme 27  id. 

Délibération  solennelle 28  id. 


518  CHRONOLOGIE. 

Seconde  arrivée  à  la  rivière  de  May 29  juin. 

Fondation  de  la  Caroline juin  1564- 

Visite  officielle  de  Satouriona id.  1 564. 

D'Ottigny  chez  les  Thimogonas id.  1564. 

Yasseur  et  Lacaille  chez  Molona juillet  1  564. 

Expédition  au  secours  de  Satouriona août  1564. 

Grand  orage 29  août. 

Mission  de  d'Erlach  vers  Outina 10  septembre. 

Maladie  de  Laudonnière 20  id. 

Expédition  de  d'Ottigny  au  secours  d'Outina..  octobre. 

Départ  du  capitaine  Bourdet 10  novembre. 

Départ  des  conjurés  pour  la  nouvelle  Espagne.  8  décembre. 

Bonnes  relations  avec  la  veuve  d'Hiocaia. . .  janvier  1565. 

Famine avril  1565. 

Prise  d'Outina avril. 

Retour  des  conjurés  à  la  Floride 25  mai. 

Continuation  de  la  famine juin. 

Retour  d'Outina juillet . 

Retraite  de  d'Ottigny 27  juillet. 

Voiles  signalées  à  l'horizon 3  août. 

Débarquement  d'Hawkins 4  août. 

Son  départ 7  août. 

Voiles  signalées  à  l'horizon 28  août. 


"o" 


TROISIEME  EXPÉDITION. 

Traité  entre  Philippe  II  et  Menendez 22  mars  15  65. 

Ribaut  part  de  Dieppe 10  mai. 

Il  arrive  au  Havre 23  mai. 

Séjour  à  Whigt 26  mai-14  juin. 

Menendez  part  de  Cadix 29  j  uin . 

Il  arrive  aux  Canaries 5  juillet. 

Tempête  dans  l'Atlantique 20-21  juillet. 

Menendez  débarque  à  Porto-Rico -  9  août. 

Ribaut  arrive  en  Floride 13  id. 

Premier  débarquement  de  Ribaut 14  id.  ] 

Menendez  en  vue  de  la  Floride 24  id. 

Arrivée  de  Ribaut  à  la  Caroline 27  id. 

Entrée  en  rivière  de  trois  navires  français.  .  29  id. 

Voiles  espagnoles  signalées 3  septembre. 


CHRONOLOGIE  519 

Menendez  poursuit  la  flotte  française 4  septembre  1  565. 

Conseil  de  guerre  à  la  Caroline 5  id. 

Menendez  arrive  à  San  Agustino 7  id. 

Il  y  débarque 8  id. 

Prise  de  possession  du  pays 9  id. 

Départ  de  Ribaut  contre  les  Espagnols 10  id. 

Flotte  française  dispersée  par  tempête 10-23  id. 

Départ   de  Menendez  contre  la  Caroline 12  id. 

Massacre  de  la  Caroline 20  id . 

Départ  de  Jacques  Ribaut  et  Laudonnière. . .  25  id. 

Massacres  de  San  Agustino octobre. 

Lettre  de  Forquevaulx  à  Charles  IX 23  id. 

Relâche  de  Laudonnière  à  Florès 28  id. 

Lettre  de  Forquevaulx  à  Catherine  de  Médicis.  3  novembre. 

—  —  à  Charles  IX.  5  id. 

Arrivée  de  Laudonnière  en  Angleterre 11  id. 

Lettre   de  Forquevaulx  à  Charles  IX 20  id. 

—  Charles  IX  à  Forquevaulx 28  id. 

—  Forquevaulx  à  Charles  IX 29  id. 

—  —         24  décembre. 

—  Catherine  à  Forquevaulx 30  id. 

Forquevaulx  à  Catherine 17  janvier  1 566. 

—  Catherine  à  Forquevaulx 20  id. 

—  Forquevaulx  à  Charles  IX 22  id. 

—  —  —  4  février. 

—  —  11  id. 

—  —  —  18  id. 

—  —  —  23  id. 

—  Charles  IX  à  Forquevaulx 6  mars. 

—  Catherine  à  Forquevaulx 1 7  id. 

Entrevue  de  Moulins mars. 

Entrevue  de  Forquevaulx  et  de  Philippe  il. .  1er  avril. 

—  —             et  du  duc  d'Albe. .  2  id. 
Lettre  de  Forquevaulx  à  Catherine 8  id. 

—  —  à  Charles  IX 9  id. 

Mémoire  adresse  à  Philippe  II 12  mai. 

Entrevue  de  Forquevaulx  et  de  Philippe  II. .  18  juin. 

Lettre  de  Forquevaulx  à  Charles  IX 5  juillet. 

—  —  —         11  août. 

—  —  à  Catherine 2  novembre. 


520  CHRONOLOGIE. 

Lettre  de  Charles   IX  à  Forquevaulx 14  novembre. 

—  —  —  27  id. 

—  Forquevaulx  à  Charles  IX 4  janvier  1567. 

—  à  Catherine 4  mars. 

—  —         24  avril. 

—  —  —         6  juillets 

—  Charles  IX  à  Forquevaulx 18  id. 

Retour  de  Menendez  en  Espagne 21  id* 

Lettre  de  Forquevaulx  à  Charles  IX 22  id. 

—  —  —         2  août. 

—  —         12  septembre. 

QUATRIÈME  EXPÉDITION. 

Naissance  de  de  Gourgues vers  1530. 

De  Gourgues  quitte  Bordeaux 2  août  1567. 

Station  à  l'embouchure  de  la  Charente 12  id. 

Nouveau  départ 22  id. 

Débarquement  en  Floride avril  1508. 

Alliance  avec  les  Floridiens vers  le  20  avril. 

Prise  de  deux  fortins  espagnols 24  id. 

Reprise  de  la  Caroline 27  id. 

Massacre  des  Espagnols 27-28  id. 

Départ  de  la  Floride 3  mai. 

Retour  en  France 6  juin . 

Estimation  de  l'artillerie  espagnole 25  août. 

Vente  de  cette  artillerie 9  novembre. 

Premier  règlement  de  comptes 20  juillet  1509. 

Second  règlement 5  août. 

De  Gourgues,  capitaine  royal 1572. 

Sa  mort  à  Tours ; 1583. 

Mémoire  de  d'Ogeron  de  la  Boire 1669. 

Cession  de  la  Louisiane  à  l'Espagne 1763. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Pages. 

Dédicace [ 

Préface III-VII 

PREMIÈRE   PARTIE. 

LA    FLORIDE    FRANÇAISE. 

Première  expédition.  —  La  découverte. 

Chapitre  I.  —  Les  projets  de  Coligny 3 

—  II.  —  Les  découvertes  de  Jean  Ribaut 13 

—  III.  —  Charles  Fort 29 

Seconde  expédition.  —  La  colonisation. 

Chapitre  I.  —  Fondation  de  la  Caroline 45 

—  II.  —  Le  cacique  Satouriona 60 

—  III.  —  Le  cacique  Outina .' 80 

—  IV.  —  Dissensions  intestines 89 

—  V.  —  Voyages  de  découverte 1 06 

—  VI.  —  La  famine  et  la  guerre 119 

Troisième  expédition.  —  Le  massacre. 

Chapitre  1.  —  Ribaut  et  Menendez 141 

—  IL  —  Le  naufrage 1 75 

—  III.  —  Massacre  de  la  Caroline 191 

—  IV.  —  Massacre  de  San  Agustino 214 

—  V    —  Négociations  inutiles 236 

Quatrième  expédition.  —  La  vengeance. 

Chapitre  I.  —  Alliance  avec  les  Floridiens 263 


522  TABLE    DES    MATIÈRES. 

Pages. 

Chapitre  II.  —  Prise  et  destruction  de  la  Caroline 283 

—    III.   —  Récompense  nationale 314 


SECONDE  PARTIE. 

LES   RELATIONS    FLORID1ENNES. 

Notice  bibliographique 337 

I.  —  L'histoire  notable  de  la  Floride,  par  Laudonnière 347 

II.  —  Extraits  de  l'ouvrage  de  Laudonnière 377 

III.  —  Lettre  au  seigneur  d'Éveron 403 

IV.  —  Lettres  et  papiers  d'Etat  de  Forquevaulx 40 

V.  —  Histoire  mémorable  du  dernier  voyage  en  Floride,  par 

Le  Challeux 457 

VI.  —  Requête  au  roi  Charles  IX 477 

VII.  —  La  reprise  de  la  Floride  par  de  Gourgues 483 

VIII.  —  Chronologie  des  quatre  expéditions 517 


FIN   DE   TABLE    DES    MATIÈRES. 


CABTE 

DE  I.A 

FLORIDE    FRANÇAISE 

(1562.1568.) 

Dressée  paT  PAUL  GAFFAREL 

d'après 

de  Laët  ,  Bellm.l.eiougo.W'lson 

PoussiclsU*" .  Stieler    etc. 

Les  mots  outra  parenthèses  désignent  1rs  rumis  minier n 


I 


Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Échéance 

Library 

University  of  Ottawa 

Date  Due 

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CE    F  0314 

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